Part 12
Dans de telles villes, rien ne seconde l'ambition du jeune homme qui désire faire son chemin. De nouveaux Abdéritains le regarderont comme un insensé, parce qu'il n'envisagera point comme un suprême honneur le rang de conseiller. On se rira de lui, parce que, au lieu de chercher à plaire aux grands, il préférera poursuivre, dans la retraite, son travail. Il faut qu'il vive, dira-t-on, comme chacun vit, qu'il prenne part à toutes les conversations qui occupent la petite ville, à tous les procès, à tous les contes de revenants et de sorciers. Il faut qu'il sache écouter patiemment les régents de la république, lorsqu'ils s'assoient pendant toute une journée à quelque interminable banquet. Il faut qu'il ne vénère, qu'il ne recherche, qu'il n'apprécie que les inspirations de leur esprit.
Qu'importe qu'il ait été élevé parmi les hommes les plus éclairés, qu'il ait reçu les leçons des maîtres les plus habiles, qu'il soit en correspondance suivie avec les gens les plus instruits? Comprend-on tous ces avantages dans une ville où les lumières n'ont pas encore assez pénétré? Quand ce sont les Abdéritains qui exercent un pouvoir tyrannique, qui distribuent les faveurs et les emplois, ne faut-il pas que le pauvre jeune homme accepte pieusement tout ce qu'ils disent ou se résigne à passer pour un être très-borné? Il ne peut parler de ce qu'il voit, de ce qu'il sent, et il est condamné à entendre parler sans cesse de ce qu'il n'a nul désir de savoir. Il ne lui est pas permis de paraître indifférent à cet éternel caquetage, et il est à jamais perdu si, par son morne silence, il trahit l'ennui qu'il éprouve. Lui et ses amis doivent, au milieu de tant de gens contrefaits, rougir de n'avoir point l'infirmité générale. S'il assiste à une délibération qui, pour le plus misérable intérêt, entraîne le conseil dans des discussions plus longues que les destinées de l'Europe n'en occasionnent dans les grands États, il doit se montrer sérieux et attentif; et s'il est appelé devant un tribunal qui doit se prononcer sur une question de mur mitoyen, il faut qu'il y paraisse avec autant de respect que s'il assistait au conseil des dieux.
Quand il voit que la grossière ignorance et la sottise présomptueuse sont plus estimées que la raison; quand il voit que l'esprit le plus lourd et le plus étroit est celui qui a le plus d'autorité; que la philosophie est considérée comme un non-sens et la liberté comme une rébellion; que ceux-là seuls plaisent, qui sont toujours prêts à tout approuver; qu'on ne tolère que la soumission aveugle, et qu'on ne recherche que les âmes rampantes; s'il y a dans le cœur de ce jeune homme quelque noble ressort, il faut qu'il cherche un asile dans la solitude.
Quand le poëte Martial rentra en Espagne, dans sa ville natale de Bilbilis, tout lui parut triste, mort, désert. Il venait de passer trente-quatre ans à Rome, dans une société éclairée et savante, et lorsqu'il en fut loin il se sentit en proie à un ennui mortel. Il ne trouvait, parmi ses concitoyens, aucun goût pour les sciences, aucun développement intellectuel; il aspirait sans cesse à retourner à Rome, où il avait joui d'un succès général, où Pline le Jeune vantait son esprit et sa pénétration, louait la franchise, la finesse incisive de ses écrits, et assurait à ses œuvres une éternelle durée. A Bilbilis, au contraire, sa réputation ne lui attira que ce que l'on doit attendre d'une ville ignorante, l'envie et le mépris.
Dans ces petites villes, l'esprit regagne cependant par la solitude ce qu'il perd par les relations sociales. S'il faut paraître sot par politesse et aveugle avec des yeux clairvoyants; si vous devez sans cesse contrefaire votre physionomie et dissimuler vos sentiments; si vous êtes obligé de passer des heures entières à une table de jeu; si l'intelligence et la bonté de caractère doivent toujours fléchir sous l'ignorance titrée; s'il faut qu'à tout instant vous réprimiez une heureuse inspiration, une parole expressive, une vérité hardie, avec autant de soin que vous pouviez en mettre à éloigner de vous une haute trahison; si vous reconnaissez que toute la vie intellectuelle est ensevelie dans ce froid mortel, comme le feu dans le caillou qui n'est point frappé par l'acier, et que vous pouvez passer là des années entières, sans avoir l'occasion de laisser échapper à propos une seule étincelle de votre esprit; ah! fuyez les réunions perfides de cette petite ville, cherchez la liberté, retirez-vous dans votre demeure ou dans le silence des bois.
Alors le voile qui recouvrait votre pensée tombe tout à coup; votre fardeau s'allége; vous n'avez plus à lutter contre le malheur; tout concourt à l'adoucir. Vous ne murmurez plus contre la Providence, vous réfléchissez avec une âme calme et réjouie aux bienfaits de la solitude; alors votre cœur devient patient, tout vous sourit, les rayons de pourpre du soleil qui s'étendent sur les montagnes de neige, les oiseaux qui s'endorment en chantant, le cri du coq, le bruit des champs. Alors vous acceptez même les visites importunes, vous vous réconciliez avec toute la petite ville, si chaque jour on vous laisse un assez long moment de solitude.
Dans les grandes comme dans les petites villes, l'esprit ne s'élève que par l'amour de la liberté et par la solitude où règne la liberté d'esprit. Il y a dans le grand monde plus de motifs encore que dans les petites villes de rechercher la solitude. Là, les erreurs et les fautes sont plus contagieuses; les grandes pensées s'éteignent facilement dans ces régions où l'on redoute la lumière et la vérité, où l'on craint les grandes âmes et où l'on repousse la vertu comme un joug importun. L'énergie de l'esprit, les nobles efforts de l'intelligence sont bientôt paralysés dans ce monde aristocratique, où le gentilhomme ne trouve de satisfaction que dans les assemblées sans mélange, c'est-à-dire dans celles où il n'existe que des nobles de race ancienne et intacte.
Partout cependant on regarde le grand monde comme la seule bonne société. Malheureusement il n'en est pas ainsi, quels que soient les défauts des basses classes. Si vous avez le bonheur de compter seize quartiers, votre valeur est bien établie lors même que vous ne seriez d'ailleurs qu'un pauvre être. Les cours, les tables des princes vous sont ouvertes, et partout où l'on ne regarde point au mérite, vous pouvez être sûr d'avoir le pas sur l'homme de mérite. Mais ce que vous êtes comme homme, vous l'apprendrez dans les sociétés où l'intelligence et les qualités de l'esprit font la seule noblesse. Examinez pourtant, lorsque vous êtes seul dans une antichambre et que vous n'avez à vous occuper d'aucun rival redoutable, examinez les prérogatives qui, selon vous, et depuis le commencement du monde, vous élèvent tant au-dessus des autres hommes[13], vous reconnaîtrez que des généalogies sans mérite ressemblent à des ballons qui ne s'élèvent que par leur défaut de pesanteur.
[13] Les nobles commettent parfois, en fait de chronologie, de singulières méprises. Une jeune femme, vive et animée, de souche ancienne et parfaitement aristocratique, une femme dont on citait partout l'élégance de manières, la toilette et l'esprit, racontait un jour une anecdote. «En quelle année, lui dit un gentilhomme, le fait s'est il passé?--En vérité, répondit-elle, je ne le sais point; je ne sais pas même en quelle année nous vivons à présent.» On crut qu'elle plaisantait, mais elle affirma qu'elle ignorait les choses telles que celles-là, et s'en inquiétait fort peu; car elles ne pouvaient rien ajouter aux agréments de la vie. On lui dit que l'on était alors en l'année 1781. «Vraiment, s'écria-t-elle, mais c'est une multitude d'années effrayante. Voilà donc 1781 ans que le monde existe?» Le gentilhomme, voulant continuer sa leçon, lui fit observer qu'on ne comptait pas les années depuis la création du monde. La jeune femme l'interrompit en lui disant qu'il se donnait une peine inutile, que dans un instant elle aurait tout oublié; qu'elle avait eu maintes fois, dans le cours de sa vie, l'occasion d'apprendre différentes choses, mais que, reconnaissant qu'il ne pouvait en résulter pour elle aucun plaisir, elle ne s'y était pas arrêtée; qu'elle s'inquiétait surtout fort peu de la chronologie, et que sa fille ne l'apprendrait jamais.
En Allemagne pourtant, et dans d'autres contrées encore, les titres généalogiques séparent les nobles des citoyens les plus sages et les plus dignes, comme le grain de la paille. Le premier rang est accordé à des hommes qui ne fondent leur crédit, leur rang et leur consistance, que sur les parchemins, souvent peu respectables, de leurs aïeux, qui ne cherchent à s'acquérir aucun mérite; la naissance étant pour eux un mérite suffisant, ils savent seulement, pour la plupart, quelle est la dernière mode, quelles sont les règles de l'étiquette; ils possèdent toutes les ressources de la volupté et éprouvent tous les besoins des sens, puis ils s'imaginent souvent qu'ils sont doués d'organes plus délicats et de nerfs plus sensibles que les autres hommes.
L'ennui pénètre pourtant dans ces assemblées où nul roturier n'est admis, où il n'entre que des nobles dont la généalogie est bien prouvée. Une femme allemande m'expliquait un jour ainsi la cause de cet ennui. «Les personnes qui composent nos réunions, me disait-elle, n'ont ni les mêmes goûts, ni les mêmes sentiments, et il est rare surtout d'y voir les femmes sympathiser entre elles. C'est en général la destinée des grands de posséder beaucoup, de désirer encore plus, et de ne jouir de rien; ils se cherchent dans les assemblées sans s'aimer, se voient sans se plaire, et se perdent dans la foule sans s'en apercevoir.--Qu'est-ce qui vous réunit donc? lui dis-je.--C'est le rang, répondit-elle, l'habitude, l'ennui, le besoin de s'étourdir qui est attaché à notre condition.»
Puisqu'on peut s'ennuyer aussi dans ces réunions si aristocratiques, examinons si la solitude ne serait pas souvent utile aux gens de la haute noblesse.
Les nobles prétendent que la solitude conduit à la misanthropie, ou, ce qui est pis encore, que la misanthropie conduit à la solitude. Mais je pense que, si l'on veut s'observer, on reconnaîtra qu'on est ordinairement dans des dispositions d'esprit moins heureuses, lorsqu'on vient d'une réunion que lorsqu'on sort de chez soi pour aller dans le monde. Combien de gens sont partis pour une soirée avec l'espoir d'y passer quelques heures de joie, et n'y ont éprouvé que des déceptions! Que de choses on y dit, auxquelles on ne pense point! Que d'idées on y exprime que personne ne comprend! Que de fois on y excite l'envie par sa satisfaction, et la mauvaise humeur par sa sérénité! En général, les personnes qui composent ces sociétés sont animées par des intérêts différents, et quelquefois tout opposés. Qu'on demande à cette jeune femme coquette si elle trouve toujours dans ces assemblées ce qu'elle y cherche; si elle n'éprouve pas une vive contrariété quand un fat lui échappe et va porter ses hommages à une autre, et si celle-ci n'éprouve pas le même chagrin quand elle le voit s'adresser à une troisième. Qu'on demande à cette respectable vieille femme, qui jadis eut les mêmes coquetteries, si elle ne ressent pas un vrai chagrin chaque fois qu'on prodigue devant elle quelque encens à la jeunesse et à la beauté. Un Anglais, que j'ai connu en Allemagne, disait en termes frappants: «Il y a des femmes qui, toute leur vie, ont peur qu'on ne leur témoigne pas assez de respect, et qui affectent un orgueil que l'on ne supporterait pas dans une impératrice. Leur vanité se hérisse comme les pointes de porc-épic, tandis qu'à côté d'elles une femme aimable et bienveillante charme ceux qui l'entourent par son gracieux sourire et par ses manières dignes, mais sans prétention.»
L'homme du monde le plus habile ne peut voir, sans une répugnance manifeste, de telles créatures. S'il remarque combien de personnes, qui donnent le ton dans la société, confondent l'erreur et la vérité, l'apparence et la réalité; combien de fois cette prétendue bonne société se contente, de l'aveu même des observateurs les plus équitables, de connaissances bien moins sûres et d'idées moins étendues qu'elle ne devrait en avoir, d'après les moyens dont elle peut disposer, et les occasions de s'instruire qui s'offrent à elle; s'il remarque comme elle redoute la réflexion, la solitude, le silence; comme elle se jette dans un tourbillon de dissipation et se rend rarement compte à elle-même de son propre état; s'il remarque encore combien elle exerce peu son intelligence; comme elle se soumet à l'opinion, au jugement des autres plutôt que d'exercer son propre jugement; comme elle se laisse gouverner par des préjugés d'éducation, de noblesse, de convenance; comme elle tourne sans cesse dans le même cercle de conceptions fausses, obscures, défectueuses, étouffant tout désir sérieux de savoir et repoussant l'instruction; si l'homme expérimenté du monde considère tous ces travers, il ne pourra s'empêcher de s'écrier, avec un des philosophes les plus distingués de l'Allemagne: «L'obligation de fréquenter cette bonne société peut devenir, pour l'homme qui aime à penser, un véritable tourment, et si on ne peut se soustraire à cette nécessité, on apprend par comparaison à sentir d'autant mieux le prix de la solitude.»
Un des hommes les plus illustres de l'antiquité, Pline le Jeune, ne trouvait aucune satisfaction à voir les divertissements publics, les fêtes et les solennités; c'était dans le travail de sa pensée qu'il cherchait de plus nobles plaisirs. Il écrivait à un de ses amis: «Ces jours derniers j'ai lu et travaillé dans un repos parfait. Tu me demanderas comment il m'est possible d'agir ainsi au milieu de Rome. C'était le temps des fêtes du cirque, qui ne produisent pas sur moi la moindre impression; je n'y trouve ni vérité ni nouveauté, rien qui mérite d'être vu plus d'une fois. Je ne comprends pas que tant de milliers d'hommes soient assez enfants pour s'en aller toujours voir des chevaux qui courent et des esclaves assis sur des chars. Quand je songe que les hommes prennent tant d'intérêt à des scènes si frivoles, si froides et si souvent reproduites, je sens une grande joie de ne point partager une telle curiosité et d'employer avec dévouement à l'étude des sciences le temps que la foule perd à voir de misérables spectacles.»
Mais, dira-t-on, si un homme du monde s'éloigne des cercles de la société, ne perdra-t-il pas dans la solitude ce bon ton, ces qualités qui distinguent la noblesse de la roture?
Ce que nous appelons le bon ton nous vient des Français; c'est l'art de s'exprimer avec grâce et de donner à la conversation la forme la plus agréable. Le bon ton plaît partout et se trouve chez tous les hommes d'esprit, quelle que soit leur condition. Le noble et le roturier peuvent l'avoir également. La solitude n'efface en nous que les habitudes passagères, et on en rapporte certaines facultés qu'un homme ferme aime à conserver, quoiqu'il sache qu'elles déplaisent dans le monde. Le solitaire se présentera peut-être dans un salon avec un habit d'une couleur et d'une forme surannées; peut-être ses manières choqueront-elles l'homme du monde qui étudie gravement les habitudes de la convenance, les lois de l'étiquette. Mais s'il est sous ce rapport en arrière du siècle, son attitude aisée, sa droiture, sa politesse naturelle le rendront agréable aux gens sensés, lorsqu'on le verra paraître à la cour avec esprit, avec tact et avec des idées qu'il a recueillies dans le cours de sa vie. Il est vrai que, dans ces sphères du grand monde, il n'est pas nécessaire d'apporter un grand nombre d'idées. Souvent le courtisan le plus accompli fait voir qu'il en a lui-même fort peu et qu'il ne s'occupe que de choses minimes. Le solitaire obtiendra peu de succès dans les réunions où l'on regarde une gaieté hardie et éclatante comme l'indice le plus certain d'une excellente tête et d'un homme agréable. On n'acquiert pas cette gaieté dans la solitude. Celui qui fait le plus rire les gens du monde n'a souvent d'autre mérite que de traiter avec mépris ce qui est vrai, grand, beau; ce n'est souvent qu'un discoureur imperturbable, sans jugement, sans principes et sans élévation.
Dans toutes les considérations que j'ai cherché à établir, il n'a pas encore été spécialement question des avantages immédiats de la solitude pour l'esprit. Le plus puissant, le plus incontestable de ces avantages, c'est de nous habituer à réfléchir. L'imagination devient plus vive et la mémoire est plus fidèle lorsque rien ne distrait nos sens et qu'aucun objet extérieur ne trouble notre âme. Loin du bruit du monde, où mille images étrangères flottent à nos yeux et fascinent notre esprit, on ne cherche qu'un seul bien dans la solitude, on se dérobe à toutes les choses extérieures qui ne sont point celles que nous désirons et que nous aimons. Un écrivain que je voudrais relire chaque jour, Blair, l'auteur des _Lectures sur la rhétorique et les belles-lettres_, dit dans un de ses livres: «C'est la force d'attention qui le plus souvent distingue de la foule l'homme doué de grandes qualités. Les êtres vulgaires ne reconnaissent ni règle ni but dans leur marche aventureuse. Les objets flottent sans lien à la surface de leur âme, pareils à des feuilles que le vent fait voler de côté et d'autre et disperse à la surface de l'eau.»
On s'habitue à réfléchir lorsque l'on écarte ses pensées de vaines distractions, et que l'on se trouve dans une situation qui ne change point à tout instant par le cours journalier des choses. Pour nous exercer à réfléchir, il faut d'abord nous retirer de la foule tumultueuse et nous élever au-dessus des exigences sensuelles. C'est alors qu'on se rappelle facilement tout ce qu'on a lu, entendu, éprouvé. Chaque regard que nous jetons dans le silence de la retraite nous révèle de nouvelles pensées et procure à l'esprit les plaisirs les plus doux. On regarde vers le passé, on contemple l'avenir, et l'on oublie ces deux époques dans la jouissance de son bonheur actuel; mais, pour que la raison conserve dans la solitude sa force particulière, il faut que nous appliquions notre activité à une noble occupation.
Il y a des gens que je ferais rire, peut-être, si je leur disais que la solitude est une école où l'on apprend à connaître les hommes. Il est certain cependant que, dans les relations de la société, nous ne faisons que recueillir des sujets de pensée, sans exercer dans toute sa force la liberté de penser. Dans le monde, nous ne faisons, en réalité, qu'observer; et c'est dans la solitude que nous pouvons coordonner et utiliser nos observations. Il faut qu'on en vienne à connaître les hommes; et, pour les connaître, il les faut étudier. Soit que cette étude se poursuive silencieusement, à l'écart, ou soit que nous voulions la faire servir à l'instruction des autres, je ne la crois pas si trompeuse, si cruelle, si redoutable, qu'on se le figure parfois. Je ne crois pas qu'elle ravale, qu'elle outrage la divinité de l'homme, qu'elle le prive d'une foule de nobles jouissances, et qu'enfin elle lui enlève l'exercice de ses facultés. Il n'y a dans cette étude tant calomniée que l'esprit d'observation.
Me traitera-t-on comme un envieux, comme un ennemi des hommes, parce que j'étudie les maladies, parce que j'observe les indices de faiblesse les plus secrets du cœur humain, parce que j'examine de près tout ce qu'il y a de fragile et d'imparfait dans la constitution humaine, et parce que je me réjouis d'avoir éclairci ce qui était encore obscur pour moi et pour les autres! Cette étude faite, il ne s'ensuit pas que je doive dire au premier venu: Telle ou telle personne a telle maladie. Mais qui peut m'empêcher, lorsque je puis me rendre utile, de dire ce que j'ai appris, de faire connaître la maladie, avec toutes ses complications?
Voulez-vous, maintenant, établir une ligne de démarcation entre celui à qui vous permettez d'observer votre corps et celui à qui vous défendez d'observer votre âme? Vous direz que le médecin étudie les maladies du corps pour essayer de les guérir, et que tel n'est point le but de celui qui étudie l'âme. Qu'en savez-vous? Une âme délicate souffre tout autant de l'aspect de nos infirmités morales que de celui de nos faiblesses physiques. Pourquoi se retirerait-on de la voie commune? Pourquoi s'en irait-on dans la solitude si l'on ne craignait la contagion? Mais, comme il y a une quantité de faiblesses et d'imperfections morales qui ne passent point pour telles, c'est un plaisir incontestable de connaître ces défauts, de les désigner sous leur vrai nom, de les montrer aux regards, lorsque cette révélation ne peut porter préjudice à personne.
La solitude est donc une école qui exerce l'esprit d'observation, et qui, par là, nous aide à connaître les hommes, parce qu'après y avoir paisiblement réfléchi, nous savons mieux ce que nous devons examiner dans le monde, et parce que nous mûrissons dans la solitude nos remarques et nos observations.
Bonnet raconte, dans un passage touchant de la préface de son Traité sur l'âme, que la solitude fit tourner à son avantage la faiblesse de sa vue. «La solitude, dit-il, nous porte naturellement à la méditation: la solitude dans laquelle j'ai en quelque sorte vécu jusqu'à présent, les tristes circonstances où je me trouve depuis quelques années, m'ont fait chercher dans mon esprit un refuge et une distraction nécessaire. Mon cerveau est devenu pour moi une sorte de séjour paisible, où j'ai goûté des jouissances qui dissipent, comme par magie, mes afflictions.»
Un autre homme non moins recommandable dans un genre différent, le poëte Pfeffel, de Colmar, supporta avec la même résignation les douleurs d'une cécité complète. Quoique sa vie fût moins solitaire, il savait trouver assez d'instants de liberté qu'il consacrait à la philosophie et à l'humanité.
Au Japon, il existait jadis une académie d'aveugles, qui voyait peut-être plus clair que beaucoup d'autres académies. Ses membres se dévouaient à l'histoire du pays, à la poésie et à la musique; ils retraçaient, dans des chants élevés et harmonieux, les plus beaux traits des annales japonaises. On éprouve pour ces pauvres aveugles du Japon un sentiment de respect. Les yeux intérieurs de leur âme étaient d'autant plus clairvoyants qu'une triste destinée les privait de la lumière corporelle. La lumière, la vie, le bonheur, naissaient pour eux du sein des ténèbres, par la tranquille réflexion et par des occupations salutaires.
Si la solitude éveille notre pensée, la pensée est le premier mobile de tout ce que nous faisons. On a dit que les actions n'étaient que les pensées réalisées. Ainsi, celui qui voudrait étudier impartialement la nature des pensées auxquelles il est le plus attaché, approfondirait par là le secret de son véritable caractère, et celui qui a l'habitude de se retirer à l'écart, et de s'entretenir avec lui-même, entendrait parfois des vérités que le monde ne lui dit pas.