La solitude

Part 10

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Il reste donc encore des ressources et des consolations dans la solitude lorsqu'on en est venu à la situation la plus pénible. Si vos nerfs sont en quelque sorte paralysés, si votre tête est frappée d'un vertige continuel, si vous n'avez plus la force de penser, ni de lire, ni d'écrire, tâchez d'apprendre alors à végéter; c'est ce que me dit un jour un des hommes les plus éclairés de l'Allemagne qui me vit dans ce déplorable état. «Garve, avec quelle émotion j'écoutais tes paroles, lorsque tu me racontais que tu avais éprouvé les mêmes souffrances et que tu avais mis en pratique les mêmes conseils[10].»

[10] J'éprouvais alors ce qu'un des bienfaiteurs de l'humanité, Fest a si bien dit, dans son livre _Sur les avantages des souffrances et des contrariétés de la vie_, livre excellent qui devrait être entre les mains de tout malade et de tout affligé. «J'ai moi-même éprouvé, dit cet écrivain, qu'un seul témoignage d'intérêt, une seule pensée sortie du cœur de celui qui a souffert sa part des douleurs humaines, et qui a lui-même reconnu le pouvoir des consolations qu'il nous offre, sont plus efficaces qu'un discours étudié, des larmes de commande et des phrases de considération dictées par la bienséance.

Il fut un temps où le célèbre Mendelssohn ne pouvait rester dans une réunion où l'on parlait de philosophie, sans courir risque de tomber en défaillance. Dans cette situation, il s'interdit toute pensée. Un jour son médecin lui demanda: «Que faites-vous donc dans votre chambre quand vous éloignez ainsi de vous la pensée?--Je me mets à la fenêtre, répondit-il, et je compte les tuiles du toit de mon voisin.»

Dieu entretient, dans le cœur de celui qui souffre, la pensée consolante que l'esprit exerce son empire sur le corps. Avec une telle pensée, on ne peut pas être entièrement abattu, ni être privé des consolations de la religion; peut-être ne voudra-t-on pas croire que Campanella ait été capable de distraire tellement son attention des émotions les plus pénibles, qu'il prétendait pouvoir endurer la question sans de très-violentes douleurs; mais je puis assurer, d'après ma propre expérience, que, dans les crises les plus fatigantes, si l'on parvient à distraire son attention, on peut non-seulement adoucir le mal que l'on ressent, mais quelquefois même le faire disparaître.

Beaucoup d'hommes illustres ont, par ce moyen, réussi à conserver leur tranquillité dans les circonstances les plus difficiles et à maintenir leur énergie, malgré la faiblesse de leur constitution. Rousseau écrivit plusieurs de ses ouvrages les plus célèbres dans des souffrances continuelles. Gellert, dont les œuvres agréables et instructives ont obtenu une si grande vogue en Allemagne, a trouvé dans ses occupations un remède à l'hypochondrie. Mendelssohn, qui n'était point d'une nature mélancolique, mais qui était sujet à d'affreux maux de nerfs, recouvra dans un âge avancé, par sa patience et sa résignation, cet esprit élevé qui l'animait dans sa jeunesse. Garve, qui pendant des années entières fut condamné à ne pouvoir ni lire ni écrire, ni même penser, écrivit plus tard son _Traité sur Cicéron_, et rendit grâces à Dieu avec enthousiasme de la faiblesse de sa constitution qui lui avait révélé tout l'empire que l'esprit peut prendre sur le corps.

Une forte résolution et ce désir d'atteindre un grand but peuvent nous rendre supportables les douleurs les plus aiguës. L'héroïsme est très-naturel dans un grand danger, et c'est un don moins rare, on peut le dire, que la patience dans les petites agitations de la vie. Ce qu'il est difficile d'acquérir, c'est la résolution de la patience dans des souffrances de longue durée surtout quand la mélancolie paralyse notre âme, ce qui arrive assez souvent, et quand nous nous figurons que ces souffrances n'auront point de terme. Aussi, de tous les maux qui affligent l'humanité, il n'en est point qui approche de la mélancolie: et de tous les moyens à employer pour dissiper la mélancolie, il n'en est point de plus efficace que l'occupation dans le calme.

En essayant de surmonter nos peines, chaque victoire que nous remportons nous conduit à une victoire plus grande, et la joie que nous éprouvons fait du moins trêve pendant quelques instants au sentiment du mal qui nous afflige. Quand la raison et la vertu ne peuvent l'emporter sur votre chagrin ou sur votre maladie, occupez-vous de choses peu importantes et qui exigent peu d'efforts; il n'en faut souvent pas plus pour vous soulager. Les nuages de la mélancolie se dissipent quand on réussit à prendre quelque intérêt à une occupation à laquelle on se dévouait d'abord malgré soi. Souvent le désespoir auquel nous nous livrons, l'apathie de l'esprit, l'indolence du corps, ne sont qu'un déguisement de notre mauvaise humeur et par conséquent une véritable maladie de l'imagination que l'on ne peut vaincre que par une constante et énergique volonté.

La solitude n'est pas seulement un besoin, mais un devoir réel pour tous ceux qui, par l'effet d'une sensibilité trop délicate, d'une impressionnabilité nerveuse, ne peuvent supporter la vie du monde et qui ont toujours à se plaindre des hommes et des choses. Celui qui se laisse ébranler par un incident qui ne causerait pas la moindre émotion à un autre, celui qui se crée des douleurs chimériques, qui se désole de ce qui ne répond pas immédiatement à ses vœux, qui se tourmente sans cesse par les rêves de son imagination, qui ne se trouve malheureux que parce que le bonheur ne court point au-devant de lui, qui, ne sachant ce qu'il veut, passe à tout instant d'un désir à un autre, qui craint tout et ne jouit de rien, celui-là n'est pas fait pour la société, et si la solitude ne le guérit pas, il n'y a point de remède pour lui dans le monde.

Des hommes pieux, raisonnables, bien doués, se laissent parfois aller, malgré la fermeté de leurs principes, à un profond découragement, à un affreuse anxiété; mais c'est leur faute. Si de tels hommes cèdent à des craintes puériles, si, pour une légère incommodité, ils se tourmentent et tourmentent les autres, s'ils cherchent dans la médecine un remède qu'ils trouveraient dans leur raison, s'ils ne savent pas réprimer les écarts de leur imagination, si, après avoir supporté avec patience de grandes peines et de grands malheurs, ils succombent aux contrariétés accidentelles, aux souffrances passagères de la vie, c'est leur faute. Ils ressemblent à des soldats qui, après avoir bravé courageusement le feu d'une batterie, s'épouvanteraient des légers traits lancés par la main d'un enfant.

La résolution, l'énergie, la stoïque fermeté de l'âme, s'acquièrent bien plus dans la pratique intime de soi-même que dans le tumulte du monde, où nous sommes à chaque pas surpris, entraînés par mille considérations intérieures, où des idées de convenance, de politesse, de flatterie, écrasent la volonté, où les esprits vulgaires exercent plus d'activité et obtiennent plus de considération, plus de succès que les caractères les plus nobles.

La solitude nous donne d'autant plus de force dans l'affliction, qu'elle dissipe tous les vains fantômes qui détournent l'âme d'elle-même et l'égarent dans de futiles préoccupations. Dans la solitude, on renonce à tant de jouissances, on restreint tellement la mesure de ses besoins, et l'on fait de tels progrès dans la connaissance de soi-même, qu'on est moins étonné quand Dieu nous impose une souffrance pour humilier notre orgueil, dompter la fougue de nos passions et nous ramener au sentiment de notre faiblesse et de notre néant. Dans la solitude, que de réflexions nous pouvons faire, auxquelles l'homme du monde ne songe pas, ou que les dissipations auxquelles il se livre étouffent dans son âme distraite!

Les malheureux qui ont à pleurer la mort d'une personne chérie éprouvent le salutaire désir de se retirer à l'écart, et chacun s'efforce d'étouffer ce désir en eux. On ne veut pas leur parler de la perte qu'ils ont faite. On croit qu'il vaut mieux les entourer d'un essaim d'êtres froids et indifférents qui s'imaginent que, pour apaiser leur tristesse, il faut les accabler de visites et les entretenir du matin au soir des nouvelles de la ville.

«Laissez-moi seul, m'écriai-je, lorsque, deux ans après mon arrivée en Allemagne, je perdis une épouse tendrement aimée. Son âme planait sans cesse autour de moi, et sans cesse j'étais occupé du souvenir de tout ce qu'elle avait été pour moi et de tout ce qu'elle avait souffert pour moi sur cette terre étrangère. Le contraste d'une telle innocence, d'une telle pureté, d'une douceur si angélique, et d'une fin si cruelle, me plongeait dans un abîme de doutes désolants. Pendant cinq mois, elle souffrit les tortures de la mort. Un jour, je lisais près de son lit la mort de Jésus, par Ramler. Elle porta ses regards sur ce livre et me montra, en silence, le passage suivant: «Mon souffle est faible, mes jours sont abrégés, mon âme est pleine d'angoisse et ma vie un affreux tourment.» Ah! lorsque je me rappelle toutes ces circonstances et l'impossibilité où je me trouvais alors d'échapper aux relations du monde, quand je me rappelle que j'étais dans ce même temps l'esclave de quiconque me réclamait, que je portais la mort dans mon sein, que, poursuivi par l'envie, accablé de douleur, je ne sentais plus en moi ni force, ni vertu, ah! j'avais bien le droit de m'écrier: «Laissez-moi seul, laissez-moi seul!»

Être seul, loin du tourbillon bruyant, est le premier, le plus ardent désir du cœur, quand on ne rencontrerait en fréquentant le monde que des hommes qui ne comprennent pas le malheur timide et silencieux, qui n'aperçoivent que la souffrance dont les cris retentissent à leur oreille.

Être seul, dans une retraite profonde et déserte, c'est une consolation aux peines qui déchirent le cœur. Quand il a fallu se séparer à jamais d'un être chéri, douleur plus affreuse que celle que nous pouvons ressentir lorsque la main de la mort vient nous saisir nous-mêmes, la solitude peut seule adoucir notre désespoir. Dans votre âme tremblante, vous croyez voir la terre s'abîmer sous vos pieds; à cette heure terrible où il faut dire un dernier adieu à ceux qui pendant de longues années ont été tout pour vous, et que jamais on n'oubliera un seul instant, alors il faut se retirer dans la solitude, mais en s'efforçant de s'y créer une occupation et d'appliquer son esprit à diverses pensées.

Hélas! combien de souffrances profondes que le monde ne voit pas, dont nous devons seuls supporter le fardeau, et auxquelles nous ne pouvons résister que dans la solitude!

Figurez-vous que vous arrivez inquiet dans un pays où tout vous est étranger, où le malheur vous accable de toute part, où vous êtes à tout instant près de tomber dans le désespoir, où vous avez sans cesse sous les yeux l'agonie de la mort, où personne ne vous comprend, et ne peut vous comprendre, où l'on ne fait que jeter sur votre route des ronces et des épines, où enfin vous êtes condamné à perdre ce que vous aviez de plus cher au monde. Voilà que tout à coup dans ce pays de désolation, dans ce deuil de votre âme, une main affectueuse s'étend sur vous, une voix, qui semble venir du ciel, vous dit: «Viens, je veux essuyer tes larmes, je veux rendre le courage à ton esprit abattu, je veux entrer dans la confidence de tes peines et t'aider à les supporter. Je veux t'arracher à ta tristesse, te faire goûter encore les beautés de la nature et les bienfaits de Dieu, qui répand aussi ses consolations sur cette contrée. Je veux sentir, penser avec toi, t'ouvrir un nouvel horizon, recueillir pour toi les fleurs que je trouverai sur le sentier de la vie, t'entretenir de tous ceux qui t'aiment, qui parlent de toi avec estime et avec confiance, te prouver que tous les hommes ne sont point si mauvais que tu le crois, et que seulement ils ne te connaissent pas. Je veux écarter de toi toutes les sollicitudes, te faire jouir d'une existence douce et paisible, et travailler à corriger tes défauts. Toi, tu corrigeras aussi les miens, tu formeras mon esprit, tu m'apprendras ce que tu sais.» Si, après avoir savouré pendant plusieurs années le charme de cette existence qui vous est ainsi offerte, si, après avoir éprouvé une telle consolation dans les événements les plus désastreux, si, après avoir espéré qu'au dernier moment, cette main compatissante vous fermera les yeux, vous devez être privé d'une telle affection, d'un tel dévouement, il ne vous reste, pour surmonter vos regrets, pour apprendre à lutter courageusement contre la destinée, d'autre asile que la solitude.

Dans la solitude, nous voyons de plus près l'œil qui voit tout. Quand toutes les vaines rumeurs cessent autour de nous, notre cœur comprend bien mieux cette grande et heureuse pensée, que Dieu nous regarde, nous entoure, nous domine et dirige tout par sa puissance et sa bonté. Dieu nous apparaît partout dans la solitude. Affranchis de l'ivresse des sens, animés par des vœux plus purs, par une joie plus idéale, nous songeons sérieusement et avec plus de liberté et de confiance à notre félicité suprême, et nous croyons déjà la goûter en y songeant. Notre pieux recueillement éloigne de nous les idées grossières et les basses sollicitudes.

La solitude nous rapproche de Dieu quand elle entretient en nous les sentiments tendres, humains, et les mouvements d'une salutaire défiance de nous-mêmes. Quand, auprès du lit d'un mourant, j'observais les efforts que notre pauvre nature oppose à son anéantissement, les tortures que lui fait éprouver chaque minute qu'elle dérobe à la mort, quand je voyais le malheureux élever vers le ciel ses mains tremblantes, et lui adresser, lorsqu'il se sentait soulagé, d'ardentes actions de grâces, quand j'entendais ses paroles entrecoupées, ses soupirs plaintifs et que j'observais les regards attendris de tous ceux qui l'entouraient, je me sentais accablé et je me retirais à l'écart, pour gémir sur le sort de l'humanité et sur mon impuissance, dans un moment où j'éprouvais un désir si profond de secourir une telle misère. Ah! lorsque, dans ces tristes pensées du cœur, je m'incline devant Dieu, combien je sens qu'il ne faut se fier ni à la force de la vie, ni à la science dont l'homme attend un espoir, une consolation! Jamais je ne me lève le matin de mon lit, sans penser que, si j'existe encore, c'est un miracle de Dieu. Jamais je ne compte les années que j'ai passées en ce monde, sans remercier la Providence de m'avoir soutenu au delà de mon attente, de m'avoir conduit, par une force incompréhensible, sur une mer pleine d'écueils. Je ne puis que me taire et l'adorer en silence, lorsque à tout instant je sens ma faiblesse, lorsque chaque jour je vois tomber près de moi, à la fleur de l'âge, des hommes qui ne songeaient à aucun péril et qui se croyaient, pendant longtemps, à l'abri des atteintes de la mort.

Comment pourrions-nous devenir sages et échapper aux écueils qui nous menacent, si nous nous éloignions des relations étourdissantes qui effacent en nous les impressions du bien? C'est en dehors de ces relations que nous pouvons réfléchir à ce que nous voyons, à ce que nous entendons tous les jours, et rassembler dans notre cœur des pensées utiles et durables. On n'acquiert point cette sagesse en poursuivant perpétuellement de frivoles plaisirs, en courant sans réflexion d'une société à l'autre, en parlant de choses sans intérêt et en éparpillant inutilement toutes les heures de la journée. «Celui qui veut devenir sage, a dit un philosophe, doit apprendre à vivre seul, la perpétuelle fascination des sens étouffe toutes les bonnes pensées; dans cette espèce de vertige on se possède à peine, on n'entend plus la voix de la raison, on ne sent plus sa force, on ne résiste à aucune tentation, et loin d'éviter les piéges où nous engagent nos penchants mauvais, on les cherche. Nulle part Dieu n'est autant oublié que dans les distractions habituelles des réunions du monde; dans ce tourbillon qui nous saisit, qui enflamme tous nos désirs, qui excite toutes nos passions, les liens qui nous attachent à notre créateur sont interrompus; nous renonçons à cette première, à cette unique source de félicité, aux facultés de notre raison; et nous ne pensons à nos devoirs religieux que furtivement, sans suite et sans émotion. Celui qui, au contraire, fait un retour sérieux sur soi-même, qui élève son cœur vers le ciel, qui regarde le cercle où il doit exercer les facultés de son âme, la voûte azurée, la terre couverte de fleurs, les montagnes et les bois, comme le temple de Dieu; celui qui rattache toutes ses inspirations au maître de toutes choses, doit avoir vécu dans une pieuse solitude, dans un intime et salutaire recueillement.»

Aussi la solitude peut vaincre les plus grands obstacles à la piété, si seulement on veut bien consacrer chaque jour à de saines réflexions, une partie du temps qu'on perdrait au jeu, ou à sa toilette. Chaque heure de recueillement et de réflexions sérieuses donne à notre esprit plus de force et de solidité, et nous inspire plus d'éloignement pour les stériles distractions du monde. On peut être animé d'un bon sentiment envers ses semblables, secourir celui qui est dans le besoin, faire autant de bonnes actions que nos moyens nous le permettent et en même temps échapper à toutes les fêtes inutiles, à toutes les distractions d'une vie dissipée.

Peu d'hommes sont en état d'accomplir des actes de vertu éclatante, de se signaler par une bienfaisance splendide. Mais combien de vertus modestes ne peut-on pas mettre en pratique chaque jour de sa vie sans sortir de chez soi, sans bruit et sans faste! Celui qui sait s'occuper dans sa retraite peut, en y restant toute l'année, s'occuper du bonheur des autres, écouter leurs plaintes, soulager leur misère et faire du bien autour de soi sans que le monde en parle.

Un penchant décidé pour la solitude est quelquefois un penchant qui nous ramène vers Dieu. Cette mélancolie vague et sans nom, que beaucoup de gens éprouvent dans leur première jeunesse, qui plus tard prend un caractère plus déterminé, nous conduit à l'observation sérieuse, sincère de nous-mêmes, à l'étude de ce que nous sommes et de ce que nous devons être. A l'époque où il s'opère en nous un changement physique qui imprime à l'âme une nouvelle direction, notre conscience s'éveille, nous entendons la voix de Dieu et nous nous prosternons dévotement devant lui. La mélancolie est l'école de l'humilité, et c'est par le peu de cas que l'on fait de soi-même qu'on arrive à se connaître. Dans ces heures pensives, solitaires, où l'on s'éprouve de bonne foi, le sophisme des passions disparaît. Si nous nous exagérons nous-mêmes nos défauts, si nous ressentons une trop vive anxiété, si nous adoptons des principes outrés, ces impressions ne s'effacent que trop tôt et cet excès même est un bonheur si on le compare à la nonchalance qui paralyse l'émotion du bien. La tristesse profonde que nous donne le sentiment de notre misère, se change en un doux repos à la lumière d'une foi raisonnable, et il est à croire que celui qui s'observe ainsi dans l'exagération de sa faiblesse finit par s'élever devant Dieu au-dessus de l'esprit fort qui se rit de sa piété.

L'étude de soi-même est si rare que tout ce qui nous y ramène doit être pour nous important et précieux. Il faut que la douleur nous éveille; il faut que nous ayons longtemps bu à la coupe de l'adversité, pour que nous en venions à rentrer en nous-mêmes, à recueillir nos pensées et à ne plus les laisser courir dans un fol abandon. Un des grands philosophes d'Allemagne me disait: «Je dois à ma maladie l'avantage d'avoir appris à m'examiner moi-même.»

Ici, la religion et la philosophie se réunissent pour nous guider; toutes deux nous disent que nous ne pouvons trop redouter les périls de l'erreur; mais si le bien ne peut être opéré en nous que par les fortes crises de l'âme, ces crises ne doivent point nous épouvanter. Dans les derniers moments de notre vie, nous voudrions tous avoir passé plus de temps dans la solitude, plus de temps avec nous-mêmes et avec Dieu. Nous nous rappelons alors douloureusement toutes nos fautes, et nous reconnaissons que nous n'en aurions pas commis un si grand nombre, si nous avions pris à tâche d'éviter les piéges du monde et de veiller sur notre cœur.

Que l'on compare la situation de celui qui, dans la solitude, existe en vue de Dieu avec celle de ces esprits légers et étourdis, qui ne pensent jamais à leur souverain maître, qui consacrent toute leur existence aux plaisirs du moment; que l'on compare l'homme sérieux, dont l'âme est dignement occupée des idées de l'éternité, à tous ces gens qui ne rêvent que bals et festins, on reconnaîtra que l'amour de la solitude, la retraite paisible, le désir de s'associer à un véritable ami, nous procurent dans ce monde plus de satisfaction et nous assurent au moment suprême plus de consolation que toutes les vaines joies du monde.

C'est surtout au lit de la mort que l'on remarque la différence qui existe entre celui qui a gardé dans son cœur la pensée de Dieu, et celui qui n'a songé qu'à satisfaire ses fantaisies et ses passions: quel contraste entre la fin de l'homme qui n'a vécu que d'une vie dissipée et bruyante, lors même qu'il ne se serait souillé d'aucune grande tache, et celle d'une vie recueillie, douce et sérieuse.

Je ne citerai point les sinistres exemples de ceux dont la débauche a épuisé les facultés et qui sont morts honteusement et misérablement. Mais qu'on me permette de raconter l'histoire d'une jeune personne dont je voudrais conserver la mémoire, car je puis dire d'elle ce que Pétrarque dit de sa Laure: «Le monde ne la connut point tant qu'il la posséda, ceux-là seuls l'ont connue qui restent ici pour la pleurer.»

La solitude était son monde, la retraite était sa joie; elle se soumettait avec une pieuse résignation aux volontés de la Providence. Née avec une faible constitution, elle souffrait avec courage; douce et bonne, aimable, quoique languissante, timide et réservée, s'animant seulement par un candide enthousiasme, telle était cette âme délicate qui, par la fermeté qu'elle conserva au milieu des plus grandes douleurs, m'a montré quelle force l'âme peut donner dans la solitude aux êtres les plus faibles. Tout ce qui était bien agissait sur elle; mais elle ne manifestait qu'avec une grande retenue ses impressions, à moins qu'elle ne fût dans un cercle d'amis intimes où elle n'éprouvait plus aucune crainte. La nature l'avait douée d'un courage héroïque pour la souffrance et d'une merveilleuse élévation. Je voyais son visage animé d'une joie céleste chaque fois qu'elle revenait de la sainte table. Pleine de foi en Dieu et de défiance envers elle-même, elle obéissait à toutes mes prescriptions, elle m'aimait d'une affection profonde et ne me le dit jamais; j'aurais donné ma vie pour elle, elle eût donné la sienne pour moi. J'éprouvais une joie inexprimable à faire ce qui lui était agréable, et le plus grand plaisir qu'elle osât me procurer, c'était de m'apporter une rose; de sa main c'était un trésor. Un coup de sang sur les poumons la frappa entre mes bras, je connaissais sa constitution, je vis que le cas était mortel. Douze fois dans la journée, je me prosternai à genoux avec une indicible angoisse; elle ne savait pas qu'elle fût en si grand danger, cependant elle se sentait très-malade et ne le disait point. Elle souriait quand je m'approchais d'elle et souriait encore quand je sortais. Pendant tout le cours de sa maladie, elle n'exhala pas une plainte. A toutes mes questions elle répondait d'une voix douce et affectueuse, et n'entrait dans aucun détail. Elle s'éteignit avec l'expression d'un tendre amour et d'une sérénité céleste.