La solitude

Part 16

Chapter 163,866 wordsPublic domain

Les fréquentes interruptions paralysent les bons effets de la solitude. Si l'on n'est point tranquille, on ne peut recueillir ses pensées. Voilà pourquoi des fonctions publiques nous ôtent souvent plus d'intelligence qu'elles ne nous en donnent; chacun est obligé d'être, dans l'emploi qu'il occupe, ce que l'on veut qu'il soit, tandis que dans la solitude il garde sa vraie nature. De là vient que tant d'hommes livrés aux études de la science encourent de graves reproches sur les devoirs journaliers qui leur sont imposés. On dit d'eux qu'ils ne sont bons qu'à faire des livres; on loue peut-être leurs ouvrages, et l'on attaque sans ménagement leur capacité administrative.

Dans la solitude on combat énergiquement le préjugé et l'erreur. Plus on observe les choses de près, plus on s'affermit dans ses convictions et plus on sent fortement tout ce que l'on examine. Quand l'âme est rentrée tout entière en elle-même, il lui devient plus facile d'agir puissamment sur les objets qui l'entourent. Si, après s'être concentré dans ses propres réflexions, un homme d'un sens droit et d'un cœur généreux parvient à saisir la vérité qu'il a sincèrement cherchée, il ne s'inquiète plus de ceux qui voudraient affecter envers lui un injuste dédain, il écoute sans crainte les sarcasmes enfantés par de grossières préventions, et il reste calme au milieu du tumulte qu'excite dans la foule ignorante celui qui ose ouvrir la main pour en laisser échapper une vérité.

La solitude diminue le nombre de nos passions; de cent petites préoccupations d'esprit elle en fait une grande. J'ai essayé de démontrer ailleurs quelle influence pernicieuse elle exerce sur nos penchants; mais, Dieu soit loué! elle produit aussi sur ces mêmes penchants des effets salutaires. Si elle jette dans quelques têtes un trouble funeste, il en est d'autres auxquelles elle donne une heureuse direction. Oui, c'est dans la solitude qu'on apprend à sentir et à connaître réellement les passions. Elles s'élèvent contre nous comme des vagues fougueuses, et tendent à nous engloutir; mais la raison les domine et les apaise. Si nous devons engager une lutte difficile, la vertu, la résignation, nous donnent une force de géant. On déracine des arbres, on amollit des rochers; avec la vertu et la résolution, tout est possible dès que l'on sait qu'une passion ne peut être vaincue que par une autre passion.

La noblesse d'âme que l'on acquiert dans cette observation de soi-même est fière de sa propre dignité. Elle éloigne d'elle tout contact impur et toute mauvaise relation. Qu'importe qu'on proclame autour d'elle que la volupté est un des premiers besoins de la nature humaine, et qu'un homme comme il faut ne peut se dispenser d'entretenir des courtisanes et de se livrer à tous les plaisirs des sens? elle voit que la débauche étouffe dans les hommes le sentiment de la vertu, qu'elle énerve leur courage, qu'elle les livre à la paresse et à l'indolence chaque fois qu'ils devraient agir avec énergie et persévérance.

Celui qui veut se distinguer dans le monde doit craindre l'oisiveté. S'il n'épuise pas ses forces dans la débauche; si, pour les réparer, il n'a pas recours à une nouvelle intempérance, il n'aura pas besoin de passer la journée à se promener. Tous les hommes sans exception ont, chaque jour de leur vie, quelque chose à apprendre. Quelque rang qu'on occupe dans le monde, on n'est vraiment grand que par sa grandeur intérieure. Plus nous exercerons nos facultés intellectuelles, plus nous connaîtrons l'étendue de ces facultés. Si nous sommes portés à la débauche, il faut, pour triompher de ce fatal penchant, tourner notre pensée vers les nobles et grandes actions, éviter les distractions frivoles, nous appliquer à l'étude des sciences ou des arts, et prendre l'habitude de rentrer souvent en nous-mêmes.

C'est au sein de la retraite que cette généreuse fierté éclate dans toute sa puissance. Celui qui veut que ses méditations soient utiles aux autres doit voir le monde, mais sans y rester trop longtemps et sans y prendre trop de goût; car il courrait risque d'y énerver ses propres forces. César s'arracha des bras de Cléopâtre, et devint le maître de l'univers; Antoine se soumit en esclave aux charmes de cette princesse, et sa faiblesse lui coûta le pouvoir et la vie.

La solitude, il est vrai, donne à l'âme des idées exaltées qui ne s'accordent point avec la vie réelle; mais l'attrait des grandes choses et l'enthousiasme montrent au solitaire la possibilité de se soutenir à une hauteur où l'homme du monde serait saisi par le vertige. Le solitaire est entouré de tout ce qui agrandit sa raison, enflamme son esprit, l'élève au-dessus de lui-même, et lui donne le sentiment de l'immortalité, tandis que l'homme du monde ne vit que d'une vie éphémère. Le solitaire trouve dans la retraite une compensation suffisante à tous les vains plaisirs dont il se prive, tandis que l'homme du monde croit avoir tout perdu, s'il manque de paraître à une assemblée, s'il néglige un spectacle.

Je ne puis me rappeler sans une douce émotion le passage où Plutarque dit: «Je vis tout entier dans l'histoire; tandis que je recueille les récits qu'elle me présente, mon âme se remplit des images des hommes les plus grands et les plus vertueux. Si les gens que je ne puis me dispenser de fréquenter m'offrent quelque mauvais point de vue, je m'efforce de l'éloigner, et, libre de toute passion blâmable, je m'attache à ces nobles modèles de vertu qui sont si beaux, si attrayants, et qui s'accordent si bien avec notre nature.»

L'âme qui se lie dans la solitude à ces grandes images oublie les séductions vulgaires. Elle s'élève toujours plus haut, et regarde avec dédain tout ce qui, dans le monde, tendait à l'abaisser et à lui ravir son énergie. Lorsqu'elle est arrivée à cette hauteur majestueuse, ses forces et ses besoins se développent. Tout homme peut ordinairement faire plus qu'il ne fait; c'est pourquoi on doit s'efforcer d'arriver à tout ce dont on ne se sent pas complétement incapable. Combien d'idées assoupies se réveillent dans cet effort! Combien d'impressions, qu'on croyait effacées, se ravivent dans notre esprit, et se retracent sous notre plume! Nous avons toujours plus de pouvoir que nous ne croyons, pourvu que nous ne cessions pas de l'exercer, pourvu que l'enthousiasme allume le feu, que l'imagination l'entretienne, et que la vie nous semble fade et morne dès que nous ne sentons plus en nous cette chaleur vivifiante[18].

[18] La force des passions, a dit un philosophe qui connaissait le cœur humain, peut seule contre-balancer en nous la force de la paresse et de l'inertie, nous arracher au repos et à la stupidité vers laquelle nous gravitons sans cesse, et nous douer enfin de cette continuité d'attention à laquelle est attachée la supériorité du talent.

Dans la solitude, comme partout ailleurs, l'apathie est la mort de l'âme. Quand je quittai la Suisse, une maladie grave, des souffrances inexprimables, me jetèrent pendant plusieurs années, par intervalles, dans un état affreux. Tandis que ceux qui m'entouraient et qui ne connaissaient point le secret de mes douleurs intérieures, me croyaient agité par une ardente colère et prêt à prendre la lance et le bouclier, je continuais à remplir avec exactitude et avec zèle mes devoirs de médecin; tandis que des cris de rage s'élevaient de tous côtés contre moi, je restais impassible, et je ne parlais à personne de ces incroyables récriminations. J'étais malade, j'avais le cœur navré; un malheur domestique, malheur terrible, occupait toutes mes pensées, et me rendait insensible à toute autre peine. Pendant des années entières, je restai comme pétrifié; je passais de longues heures sans pouvoir penser, et souvent je disais le contraire de ce que je voulais exprimer. Je ne prenais presque aucune nourriture; je ne prenais rien de ce qui fortifiait les autres; je me sentais parfois si faible que je croyais tomber à chaque pas, et quand je m'asseyais pour écrire, je souffrais les tourments de l'enfer. Le monde entier n'était rien pour moi; j'étais absorbé par la douleur contenue de mon cœur saignant.

La passion ne naît que lorsque les organes corporels sont capables d'exécuter ce qui est dans le caractère. Pour que l'âme puisse agir, il ne faut pas que ses organes soient comprimés; car c'est par eux qu'elle agit dans la solitude comme dans le monde; pour qu'elle soit active et entreprenante, il est nécessaire qu'elle ne soit point arrêtée par ces agents.

En général, on cesse d'estimer les petites choses à mesure qu'on se passionne pour les grandes. C'est pourquoi, dans la pratique des affaires ordinaires, le simple bon sens vaut souvent mieux que le génie[19]. Si les fonctions publiques ont fatigué l'esprit, la solitude, la liberté, peuvent seules le retremper; il n'est point d'autre ressource pour le philosophe, pour l'écrivain, quand ils ont été mal interprétés, injuriés, froissés par ceux qui les entourent; si leur âme gémit de ces injustices et de cette oppression, si elle tombe dans le découragement, donnez-leur un salutaire loisir, une plume et de l'encre, ils seront vengés. Des nations entières liront ce qu'ils vont écrire. Un grand nombre d'hommes, doués d'un esprit intelligent, sont restés dans un état de médiocrité par le fait même des emplois dont ils ont été chargés, parce qu'ils languissent dans des occupations qui ne les forcent point à penser, et qui conviennent mieux à un sot qu'à une intelligence d'élite.

[19] Helvétius a dit: «L'homme de bon sens est un homme dans le caractère duquel la paresse domine; il n'est point doué de cette activité d'âme qui, dans les premiers postes, fait inventer aux grands hommes de nouveaux ressorts pour mouvoir le monde, ou qui leur fait semer dans le présent le germe des événements futurs.»

La solitude classe toutes les choses au rang qui leur convient. Là, on se réjouit de pouvoir penser, et on se réjouit de gagner du temps en déplaisant à certains hommes. Cet éloignement que l'on inspire est souvent un bonheur digne d'envie. Que je plaindrais celui qui, aimant à méditer en silence, se trouverait chaque jour accablé de visites importunes, de questions indiscrètes; qui, au moment même où il se sentirait animé par une heureuse inspiration, se verrait forcé de recevoir, l'un après l'autre, une vingtaine de désœuvrés, de disserter sur des lieux communs, et de répéter des formules banales! Adieu alors le mouvement de ses idées; il ne lui resterait que la douleur d'avoir perdu des heures précieuses. Mais, en général, ces hommes laborieux ne sont point ceux que l'on recherche le plus, et ce n'est pas contre un homme ordinaire qu'une ville entière se soulève. Avouez-le donc, il y a quelque chose de grand dans celui qui soulève tant de clameurs, auquel on prédit tant de désastres, et que l'on accable de tant de calomnies. Heureux le penseur ignoré du public! on le laisse seul; et, comme il sait qu'il n'est point compris, il ne s'étonne pas d'être mal jugé.

Telle fut, au sein de la multitude, la destinée de l'illustre comte de Schaumbourg-Lippe, plus souvent désigné sous le nom de comte de Buckebourg. Je n'ai jamais vu un homme plus mal jugé que celui-là, et cependant son nom mérite d'être cité parmi les noms les plus honorables de l'Allemagne. J'appris à le connaître dans un temps où il vivait à l'écart du monde, gouvernant son petit État avec une remarquable sagesse. Il avait, il est vrai, au premier abord, quelque chose de choquant, qui empêchait qu'on ne rendît justice à son vrai mérite. Le comte de Lacy, ambassadeur d'Espagne à Pétersbourg, m'a raconté que, lorsque le comte de Buckebourg commandait les troupes portugaises, l'extérieur de ce prince frappa tellement les généraux espagnols, lorsqu'ils l'aperçurent avec leurs lunettes, qu'ils s'écrièrent: «Est-ce que les Portugais ont pris pour chef un Don Quichotte?» Mais ce même comte de Lacy, homme d'esprit, racontait avec enthousiasme la conduite de Buckebourg en Portugal, et vantait l'étendue de son esprit, la noblesse de son caractère. C'était, il faut le dire, un homme d'une apparence singulière. Son attitude, ses cheveux flottants, sa figure maigre et la longueur démesurée de l'ovale de sa tête, rappelaient la figure de Don Quichotte; mais, en l'observant de près, on ne tardait pas à concevoir de lui une autre idée. Une physionomie vive et animée annonçait l'élévation de son âme, la finesse de son esprit, la bonté et la sérénité de son cœur, et jamais je n'ai passé un instant avec lui sans admirer la douceur et la noblesse de sa nature. Les sentiments distingués et les pensées héroïques éclataient en lui comme dans les plus belles âmes des Grecs et des Romains. Il était né à Londres, et il se montrait parfois bizarre: il aimait, par exemple, à rivaliser en tout avec les Anglais. Un jour, il paria qu'il irait à cheval de Londres à Edimbourg en tournant le dos à cette dernière ville. Il parcourut à pied une partie de la Grande-Bretagne, et se fit un amusement de traverser plusieurs provinces de ce royaume en mendiant avec un prince allemand qui l'accompagnait. Une fois, on lui dit que, quelque part au-dessous de Ratisbonne, le cours du Danube était si impétueux que personne n'avait pu traverser ce fleuve à la nage. Il tenta l'entreprise, et s'avança si loin, à l'endroit le plus périlleux, qu'on eut beaucoup de peine à le sauver. Un homme éminent comme diplomate et comme philosophe, le conseiller Strube, m'a raconté que, durant la guerre contre la France, le comte, qui commandait l'artillerie dans l'armée du duc Ferdinand de Brunswick, invita un jour quelques officiers hanovriens à dîner. Au beau milieu du banquet, on entend siffler les boulets sur la tente. «Les Français ne sont pas loin, disent les officiers.--Non, réplique le comte, ils sont encore loin de nous; restez à votre place.» Bientôt d'autres boulets rasent le haut de la tente. Les officiers se lèvent en s'écriant: «Les Français sont là!--Non, répète le comte, ils ne sont pas là, je vous en donne ma parole.» Cependant on entend de minute en minute gronder de plus près les boulets, et les officiers, tout en affectant un air de calme, faisaient intérieurement leurs réflexions sur cette fête singulière. Enfin le comte leur dit: «J'ai voulu, Messieurs, vous montrer jusqu'à quel point je puis compter sur mes artilleurs. Je leur avais prescrit de tirer sur le bouton de notre tente pendant que nous serions à table, et ils ont obéi à mes intentions avec la plus parfaite adresse.» On reconnaît à ce trait un homme qui veut s'exercer, et exercer les autres à tout ce qui semble difficile. J'étais un matin avec le comte, près d'un magasin à poudre qu'il avait fait construire au-dessous de sa chambre à coucher, dans le fort de Wilhelmstein. «Je n'aimerais pas, lui dis-je, à dormir ici dans les chaudes nuits d'été.» Et le voilà qui se met à me faire les plus spécieux raisonnements pour me prouver que l'excès et l'absence du danger étaient tout un. Quand je rencontrai pour la première fois cet homme étonnant, c'était en présence d'un officier anglais et d'un portugais. Il me parla pendant deux heures de la Physiologie de Haller, qu'il savait par cœur. Le lendemain matin, il me conduisit dans un petit bateau qu'il dirigeait lui-même à la forteresse de Wilhelmstein, qu'il avait fait construire au milieu d'un lac. Un dimanche, dans l'allée de Pyrmont, au milieu d'une quantité de femmes élégantes et de jeunes gens galants, il m'entretint tranquillement et imperturbablement des preuves que l'on a données jusqu'à présent de l'existence de Dieu, de ce qui manque encore à ces témoignages, et de ce qu'on pourrait y ajouter. Un jour, il me fit voir à Buckebourg un énorme in-folio écrit de sa propre main, sur l'art de défendre un petit État contre une grande puissance. Cet ouvrage, destiné au roi de Portugal, était fini. Il m'en lut plusieurs passages qui concernaient la Suisse. Il regardait l'Helvétie comme un pays invincible. Il me nomma tous les postes qu'il faudrait occuper en vue de l'ennemi, et m'énuméra des sentiers vraiment impénétrables. Mon ami Mendelssohn, à qui il avait lu la préface de ce livre, la regardait comme un chef-d'œuvre de raisonnement et de style. Ceux qui ont observé de plus près encore et avec plus de sagacité que moi le comte de Buckebourg pourraient raconter sur cet homme extraordinaire bien d'autres traits plus curieux. Je n'ajouterai à ce que je viens de dire qu'une seule remarque, c'est que le comte lisait beaucoup, qu'il connaissait les hommes, ne se plaisait à aucun jeu, ne riait jamais, ou ne laissait échapper qu'un sourire moqueur.

Tel fut le caractère de cet homme si mal compris. Il pouvait bien rire des autres quand il voyait les autres rire de lui. Cependant il y avait jusque dans son expression sardonique une évidente bonté. Sans être misanthrope, il habitait de préférence une maison isolée au milieu d'une forêt; il vivait là seul, ou avec la femme angélique qu'il avait épousée, dont il n'avait point paru amoureux, et dont la perte prématurée le fit mourir de douleur.

La foule riait aussi de Thémistocle, parce qu'il n'avait pas les belles manières et le ton raffiné d'Athènes. Un jour, Thémistocle répondit à ceux qui le poursuivaient de leurs sarcasmes: «Il est vrai que je ne sais pas accorder une lyre, ni jouer du psaltérion; mais qu'on me donne une ville si petite, si inconnue qu'elle soit, et je la rendrai célèbre.»

Ainsi la solitude et la philosophie peuvent nous donner une apparence risible aux yeux des hommes vulgaires, mais elles remplacent toutes nos petites préoccupations par de nobles idées. Celui qui a passé sa vie à étudier les grands hommes et les sentiments élevés, peut bien prendre des allures bizarres; mais il montre dans les grandes occasions l'élévation de son âme et la noblesse de son caractère.

La grandeur des anciens produit sur les esprits capables de la sentir une impression extraordinaire dans la solitude. Il suffit parfois d'une étincelle de cette flamme sublime qui animait les hommes illustres de l'antiquité pour faire éclater, là où l'on s'y serait attendu le moins, des effets surprenants. Une femme vivait isolément à la campagne, en proie à des maux de nerfs continuels. Je lui conseillai, pour fortifier son énergie, de relire souvent l'histoire grecque et l'histoire romaine. Trois mois après elle m'écrivit: «Quelle vénération vous m'avez inspirée pour l'antiquité! Que sont auprès de ces hommes-là les pygmées qui nous entourent? Naguère encore l'histoire n'était point une de mes lectures favorites. A présent je ne vis que par elle. A force de lire, je veux devenir Grecque ou Romaine. Les livres que vous m'avez indiqués raffermissent ma santé et sont pour moi une source de plaisirs inépuisables. Jamais je n'aurais cru pouvoir trouver un tel trésor. Ils me sont plus précieux que mon héritage. Bientôt vous n'entendrez plus aucune plainte sortir de ma bouche. Mon Plutarque m'est déjà plus cher que les triomphes de la coquetterie et que les sentimentalités qu'on adresse aux femmes de la campagne qui prétendent être tout âme, quoique Satan n'ait pas plus de peine à les vaincre qu'un virtuose à jouer de son violon.»

L'image de la grandeur et des vertus de l'antiquité n'exerce une action durable que dans le calme et au sein d'un petit nombre d'hommes; mais alors elle est féconde en résultats. Un homme de génie est frappé dans une de ses promenades solitaires d'une conception qui paraît ridicule à ses contemporains; mais un temps viendra où cette même idée entraînera des milliers d'êtres aux plus nobles actions. Les chants de Lavater furent publiés à une époque peu favorable. La société de Schintznach, qui avait confié à ce grand écrivain le soin de composer ces vers, devint suspecte à l'ambassadeur de France, et de nombreuses invectives retentirent contre elle. Le célèbre Haller lui-même, qu'elle avait longtemps refusé de recevoir au nombre de ses membres, ne lui épargnait pas les épigrammes dans les lettres qu'il m'adressait. Le président de la censure de Zurich défendait l'impression des chants de Lavater. Cependant nul poëte n'a écrit avec plus de force et d'ardeur pour sa patrie que Lavater pour la Suisse. J'ai vu les enfants entonner ses strophes avec enthousiasme; j'ai vu les plus beaux visages se baigner de larmes en les écoutant; j'ai vu une noble émotion éclater sur la physionomie et dans les yeux des paysans suisses auxquels on les chantait. Des pères de famille sont allés avec leurs fils à la chapelle de Guillaume Tell pour y répéter les vers que Lavater a composés sur ce libérateur de la Suisse. Je croyais entendre résonner les rocs autour de moi chaque fois que je modulais sur un air que j'inventais moi-même un de ces chants patriotiques dans les campagnes, sur les collines où nos aïeux se sont immortalisés par leur valeur, où j'étais entouré des ombres de ces héros moissonnés dans de glorieuses batailles, où je croyais encore les voir avec leurs rudes massues écraser les couronnes féodales des Germains, et forcer, malgré le nombre de ses troupes, la noblesse allemande à une fuite honteuse.

Ce sont là, me dira-t-on, des songes romanesques, des idées qui ne peuvent plaire qu'à ceux qui vivent dans la solitude, et qui voient les choses autrement qu'on ne les voit dans le monde. Mais les idées élevées finissent par vaincre la résistance qu'on leur oppose. Dans les républiques, elles agissent peu à peu sur les esprits; elles inspirent à la multitude des sentiments généreux, qui ne plaisent pas peut-être aux agents du pouvoir, mais qui dans un moment de crise et de péril, pourraient être d'une admirable utilité.

Tout concourt donc, dans la solitude, à élever l'âme, à fortifier le caractère, à nous familiariser plus sûrement et plus promptement que dans le monde avec les sentiments les plus nobles et les résolutions les plus courageuses. L'homme qui se retire dans la solitude échappe par là aux traits de l'ignorance, de l'envie et de la méchanceté. Résolu de ne point rechercher le suffrage des esprits étroits, des êtres vulgaires, il s'attend aux contrariétés qu'il peut éprouver, et n'est point surpris quand elles lui surviennent.

Si la solitude élève notre pensée, on s'imagine assez généralement qu'elle nous rend impropres aux affaires; c'est ce que je ne crois pas. Plus on élèvera son âme dans le silence de la retraite, moins on courra risque de s'affaisser dans le monde; plus on exercera son esprit, plus cet exercice nous sera utile dans le commerce de la société.

L'homme qui a vécu dans le calme peut acquérir, par là même, plus d'activité pour la vie pratique, et, lorsqu'il s'éloigne du monde, il rentre dans la solitude pour y prendre un repos nécessaire et se préparer à de nouveaux combats. Périclès, Phocion, Épaminondas, ont sans doute puisé dans la retraite les idées qui ont fait leur grandeur. Quand Périclès était occupé de quelque projet important, on ne le voyait point dans les rues d'Athènes; il renonçait aux festins, aux réunions bruyantes et à toutes les distractions ordinaires. Pendant le temps où il gouvernait la république, il n'alla qu'une seule fois souper chez un ami, et n'y resta que quelques instants. Phocion se voua d'abord à l'étude de la philosophie, non pas dans le dessein orgueilleux de mériter ce titre de sage, mais dans l'espoir d'acquérir par là plus d'énergie, de présence d'esprit et de résolution dans la conduite des affaires publiques. En observant Épaminondas, on se demandait comment cet homme, qui avait passé sa vie avec les livres, avait pu acquérir ses capacités militaires. Il était très-avare de son temps; dévoué de cœur à l'étude, il s'éloigna des emplois publics, et il fallut que ses compatriotes l'arrachassent à sa solitude pour le mettre à la tête des armées.