La solitude

Part 15

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Tout écrivain supérieur jette un regard enthousiaste vers l'avenir, et croit à la durée de ses œuvres. L'écrivain secondaire ne porte point son ambition si haut; il se contente d'un succès moins durable, et parfois obtient ce qu'il demande. L'un et l'autre cependant doivent s'éloigner de la foule, chercher les retraites silencieuses et rentrer en eux-mêmes. Tout ce qu'ils font, tout ce qu'ils acquièrent, est un effet de la solitude. Il faut que l'amour de la solitude soit fortement enraciné dans leur cœur, s'ils veulent produire quelque œuvre qui parvienne à la postérité, ou qui obtienne l'estime des hommes judicieux de leur temps. Toute l'action qu'un sentiment profond peut exercer sur un écrivain est due à la solitude. Là, il recueille, il examine tout ce qui, dans le monde, a fait quelque impression sur son âme; il aiguise ses flèches contre les opinions surannées et les erreurs générales. Les défauts de l'homme animent le moraliste, et le désir de les corriger lui donne une noble ardeur. L'espoir de vivre d'âge en âge est le plus grand espoir qu'un écrivain du premier ordre puisse se permettre. Nul ne doit se laisser aller à cette ambitieuse confiance, s'il n'est doué d'un vrai génie, du génie qui enfante les chefs-d'œuvre. Ce sont ceux à qui le ciel a donné cette puissance intellectuelle qui peuvent se dire: «Nous nous sommes sentis animés par la douce et consolante pensée qu'on parlera de nous quand nous ne serons plus. Le murmure d'approbation que nos contemporains ont fait entendre autour de nous nous laisse présager ce que diront un jour de nous ces hommes pour l'instruction et le bonheur desquels nous nous sommes sacrifiés, ces hommes que nous estimions et que nous aimions avant même qu'ils fussent nés. Nous avons éprouvé cette émulation qui tend à soustraire à la mort la meilleure partie de nous-mêmes, qui arrache au néant les seuls moments de notre existence dont nous ne puissions nous glorifier.»

A la faible lueur d'une lampe nocturne comme dans l'éclat d'un trône, sur les vagues de l'Océan comme sur les champs de bataille, l'amour de la gloire conduit l'homme à des actions dont la mort n'anéantit point le souvenir. Le midi de la vie est alors aussi beau que son aurore. «Les louanges que reçoivent, dit Plutarque, les âmes fortes et élevées ne font qu'augmenter leur ardeur. La renommée qu'elles se sont acquise les conduit par une puissance extraordinaire à tout ce qui est beau et grand. La récompense qu'elles ont obtenue ne leur suffit point; les actions qu'elles ont accomplies n'étaient pour elles qu'un gage de celles qu'on devait attendre; elles auraient honte de ne pas rester fidèles à leur gloire, de ne pas lui donner un nouvel éclat par de plus hauts faits.»

Celui qui ne sent qu'un profond éloignement pour les éloges trompeurs, le succès banal et les fades compliments, doit lire avec enthousiasme ce passage de Cicéron: «Pourquoi vouloir dissimuler ce que nous sommes incapables de cacher? Pourquoi ne pas nous faire un honneur d'avouer franchement que nous aspirons tous à la gloire, et que les âmes les plus nobles sont celles qui éprouvent le plus fortement ce désir? Les philosophes qui écrivent sur le mépris de la gloire, placent leur nom en tête de leur livre, et prouvent ainsi que, tout en enseignant qu'on doit attacher peu de prix à la renommée, eux-mêmes souhaitent qu'on les nomme et qu'on les loue. La vertu ne demande pas une autre récompense de ses fatigues et des périls auxquels elle s'est exposée. Que lui resterait-il, si on la privait de cette récompense dans cette vie si rapide et si misérable? Si l'âme n'avait pas le pressentiment de l'avenir, si elle ne portait pas ses pensées au delà des étroites limites de cette existence, elle ne se dévouerait point aux travaux pénibles, elle ne se fatiguerait point par tant de veilles et de sollicitudes, elle ne braverait point les mortels dangers. Mais les hommes les meilleurs sont nuit et jour agités par le désir de se faire une honorable renommée et de porter leur souvenir au delà des bornes de cette vie. Nous qui servons l'État, nous qui chaque jour nous exposons pour lui à tant de périls, voudrions-nous nous condamner à ne pas avoir un seul instant de repos, et croire que nous perdons tout en rendant le dernier soupir? Des grands hommes ont voulu laisser à la postérité leurs traits gravés sur le marbre ou sur l'airain; ne vaut-il pas mieux lui laisser l'empreinte de notre esprit et de notre cœur? Pour moi, dans tout ce que j'ai fait, j'ai songé à semer pour l'avenir et à répandre dans l'univers la mémoire de mon nom. Que cette gloire subsiste après ma mort, n'importe! je jouis aujourd'hui de cette espérance flatteuse.»

Voilà les pensées que l'on devrait chercher à faire naître parmi les enfants des grands. Ah! si l'on pouvait réveiller en eux cette noble ardeur et les porter au travail et à la patience, on les verrait s'éloigner des plaisirs corrupteurs de la jeunesse; ils s'élanceraient avec enthousiasme dans une noble carrière. Eh! quelles actions louables ne feraient-ils pas, et quelle illustration ne pourraient-ils pas acquérir! Pour élever l'esprit des grands, il faut leur enseigner à mépriser tout ce qui est indigne d'eux, tout ce qui énerve le corps et l'âme. Il faut les soustraire aux séductions de ces vils flatteurs qui ne leur montrent que le plaisir des sens, qui ne cherchent à acquérir sur eux quelque influence qu'en les attirant dans le vice, qu'en ravalant à leurs yeux les belles choses et en leur rendant suspect tout ce qui est bon. Le désir de s'illustrer par des actions mémorables, d'augmenter son crédit par la dignité intérieure et la grandeur d'âme, procure des avantages que la naissance et le rang ne donneraient point, et qu'on ne peut acquérir sur un trône même sans pratiquer la vertu, sans avoir les regards constamment fixés sur l'avenir.

Personne ne répand autant de germes précieux dans l'avenir que l'écrivain intelligent qui ne craint pas de blesser la vanité de ses concitoyens en traçant une peinture énergique de leurs préjugés et de leurs erreurs. Ce n'est pas pour eux seulement qu'il écrit, c'est pour leurs enfants et leurs petits-enfants, dont il éclairera la raison. Quand l'homme de mérite que la haine poursuivait pendant sa vie est descendu dans la tombe, son savoir, son exemple, sa juste réputation, portent leurs fruits. O Lavater! on oubliera des milliers de sots qui n'ont pas craint de t'attaquer, et toi, tu seras aimé et honoré. Le souvenir de tes faiblesses s'effacera, et on ne verra que ce qui t'élève au-dessus des autres hommes. Alors, comme l'a prédit l'auteur des Caractères des poëtes, des prosateurs allemands, la richesse de ton style, l'énergie, la concision, la hardiesse de tes peintures, le talent avec lequel tu as représenté les mœurs et les faiblesses humaines, feront admirer de la postérité ton œuvre, qui fut une des productions originales de notre siècle, et personne alors ne saura que Lavater, qui a créé une langue si expressive et qui a révélé tant de vérités nouvelles, croyait aux jongleries de Gassner.

Tel est le succès des grands écrivains. L'espoir enthousiaste de Cicéron s'est réalisé, et Lavater, malgré toutes les injures dont il a été l'objet en Suisse et en Allemagne, a obtenu par sa Physiognomonie la célébrité qu'il pressentait. Mais si l'orateur romain n'avait été que consul et si Lavater n'avait été que thaumaturge, il ne resterait que peu de chose de l'un et de l'autre dans les annales du temps, qui engloutit les choses vulgaires et ne garde pour la postérité que ce qui est digne d'elle.

Autant un bon écrivain est au-dessus du commun des hommes, autant le pouvoir de sa pensée surpasse celui des pensées de la multitude. Il est vrai que les ignorants gouvernent en maint lieu l'opinion et que souvent ce sont eux que l'on consulte pour savoir ce que l'on doit admettre ou rejeter; mais toute grande pensée est immortelle, et les critiques d'un sot disparaissent avec le jour qui les a vues naître.

Quand on entend des jugements sans goût, des satires qui ne s'appuient sur aucune oeuvre, on pourrait bien dire à ces prétendus beaux-esprits, qui dans leur stérilité ne savent que se moquer des productions les plus sérieuses: «Pourquoi voulez-vous expliquer et commenter ce que j'écris, lorsque les passages les plus recommandables de nos oeuvres glissent sur votre esprit sans l'émouvoir? Qui êtes-vous? Pourquoi vous ériger en archivistes de la sottise et en juges du bon goût? Où sont vos écrits? Où a-t-on jamais entendu prononcer votre nom? Quels hommes distingués comptez-vous au nombre de vos amis? Dans quelle contrée sait-on que vous existez? Pourquoi prêcher sans cesse votre _nihil admirari_? Pourquoi cherchez-vous à flétrir ce qui est grand et noble, si ce n'est parce que vous ne possédez point ces qualités, parce que vous sentez vous-mêmes votre petitesse et votre misère? Si vous briguez les suffrages d'une foule crédule et ignorante, c'est que personne ne vous estime; si vous affectez de mépriser la gloire, c'est que vous êtes incapables de rien faire de durable. Mais soyez tranquilles, le nom que vous cherchez à tourner en ridicule restera, et le vôtre sera oublié.

Il est bien permis de conserver ces désirs de renommée parmi ces êtres vulgaires; mais ce n'est point à eux que j'en appelle, c'est aux hommes d'un jugement droit et équitable, aux hommes d'élite que l'on désire émouvoir, et dont le cœur s'ouvre toujours à un écrivain quand ils voient avec quelle confiance il aspire à y épancher le sien. C'est pour conquérir leurs suffrages qu'on se retire dans la solitude. Après les gens qui s'amusent à inscrire leurs noms sur les murs et les vitres, nul ne me paraît moins digne de renommée que celui qui n'écrit qu'en vue de la petite ville où il demeure. Quiconque cherche la gloire parmi les hommes au milieu desquels il vit, est un fou qui sème son grain sur le roc. On lui accordera peut-être quelques bonnes qualités, mais on ne lui pardonnera ni sa grandeur ni sa liberté.

Par bonheur un écrivain de cœur peut se dire que les hommes justes et sensés qui vivent loin de lui suivent d'autres règles que ses concitoyens pour apprécier un bon livre. Ces hommes-là se demanderont si ce livre peut agir sur l'esprit, s'il a une tendance morale et utile, s'il est marqué du sceau de la sincérité, s'il peut donner plus d'élévation à l'âme, faire naître des sentiments nobles et inspirer des résolutions généreuses. S'il en est ainsi, ce livre a leurs suffrages, et ils rendent justice à celui qui l'a composé.

Dans les relations ordinaires de la vie, là où chacun apparaît sous une forme d'emprunt, trompe les autres qui le trompent également, prodigue des éloges pour en recevoir lui-même, on s'incline respectueusement devant l'homme qu'on méprise le plus, et l'on donne à quelque sot personnage les titres les plus solennels. Mais celui qui sait se tenir à l'écart de ces cercles menteurs ne demande point de faux compliments et n'en adresse point à qui ne les mérite pas. Toutes ces vaines protestations que l'on reçoit dans le monde ne sont rien auprès du bonheur que l'on éprouve à côté d'un ami qui nous inspire un noble courage, nous soutient contre l'injustice, nous entraîne sur le chemin de l'honneur et y marche avec nous.

Que sont les riants propos de salon comparés à la paix domestique, à la félicité que nous donne une belle et aimable femme qui ravive les forces assoupies de notre esprit, qui, en secondant notre ardeur et notre énergie, nous aide par ses encouragements à surmonter tous les obstacles et à poursuivre nos projets, qui enflamme notre imagination par sa nature idéale, qui examine avec une sage perspicacité nos pensées et nos actions, qui, en reconnaissant nos fautes, nous donne avec douceur des avis sérieux et nous éclaire par ses conseils, qui, en épanchant son cœur dans le nôtre, nous anime de plus en plus d'un désir vertueux, et qui enfin achève de former notre caractère par la douceur de son amour, par le ravissant accord de ses sentiments avec les nôtres!

Sous une telle influence, ce qu'il y a en nous de bon se conserve, et ce qui est mauvais s'efface. Nos concitoyens nous voient tels que nous devons être en public, et non pas tels que nous sommes dans la solitude. Dans le monde, nous prenons à tâche de ne montrer que les beaux côtés de notre caractère et d'en dissimuler les défauts. C'est par ce moyen que nous parvenons à nous rendre agréables, et si nous n'écrivions rien, à notre mort toute notre cité natale pourrait dire: Ah! c'était un honnête homme. Un de mes bons amis me disait une fois: «Le matériel fait le premier mérite de l'homme, et, pour vivre en paix, on doit se garder de faire apercevoir l'autre partie de soi-même.»

Mais nos contemporains nous jugent plus impartialement que nos concitoyens, et nos faiblesses descendent avec nous dans le tombeau; elles s'anéantissent avec le corps qui en était la source. Notre pensée seule subsiste si elle a produit quelque œuvre honorable. Nos écrits sont le bien que nous laissons en mourant.

Alors l'envie cesse de harceler notre nom, nos adversaires se taisent, et la médisance cherche un autre aliment. Alors les hommes qui nous aimaient et qui n'osaient laisser paraître leur affection prendront peut-être la parole; peut-être nous pardonnera-t-on d'avoir voulu nous élever au-dessus de ceux qui font tout pour tomber à leur mort dans un éternel oubli et qui atteignent parfaitement ce but. Peut-être nous pardonnera-t-on d'avoir été animés du désir de laisser quelque chose qui ne périsse pas en même temps que nous, ou que l'on puisse considérer comme un appel que nous faisons du jugement de nos concitoyens à celui du monde.

Ce n'est pas seulement cette soif de gloire qui anime l'écrivain dans la solitude; il éprouve là une autre jouissance, une jouissance inappréciable, que nul être ne lui peut enlever, celle qui naît du travail même. Que de satisfaction on goûte quand on écrit dans une application soutenue, dans l'enthousiasme qui s'y joint! Il suffit souvent d'un tel travail pour dissiper nos chagrins, pour nous faire oublier nos douleurs. Ah! je ne donnerais pas une seule heure de ces occupations paisibles pour tous les rêves de gloire qui enchantaient Cicéron. La tranquillité que l'on retrouve dans une longue suite de souffrances cause à l'âme les plus douces, les plus nobles émotions. Le plaisir que l'on ressent à faire encore quelque chose, lorsqu'on se croyait déjà hors d'état de rien produire, est inconnu peut-être à l'homme qui jouit d'une forte santé, car il a confiance en lui-même. Mais pour un écrivain malade, une difficulté vaincue, une période élégante, une expression heureuse, une exposition claire et habile, un travail achevé, sont un baume salutaire, un contre-poison de la mélancolie et un des grands avantages de la solitude, et la satisfaction que l'on en reçoit est bien préférable à toutes les idées de gloire et de réputation. Qui ne renoncerait volontiers, pour une telle satisfaction, à ces rêves contre lesquels notre raison élève tant de puissantes objections?

Se suffire à soi-même sans qu'il soit besoin de recourir à l'appui des autres; consacrer à un travail qui, peut-être, ne sera point entièrement inutile, des heures, des jours que nous aurions perdus dans la tristesse ou dans l'ennui; voilà l'un des plus précieux résultats de la vocation d'écrivain, et ce résultat me suffit. Quel est celui qui, dans sa retraite, ne se réjouit pas de voir tout ce qu'il peut faire dans une soirée, tandis que les files de voitures circulent dans les rues et font trembler les vitres de ses fenêtres?

Que chacun, du reste, se berce s'il lui plaît d'un espoir d'avenir et d'une immortalité idéale. Ces rêves de l'imagination sont un des avantages de la solitude; je ne prétends point en contester l'utilité, car les bons et les mauvais écrivains y trouvent leur bonheur; et ces rêves, ces espérances atteignent au même but: ils nous montrent par quelle force on grandit dans la solitude et avec quelle facilité on s'y soustrait au faux éclat du monde.

Les singularités de quelques écrivains sont souvent encore un des avantages de la solitude. Dans l'éloignement des relations sociales, on devient moins souple et moins flexible; mais celui qui conserve ces qualités regrette de se montrer dans la société tout autre qu'il n'est, et, dans son dépit, il prend la plume, ne fût-ce que pour soulager son cœur[17].

[17] Ce besoin se fait surtout remarquer en Italie, où, en dehors des couvents, un grand nombre de personnes passent leur vie dans une retraite philosophique, et manifestent assez librement leur opinion sur tout ce qui les frappe dans le monde. Jagermann dit, dans ses _Lettres sur l'Italie_: «Il y a des familles de gentilshommes, à Florence, qui n'ont point quitté leur retraite depuis l'extinction de la maison de Médicis. Ces hommes solitaires se dévouent, en silence, au culte des muses, et acquièrent, par leurs lectures et leurs réflexions, de si grandes connaissances, que c'est un vrai bonheur pour un prince quand il peut découvrir un de ces esprits laborieux, et l'attirer à son service. De ces habitudes de retraite provient le penchant à la satire, que l'on observe si souvent en Italie. Des hommes mécontents de leurs semblables, et occupés à méditer en silence, sont portés, par leur humeur hypocondriaque, à critiquer les actions des autres. Voilà pourquoi les satires des Italiens sont assaisonnées d'un sel amer.

Cet écrivain a tort, dira-t-on; une telle façon d'écrire n'est pas de nature à contribuer à l'agrément ni à l'instruction du lecteur. Cependant elle a aussi son mérite. La littérature gagne par là plus de liberté, s'éloigne des formes, des opinions rampantes et serviles, et s'approprie davantage aux besoins du temps.

Dans un Traité sur le style publié à Weimar, un gentilhomme a exprimé plusieurs idées que je me permettrai de contredire. Il voudrait des règles de style générales, et moi, je réclame la liberté du style dans des livres écrits pour des hommes de natures si variées. Il veut qu'on s'applique à suivre certains modèles, et moi, je crois que chacun peut être à soi-même son meilleur modèle. Il veut qu'on imite certaines formes de langage, et moi, je voudrais qu'on se peignît autant que possible dans ses pensées et dans ses expressions. Il veut que l'écrivain ne paraisse pas dans son ouvrage, et moi, je crois qu'il est tout aussi permis de disséquer ouvertement son âme et de faire sur soi-même des observations utiles aux autres que de léguer son corps à un professeur d'anatomie. Il veut qu'on ne s'écarte point des sentiers ordinaires, qu'on s'avance d'un pas grave et mesuré, et moi, je ne me soucie point d'apprendre d'un autre comment je dois marcher. Il dit que, si chacun se laisse aller à ses allures particulières, il n'y a plus d'ensemble, et je réponds que je tiens peu à cet ensemble qui est l'effet de la routine. Il prétend que c'est à présent parmi les écrivains une maladie contagieuse de montrer quelle est la disposition de leur âme au moment où ils écrivent, et moi, je déclare que je ne puis cacher ce qui se passe en moi quand je m'entretiens avec mon lecteur. Il paraît désirer que, lorsque l'on se met à écrire un livre, on n'agisse point comme si l'on était seul, et moi, je n'ai souvent d'autre motif en écrivant que de pouvoir dire un mot tout seul.

En général ce traité renferme pourtant des réflexions très-justes et très-vraies, et je n'y trouve d'autre objection à faire que celles que je viens de tracer; car, quoique les digressions, les écarts, les fantaisies de nos beaux-esprits, me déplaisent autant qu'à l'auteur de cet ouvrage, il me paraît néanmoins que cette manière d'écrire qu'on n'acquiert que dans la solitude, nous a déjà donné plus de liberté que nous n'en avions, et que cette liberté, employée avec goût et avec mesure, fera circuler de nombreuses et utiles vérités dans le public.

Il est encore un grand nombre de villes où les lumières ne se sont pas répandues autant qu'on le désirerait, et où l'on marche timidement pas à pas selon les anciens errements; chacun regarde, écoute son voisin, et personne n'ose sortir du sentier ordinaire. Ceux qui se sont approprié les idées les plus délicates des peuples étrangers sont obligés de les garder pour eux-mêmes et de suivre la multitude. Mais si nos écrivains s'accoutumaient dans la solitude à paraître hardiment devant le public; s'ils voulaient apprendre à connaître la vie, les mœurs, les opinions des hommes dans toutes les conditions; s'ils osaient appeler les choses par leur véritable nom et parler dans leurs écrits de tout ce dont un homme raisonnable a droit de s'occuper; alors l'instruction se répandrait peu à peu parmi le peuple, et on s'habituerait à penser par soi-même, sans consulter une opinion banale. Mais, pour en venir là, il faut que les écrivains, et notamment les écrivains allemands, connaissent un autre monde que celui de leur université, de leur petite ville natale ou de la maison qu'ils habitent; il faut qu'ils aient vécu, qu'ils aient été en relation avec des hommes de différents pays et de différentes conditions; il faut qu'ils ne s'effrayent point de la société des grands et qu'ils ne fuient point celle des gens d'une classe inférieure, et il faut aussi qu'ils s'éloignent souvent de ces relations et qu'ils sachent vivre dans la retraite.

Une foule de projets utiles échoueraient sans doute si, pour les faire réussir, il fallait nécessairement avoir recours aux savants et aux écrivains. Mais il est bon pourtant qu'un écrivain fraye la route et qu'il ne se décourage pas si l'on interprète mal ses intentions et si l'on va même jusqu'à se révolter contre lui.

Les grandes et fortes pensées sont en général bannies du langage ordinaire de la conversation. Ce qu'on admet le plus volontiers dans le monde, j'entends dans le monde que nous voyons autour de nous, ce sont les expressions les plus timides et les sentiments les plus réservés. Mais si l'on ne tolère point la rude franchise de l'écrivain dans un salon, nous devons dire que le langage flatteur du monde serait aussi peu à sa place dans un livre. Il faut que la vérité soit exprimée, qu'on s'accoutume à la reconnaître dans la société, à la taire s'il en est besoin, qu'on forme ses manières dans le monde et son caractère dans la solitude.

La volonté s'affermit dans la solitude, on devient là plus exigeant pour soi-même, parce qu'on y trouve plus de loisir, plus de liberté, et qu'on y acquiert par là même plus de pouvoir. Mais il ne faut pas, nous le répétons encore, que les loisirs dont on jouit dégénèrent en oisiveté, et engourdissent peu à peu nos sages résolutions. Il faut au contraire que la jouissance d'une pleine et entière liberté anime à la fois notre esprit et notre imagination.

Un de mes amis m'a souvent dit qu'il n'éprouvait jamais aussi vivement le besoin d'écrire que les jours de revue, où des milliers d'hommes passaient sous ses fenêtres pour s'en aller assister aux manœuvres des régiments. Il a publié de bons ouvrages scientifiques; mais ce qu'on lui doit de meilleur, il l'a fait précisément dans ces jours de grand spectacle populaire. Moi-même je me souviens que, dans ma jeunesse, je ne me sentais jamais plus disposé à m'occuper d'idées sérieuses que dans les matinées des jours de fêtes, quand mes concitoyens circulaient dans les rues parés et endimanchés, et que j'entendais au loin retentir le son d'une cloche de village.