Part 14
La solitude nous donne des idées, des connaissances plus larges; elle rend l'esprit plus actif en excitant notre curiosité, en affermissant notre application et notre persévérance. Un homme qui connaissait bien ces avantages a dit: «Les forces de notre esprit s'exercent et s'agrandissent dans la solitude. Les ténèbres qui parfois se répandent sur notre route se dissipent, et nous rentrons avec plus de calme et de sérénité dans les relations sociales. Notre horizon s'est étendu par la réflexion. Nous avons appris à envisager un plus grand nombre de choses et à les lier l'une à l'autre. Nous rapportons dans le monde où nous sommes appelés à vivre un regard plus net, un jugement plus droit, et des principes plus fermes au milieu même des distractions; nous pouvons alors conserver une attention plus soutenue et juger avec plus de précision par l'habitude que nous en avons acquise dans la retraite.»
La curiosité de l'homme intelligent est bientôt satisfaite dans les relations ordinaires de la vie. La solitude au contraire l'accroît chaque jour. L'esprit humain n'aperçoit pas de prime abord le but de ses recherches. Ses essais se lient à des observations, ses expériences à des résultats, et une vérité fait naître une nouvelle source d'études et de vérités. Ceux qui les premiers observèrent le cours des astres ne prévoyaient sans doute pas l'influence que leurs découvertes exerceraient un jour sur les entreprises et la destinée de l'homme. Ils aimaient à contempler les lueurs du ciel pendant la nuit; en remarquant que les corps célestes changent de place, ils cherchèrent à se rendre compte de ces mouvements qu'ils admiraient, et parvinrent à déterminer la marche régulière des astres. C'est ainsi que chaque faculté de l'âme se développe dans une noble activité. L'esprit observateur élargit de plus en plus son espace à mesure qu'il réfléchit sur les rapports, les effets, les résultats d'une vérité reconnue.
Si la raison maîtrise l'essor de l'imagination, on marche d'un pas moins rapide, mais plus sûr. Les hommes qui s'abandonnent à la fougue de leur imagination construisent des mondes légers et flottants comme des bulles de savon. Celui qui raisonne, discute tout et ne garde que ce qui mérite d'être gardé. Locke a dit que le grand art de progresser dans la science consiste à entreprendre peu de choses à la fois. Ainsi les chemins qu'il n'a point encore parcourus ne se révèlent pas tout à coup aux regards du jeune homme inexpérimenté qui, dans son vol impétueux, croit s'élever au-dessus de son siècle, et parle et écrit selon les fantaisies de son imagination.
On sort des détours obscurs du labyrinthe en les observant attentivement, on gravit les hauteurs escarpées avec de la persévérance, on surmonte les obstacles avec de la résolution; mais il ne faut point porter le matin au marché ce que l'on a cueilli la veille. Dans la solitude, il est bon d'étendre ses idées en étudiant les philosophes de tous les temps, d'élever son âme au-dessus des préjugés étroits, de ne point se courber servilement devant l'opinion générale, de suivre le chemin que l'on s'est tracé, et que l'on regarde comme le meilleur, sans se laisser arrêter par les formules banales et les systèmes de convention. Mais, si l'on aspire à s'élever plus haut, il faut savoir mûrir lentement dans la solitude ce qui doit fructifier dans le monde.
L'illustre écrivain anglais Johnson a dit très-judicieusement: «Les œuvres d'art que nous considérons avec surprise et qui excitent notre admiration sont des preuves palpables du pouvoir irrésistible de la persévérance. C'est la persévérance qui fait d'une carrière de pierres une pyramide, qui unit par des canaux les provinces éloignées l'une de l'autre. Si l'on comparait l'humble effet que l'on peut produire, à l'aide d'une houe ou d'une pelle, avec les larges constructions que l'on projette, on serait étonné de la disproportion qui existe entre ces vulgaires instruments et les larges travaux que l'on veut exécuter. Cependant c'est par de tels moyens mis en œuvre avec patience que l'on parvient à vaincre les plus grandes difficultés, à aplanir les montagnes, à resserrer le lit de l'Océan: aussi est-il de la plus haute importance d'appliquer tout son esprit, tout son courage aux résolutions que l'on a prises, si l'on veut s'écarter des voies routinières, si l'on veut acquérir une gloire plus grande que celle de ces hommes dont le nom brille le matin pour être plongé le soir dans l'oubli avec les éloges immérités qui l'entouraient. Il faut apprendre l'art de miner ce qu'on ne peut briser, et de vaincre une résistance opiniâtre par des efforts plus opiniâtres encore.»
L'activité anime un désert, fait un monde d'une cellule, et assure une renommée impérissable à l'homme réfléchi et à l'artiste laborieux. L'esprit goûte une vraie satisfaction dans l'exercice de ses facultés; tout ce qui de loin appelle son attention le réjouit, et plus il éprouve d'obstacles, plus il se sent porté à redoubler d'efforts. Lorsqu'on reprochait à Apelles de produire si peu de tableaux et de s'occuper sans cesse de corriger chacune de ses œuvres, il répondait: «Je peins pour la postérité.»
Demandez à cet homme qui a tant de dignité de caractère, qui vous fait reconnaître vos fautes avec tant de douceur et de circonspection, qui vous indique avec tant de bonne grâce un chemin meilleur, qui aime les habitudes sociables et les peint sous des couleurs charmantes; demandez-lui si le cercle d'activité que l'on trouve dans la solitude n'éloigne pas de nous l'attrait des dissipations frivoles, des relations où le cœur reste froid et impassible; demandez-lui si le bonheur de sentir dans la solitude ce que nous sommes nous-mêmes, et ce que nous pouvons être, n'est pas préférable au plaisir de recevoir de quelque grand seigneur un signe de tête protecteur.
Il vous répondra: «Si le sentiment de vous-même se développe aux heures solennelles de la solitude, si le prestige de tout ce qui ne peut vous séduire qu'un instant se dissipe à vos yeux, si votre esprit plonge dans les profondeurs de la nature, quelles facultés, quelle force, quels moyens de perfection et de bonheur ne découvrira-t-il pas en lui! Il comprendra alors que son état actuel n'est point le plus parfait, ni le but final de son existence; que, dans le tourbillon mondain, il ne peut s'élever à la hauteur à laquelle il doit aspirer; qu'il est doué d'une force active et expansive qui tend sans cesse à briser les entraves par lesquelles on essaie de la contenir, et que, dans d'autres rapports avec le monde matériel et intellectuel, cette force intérieure produira des effets tout différents, et lui donnera une autre félicité.»
Pétrarque a dit: «Je ne veux point que la solitude soit oisive, et que les loisirs qu'on peut y trouver soient inutiles. Il faut au contraire chercher à rendre profitable cette solitude, non-seulement à soi, mais aux autres. Un homme désœuvré, nonchalant et détaché du monde, tombe nécessairement dans une malheureuse tristesse. Il ne peut faire le bien, il ne peut se livrer à une noble étude, il ne peut soutenir le regard d'un grand homme.»
Mais il est si facile de se procurer les jouissances de l'esprit. Les grands n'ont un droit exclusif que sur les plaisirs qui s'achètent à prix d'argent, et que l'on ne recherche que pour dissiper son ennui ou étourdir ses sens. Mais ils ne s'emparent point de ceux que l'esprit se crée à lui-même, qui sont le fruit de sa propre action, de ses pensées, de ses recherches, qui tiennent aux choses invisibles plutôt qu'aux choses terrestres, et qui naissent de la connaissance, de la contemplation de la vérité, du sentiment intime de notre progrès moral et de notre perfection.
Un prédicateur suisse a dit dans une chaire d'Allemagne: «Les plaisirs de l'esprit, les plaisirs que tout homme peut goûter dans chaque condition sociale, naissent les uns des autres. Celui dont nous avons joui le plus souvent ne perd rien de sa valeur et ne s'affadit point; au contraire, il nous présente sans cesse de nouveaux charmes en s'offrant à nous sous de nouveaux rapports. La source de ces plaisirs est inépuisable comme l'empire de la vérité, immense comme le monde, infinie comme la perfection divine: aussi ces plaisirs intellectuels ne s'effacent-ils pas comme les autres. Ils ne s'évanouissent point comme la clarté du jour, ils ne se dissipent point avec les objets extérieurs, ils ne descendent point dans la tombe avec notre dépouille mortelle. Nous les possédons aussi longtemps que nous existons, ils nous accompagnent dans les vicissitudes de la vie de ce monde, et nous suivent dans la vie future. Ils nous dédommagent de la privation des liens de société dans l'obscurité de la nuit et dans les nuages de notre destinée.»
Les hommes les plus éminents ont conservé le goût des plaisirs de l'esprit: dans le tumulte du monde, dans la carrière la plus brillante, au milieu du torrent des affaires, au sein de toutes les distractions, ils restaient fidèles aux muses et à l'étude des œuvres du génie; ils ne pensaient pas que, si grand seigneur que l'on fût, on pût se dispenser de lire et de s'instruire, ils ne rougissaient pas d'accomplir eux-mêmes une tâche d'écrivain. Philippe de Macédoine, dînant un jour à Corinthe avec Denys le Jeune, plaisantait sur le père de ce prince, qui, en exerçant la royauté, avait composé des odes et des tragédies. «Quand donc ton père, lui dit-il, pouvait-il trouver le temps d'écrire de pareilles œuvres?--Il le trouvait, répliqua Denys, aux heures que toi et moi nous passons à boire et à nous divertir.»
Alexandre aimait la lecture à l'époque où il remplissait le monde de sang et de carnage, où il marchait de victoire en victoire, traînant à sa suite des rois captifs, foulant aux pieds des villes fumantes, des provinces ravagées, des trônes brisés; il se sentait ennuyé dans sa grandeur, et demandait des livres pour dissiper son ennui. Il écrivait à Harpalus de lui envoyer les écrits de Philistus, les tragédies d'Euripide, de Sophocle, d'Eschyle, et les dithyrambes de Thalès.
A l'armée de Pompée, Brutus, le vengeur de la liberté romaine, employait à la lecture tout le temps dont ses fonctions lui permettaient de disposer. Il lisait et écrivait sans cesse quand l'armée n'était pas en marche, et il lisait et écrivait encore la veille même de cette célèbre bataille de Pharsale qui décida de l'empire du monde. C'était dans les ardeurs brûlantes de l'été: l'armée campait au milieu d'une plaine marécageuse; les esclaves qui portaient la tente de Brutus arrivèrent tard; accablé de fatigue, il se baigna en les attendant, et, vers midi, se fit frotter d'huile. Après avoir pris un léger repas, tandis que les autres dormaient ou s'occupaient des événements du lendemain, Brutus, sans tente, exposé à l'ardeur du soleil, travailla jusqu'au soir à rédiger un extrait de l'histoire de Polybe.
Cicéron, qui savourait avec bonheur les joies du travail, a dit dans son discours pour Archias: «Pourquoi rougirais-je des plaisirs de l'étude, moi qui les ai goûtés pendant tant d'années sans que jamais ils ralentissent mon zèle et m'empêchassent de rendre service à mes concitoyens? Qui pourrait me blâmer si je consacre à l'étude le temps que les autres emploient à des affaires vulgaires, à des jeux, à des fêtes ou à de molles voluptés?
Pline l'Ancien était animé de la même ardeur, et employait au travail chaque instant. Pendant ses repas, il se faisait faire des lectures régulières; en voyage il avait toujours avec lui un livre, des tablettes, et notait tout ce qu'il trouvait de saillant dans un ouvrage. Grâce à cette constante application, il doublait le cours de sa vie, et il ne croyait pas vivre pendant qu'il dormait.
Pline le Jeune lisait partout, à la chasse, à table, en se promenant, et dans tous les moments de loisir que lui laissaient les affaires. Il s'était fait, il est vrai, une loi de préférer les devoirs positifs aux occupations d'agrément, et il aspirait sans cesse au repos et à la solitude. «Ne pourrai-je donc briser, s'écriait-il, les liens qui m'enlacent? Non, jamais. Chaque jour ajoute de nouvelles préoccupations aux autres. A peine une affaire est-elle achevée qu'il s'en présente une nouvelle; la chaîne de mon travail s'allonge sans cesse et devient sans cesse plus pesante.»
Pétrarque tombait dans l'hypochondrie quand il cessait de lire ou d'écrire, ou quand il n'était pas entraîné, par les rêves de son imagination, dans les vallons solitaires, près d'une source limpide, sur la pente des rocs et des montagnes. Dans le cours de ses fréquents voyages, il écrivait partout où il s'arrêtait. Un de ses amis, l'évêque de Cavaillon, craignant que l'ardeur avec laquelle le poëte travaillait à Vaucluse n'achevât de ruiner sa santé déjà très-ébranlée, lui demanda un jour la clef de sa bibliothèque. Pétrarque la lui remit sans savoir pourquoi son ami voulait l'avoir. Le bon évêque enferma dans cette bibliothèque livres et écritoires, et lui dit: «Je te défends de travailler pendant dix jours.» Pétrarque promit d'obéir, non sans un violent effort. Le premier jour lui parut d'une longueur interminable; le second, il eut un mal de tête continu; le troisième, il se sentit des mouvements de fièvre. L'évêque, touché de son état, lui rendit sa clef, et le poëte recouvra aussitôt ses forces.
Pitt le père était, dans sa jeunesse, cornette dans un régiment de dragons qui se trouvait en garnison dans une petite ville d'Angleterre. Il faisait son service avec une parfaite exactitude; mais, dès qu'il avait rempli ses fonctions, il se retirait chez lui, et lisait continuellement les auteurs les plus célèbres de la Grèce et de Rome. Il vivait d'un régime très-frugal pour vaincre une goutte héréditaire qui l'attaqua de bonne heure. Ce fut peut-être cette disposition maladive qui lui donna le goût de la solitude, et ce fut dans la solitude qu'il jeta les fondements de la haute position à laquelle il s'éleva plus tard.
Des gens diront qu'on ne trouve plus de ces hommes-là, et c'est ce qu'on ne doit ni dire ni penser. Ce qui est vraiment beau et grand subsiste toujours. Pitt le père n'était-il pas d'une trempe romaine? Son fils qui, tout jeune, tonnait déjà dans le parlement anglais comme un autre Démosthène, et subjuguait les cœurs comme Périclès; son fils qui, à vingt-cinq ans, investi du titre de premier ministre d'Angleterre, exerça une si prodigieuse influence, pouvait-il, dans quelque situation qu'il se trouvât, agir autrement que son père? Ce que les hommes ont été une fois, ils peuvent l'être à toutes les époques. Celui qui vit dans un temps où les événements les plus grandioses se succèdent sans cesse et étonnent le monde, ne doit point douter de ses forces lorsqu'on a le droit d'attendre de lui des actions éclatantes. Il n'y a pas eu dans la Grèce ni à Rome d'hommes plus éminents que ceux dont nous pouvons nous-mêmes nous glorifier. Les moyens d'agir subsistent toujours dès qu'on le veut; la sagesse et la vertu peuvent être mises en pratique dans les cercles des cours comme dans l'obscurité de la vie privée, dans le palais des rois comme sous le chaume du paysan. Nulle part une solitude intelligente n'est plus respectable que dans un palais. Là, on distingue très-bien les qualités de l'esprit et ses défauts, l'ombre et la lumière; là, on pèse en silence les plus grands intérêts; là, si l'on sait faire ce que l'on doit et s'entourer d'hommes capables, on peut vivre paisible et satisfait. On est de toutes parts environné de clartés; il est à présent peu de lieux vraiment arriérés; mais on ne peut tout reconstituer à la fois, et si quelqu'un est en état de faire briller dans une cour le flambeau de la philosophie, il agira prudemment peut-être en n'en laissant d'abord entrevoir que quelques lueurs.
L'action de la solitude nous place au-dessus des événements passagers de ce monde. Celui dont les richesses, les voluptés, les grandeurs, n'ont pu satisfaire les désirs, peut trouver dans une retraite champêtre, avec un livre à la main, les jouissances qu'il a vainement cherchées ailleurs.
Celui qui s'éloigne du tumulte de la foule pour travailler à s'acquérir l'affection et la reconnaissance des hommes; celui qui se lève avec l'aurore pour vivre avec les morts n'est point paré dès le matin. Ses chevaux reposent à l'écurie, et sa porte est fermée aux oisifs; mais, comme il étudie l'humanité, il ne perd point de vue le monde, même lorsque ses fenêtres sont encore voilées par des rideaux, et qu'il ne voit pas se dérouler devant lui le paysage. Il revient sur tout ce qu'il a vu et appris. Chaque observation qu'il a faite dans le monde confirme pour lui une vérité ou combat un préjugé; tout alors lui apparaît dépouillé d'un faux éclat et dans une austère nudité. Et quel bonheur de se trouver dans une situation où l'on peut éviter le mensonge!
Les plaisirs de la solitude s'accordent avec tous les devoirs publics, car ils sont le plus noble exercice des facultés qui servent au bien du public. Serait-ce donc un crime d'aimer, d'honorer la vérité et de la dire? Serait-ce un crime d'oser proclamer à haute voix ce qu'un homme vulgaire ne pense qu'en tremblant, et de préférer une généreuse liberté aune plate servitude? N'est-ce pas par les écrivains que la vérité se répand au milieu du peuple, et frappe les yeux des grands? Les bons écrivains n'inspirent-ils pas le courage de penser, et la liberté de penser n'est-elle pas le premier mobile des progrès de la raison? Voilà pourquoi on se plaît à rejeter, dans la solitude, les chaînes que l'on porte dans le monde, car le penseur solitaire peut exprimer librement ce qu'il oserait peut-être à peine avouer dans la société. La lâcheté ne pénètre point dans la solitude; c'est là, plus que partout ailleurs, que l'on s'habitue à regarder en face l'insolence des grands, et à briser le masque dont la sottise couvre son despotisme.
La solitude, nous devons le répéter encore, nous donne des satisfactions de la nature la plus élevée, qui ne nous quittent point tant que l'âme du moins n'habite pas un corps complétement épuisé. Ces satisfactions nous procurent la gaieté dans toutes les circonstances de la vie, et nous consolent dans le malheur. Elles sont, a dit Cicéron, la nourriture du jeune âge, la joie de la vieillesse, notre soulagement dans les peines, notre refuge dans l'adversité. Elles nous récréent dans notre demeure, elles nous égayent au dehors, elles abrègent pour nous la durée des nuits, et nous accompagnent dans nos voyages. «Les belles-lettres, disait Pline le Jeune, sont mon amour et ma consolation. Je ne connais rien de plus doux, et il n'est pas un chagrin qu'elles ne calment. Dans les sollicitudes que me font éprouver une indisposition de ma femme, la maladie d'un de mes amis, la mort d'un de mes serviteurs, je ne trouve de secours que dans l'étude. Je comprends toute l'étendue du malheur qui me frappe; mais l'étude m'aide à le supporter.»
C'est par l'effet de la solitude que nous conservons cet amour pour les belles-lettres, ce goût pour la philosophie et pour tout ce qui occupe agréablement l'esprit. Il est impossible que le bon goût subsiste longtemps dans la pensée de ces petits êtres importants qui en parlent souvent avec tant de dédain. L'habitude d'exercer sa pensée, de s'efforcer de faire sans cesse de nouvelles observations et d'acquérir de nouvelles idées, est un trésor inappréciable pour celui qui se croit enrichi à chaque observation qu'il poursuit, et qui fait fructifier chacune de ses idées. Lorsque Démétrius eut pris et livré au pillage la ville de Mégare, il fit venir le philosophe Stilpon et lui demanda si, dans ce ravage général, il n'avait rien perdu. «Non, répondit Stilpon; car tout ce que je possède est dans ma tête.»
La solitude est la source d'où découle ce que l'on cache ordinairement dans les relations du monde. Là, quand on peut écrire, on soulage son cœur. Nous n'écrivons pas toujours parce que nous sommes dans la retraite; mais il est nécessaire cependant d'être dans la retraite pour écrire. Le plaisir de communiquer ses sentiments et ses pensées à un cercle plus étendu que celui où l'on vit est la plus grande jouissance de la vie pour l'homme qui, par l'effet des circonstances où il se trouve placé, ne peut dire hautement tout ce qu'il pense.
Chacun peut écrire chez soi; mais celui qui veut composer un livre de philosophie ou un poëme a besoin d'une pleine liberté. Il faut qu'on le laisse seul; il faut qu'il puisse suivre le cours de son inspiration, s'établir où bon lui semble, en plein air ou dans sa chambre, à l'ombre des arbres ou dans son fauteuil. Pour écrire avec bonheur, il faut y être porté par un besoin moral, par une certaine ardeur, et n'éprouver aucune contrainte. Que si l'on est interrompu à tout instant, il faut se résigner et attendre un moment plus favorable. On n'écrit pas bien si l'on n'est entraîné à écrire par une impulsion intérieure, si l'on n'épie les précieux instants où la tête est libre et le cœur animé; il faut que la pensée alors soit plus vive, et qu'on éprouve une noble résolution qui brave les obstacles. L'esprit embrasse avec force en ce moment tous les objets, les idées s'éclaircissent, et les expressions se présentent d'elles-mêmes. Alors on ne se dit pas: «Dois-je écrire ou non?» Il faut écrire, dût-on perdre l'affection de ses amis, la faveur des grands, détruire son repos domestique et anéantir sa fortune.
Pétrarque éprouvait cette impulsion intérieure lorsqu'il s'arracha de la ville la plus corrompue qui existât de son temps, de la ville d'Avignon, lorsqu'il s'éloigna du pape qui l'honorait de sa protection, des princes et des cardinaux, pour se retirer dans sa solitude de Vaucluse, où il n'emmenait avec lui qu'un domestique, où il ne possédait qu'une humble maison et un jardin. Séduit par la grâce de cette retraite, il y fit transporter tous ses livres, il y vécut plusieurs années, et c'est là que ses ouvrages ont été achevés, commencés ou projetés. Pétrarque a plus écrit à Vaucluse qu'en aucun autre lieu, et il travaillait là sans cesse à revoir, à corriger ses écrits, ne pouvant se décider à les publier.
Virgile se plaint des lâches loisirs qu'il avait à Naples. Ce fut pourtant dans ces loisirs qu'il composa ses _Géorgiques_, celui de tous ses ouvrages que l'on peut regarder comme le plus parfait, et qui décèle le mieux à chaque ligne que Virgile écrivait pour l'immortalité.