Part 13
La liberté et le loisir, voilà tout ce dont on a besoin lorsqu'on aspire à déployer dans la solitude son activité. Laissez tel homme seul, toutes ses forces seront en mouvement; donnez-lui le loisir, la liberté, et il produira incomparablement plus que s'il se traînait chaque jour, l'âme fatiguée, au sein de vos réunions. Des savants qui jamais ne pensent, qui ne peuvent trouver eux-mêmes aucune idée, qui seulement se souviennent, se mettent à compiler et sont heureux. Mais c'est pour l'esprit une satisfaction bien plus élevée de pouvoir, dans la solitude, faire quelque chose qui concourt au bien. Le silence et l'obscurité calment une tête ardente, concentrent les pensées sur un même point, et donnent à l'âme un courage que rien n'arrête pourvu qu'il frappe. Des légions entières d'adversaires ne l'inquiètent point; elle sait qu'elle peut atteindre son but quand elle voudra, et tout ce qu'elle désire, c'est que, tôt ou tard, justice soit faite à chacun. Sans doute on doit voir avec douleur les erreurs de ce monde, le vice honoré par la multitude, le préjugé régnant encore sur la foule, et l'on se dit quelquefois: Cela devrait être ainsi, et cela n'est pas; puis, d'un trait de plume, on flétrit le méchant, et, d'un autre trait, on terrasse l'ignorant préjugé.
C'est dans la solitude surtout que la vérité se découvre aux grands penseurs, aux hommes de génie. Un écrivain que nous avons déjà cité, Blair, a dit qu'une occupation constante des petites choses journalières de la vie était l'indice d'une âme vulgaire et vaine. Une âme plus large et plus épurée laisse le monde derrière elle, aspire à des satisfactions plus élevées, et les cherche dans la solitude. Le patriote demande à la solitude un asile pour y former des projets d'utilité générale; l'homme de génie, pour s'y livrer à ses occupations favorites; le philosophe, pour continuer ses découvertes; le saint, pour faire de nouveaux progrès dans la grâce.
Avant que de donner des lois à Rome et d'exercer le suprême pouvoir, Numa, ayant perdu sa femme, se retira seul à la campagne. Il passait ses jours dans les lieux les plus déserts, dans les bosquets, dans les vallées consacrées aux dieux, et on disait que ce n'était ni par mélancolie ni par désespoir qu'il fuyait ainsi les hommes; on disait qu'il avait dans sa solitude une noble et charmante société, que la nymphe Égérie l'aimait, s'était mariée avec lui, et le comblait de félicité en éclairant son esprit, en lui donnant des leçons de haute sagesse. On disait aussi des druides que, sur la cime des rochers, dans les forêts profondes, ils enseignaient aux nobles de leur race la sagesse et l'éloquence, la nature des choses, le cours des étoiles, les mystères divins et les lois de l'éternité. Si, comme l'histoire de Numa, cette tradition des druides n'est qu'une fable, elle démontre cependant quelle noble idée on s'est faite dans tous les temps de la sagesse acquise dans le calme de la solitude.
Souvent, sans aucun secours étranger, sans aucun encouragement, le génie de l'homme s'éveille, se manifeste par sa propre force dans la solitude. Au milieu des horreurs de la guerre civile, la Flandre était peuplée d'une quantité de peintres illustres, mais pauvres. Le Corrége fut si mal payé de ses travaux, que la joie qu'il éprouva en recevant à Parme une somme de dix pistoles lui coûta la vie. C'était le sentiment de leur propre valeur qui récompensait ces artistes: ils peignaient pour l'éternité.
Des méditations profondes dans des lieux solitaires donnent parfois à l'intelligence, à l'imagination, le plus puissant essor, et font naître les plus grandes pensées. Là, il y a pour l'âme une satisfaction plus pure, plus durable, plus féconde; là, vivre, c'est penser. A chaque pas, l'âme s'avance dans l'infini, palpite d'enthousiasme dans cette libre jouissance d'elle-même, et s'élève de plus en plus dans la réflexion des grandes choses et l'attachement aux résolutions héroïques. C'est dans un lieu solitaire, sur une montagne des environs de Pyrmont, qu'un des plus mémorables événements de l'histoire moderne a été décrété. Le roi de Prusse, qui était venu là prendre les eaux, se dérobait souvent à la société, et s'en allait seul sur cette montagne, qui s'appelle aujourd'hui _Kœnigsberg_ (montagne du roi). Ce fut là que le jeune monarque conçut, dit-on, le projet de sa première guerre de Silésie.
Dans la solitude, on apprend bien mieux que dans la vie agitée du monde le prix du temps, que l'oisif ne connaît jamais assez sans une certaine activité d'esprit. Celui qui travaille avec ardeur, afin de ne pas vivre d'une vie inutile, ne peut songer sans effroi à la marche d'une montre à secondes, image frappante de notre existence, de la course rapide du temps.
Un seul jour est un abîme désormais pour la vieille femme du monde qui languit tout le matin jusqu'à ce qu'elle ait appris par ses prières, par ses questions, de quelle manière chacun de ses amis doit passer le temps. Mais avec quelle rapidité s'écouleraient tous ses instants, si elle pensait aux résultats de chaque minute dans l'éternité!
On ne perd point son temps dans les relations sociales, si elles maintiennent l'esprit et le cœur à une certaine hauteur, si elles élargissent le cercle de nos idées et dissipent nos soucis; mais, si elles deviennent l'unique besoin de l'âme, si elles nous attirent trop vivement, bientôt on leur sacrifie tout, et les années s'écoulent rapidement et sans fruit.
Le temps paraîtra toujours trop court à celui qui voudra l'employer utilement selon sa nature, sa vocation, ses devoirs et ses facultés. Je connais un prince que ses valets coiffent et habillent en quelques minutes. Les chevaux attelés à son char ne courent pas; ils volent. Son dîner est terminé en un instant. On me dira que c'est ainsi qu'en agissent ordinairement les princes, qu'ils veulent que tout se fasse promptement; mais j'ai vu ce prince, qui est doué d'une grande élévation d'esprit, recevoir lui-même toutes les suppliques, et je sais qu'il répondait à toutes. Je sais que chaque jour il surveille lui-même avec un soin scrupuleux les affaires de ses États, et que, chaque jour, il consacre plusieurs heures à la lecture des meilleurs écrivains italiens, français et allemands. Ce prince connaît le prix du temps.
Le temps que l'homme du monde dissipe inutilement, le solitaire sait l'employer, et pour celui qui sait user ainsi d'un bien si passager, il n'y a pas de jouissance meilleure. La tâche journalière de l'homme est grande. Quiconque veut faire quelque bien doit s'en occuper sans délai, afin que le jour présent ne soit pas enlevé du livret de la vie comme une page vide. Nous arrêtons la course du temps par le travail; nous prolongeons la durée de la vie par des pensées et des actions fécondes. Pour celui qui ne peut pas vivre inutilement, la vie, c'est la pensée et l'action, et jamais la pensée n'est si active, si heureuse, que dans les heures que l'on dérobe à une visite monotone et sans but.
Nous serions plus avares de notre temps si nous pensions combien nous perdons d'heures précieuses malgré nous. Un grand écrivain anglais a dit: «Si nous déduisons du cours de notre existence tout le temps absorbé par le sommeil, par les besoins absolus de la nature, par des convenances forcées, tout le temps que nous employons à nous parer ou que nous sacrifions pour les autres, tout le temps qui nous est enlevé par la maladie ou dérobé par la faiblesse ou la fatigue, nous reconnaîtrons que notre existence, dont nous pouvons réellement nous dire les maîtres, ou dont nous pouvons disposer à notre gré, est très-petite. Nous consumons un grand nombre d'heures en de vaines préoccupations, dans des actes sans importance, qui se renouvellent sans cesse. Chaque jour, nous perdons une partie des instants que nous croyons pouvoir consacrer au repos et au bonheur, et la moitié de notre existence ne sert qu'à anéantir les jouissances de celle qui nous reste.»
On ne perd jamais plus de temps que lorsqu'on gémit de n'en avoir pas assez. Tout ce qu'on fait alors, on le fait à regret. Le joug que chacun de nous doit porter semble plus léger quand on le porte avec résignation; mais lorsque nous n'avons à obéir qu'à des lois d'étiquette, lorsqu'on nous impose l'obligation de faire de nombreuses visites, il faut savoir briser ses chaînes; il faut ne pas craindre de fermer sa porte à ceux qui n'ont rien à nous dire, se tracer chaque matin un plan de travail, et se rendre chaque soir un compte sévère de sa journée: on prolongera ainsi la durée de son existence. Quand quelqu'un annonçait à Mélanchthon l'intention d'aller le voir, il s'informait non-seulement de l'heure, mais de la minute où l'on devait venir, afin de ne point perdre sa journée dans une vague incertitude.
On n'a point à déplorer la perte du temps lorsqu'on est habitué à compter les instants, lorsqu'on vit dans la liberté de la campagne. Là, on n'a point de visite à rendre; on n'a point à répondre à ces invitations importunes qui se renouvellent sans cesse, ni à cette affluence de gens oisifs qui viennent vous voir sans autre but que de vous voir; là, on n'est plus astreint à ces mille obligations mondaines qui, toutes ensemble, ne valent pas une seule vertu; là, enfin, nul importun ne vient nous enlever les heures que nous comptions utilement employer, et nous sommes délivrés de ces pédants qui nous accablent de leur loquacité sans remarquer quelle peine ils nous causent, sans s'apercevoir que nous aspirons au moment où nous serons enfin seuls pour nous renfermer dans notre retraite avec nos livres.
Mais on dit aussi, et avec raison: Combien on passe dans la solitude peu d'heures qui soient marquées par des actes vraiment utiles et durables; combien il en est que l'on perd par des songes et des chimères, dans de mélancoliques réflexions, dans des passions dangereuses ou des souhaits déréglés!
Parce qu'on se retire dans la solitude, il ne résulte pas toujours de cette détermination qu'on est occupé de pensées sérieuses, et qu'on ne se livre point à d'inutiles frivolités. La solitude peut souvent être plus dangereuse que le tourbillon du monde. Que de fois, dans nos heures de loisir, une indisposition nous rend incapables de penser et d'agir! C'est une triste existence que celle d'un malade qui, dans la solitude, ne songe qu'à sa maladie. L'homme du monde le plus dissipé ne perd pas plus de temps dans les réunions les plus bruyantes que celui qui, dans l'éloignement de la société, s'abandonne à la mélancolie. La mauvaise humeur n'est pas moins redoutable; elle oppose de grands obstacles à notre félicité intérieure. Nous pouvons résister à la mélancolie comme à un ennemi que l'on craint. La mauvaise humeur nous surprend à l'improviste, et nous sommes vaincus avant d'avoir pensé aux moyens de la dissiper. La mauvaise humeur est un des fléaux de la vie, et si l'on y est sujet, mieux vaudrait ne point avoir d'humeur[14].
[14] Grave a très-bien exprimé ce qu'on entend par ce mot d'humeur. «On désigne par là, dit-il, tantôt cette disposition de l'esprit d'où il résulte qu'un homme envisage tous les objets sous un aspect singulier, et en éprouve une impression toute différente de celle qu'il produit sur les autres hommes; tantôt cette disposition d'esprit qui le porte à dire et à faire ouvertement tout ce que bon lui semble, tandis que les autres sont retenus par l'opinion publique ou par leurs habitudes. Certains hommes renferment leurs pensées en eux-mêmes, et ne les expriment qu'autant qu'elles peuvent servir au but qu'ils se proposent, ou qu'elles sont conformes au sentiment de ceux avec qui ils s'entretiennent. L'homme qui a de l'humeur ouvre son âme sans réserve et divulgue toute sa pensée: aussi est-ce par lui surtout qu'on peut pénétrer dans la philosophie secrète du coeur humain. Lorsque cette disposition d'esprit se manifeste chez des hommes vulgaires, qui n'ont que des pensées communes et insipides, elle est insupportable. Il faut que ces gens-là se soumettent aux lois de la politesse et aux contraintes de l'habitude, pour échapper à la haine et au dédain, de même qu'un corps contrefait qui a besoin d'habit pour cacher sa difformité. Mais lorsque l'humeur existe dans une tête forte, dans un coeur généreux qui s'abandonne librement à ses propres inspirations, elle rend la société de cet homme plus intéressante et plus instructive que s'il gardait le masque des bienséances ordinaires, et si, pour ressembler davantage aux autres hommes, il réprimait l'explosion de ses pensées et de ses sentiments.»
Pour échapper à la mauvaise humeur ou pour résister du moins à ses accès, il faudrait se rappeler qu'elle nous fait perdre non-seulement des jours, mais des semaines, des mois entiers. Une seule pensée désagréable, dont nous nous préoccupons inutilement, nous enlève parfois longtemps la faculté d'exercer notre action hors du cercle habituel. Il importe donc de faire tous ses efforts pour se soustraire autant que possible à cette dangereuse influence. Tant que nous travaillons, nous sommes moins exposés à la tristesse. En écrivant un livre, on dissipe la mauvaise humeur. Souvent on prend la plume dans un moment de chagrin, et, lorsqu'on la quitte, le cœur a déjà repris sa sérénité.
Que de temps on perd aussi en prêtant l'oreille à toutes les considérations de second ordre, à toutes les questions qu'une idée soulève, à toutes les difficultés que l'on peut rencontrer! Il n'est pas possible de rien faire de grand, si l'on s'attache toujours à des puérilités, si l'on n'a pas assez d'énergie dans l'âme pour entreprendre un projet et le poursuivre précisément à cause des difficultés et des dangers qu'il présente. Ce ne serait pas la peine de vivre, si, comme un Anglais l'a dit, on ne considérait pas avec un noble dédain que la vie se compose de petits hasards, d'épisodes sans intérêt, de désirs excités par les choses qui nous entourent, des contrariétés qui naissent d'un dessein qui échoue, des piqûres d'insectes qui s'échappent après nous avoir atteints, des folies qui un instant nous étourdissent et qui s'évanouiront bientôt, des plaisirs qui disparaissent comme une ombre mobile après nous avoir séduits, des compliments qui chatouillent l'âme comme une musique agréable, et qui, bientôt, sont oubliés de celui qui les fait et de celui qui les reçoit.
On aurait assez de temps à soi, si l'on ne devait pas forcément en perdre une partie, et si l'on ne le perdait pas encore de son plein gré. Celui qui, dans sa jeunesse, n'aurait appris qu'à employer utilement chaque quart d'heure, posséderait par là les dispositions nécessaires pour devenir un grand homme d'affaires; car, pour en arriver là, il faut savoir occuper chaque instant. Mais, soit par mauvaise humeur, soit par défaut d'énergie, avant d'entreprendre un travail, nous cherchons nos commodités, nous faisons nos conditions, nous croyons qu'il est toujours temps d'agir; notre paresse veut qu'on la caresse avant qu'elle se détermine à se mettre en mouvement.
Que notre affaire principale soit donc de nous fixer d'abord un but dans la vie, et d'apprendre à dominer les circonstances qui peuvent entraver notre volonté. C'est en se prescrivant un but déterminé que l'on résiste au danger de perdre son temps et sa vie. Depuis le roi jusqu'au manœuvre, tout homme doit avoir sa tâche de chaque jour et doit l'accomplir. Chaque pensée, chaque action doit être dirigée vers le but que l'on est appelé à atteindre. Frédéric le Grand, qui agit si puissamment sur son siècle, qui fut un modèle pour tous les souverains, se levait en été à quatre heures et en hiver à cinq. Les lettres que chacun de ses sujets pouvait lui écrire, toutes les requêtes, tous les mémoires qui arrivaient le soir ou dans la nuit, étaient déposés devant lui sur une table. Le roi ouvrait tout et parcourait tout; puis il divisait ses papiers en trois catégories. La première se composait de papiers auxquels on répondait sur-le-champ, d'après des instructions générales. Sur ceux de la seconde, il écrivait de sa propre main des remarques qui s'adressaient au ministre, au gouverneur, aux tribunaux, et ceux de la troisième étaient jetés au feu. Les secrétaires du cabinet s'avançaient alors près de lui, et il leur remettait tout ce qui devait être expédié à l'instant; puis il montait à cheval, passait en revue ses troupes, et donnait audience aux étrangers. Ensuite il se mettait à table, et il déployait pendant le repas une vivacité d'esprit constante, et disait des choses dont on aurait, dans tous les temps, admiré la sagesse et la vérité. Après le dîner, les secrétaires présentaient à sa signature les lettres dont ils avaient reçu le canevas le matin, et qu'ils avaient rédigées; vers quatre à cinq heures du soir, le travail de la journée était fini, et le roi se reposait en lisant ou en se faisant lire les meilleurs écrits anciens et modernes. Un prince qui employait ainsi son temps avait le droit d'exiger qu'aucun de ses ministres et de ses officiers ne perdît le sien.
Il est des hommes qui ne voudraient faire que des choses importantes, et qui, en attendant qu'ils trouvent le temps nécessaire pour s'occuper de leurs graves projets, ne font rien. Ils n'atteignent jamais le degré de perfection qu'ils portent dans leur esprit, et qui leur fait mépriser ce qui s'opère autour d'eux. J'ai connu en Suisse, et à Berne surtout, plusieurs hommes de la sorte; ils eussent pu devenir des écrivains de premier ordre, et ils n'imprimaient pas une ligne, soit pour ne se donner aucune fatigue, soit par la crainte qu'on ne les trouvât moins grands qu'ils ne l'étaient réellement.
Il est d'autres hommes qui vivent dans l'oisiveté par cela seul qu'ils ne savent point régler l'emploi de leur temps. Ils pourraient produire des œuvres utiles et considérables s'ils saisissaient chaque instant disponible dans la journée, et s'ils l'employaient à atteindre leur but, car il y a bon nombre de grandes choses qu'on ne fait que peu à peu. Mais si l'on est sans cesse interrompu, et si l'on se plaît à ces interruptions, si l'on attend le plaisir du travail qu'on ne goûte qu'en travaillant, si l'on n'a pas ces longs loisirs que l'on exige et que l'on n'obtient presque jamais, on finit par croire qu'on n'a point de temps pour travailler, et l'on se promène du matin au soir.
Un des hommes les plus estimables de la Suisse, mon ami Islin, écrivit au milieu du sénat de Bâle ses _Éphémérides_ que tous les grands personnages d'Allemagne auraient dû lire et que beaucoup ont lues[15]. Mœser d'Osnabruck, qui s'est attiré, comme citoyen et comme homme d'État, l'estime et l'affection des princes, des ministres, de la noblesse et des paysans, s'est élevé, tout en jouant, à une hauteur que peu d'écrivains allemands ont pu atteindre[16].
[15] Islin était greffier du conseil. Pendant qu'il écrivait ses _Éphémérides_, les conseillers de Bâle croyaient qu'il enregistrait tout ce qu'ils disaient, de même qu'autrefois les conseillers de Zurich s'imaginaient que l'immortel Gessner recueillait leurs paroles sur ses tablettes, tandis qu'il esquissait la caricature de plusieurs d'entre eux.
[16] Mœser dictait à sa fille, en jouant avec elle, ces feuilles volantes qui sont devenues ses vrais titres à l'estime de la postérité.
_Carpe diem_, disait Horace, et cette sentence doit s'appliquer à chaque heure. Les hommes légers, les buveurs et les chantres anacréontiques, disent qu'il faut éloigner de soi toutes les sollicitudes, être gai et jouir de chaque instant. Ils ont raison; mais ce n'est pas à boire qu'il faut employer chaque instant, c'est à poursuivre une tâche qui nous conduit à un but élevé. On peut être seul au milieu même du tourbillon du monde, on peut rendre des visites à midi, paraître dans les réunions, et garder pour soi sa matinée et sa soirée. Il faut seulement, comme nous l'avons dit, savoir se tracer un plan déterminé de conduite, et s'attacher avec amour à son travail. Il n'y a que l'homme occupé, laborieux, qui, après avoir passé tout un jour à remplir des fonctions publiques ou à servir son prochain, puisse sans un remords de conscience se placer le soir à une table de jeu, où il ne dit, où il n'entend dire aucun mot intéressant et d'où il ne rapporte d'autre idée que celle d'avoir perdu ou gagné.
Pétrarque nous enseigne le plus précieux avantage du temps, et nous montre le but que je voudrais faire connaître par mes réflexions. «Si nous voulons, dit-il, servir Dieu, ce qui est le plus grand acte de liberté et le plus grand moyen de bonheur, si nous voulons élever notre intelligence par l'étude des lettres, qui, après la religion, est la plus douce jouissance, si par nos pensées et par nos écrits nous voulons laisser une œuvre qui nous donne un nom, qui arrête le cours rapide de nos jours et prolonge la durée de cette vie si fugitive, ah! fuyons, je vous prie, et passons dans la solitude le peu de temps que nous avons à passer en ce monde.»
C'est une idée que nous ne pouvons pas tous réaliser; mais il est des hommes qui peuvent plus ou moins disposer de leur temps, qui peuvent à leur gré entretenir des relations sociales ou s'y dérober. C'est pour ceux-là que je continue à développer les avantages de la solitude.
La solitude nous donne un goût plus pur et des pensées plus larges; elle rend l'esprit plus actif et lui procure des satisfactions d'une nature supérieure et que personne ne peut lui ravir.
On améliore son goût dans la solitude par un choix plus attentif des beautés qui occupent l'esprit. Dans la solitude, il dépend de nous de ne voir que ce qui nous est agréable, de ne dire et de ne penser que ce qui aide à notre perfection et nous offre une plus grande variété d'objets. Là on échappe à ces fausses idées que l'on accepte si souvent dans le monde, où il faut s'en rapporter au sentiment des autres plutôt qu'à ses propres impressions. C'est chose insupportable que de s'entendre sans cesse répéter: «Voilà ce qu'il faut sentir.» Pourquoi ne pas chercher à apprécier ses propres pensées, à faire soi-même son choix, au lieu de se soumettre à des décisions arbitraires? Que m'importe l'opinion de quelque fat ou de quelque femme étourdie, sur un livre qui m'est agréable? Quel enseignement puis-je recueillir dans ces froides et misérables critiques où je ne distingue aucun sentiment de ce qui est vraiment beau et vraiment grand? Comment voulez-vous que je m'incline devant ce tribunal aveugle qui juge la valeur d'une œuvre selon des habitudes de convention et sous un faux point de vue? Quelle idée puis-je me faire de cette foule d'êtres serviles qui ne répètent que votre avis, qui ne répondent qu'aux clameurs générales? Que prouvent vos opinions, puisque vous trouvez excellent le plus mauvais livre, lorsque quelque sot en crédit l'a loué, et puisque, sur sa parole, vous pouvez de même traiter un bon livre comme une œuvre sans valeur?
Si l'on ne s'éloigne pas d'une telle classe de critiques, on ne peut reconnaître la vérité, car on est trompé avant même de s'en apercevoir. Mais avec le bon goût qui discerne ce qu'il y a de louable et de répréhensible dans un ouvrage, qui se laisse émouvoir et enthousiasmer par des qualités réelles, qui repousse ce que la raison condamne, on se retire volontiers à l'écart et dans un cercle restreint d'amis, ou seul avec soi-même on jouit des trésors de l'antiquité et des temps modernes.
Alors nous éprouvons un sentiment agréable de notre existence, car nous voyons combien il y a de facultés en nous pour travailler à notre perfection et à notre bonheur. Alors nous nous réjouissons de posséder ces facultés et de savoir les employer, de pouvoir tout tenter pour notre instruction, pour notre plaisir, pour celui de nos amis et pour celui des esprits qui de loin sympathisent avec le nôtre, que nous ne connaissons pas, mais qui s'intéressent peut-être aux vérités que nous exprimons.