La société bordelaise sous Louis XV et le salon de Mme Duplessy
Part 8
M. de Tourny--un passionné sous des dehors doucereux--possédait-il les qualités requises pour mettre un terme à ces divisions? On en peut douter. D’une part, après avoir longtemps porté l’épitoge, il était passé à l’ennemi avec armes et bagage[125]. D’autre part, l’origine de sa fortune prêtait matière à la critique. Ce personnage, qu’on représente volontiers sous les traits d’un grand seigneur, était issu d’une famille de partisans--les Aubert--enrichie dans la maltôte. Entre cette catégorie de «dévorants» et les détrousseurs de grands chemins, le public faisait peu de différence. De bons esprits, parmi lesquels des membres du haut clergé, soutenaient même qu’à leur mort c’était l’État, dépouillé par eux, qui devait hériter. Celui-ci ne poussait pas aussi loin la rigueur; mais, à chaque changement de règne, il provoquait, sous le contrôle de chambres ardentes, dites chambres de justice, des restitutions dont le chiffre accuse le génie des agents des fermes dans l’art de se faire des rentes. C’est ainsi qu’en 1716 Crozat l’aîné payait, rubis sur l’ongle, la somme de six millions six cent mille livres à laquelle on évalua le montant de ses déprédations; ce qui ne l’empêcha point de rester _Crozat le riche_... Or, sur cette liste des traitants condamnés à rendre gorge, figure toute la tribu des Aubert, dont l’un--président en la Chambre des comptes de Rouen--dut rembourser quatre cent mille écus. François Aubert, père de l’intendant, s’en tira à meilleur compte: on le tint quitte pour sept cent dix mille cent vingt-cinq livres[126]... Malgré ce formidable accroc, il n’en trouvait pas moins les ressources nécessaires pour acheter le marquisat de Tourny, la baronnie de Salongey, les seigneuries de Pressaigny, Mercey, Lafalaise, Carcassonne et quelques autres!
[125] M. de Tourny avait tour à tour été conseiller au Châtelet, conseiller au Parlement de Paris et maître des requêtes au Conseil d’État.
[126] _Vie privée de Louis XV_, I, p. 173.
Tout en usant de façon fort honorable de richesses ainsi acquises, le fils de cet habile homme ne pouvait en faire oublier la source. Ajoutons que certains de ses défauts augmentaient encore les difficultés de sa tâche. Administrateur intègre, travailleur diligent et capable de grandes vues, il avait l’ambition de «tout tirer à lui». Policier par nature, il s’ingéniait à pénétrer les secrets de famille... On le voyait intervenir dans des questions de l’ordre le plus intime, faire enlever des servantes accusées de complaisance pour leur maître, morigéner de grands parents trop débonnaires, laver la tête à de vieilles filles soupçonnées de jansénisme sur la foi de leur curé...
C’est surtout sur le Parlement--dont il avait sollicité la première présidence[127]--que se manifestaient ses idées dominatrices. Ce corps, d’ordinaire si prompt à prendre la mouche, s’en expliquait avec une modération digne de remarque. «M. de Tourny, disait-il dans un rapport au chancelier, pense sans doute qu’une justice, dégagée des formalités ordinaires, tendant à faire le bien avec plus de promptitude, y arrive aussi plus sûrement, et il se persuade que le plus grand avantage qu’il puisse procurer aux peuples de sa Généralité est de réunir dans ses mains toute espèce de pouvoir[128]...»
[127] _Le Parlement de Bordeaux_, par Communay, p. 142.
[128] _Archives départementales_, C. 1399.
La formule est heureuse, le but poursuivi nettement déterminé. Pour l’atteindre, M. de Tourny déployait des ressources considérables de pénétration, de finesse, d’à-propos: tel, Mazarin premier ministre. Sa ténacité savait, d’ailleurs, se prêter aux événements: hautaine avec les inférieurs, elle était, vis-à-vis des gens à ménager, souple, humble, obséquieuse.
Ses débuts furent accueillis avec faveur. Aussi bien, les circonstances lui venaient-elles en aide. La Guyenne traversait une de ces crises économiques qui, sous le règne de Louis XV, constituèrent un état presque normal. «J’ay été excessivement surpris, écrivait le nouvel intendant, de l’air malaisé que j’ay vu cet hyver dans Bordeaux à tout ce qui n’est point commerçant, et cela en un temps où le goût du plaisir a coutume de déguiser le mauvais état de la fortune. L’opéra, quoique nouvellement établi et assez bon, a presque toujours été désert. Point de jeux, point de bals, point d’assemblées, point de soupers... Vous diray-je, Monsieur, qu’il n’y a eu de ces derniers plaisirs que ceux que j’ai donnés? Encore ai-je été obligé de les commencer un peu tard dans le carnaval, la nécessité d’épargner ayant fait que la plupart du monde n’est revenu que dans le cours de janvier[129].»
[129] _Archives départementales_, C. 3214.
En ces temps calamiteux, M. de Tourny trouva le secret de plaire. Il ne se borna point à récréer son monde; il sollicita des diminutions de taxes, accorda des atermoiements, protesta contre l’élévation du _dixième_[130]. Ses bonnes grâces s’étendirent jusqu’à Messieurs du palais de l’Ombrière: il affirma que son prédécesseur M. Boucher,--l’homme aux doubles visites--les avait imposés de façon à rendre impossible toute surtaxe. «Je n’exagère pas, déclarait-il, en disant que je vois la moitié des officiers du Parlement dans cette situation, sans un sac de mille livres ou chez eux ou prêt à y entrer, étant aux expédients de tous côtés pour trouver de l’argent qui les fasse vivre et fournir à la culture de leurs vignes[131]...»
[130] Le _dixième_ était un impôt de 10% sur le revenu, affectant tous les biens, nobles et roturiers.
[131] _Archives départementales_, C. 3214.
Hanté par ses rêves de transformations, M. de Tourny ménageait la bourse de ses administrés. Mais les projets, à l’accomplissement desquels il voulait attacher son nom, laissaient la cour fort insensible.--Qu’est-ce que cela peut faire à Sa Majesté! s’écriait ironiquement M. Trudaine[132]... Le nouvel intendant ne tarda pas à comprendre que la politique, toujours à court d’argent, de Mme de Pompadour ne pouvait s’accommoder de raisons dépourvues de numéraire. Ses instincts de courtisan, joints aux principes autoritaires qui constituaient le fond de sa nature, l’entraînèrent bien vite. La lune de miel prit fin: elle n’avait brillé, dans un ciel sans nuage, que l’espace d’un quartier.
[132] _Mémoires du marquis d’Argenson_, édition Rathery, VIII, p. 257.
C’est l’Académie--une puissance!--qui subit le premier choc. La cause de la dispute? Une langue de terrain au-devant de la maison léguée par Jean-Jacques Bel. Trente toises environ: c’en fut assez pour révolutionner la ville...
Barbot, dans un factum incisif, retrace les péripéties de ce drame héroï-comique. Il représente, avec un luxe de détails, le proconsul s’agitant à la tête de ses brigades d’ingénieurs, d’architectes, de maçons; changeant sans cesse de projets; toujours sur le qui-vive; ne signant--de peur de se compromettre--ni billets, ni plans, ni mémoires; déchaînant, par sa fureur de la pierre, une hausse énorme des salaires et des matériaux. «M. de Tourny, écrit-il, a un atelier à la porte des Capucins, à la porte Saint-Germain, à la porte Dauphine, à la porte Dijeaux, à la porte Saint-Julien, à deux rues qu’il veut faire aux Cordeliers, à deux autres qu’il veut faire aboutir à la place Royale. Il fait travailler à un attérissement sur les quais, à son jardin, à la continuation des allées du côté de la Manufacture. On lui compte vingt-deux travaux publics commencés dans la ville. Il commence tout et n’achève rien. Il trace des places dont il bâtit une ou deux maisons. Il prend mal ses mesures et est obligé de refaire ce qui avoit coûté beaucoup, témoin ces allées autour de la ville qui étoient si mal nivelées. Vous avez vu, avant de partir de Bordeaux, qu’il a été obligé d’ôter dix ou douze pieds de terre dans l’allée qui va de la porte Dauphine à la porte Saint-Germain et d’en faire replanter les arbres qui se meurent _asture_ (sic)... Aux dépens de qui fait-il toutes ces dépenses?»--Et l’honnête narrateur de lever les bras au ciel en s’écriant que si ses collègues n’obtiennent pas justice du roi, ils protesteront devant toutes les académies du monde et feront--entreprise audacieuse--appel à tous les moyens de publicité!
Montesquieu, chargé de suivre l’affaire, n’épargna ni ses soins ni sa peine. Il poussa même la condescendance jusqu’à s’inviter à la table de M. de Tourny. Celui-ci l’accueillit avec des paroles mielleuses, mais n’en persista pas moins dans ses vues, démolissant, ouvrant des tranchées, se livrant à des travaux qui eussent suffi à sauver Berg-op-Zoom des attaques de l’armée française...
Après des années de luttes, le président, à bout de patience, éclata en reproches contre les coquetteries de son adversaire, ses manques de parole, sa duplicité, ses trahisons. Plus d’amitié, plus de commerce entre eux. Il intrigue et s’épuise en efforts diplomatiques, tandis que M. de Tourny, réprimandé par son ministre, expédie des émissaires à Versailles et accomplit lui-même le voyage[133]. Quand, enfin, l’Académie obtient gain de cause, ce cri, d’une éloquence à méditer, s’échappe de la bouche de Montesquieu: «C’est une terrible chose que de plaider contre un intendant; mais c’est une chose bien douce que de gagner un procès contre un intendant...»
[133] _Archives départementales_, C. 2297 et 2298.
Les contestations avec le Parlement présentaient plus de gravité. La première surgit à propos de la famine de 1748, durant laquelle le commerce bordelais, quoique très éprouvé, fit preuve d’un remarquable esprit de sacrifice[134]. A en juger d’après les dossiers de l’Intendance, il semble que Messieurs de la robe n’eussent d’autre but que de paralyser les efforts du pouvoir administratif... Il y a gros à parier que l’impression serait différente si l’on s’en référait aux documents émanés du palais de l’Ombrière. Peut-être, les officiers de justice--qui distribuèrent aux pauvres deux mille francs par mois[135]--parviendraient-ils à établir que leur intervention fut motivée par le souci de mettre un terme aux fausses manœuvres, aux accaparements, aux rapines, et de calmer l’émotion populaire toujours prête à dégénérer en émeute... Malheureusement, si les pièces abondent d’un côté, elles sont fort clairsemées de l’autre. On ne possède, en fait d’écrits émanés du Parlement, que ceux dont M. de Tourny avait intérêt à se munir; si bien que tout jugement éclairé devient difficile. A défaut de la réserve commandée par cet état de choses, on risque de faire fausse route: c’est ainsi qu’une publication récente aboutit à cette conclusion inattendue qu’en Guyenne parlementaires et jurats, «toujours prêts à empêcher le bien par routine ou par humeur,» furent les véritables auteurs de toutes les disettes[136].
[134] «Voilà, depuis quinze jours, huit grosses banqueroutes à Bordeaux, dont la moindre est de cinq cent mille livres. Il n’y a bientôt plus ni blé, ni argent, ni hommes.» (_Journal du marquis d’Argenson_, édition Rathery, V, p. 202, 376, 411.)--Cette triste situation n’empêcha point le ministère de frapper la province d’une nouvelle imposition de 160,000 livres pour se faire rembourser le prix de grains achetés, mais non parvenus à destination.
[135] _Registres secrets_, sous la date du 16 février 1748.
[136] _Revue historique_, 1891, p. 286.
Entre la Compagnie judiciaire, réduite à ses propres forces, et l’Intendance, sûre de l’appui du roi, le duel n’était pas égal: l’avantage resta à l’Intendance. Son premier soin fut de marquer sa victoire par l’exil de quatre magistrats tenus pour «ennemis de l’ordre»: M. Leblanc, sous-doyen de la Grand’Chambre; M. Leblanc de Mauvezin, son fils; M. de Grissac, son gendre, et l’avocat général Dudon...
Il eût semblé juste de frapper de la même peine l’un des amis de cœur de Mme Duplessy, le président de La Tresne, qui, publiquement, s’était mis à la tête de la cabale. Mais ce magistrat, dont chacun proclamait les hautes lumières, l’intégrité et la sagesse, jouissait à Versailles d’un crédit important... M. de Tourny s’appliqua à diminuer ses torts. Sans doute, déclarait-il dans une dépêche confidentielle, M. de La Tresne s’était constitué le chef de l’opposition, mais comment lui tenir rigueur à lui «la candeur et la vertu même»?... Pour ne point l’épargner, il eût fallu être un barbare[137].
[137] _Archives départementales_, C. 1399.
L’intendant se rattrapait sur MM. Leblanc de Mauvezin, à qui personne ne s’intéressait en haut lieu. Mais le plus maltraité de la famille était le gendre, M. de Grissac. Les rapports officiels font de ce parlementaire batailleur--l’un des membres les plus goûtés de l’Académie, en même temps que le plus savant des juges[138]--un portrait qui ne manque point de pittoresque. «On ne peut, écrit M. de Tourny, refuser à celui-là d’avoir beaucoup d’esprit, mais esprit pétri d’une bile sombre qu’il porte jusque sur sa physionomie. Il ne dit, il ne fait rien qui ne s’en sente. Trouver à blâmer est pour lui un plaisir, et le plus grand, c’est d’avoir à s’élever contre quelque chose qui lui est supérieur. Il croit, en cela, montrer une force et un courage qui doivent lui faire honneur. Il y emploie avec ostentation le talent de parole qu’il a reçu de la nature. C’est par ses discours vides de sens, mais colorés de nuances de vertus et de grands sentiments, qu’il est venu à bout d’en imposer à la jeunesse des Enquêtes[139].»
[138] _Correspondance de MM. de Lamothe._
[139] _Archives départementales_, C. 1399.--Les dépêches qui figurent dans cette liasse ne furent certainement pas les seules échangées entre l’intendant et les ministres. Il y a tout lieu de croire que M. de Tourny a dû écrire également des billets confidentiels dont il n’a eu garde de laisser des copies dans ses cartons.
N’en déplaise à M. de Tourny, la population ne ratifiait point la partie défavorable de ce jugement. M. de Grissac jouissait, dans toute la province, d’un prestige indiscuté. C’était une façon d’âme antique que Mme de Motteville eût rangée dans cette catégorie de robins qui, faisant profession de n’aimer que les misérables, «haïssent toujours les heureux et les puissants»[140]. Magistrat sous la Fronde, M. de Grissac eût fait le coup de feu contre le Mazarin. Les temps ne se prêtant plus à ces sortes d’épopées, il se bornait, aux assemblées des chambres, à tonner contre les abus. S’inspirant du célèbre abbé Pucelle, dont Rigaud nous a transmis l’admirable tête de tribun[141], il critiquait sans relâche l’augmentation des taxes, suggérant à ses collègues les décisions les plus hardies, poussant même la témérité jusqu’à faire rendre un arrêt défendant aux contribuables de payer l’impôt du _dixième_ et aux receveurs de l’exiger: une campagne d’autant plus dangereuse pour la Couronne que, de l’aveu de d’Argenson, le Parlement, dans cette circonstance, «ne prenait que le parti du peuple»[142]. L’intendant avait beau déchaîner contre ce boute-feu les colères de Versailles, l’entêté ne désarmait pas. Si bien que, dans le monde de la robe, on finit par associer son nom à celui du célèbre agitateur qu’il s’était donné pour modèle:
Grissac, par tes nobles travaux, Par tes exils et par ton zèle, Tu fais paraître dans Bordeaux Ce que Paris vit dans l’abbé Pucelle.
[140] _Mémoires de Mme de Motteville_, édition Riaux, I, p. 179.
[141] Conseiller de Grand’Chambre au Parlement de Paris, l’abbé Pucelle, qui est resté célèbre par une chanson des Dames de la Halle, exerça, pendant trente ans, une influence considérable sur ses collègues et sur les masses.
[142] «Le Parlement se fonde sur ce que le roi avoit promis de faire cesser cette imposition trois mois après la paix. Voilà une révolte formelle, que fera-t-on? Des punitions sans doute, des troupes en Guyenne, un commandant, des _veniat_ pour les officiers du Parlement, des exils, les foudres du despotisme... Mais qu’on y prenne garde, cette démarche insolente ne commence pas sans qu’on ait médité sur ses suites de la part de ceux qui la font. Cela pourroit être suivi d’une révolte populaire, car ici le Parlement ne parle pas pour ses droits et pour ses hautaines prérogatives, mais pour le peuple qui gémit de la misère et des impôts.» (_Journal du marquis d’Argenson_, édition Rathery, V, p. 410.)
Cependant, le chancelier d’Aguesseau, estimant que ces grands coupables n’étaient point indignes d’indulgence, émettait l’avis qu’il y avait lieu d’entrer dans la voie des négociations. Intervention inopportune qui avait le tort de mettre aux prises l’autoritaire qu’était M. de Tourny avec le courtisan dont, en lui, se doublait l’autoritaire... C’est le courtisan qui l’emporta: il répondit, le sourire aux lèvres, que, la clémence étant la plus noble des vertus, il ne négligerait rien pour amener les rebelles à résipiscence...
Ses efforts furent-ils pressants? Il serait téméraire de l’affirmer. Quoi qu’il en soit, MM. Le Blanc de Mauvezin, de Grissac et Dudon repoussèrent toutes les ouvertures. S’humilier! On les connaît mal... De pardon! Ils n’en veulent point... Le crime qu’on leur impute! Ils s’en tiennent pour honorés... Et les voilà qui, bouclant leur valise, prennent, aux applaudissements de tous, le chemin des villes qu’on leur a assignées pour résidence. L’expiation devait être proportionnée à la faute: elle dura sept mois. Elle eût duré bien davantage si l’on avait attendu une marque de repentir. «On leur a insinué de demander leur grâce, rapporte d’Argenson, ils ont refusé de supplier[143].»
[143] _Journal du marquis d’Argenson_, édition Rathery, V, p. 410.
A peine, d’ailleurs, ces belliqueux robins avaient-ils repris leur place aux assemblées des Chambres que les hostilités éclataient de nouveau. Cette fois, il s’agissait du _terrier_ de Guyenne dont le Trésor, afin d’augmenter ses recettes, réclamait le redressement[144]. A cet effet, on prescrivait une revision générale qui devait produire des résultats merveilleux, à condition, toutefois, que les réclamations des intéressés fussent soumises à des juges dociles. C’est pourquoi, bouleversant l’ordre des juridictions, le ministère conférait le droit de statuer en dernier ressort, sur ces sortes de litiges, au Bureau des trésoriers, dont la présidence fut confiée à l’intendant lui-même, avec pouvoir de diviser ses auxiliaires «en pelotons» et de choisir des rapporteurs à sa convenance[145]...
[144] Les terriers étaient des recueils d’actes constatant les prestations de foi et d’hommage, les aveux, etc., consentis par les vassaux à leur seigneur.
[145] _Archives départementales_, C. 2297.
Cette nouvelle fut accueillie par un murmure général. L’irritation augmenta encore quand, grisé de son importance, le nouveau tribunal émit la prétention de juger non seulement les procès intéressant l’État, mais aussi ceux débattus entre particuliers[146]. Cet excès de zèle, désavoué plus tard à Versailles, souleva des polémiques ardentes dans lesquelles les provinces limitrophes ne tardèrent pas à prendre parti. L’effervescence touchait à son comble lorsqu’un second conflit, s’enchevêtrant dans le premier, associa la population entière aux revendications de la robe.
[146] Là encore on retrouve la main de M. de Tourny. En effet, ces empiétements étaient l’œuvre de son agent habituel, M. de Commarieu, procureur du roi au Bureau des trésoriers, lequel s’empressait d’usurper les galons et le titre de procureur général.
La salle de spectacle venait d’être la proie des flammes[147]. M. de Tourny, qui ne se montrait plus que l’équerre et le compas en mains, jugea urgent de la reconstruire. Ses plans ne laissaient rien à désirer, mais le devis sembla d’autant plus inquiétant qu’aux vingt-deux chantiers énumérés par Barbot se joignaient maintenant une foule d’autres,--non compris les équipes réunies à l’hôtel de l’Intendance que l’on réédifiait dans des conditions luxueuses[148]. Sans doute, parmi ces entreprises, beaucoup présentaient un caractère d’utilité manifeste; mais beaucoup aussi ne répondaient qu’à des exigences purement somptuaires. Tels les portes de ville et les arcs de triomphe élevés, en manière de flatterie, à l’occasion de la naissance des princes de la famille royale...
[147] Dans la nuit du 27 au 28 décembre 1755.
[148] La partie des bâtiments comprise entre les deux tours fut consumée le 2 février 1756. M. de Tourny avait déjà édifié une salle de concerts qu’il mettait à la disposition de la Société philharmonique dont il secondait les efforts.
Le moment, d’ailleurs, était mal choisi pour engager de nouvelles dépenses. A peine relevée de la disette de 1748, la Guyenne succombait sous le poids des charges imposées par la guerre de Sept ans. L’agriculture et le commerce subissaient une crise sans précédents. En possession de récoltes anciennes, achetées à bas prix, les Anglais rebutaient les vins nouveaux. Les colonies elles-mêmes, encombrées de marchandises, ne voulaient plus recevoir aucun envoi. On ne parlait que de faillites, et quarante navires, faute d’acquéreurs, étaient dépecés pour servir de bois de chauffage[149]... Situation lamentable, dont une rupture avec nos voisins d’outre-Manche allait encore accroître l’acuité. En l’espace de quelques semaines, les Château-Lafite et les Château-Latour, de dix-huit cents livres le tonneau, tombaient à deux cent soixante. Quant aux Château-Margaux, vendus vingt-cinq écus, on les débitait à la bouteille «en cabaret»!
[149] _Mémoires du marquis d’Argenson_, édition Rathery, VI, pp. 328 et 332.
Réduits, depuis longtemps, au rôle de commis, les jurats ne cessaient de protester. Certes, leur orgueil prenait plaisir à contempler les superbes édifices qui jaillissaient du sol comme sous une baguette magique; mais ils estimaient que tant d’œuvres à la fois, fussent-elles menées avec économie, finiraient par consommer la ruine générale. On n’avait pas recours, en effet, à ces combinaisons d’ordre financier qui permettent de favoriser l’avenir sans surcharger outre mesure le présent. Pas d’emprunts remboursables par les générations appelées à jouir de ces gigantesques travaux: on procédait par levées de taxes successives qui, se greffant sur les impositions normales et les impositions de guerre, accablaient la population urbaine et même se répercutaient sur les campagnes.
Toutes leurs doléances demeurant sans effet, les officiers municipaux osèrent un jour prescrire le renvoi des ouvriers... Impassible dans son omnipotence, M. de Tourny brisa leur décision: volontiers eût-il laissé entendre, avec un contemporain, que les Bordelais étaient des barbares et que, seule, la force pouvait leur inspirer le goût du progrès et du beau[150]! Les actes accompagnaient les paroles, et, au moment même où le roi, poursuivant ses velléités fiscales, installait le Bureau des finances dans l’emploi de judicature souveraine, l’intendant, tranchant du Louis XIV, édictait, pour la salle de spectacle, une contribution nouvelle.
[150] _Archives municipales_: lettre du président de Gascq.