Part 11
C'est ainsi que j'ai vu mourir, après neuf mois de souffrances, ma fille unique à l'âge de vingt-cinq ans. Pendant le temps qu'elle passa à Hanovre, où elle inspirait une affection générale, elle composait des prières qu'on retrouva dans ses papiers. Elle demandait à Dieu la grâce de mourir bientôt, d'aller bientôt rejoindre sa mère. Elle exprimait la même pensée dans des lettres touchantes. Au moment de mourir, au milieu d'une agonie indicible, elle me dit ces derniers mots: «Aujourd'hui j'irai goûter les joies du ciel.»
Nous ne serions pas digne d'avoir eu sous les yeux un tel exemple, d'avoir vu une telle faiblesse unie à de telles souffrances, si nous nous laissions abattre par une douleur que notre courage peut surmonter. Cette enfant qui jamais ne murmura, qui sans cesse fut résignée aux décrets de la Providence, jouit à présent de l'éternelle félicité, et nous qui sommes encore ici, qui nous souvenons de cette fille bien-aimée, de tout ce qu'elle nous a enseigné sur son lit de mort, dans ses heures d'angoisses, nous qui aspirons aussi au repos de l'éternité, ne voudrions-nous pas tout essayer, tout mettre en œuvre pour trouver des forces dans le malheur, pour acquérir, par un retour salutaire sur nous-même, par une religieuse pensée, la patience et la soumission?
O vous qui souffrez, tout pèse sur voire âme, et cependant, croyez-moi, il y a de douces afflictions, des afflictions qui nous élèvent au-dessus de la terre, qui nous donnent une énergie qu'on pourrait croire impossible. Aujourd'hui vous êtes découragés et abattus, mais un temps viendra où vous vous élèverez dans votre douleur entre le ciel et la terre; alors vous trouverez le repos, alors vous trouverez, dans l'éloignement de la foule, dans le tendre souvenir de ceux que vous avez perdus, des joies pures et élevées.
La solitude, il est vrai, ne convient point à tous ceux qui sont affligés, l'âme ne peut pas toujours se soustraire aux exigences d'un corps malade et épuisé. Mais que Dieu bénisse dans ce moment la main secourable d'un ami et récompense dans l'éternité l'affection qui nous aide à supporter nos peines! que si la douleur que vous avez éprouvée par l'effet d'une mort cruelle se change en une douce mélancolie, ou si vous êtes assez fort pour ne point succomber à votre catastrophe; oh! cherchez le silence des champs, le calme de la retraite, vous trouverez là une heureuse tranquillité, même au milieu de votre tristesse vous apprendrez à envisager avec plus de liberté et de courage les courtes souffrances de ce monde, à être seul sans crainte, et à couvrir de fleurs les tombeaux.
CHAPITRE VII.
DES AVANTAGES DE LA SOLITUDE POUR L'ESPRIT.
Les âmes libres comprennent seules le prix de la liberté. Les natures d'esclaves se plaisent dans leur esclavage. Celui qui, après avoir erré dans le tourbillon du monde, après avoir appris à connaître la véritable valeur des hommes, juge tout avec impartialité, et, pénétrant dans les sentiers différents de la vertu, cherche son bonheur en lui-même, est libre.
Il est vrai que ce sentier est sombre, rude, escarpé; mais, quand on l'a gravi avec peine, il conduit à des refuges paisibles, à des rives attrayantes; à l'espace libre et pur. La solitude nous donne une indépendance parfaite, quand on en a de bonne heure reconnu les avantages et quand on l'aime. Je voudrais indiquer la voie de ce bonheur aux jeunes gens, aux hommes simples et honnêtes auxquels je désire être utile. Je ne veux pas qu'ils soient entraînés dans la solitude, de dépit, mais par l'indifférence d'inutiles distractions, par l'éloignement des plaisirs frivoles, par une sage défiance des prévenances équivoques, par la crainte de devenir le jouet des séductions trompeuses.
Un grand nombre d'hommes doivent à la solitude leur force et leur supériorité d'esprit. Pareils au cèdre qui, sur la montagne, brave les tempêtes, ils ont bravé dans leur retraite le souffle des mauvaises tentations. Quelques-uns ont peut-être, dans ce dernier refuge, conservé les faiblesses de l'humanité. Mais combien d'autres ont fait preuve d'une fermeté inébranlable! Tout effort sincère et généreux pour arriver à la vertu, tout ce qui tend à élever l'esprit, toute entreprise courageuse excite en nous un sentiment d'admiration. Un moine qui est animé d'une pensée noble et énergique est aussi un héros. Une religieuse, dont l'âme, soutenue par une tendance idéale, acquiert un repos chèrement acheté, produit sur nous une émotion plus profonde que toute autre femme douée des plus belles qualités. Que de fois j'ai reconnu combien une religieuse sincère mérite d'estime et de bienveillance! Que de fois je me suis senti pénétré de respect pour les héros de cette profession, pour leur tendre piété, pour leur fidélité religieuse et la persévérance qu'ils ont mise à se vaincre eux-mêmes! Que de fois un couvent m'a semblé un asile plein de consolation dans les anxiétés de notre cœur! Jamais, dans ces silencieuses et sombres retraites, je n'ai pu m'empêcher de voir l'efficacité d'un tel genre de vie pour conduire l'esprit à une vertu sérieuse. Souvent il m'est arrivé de serrer avec une vraie sympathie la main d'un pauvre moine, et je ne suis pas sorti d'un couvent de religieuses sans être attendri jusqu'aux larmes.
Mais mes considérations sur la solitude ne doivent point être restreintes dans l'enceinte des cloîtres. L'idée bienfaisante que je me fais de la solitude, je voudrais l'adapter au monde dans lequel je vis, qui agit sur moi, et sur lequel je puis agir, car il existe de jeunes cœurs où ces réflexions peuvent fructifier.
Il y a dans la vie des époques où il devient nécessaire d'être seul. Dans la jeunesse, pour acquérir l'instruction, les connaissances désirables, pour se former une façon de penser que l'on garde toute la vie; dans la vieillesse, pour se souvenir de la route qu'on a parcourue, pour réfléchir à tout ce qui nous est arrivé, aux douces fleurs qu'on a cueillies sur son chemin et aux orages de notre destinée.
Lord Bolingbroke dit qu'il n'y a pas, dans les œuvres du chancelier Bacon, une remarque plus belle et plus profonde que celle-ci: «Nous devons de bonne heure nous prescrire, dans la vie et dans nos actions, un but honnête, vertueux, possible, et nous y attacher de toutes nos forces, afin que notre âme se forme à toutes les vertus. Mais, en façonnant notre caractère moral, nous ne devons pas suivre les procédés du sculpteur, dont le ciseau achève de finir une tête, tandis qu'il laisse le reste du corps à l'état de bloc grossier et informe. Nous devons imiter la nature, qui, dans la conformation d'une fleur, d'un animal, développe à la fois toutes les parties de son œuvre.»
O toi, aimable jeune homme, qui, dans le commerce séduisant et souvent trompeur du monde, n'as point encore abdiqué les principes de vertu; toi qui n'es point encore infecté du poison de l'oisiveté frivole; toi qui, dans les entraînements et les images d'une fervente galanterie, n'as pas perdu le désir et la force d'entreprendre de grandes choses, et qui échappes dans mainte assemblée aux folles tentations, la solitude te réclame! Je voudrais te retenir dans ta retraite studieuse, animer, fortifier tes nobles intentions, t'inspirer cette juste et digne fierté, qui, dans les fonctions que tu seras appelé à remplir, t'empêchera d'estimer le monde plus qu'il ne vaut!
C'est la raison qui t'ordonne de sortir d'un cercle trop étroit pour t'entourer ailleurs de grands exemples. C'est en apprenant à connaître les vrais hommes de la Grèce, de Rome, que tu acquerras le pouvoir de vaincre tous les obstacles. Où trouve-t-on de plus illustres exemples de la grandeur humaine? Qui a montré plus de valeur guerrière, plus de zèle pour la science et plus de raison? Rejette loin de toi les vaines frivolités, et n'aspire qu'à ce qui mérite vraiment d'être recherché et imité. La noblesse n'élève personne. Seize quartiers sont un avantage, mais ne sont pas un mérite. Tes dispositions sont bonnes, puisque toutes ces vérités ne te plaisent pas, et tu sais que celui qui ne respecte que les petites choses ne sera jamais grand. Laisse les femmes compter leurs aïeux, qui, il y a sept cents ans, ne se distinguaient qu'en allant à la guerre à cheval, tandis que les bourgeois les suivaient à pied. Compte les hommes de ta famille qui n'ont pas pris la fuite dans les batailles et n'ont point dépouillé le passant sur la grande route. Compte les hommes de ta famille qui ont fait de nobles actions, dont l'histoire nationale conserve la mémoire, et dont le nom est inscrit dans les annales étrangères, mais souviens-toi bien qu'on n'est réellement grand que par ses propres actes et ses propres vertus.
Deux chemins s'ouvrent devant toi: l'un, qui serpente par des allées de verdure, par des jardins embaumés, où l'on entend retentir les sons de la musique, le bruit de la danse, les chants de l'amour. C'est celui que recherche la multitude. L'autre, moins fréquenté, est escarpé et dur, on ne le suit que lentement, et souvent, quand on croit être déjà bien loin, on tombe du haut des rocs. Là, les montagnes et les vallées résonnent des mugissements des bêtes sauvages; là, de tout côté, on entend le croassement des corbeaux, le sifflement des vipères, à tout instant on est assailli par des essaims d'insectes malfaisants, et l'on ne voit autour de soi qu'un désert sombre et terrible. Le chemin fleuri est celui du monde; l'autre est celui de l'honneur. Le premier conduit aux emplois, aux dignités de la ville et de la cour; le second pénètre de plus en plus dans la solitude. En suivant le premier, tu peux devenir un homme aimable, un personnage recherché, peut-être aussi un scélérat. En suivant l'autre, tu seras méconnu, haï; mais, avec de l'énergie et de favorables dispositions, tu peux devenir un grand homme. La dissipation est un remède et non un aliment. Il faut sans doute que tu endurcisses ton corps par l'exercice, que tu fasses tout ce qu'il est nécessaire de faire pour que tes forces physiques soutiennent tes forces morales. Mais tu n'apporteras jamais assez de zèle dans les travaux de l'esprit, tu ne persisteras jamais dans tes meilleures résolutions, si la haine pour toutes les vaines dissipations n'est pas enracinée dans ton cœur. Plusieurs hommes que je connais ont passé leur jeunesse dans l'étude, solitaires et recueillis. Ils ont grandi dans la pratique des plus dignes vertus, et maintenant ce sont des ministres qui gouvernent les États, des écrivains dont la vie est employée à combattre l'erreur, des philosophes qui, de bonne heure, échappèrent aux lisières des sots préjugés.
Grâces soient rendues au noble esprit qui a dit: «Si vous voyez un jeune homme d'une haute raison se retirer du monde, devenir mélancolique, parler peu, témoigner par sa froideur et sa réserve le mépris que les méchants lui inspirent, se plaindre peu de l'injustice, mais concentrer en lui-même les sentiments pénibles qu'elle lui fait éprouver; si vous voyez son esprit jeter des lueurs scintillantes comme l'éclair qui brille au milieu de la nuit, et s'envelopper ensuite dans un long silence; si vous remarquez qu'il trouve tout aride autour de lui, et que tout lui inspire aversion et dégoût; oh! comptez que c'est une plante précieuse qui n'attend plus qu'une main habile pour se développer. Ménagez-la. Qu'elle soit sacrée pour vous. Vous commettriez un meurtre en la foulant aux pieds.»
Une telle plante serait ma joie. Je réchaufferais contre mon cœur, je la cultiverais avec amour, je la déroberais aux regards des pédants qui s'enflamment de colère à l'aspect d'un jeune homme qui montre plus d'esprit qu'ils n'en ont. D'un souffle j'écarterais aussi de ma belle plante tout cet essaim de petits-maîtres fades et énervés. Mais si le jeune homme ne se montrait pas à propos assez ouvert et flexible, s'il ne se façonnait pas aux manières du monde, je le laisserais parfois se heurter le front contre les rochers, et je le verrais tranquillement tomber dans des occasions où un homme expérimenté n'est pas même ébranlé, quoiqu'il ne puisse faire tout ce que veut un jeune homme.
La solitude peut produire une opiniâtreté de caractère désagréable, que les relations du monde tempèrent; il est des jeunes gens fiers et dédaigneux qui, à l'âge de la maturité, corrigent ces défauts et qui ne conservent qu'une noble assurance. Alors leur satire adoucie ne présente que le contraste de ce qui est avec ce qui devrait être; leur mépris pour les méchants leur donne parfois une mâle éloquence, et il ne leur reste de leur longue lutte qu'une sage expérience du monde et une bonté d'où il résulte d'utiles enseignements.
Mais il est aussi une science du cœur souvent négligée qu'il faut tâcher d'acquérir dès sa jeunesse et qui donne à l'esprit des qualités précieuses: cette science est la philosophie, qui forme les hommes, qui les gagne plus par l'amour que par de vains préceptes, qui éclaire leur conception par le sentiment, qui les détourne de mainte erreur, les porte à la vertu et les anime. Dion avait été élevé dans la lâche servitude des cours; il n'avait que des mœurs molles et efféminées, le goût du luxe, du superflu et des voluptés de toute espèce. Mais à peine eut-il recueilli les leçons de Platon, à peine eut-il compris cette philosophie bienfaisante, que son esprit s'enflamma pour elle.
Ce que Platon a fait pour Dion, plus d'une mère le fait pour son fils, et souvent à l'insu du père. La philosophie qui découle des lèvres d'une mère prudente et qui connaît le monde, arrive à l'esprit par le cœur. Qui n'accepterait volontiers de suivre un chemin difficile, en s'appuyant sur une main chérie, et quelle instruction pourrait l'emporter sur les douces leçons d'une mère dont l'intelligence est élevée, l'âme tendre et le regard profond[11]?
[11] Mon digne ami, Islen, a exprimé cette pensée en termes touchants. «Il me paraît incontestable, dit-il, que si l'on savait bien l'histoire de ceux qui se sont distingués par leur dignité de caractère et leurs vertus, on en trouverait neuf sur dix qui devraient ces qualités à leur mère. On ne reconnaît point assez, en général, combien il importe à l'homme d'avoir une conduite pure et exempte de blâme dans sa jeunesse. On n'est pas assez persuadé que la plupart de ceux qui ont eu cet inestimable avantage en sont redevables à leur mère, et que le bonheur et la perfection du genre humain tiennent, en grande partie, à l'intelligence et à la vertu des femmes.»
Je souhaite à une femme de cette nature un fils qui reste volontiers seul avec elle, ou qui, prenant un livre dans sa main, s'en aille gravir les rochers et s'asseye au pied d'un chêne, avec son inutile fusil, aimant mieux converser avec les grands hommes de Plutarque que de poursuivre les oiseaux à travers les arbustes. Quel bonheur pour elle, si le silence et la solitude des bois excite, élève les pensées de son fils[12], s'il reconnaît qu'il y a eu et qu'il y a encore, de par le monde, de plus grands hommes que le bourgmestre de sa petite ville, ou le seigneur de son village, que ces hommes avaient d'autres joies que celle de s'asseoir à une table de jeu, qu'ils se plaisent aussi à être seuls dans leurs heures de repos, que la jeunesse se développe dans l'étude des lettres et de la philosophie, que cette même étude animait encore leur cœur dans un âge avancé, et qu'au milieu des plus grands périls ils conservaient ces affections précieuses qui bannissent la tristesse de la retraite la plus profonde et l'ennui du désert le plus sauvage!
[12] «Mirum est, dit Pline le Jeune, ut animus agitatione motuque corporis excitetur. Jam undique silvæ et solitudo, ipsumque illud silentium, quod venationi datur, magna cogitationis incitamenta sunt.»
Mais lorsqu'un jeune homme bien élevé se fixe dans une ville, une foule de choses le fatiguent et le rendent malheureux. Il est donc utile d'examiner comment on peut échapper sagement, par la solitude, à des sociétés insipides, dans quelque pays, dans quelque ville et dans quelque situation que l'on soit.
Les petites villes, dont nous avons, dans un chapitre précédent, représenté les inconvénients et les dangers, ont cependant, il faut le dire, sous un certain point de vue, un avantage réel sur les grandes villes: c'est qu'on y est plus libre de vivre avec soi-même, et qu'on peut, si l'on veut, y trouver plus de loisir et de tranquillité. Il est vrai, comme nous l'avons déjà dit, qu'il y a dans les petites villes un grand vide et une grande stérilité d'esprit. Ceux qui y demeurent ne savent point user de leurs loisirs comme ils le devraient; ils ignorent le prix du temps et ne profitent point de leur solitude. C'est une triste chose surtout que de voir l'ennui de ces gentilshommes de bourgade qui, ne croyant pas la société des simples bourgeois digne de leur noblesse, aiment mieux se retirer à l'écart et souffrir de leur insipide isolement que de vivre avec des gens raisonnables, mais dépourvus de parchemins aristocratiques; ils devraient agir tout autrement et aimer les hommes pour en être aimés. Si un simple bourgeois fait naître une seule bonne pensée, cela devrait suffire pour le faire rechercher du gentilhomme qui n'a aucune pensée et qui est accablé d'ennui. Les gens qui ne savent comment passer le temps ne devraient dédaigner personne. Le noble et le bourgeois devraient, au moins dans les petites villes, se tendre la main et éloigner d'eux ces folles idées de distinction de rangs, qui divisent la population des grandes cités.
Il me semble que les personnes de distinction qui habitent les petites villes ne peuvent adopter une meilleure manière de vivre qu'en se montrant affables et affectueuses envers tout le monde, en manifestant une bienveillance générale, et en se réservant autant de loisir et de liberté qu'il en faut pour ne pas laisser languir et s'éteindre l'esprit dans les lieux où il est d'ordinaire peu excité.
Si l'on savait profiter du séjour des petites villes, que d'avantages précieux on en retirerait! nulle part la vie n'est si gaie, nulle part les beaux jours de la jeunesse ne sont mieux employés, nulle part enfin les hommes sérieux n'éprouvent moins de tentation de perdre leur temps, et n'apprennent mieux à connaître et à éviter les écueils de la solitude. On peut regarder chaque petite ville comme un cloître où l'on est renfermé dans un cercle d'hommes très-restreint et dans un horizon très-borné, où les passions des êtres vulgaires ou méchants éclatent avec violence, et où il faut se créer un refuge dans sa retraite ou au sein de quelques êtres choisis. Les petites villes se ressemblent à peu près toutes et ne diffèrent entre elles que par la manière dont elles sont gouvernées; il n'y a point de tyrannie plus lourde que celle de ces petites républiques, où non-seulement un bourgeois s'érige en maître de ses concitoyens, mais où l'intelligence étroite de ce petit régent devient la mesure de l'esprit général, si personne ne s'y oppose.
Les petites villes républicaines veulent se suffire à elles-mêmes et ne s'occupent point de ce qui se passe au dehors. Le magistrat qui gouverne une de ces cités démocratiques la regarde comme un monde entier; de ses lèvres découlent, comme d'une source intarissable, toutes les décisions des affaires publiques; son âme n'est occupée que de maintenir sa toute-puissance sur l'opinion de ses concitoyens d'anecdotes de familles, de contes puérils, du prix des grains, de la quotité des impôts, de la moisson et de la foire prochaine. Après Dieu, il est, dans sa petite ville, le plus grand homme de l'univers; ses paroles font palpiter le cœur et pâlir le visage; plus d'un honnête citoyen ne paraît qu'en tremblant devant une telle Majesté, parce qu'il sait à quel péril elle peut l'exposer au premier démêlé avec la justice. La colère d'un magistrat de petite ville est plus terrible que le tonnerre du ciel; celui-ci passe, et cette colère jamais. Si l'on parle de la constitution anglaise devant un de ces régents ou devant son fils, ils répondent que le conseil de leur petite ville est absolument la même chose. Les femmes de ces hauts seigneurs prennent un air superbe, gouvernent, ordonnent, condamnent; leur faveur ou leur disgrâce établit, répand l'honneur, la honte, le crédit ou la ruine. Si un pauvre homme ose se figurer que les membres du conseil ont commis quelque erreur, il dit tout bas à ses amis les plus intimes que les grands de la terre se sont trompés. La passion dominante des habitants des villes est ordinairement celle des procès; chaque avocat est pour eux un génie; en vain la raison leur parle, ils ne croient que ce qui est jugé par les tribunaux; ils n'ont pas la moindre estime pour celui qui ne considère point avec un profond respect leur hôtel de ville, et ne conçoivent pas un plus grand honneur sur terre que de siéger dans leur conseil. Ils ne sont pas toujours d'accord; voisins et voisines sont tantôt liés et tantôt en pleine dissidence. En théologie, ils sont d'une force remarquable; ils regardent l'hypocrisie comme un pilier de l'Église de Dieu, et quelques maximes chrétiennes murmurées sur le lit de mort suffisent à leurs yeux pour effacer les scandales de toute une vie souillée par de méchantes actions. Si quelqu'un s'éloigne de leurs assemblées et se retire dans sa demeure pour travailler et penser à son aise, ils s'imaginent qu'il s'ennuie à périr; ils ne peuvent comprendre qu'on étudie à moins d'être prêtre ou professeur, et dans leur langue il n'y a pas de termes assez énergiques pour exprimer le mépris que leur inspire celui qui s'avise d'écrire un livre. Ils ignorent que la saine raison et la superstition ne s'accordent point ensemble; à leurs yeux on n'a point de religion si l'on a l'audace de rire quand on les voit s'attendre à quelque grand malheur, dès qu'un coq noir s'est arrêté sur le seuil de leur porte, qu'un corbeau a plané sur leurs toits, ou qu'on a vu une souris courir dans la chambre; ils ne savent pas qu'on n'est point un esprit fort par cela seul qu'on doute humblement que des taches dans le linge annoncent la mort d'un proche parent, ou parce qu'on ne croit point à maint conte populaire transmis de génération en génération. Ils ne savent pas qu'on peut être encore utile dans ce monde, quoiqu'on ne disserte point dans leur cercle, et qu'on peut être assez haut placé dans l'estime des hommes vraiment importants, quoiqu'on déplaise au grand seigneur de leur petite ville; ils ignorent qu'il y a des âmes fières qui ne rampent nulle part et qu'eux seuls sont capables de se plier, envers les magistrats de leur république, à cette soumission servile dont ils se dédommagent en accablant leurs pauvres concitoyens des exigences de leur orgueil; ils ignorent qu'un homme droit et juste ne s'incline que devant Dieu, devant la loi, les talents, le mérite, la vertu, et ne peut s'empêcher de rire lorsqu'un bailli le reçoit d'un air hautain et le chapeau sur la tête; ils ignorent aussi que la médisance qui s'exerce si cruellement dans les petites villes n'est un besoin que pour les esprits vides et rétrécis qui s'attachent à épier ce qui se passe dans la demeure de leurs voisins et se font une affaire d'un accident qui arrive dans son ménage, dans sa cuisine, dans sa basse-cour; enfin ils ignorent qu'on n'éprouve aucun plaisir à entendre les incessantes causeries des petites villes, à éplucher la conduite de l'un et de l'autre, quand on connaît les avantages de la solitude, qu'on étudie avec ardeur la science, et que, dédaignant les misérables flèches de l'envie, on poursuit sa marche avec énergie et persévérance.
La solitude est le seul moyen de salut que l'on puisse trouver dans de telles villes. Une bienveillance universelle n'y serait point comprise, on l'attribuerait à des vues intéressées. La prudence exige qu'on vive en dehors de tout calcul politique et qu'on ne fréquente que les personnes pour lesquelles on éprouve un véritable sentiment d'estime et d'affection.