La société bordelaise sous Louis XV et le salon de Mme Duplessy

Part 7

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Jalousée par ces rivales, Mme Duplessy triomphait sans combat: beaucoup, à cause de son mérite; peut-être également parce qu’elle n’affichait aucune prétention. Elle aussi, en effet, s’oubliait à écrire «certaines bagatelles». Elle s’en expliquera, quarante ans plus tard, dans les termes suivants: «J’ai trouvé, en cherchant mes cahiers d’arithmétique, un petit ouvrage d’imagination, qui n’a jamais été lu que par deux personnes et qui vous amusera peut-être. Je l’écrivis tel qu’il est, d’un trait de plume, et je l’avois très parfaitement oublié. Au reste, ce n’est point par mystère, mais par oubli qu’il n’a été vu que par le président Barbot, lequel vouloit me l’enlever pour l’envoyer au _Mercure_, et par votre cousine qui trouva un jour le petit cahier sur ma table... Vous verrez que c’est l’esquisse d’un badinage qui peut être lu par tout le monde.»--Péché de jeunesse, confessé avec autant de grâce que de modestie...

Loin de décocher des épigrammes à Uranie-Bérénice, les beaux esprits ne songeaient qu’à chanter ses talents. L’un deux--il signe S. de Lagrange[106]--les célèbre dans un poème édité à La Haye, chez Jacob Brito, imprimeur de nosseigneurs les États de Hollande, à l’enseigne de la Pomme d’or. _Bordeaux_, tel est le titre de cette œuvre: une apothéose de l’antique cité d’Ausone et de la ville nouvelle édifiée par Tourny. Ses monuments, ses avenues, son jardin public peuplé de faunes, de sylvains et d’hamadryades, son fleuve puissant, le port de la Lune avec ses maisons flottantes,

De l’empire des mers orgueilleux ornements,

ses quais, ses places, ses ruines, font l’objet d’enthousiastes descriptions. Après avoir porté aux nues ce séjour heureux, où la terre est féconde et le commerce riant, le barde gascon énumère les personnes qui en sont l’honneur. Montesquieu figure en tête. Jean-Jacques Bel et Barbot viennent après, confondus dans une strophe admirative:

Témoin de son savoir, toi, dont le caducée[107] Sait suivre de si près le vol de sa pensée, Ingénieux Barbot, dont le brillant emploi Est de semer les fleurs qu’on cueille devant toi, Tu peux seul dignement, par tes écrits célèbres, De la race future éclairant les ténèbres, Faire admirer ensemble, unis dans un tableau, Le peintre, le portrait, la toile et le pinceau, Et célébrer un nom que, pour prix de ton zèle, La France a consacré près de celui de Bèle[108]!

[106] On ne possède aucun renseignement sur lui.

[107] Allusion aux attributions financières de la Cour des Aides, dont le président Barbot faisait partie.

[108] Jean-Jacques Bel.

L’Académie, ainsi que le Parlement, a son couplet dans cette revue qui s’ingénie à n’oublier personne. Élisabeth Duplessy, elle-même, y occupe un bon rang, après sa mère:

Permettez que mes vœux, respectable Uranie, Placent à vos côtés l’aimable Polymnie... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Qu’elle apprenne de vous que, pour plaire à jamais, L’esprit et la vertu sont les premiers attraits.

Seul, Dom Galéas n’est pas mentionné. Silence cruel: il dut en faire une maladie... Le pauvre homme dont les inspirations, agrémentées de gestes olympiens, ne passaient jamais inaperçues, méritait au moins une allusion discrète...

C’est la période glorieuse de l’hôtel du Jardin-Public. Le renom de l’aimable femme qui préside à ses destinées s’étend au delà des limites de la région. On la cite comme l’émule de Mme Geoffrin, les gens de lettres la consultent, les philosophes la prennent pour arbitre, et il n’est pas de savant égaré en Gascogne qui ne sollicite l’honneur de lui être présenté.

A cette époque, Montesquieu, quoique sexagénaire, possède encore une grande activité. Il voyage volontiers, allant de La Brède à Clairac, où le châtelain du lieu, le chevalier de Vivens, lui fait fête[109]; poussant même jusqu’en Languedoc chez son frère le chanoine de Saint-Seurin, devenu abbé de Nizor; revenant ensuite au sol natal «jouir des douceurs de ses amis et de sa patrie». Bordeaux, c’est le calme: il le goûte avec délices... Il n’en continue pas moins son rude labeur, dirigeant avec sollicitude les travaux de cette Académie dont les lettres d’établissement lui semblent des titres de famille[110]. Mais si son courage reste entier, sa vue, affaiblie de longue date, lui refuse maintenant tout office. Qu’importe! N’a-t-il pas à ses côtés un secrétaire intime qui ne répugne à aucune lecture, quelle qu’en soit l’aridité? Ce secrétaire, c’est la plus jeune de ses filles, Denise de Montesquieu...

[109] Le chevalier de Vivens «fut le fondateur et l’inspirateur du petit cénacle de savants bordelais qui se réunissaient souvent dans son château de Clairac», le baron de Secondat, le docteur Raulin, les frères Dutilh, M. de Romas, etc. (_Biographie de Feret._)

[110] Discours de Montesquieu à sa réception à l’Académie.

Une chaste apparition, toute de grâce, d’esprit, de tendresse: un rayon de lumière dans ce ciel obscurci. Guasco lui adresse un respectueux hommage en vers italiens traduits par Lefranc de Pompignan:

D’un père illustre adorable portrait, Honneur des arts, jeune et belle Sylvie, Des dons de plaire assemblage parfait, Vous qu’Amour suit et que Vénus envie, Tous les talents qu’en vous on voit fleurir, Votre beauté, vos charmes et votre âge Mériteroient un seul genre d’hommage... Mais l’amitié ne sauroit vous l’offrir[111].

[111] Ces vers, avec le texte italien, ont été publiés dans le _Mercure de France_ du mois de février 1745, sous signature de Lefranc de Pompignan. C’est donc à tort que dans ses éditions des œuvres de Montesquieu (VII, p. 274), M. Laboulaye les attribue au duc de Nivernois.

Montesquieu acclamait cette inspiration heureuse, éclose dans les bois de La Brède, et, ravi de la voir reproduite dans le _Mercure de France_, feignait une désolation comique. Que n’avait-il connu plus tôt ce galant sonnet! Comme il l’eût constitué en dot à la pieuse Antigone, que, justement, il venait de marier à Godefroy de Secondat[112]!

[112] C’est cette union qui a perpétué le nom de Montesquieu.

Hélas! la publication de l’_Esprit des lois_ allait troubler ces joies domestiques... Où la faire? En Hollande? On n’y doit pas songer... En Angleterre? Moins encore: une ennemie avec laquelle il ne faut lier commerce qu’à coups de canon... A Genève, alors? à Bâle? à Soleure? Grave problème.--Même souci pour le nombre des volumes, leur composition, leur format...

Toutes ces questions résolues, et l’ouvrage enfin lancé dans le monde, que d’angoisses! «J’ai la maladie de faire des livres, confesse le président, et d’en être honteux quand je les ai faits...»

Dans l’espèce, ses craintes n’étaient point chimériques. Dût-il en coûter à l’amour-propre national, il faut bien l’avouer: sauf de rares exceptions, l’impression première fut défavorable. D’Alembert le constate avec la réserve qui sied aux discoureurs académiques: l’_Esprit des lois_, dit-il, fut traité _légèrement_ jusqu’au jour où «la partie du public qui enseigne dicta à la partie qui écoute ce qu’elle devoit penser et dire». L’opinion agressive d’Helvétius prévalut dans les cercles littéraires... Collé s’en explique nettement: les gens, assure-t-il, qui ont un peu de philosophie dans la tête, prétendent que c’est un mauvais ouvrage, sans ordre, sans liaison, sans enchaînement d’idées, sans principes: le portefeuille d’un homme d’esprit, voilà tout[113]... Fontenelle persistait dans ses hésitations, malgré Mme de Tencin, une admiratrice de la première heure. Saurin ne déguisait pas ses sentiments hostiles. Quant à Voltaire, il avait, comme toujours, deux faces et deux langages... A un mot louangeur, devenu historique[114], succédait une parole de dénigrement: «L’_Esprit des lois_, c’est l’esprit sur les lois, je n’ai pas l’honneur de le comprendre...» Il ne prenait même pas la peine de déguiser sa mauvaise humeur: quand Mme d’Aiguillon lui demande quelques vers en manière de préface pour le chef-d’œuvre du XVIIIe siècle, il s’excuse sur les imperfections de notre langue qui se prête mal au style lapidaire, sur l’inutilité d’une pareille exhibition en faveur d’un livre qui n’y gagnera rien, sur l’épuisement de sa veine poétique... A Thiériot, il disait crûment: la duchesse m’a commandé quatre vers comme on commande des petits pâtés, mais mon four n’est point chaud.--A ce moment, l’_Esprit des lois_ avait eu plus d’éditions que n’en atteignit jamais la _Pucelle_[115]!

[113] _Journal de Collé_, I, p. 57.--Tel était aussi le jugement de d’Argenson. «Je crains, disait-il, que l’ensemble ne manque et qu’il n’y ait plus de chapitres agréables à lire, plus d’idées ingénieuses et séduisantes que de véritables et utiles instructions sur la façon de rédiger et d’entendre les lois.» (_Loisirs d’un ministre_, Liège, 1787.)

[114] «Le genre humain avoit perdu ses titres: Montesquieu les a trouvés et les lui a rendus.»

[115] En moins de deux ans, il y en eut vingt-deux.--Montesquieu ne se faisait pas d’illusions sur les sentiments de Voltaire à son égard. «Quant à Voltaire, écrivait-il, il a trop d’esprit pour m’entendre. Tous les livres qu’il lit, il les fait; après quoi il approuve ou critique ce qu’il a fait.» (_Lettre à Guasco_, du 8 août 1752.)

Traité de la sorte par ceux qui entretenaient avec lui commerce d’amitié, Montesquieu était, de la part de ses ennemis, l’objet d’attaques déchaînées. Les frelons bourdonnant à ses oreilles se faisaient légion. Les détracteurs étaient innombrables, depuis le futile de la Porte jusqu’au pesant financier Dupin. La Sorbonne revenait à la charge; les jansénistes, dans les _Nouvelles ecclésiastiques_, jetaient feu et flammes; la Compagnie de Jésus en appelait au tribunal de l’index qui, en dépit des assurances du Père Castel et malgré les satisfactions offertes par l’auteur, n’hésitait pas à déchaîner ses foudres[116].

[116] La condamnation fut prononcée le 3 mars 1752.

Le pauvre homme! Il n’en fallait pas tant pour l’émouvoir. Dès la première alerte, il gagne précipitamment Paris et s’efforce, avec l’aide de quelques intimes, de tenir tête à l’orage,--encouragé, d’ailleurs, par les témoignages enthousiastes venus de l’étranger. Le matin, il répond aux pamphlets éclos la veille, fournit des éclaircissements, amende certains chapitres perpétuellement retouchés... Le soir, il promène sa figure spirituelle dans les salons influents. Oh! l’habile diplomate, l’enjôleur irrésistible! Sa bonne grâce est inépuisable, comme sa gaieté, ses saillies, ses prévenances. Il décoche un madrigal à Mme de Mirepoix, se proclame le philosophe de Mme du Deffant, entre en galanterie avec Mme Duchâtel, dépose ses hommages aux pieds de Mme de Pompadour... Il fait sa cour à toutes les femmes. Les femmes! ce furent elles--principalement Mmes d’Aiguillon et de Tencin--qui, retournant l’opinion, élevèrent un autel à son génie[117].

[117] Mme de Tencin fit réimprimer secrètement l’_Esprit des lois_, forçant chacun de ses amis à verser entre ses mains une somme de vingt-quatre livres, montant de la souscription. Elle prit elle-même de nombreux exemplaires qu’elle distribua généreusement.

Ses déboires, malgré tout, ne diminuaient guère. Le poids de l’âge aussi se faisait sentir. Les veilles le fatiguaient; les soupers--surtout ceux de l’hôtel de Brancas «où l’on se crevoit»--mettaient son estomac en déroute... Je ne suis plus fait pour ce pays, murmurait-il! Et, soupirant le mot du poète--_o rus, quando te aspiciam!_--il reprenait, meurtri, le chemin de sa chère Gascogne.

Combien changée, hélas! De nombreux vides s’étaient produits dans les rangs de ses fidèles. Jean-Jacques Bel, épuisé par le travail, avait disparu, laissant d’ineffaçables regrets[118]. Le vieux président de Gascq s’était retiré du monde, ainsi que M. de Marcellus dont le testament était l’objet de toutes les conversations[119]. M. de Navarre, oublieux des brevets de la Calotte, donnait, tête baissée, dans la métaphysique. Venuti, nommé prévôt de Livourne, venait de quitter la Guyenne, suivi par l’abbé de Guasco[120]. Il n’est pas jusqu’à la comtesse de Pontac qui n’eût fui vers d’autres climats! Cette sirène qui, comme Ninon, découvrit le secret d’une éternelle jeunesse, contractait, sur le tard, de nouveaux liens... une déplorable union, dans le genre de celle du chevalier Citran, lequel, s’étant marié aux îles pour s’enrichir, reçut en dot--tout bien liquide--«sept barriques de sucre une fois payées!» Pauvre comtesse: le souvenir de sa déconvenue est le dernier qui reste d’elle.

[118] Il mourut à Paris le 15 août 1738.

[119] Au moment où il dictait ses dispositions dernières, M. de Marcellus entendit un jeune mendiant qui demandait l’aumône: il lui fit un legs de cent pistoles. (_Notes de Laboubée._)

[120] Venuti n’oublia pas la France qui l’avait si bien reçu. Il acquitta sa dette par la publication d’un poème: _Il trionfo litterario della Francia_, où il exalte nos écrivains. Quant à Guasco, il donnait, en 1767, la première édition des _Lettres familières_ de Montesquieu.

Des soucis d’un autre genre attendaient Montesquieu à La Brède. Une série de récoltes mauvaises, succédant à l’épouvantable famine de 1748, avait achevé la ruine du pays. Le sort du riche faisait pitié, celui du pauvre arrachait des larmes... Pouvait-on se divertir en présence de pareilles misères! Le président consacrait ses loisirs à soulager les infortunes, ouvrant largement sa bourse et ses greniers; mais, comment suffire à tout!

Dans son impuissance à remédier au mal, l’idée le hanta de retourner à Paris. Ses amis s’attendaient d’autant moins à le voir réaliser ce projet que sa vue devenait de plus en plus précaire. Rien ne l’arrêta. Vers le milieu de décembre 1754, il quitta La Brède pour se rendre à Bordeaux où il séjourna jusqu’à la fin du mois. En janvier, il prenait gîte chez Mlle Betti, la logeuse de la rue Saint-Dominique: c’est là qu’il expira, le 10 février...

Chacun connaît la relation adressée à Suard, par Mme Dupré de Saint-Maur, sur les derniers moments du président. La duchesse d’Aiguillon qui, elle aussi, avec un soin jaloux, veilla à son chevet, en rendit compte à Guasco dans un billet dont, sûrement, une reproduction, plus détaillée peut-être, fut transmise au cénacle de Bordeaux: «Je n’ai pas eu le courage, Monsieur l’abbé, de vous apprendre la maladie, encore moins la mort de M. de Montesquieu. Ni le secours des médecins, ni la conduite de ses amis, n’ont pu sauver une tête si chère. Je juge de vos regrets par les miens. _Quis desiderio sit pudor tam cari capitis!_ L’intérêt que le public a témoigné pendant sa maladie, le regret universel, ce que le roi en a dit publiquement que c’étoit un homme impossible à remplacer, sont des ornements à sa mémoire, mais ne consolent point ses amis: je l’éprouve. L’impression du spectacle, l’attendrissement se passeront avec le temps; mais la privation d’un tel homme dans la société sera sentie à jamais par ceux qui en ont joui... Je ne l’ai pas quitté jusqu’à l’instant qu’il a perdu connaissance, dix-huit heures avant sa mort.»--Hommage suprême venu du cœur, allant au cœur: en ce jour néfaste, l’hôtel du Jardin-Public perdait la plus glorieuse de ses illustrations.

Au moment où cette foudroyante nouvelle parvenait à Bordeaux, la ville était en proie à de vives émotions. Depuis quelques années déjà, la période calme du règne de Louis XV avait pris fin, laissant le champ libre aux agitations les plus diverses. Plus que toute autre région, la Guyenne devait subir le contre-coup du malaise général: deux hommes, restés légendaires à des titres différents--M. de Tourny et le maréchal de Richelieu--allaient la bouleverser de fond en comble. Sous l’action exercée par eux, la société bordelaise, de pacifique et recueillie qu’elle était, devient irritable, frondeuse, militante, et part en guerre contre le pouvoir, dans la personne de ses représentants...

C’est sûrement l’époque la plus curieuse de l’histoire locale, en même temps que l’une des moins connues. Essayons, en nous restreignant, d’en dégager les grandes lignes.

[Bandeau]

CHAPITRE VII

M. de Tourny: son origine, ses qualités, ses défauts.--Rapports des intendants avec la société parlementaire.--MM. de Foullé et Boucher.--Débuts conciliants du nouvel intendant: ses rêves d’embellissement de la ville.--Querelle avec l’Académie.--Rupture avec le Parlement: affaires des grains, du théâtre et du terrier de Guyenne.--Le président Le Comte de La Tresne.--M. de Grissac: quatrain en son honneur.--MM. Le Blanc père, Le Blanc de Mauvezin, Dudon, de Carrière.--Intervention de d’Aguesseau.--Reprise des hostilités: MM. de Cazeaux, de Combabessouse, de Sallegourde, Drouilhet, Vayssière de Maillat.--Sentiment de d’Argenson.--Opinion publique, d’après M. de Lamontaigne.

Que M. de Tourny eût, un jour, franchi les grilles de l’hôtel du Jardin-Public, la question n’est pas douteuse. Qu’il y ait eu son couvert, côte à côte avec les habitués, on peut affirmer que non. L’administrateur distingué qui, à l’exemple de cet empereur romain célébré par l’histoire, laissa une superbe capitale là où il n’avait trouvé qu’un amas de masures, était, en sa qualité de représentant du pouvoir royal, l’objet d’une défiance insurmontable...

Les intendants, en effet, disposaient d’une puissance telle qu’on pouvait tout craindre d’eux. Vers la fin du règne de Louis XIV, leurs attributions absorbent l’intégralité des services publics: organisation municipale, agriculture, police, enrôlement des troupes, marine, haras, Université, librairie, commerce, assiette et recouvrement des impôts, voirie, justice... Les gouverneurs eux-mêmes--de grands seigneurs pour la plupart--ne remplissent plus qu’un rôle de parade: on n’a recours à leur autorité qu’en cas de troubles ou de guerre. En fait, la charge dont ils sont investis s’efface devant celle de l’intendant passé à l’état de maître souverain et, parfois aussi, de censeur indiscret. Le maréchal de Richelieu s’en plaindra amèrement: «Je n’en finirois pas, écrit-il, si je voulois tracer ici toutes les tracasseries auxquelles, de ce côté, est exposé le gouverneur le plus heureux du monde.»

Seul le pouvoir judiciaire, s’appuyant sur l’opinion, résistait à cet envahissement. A Bordeaux, le Parlement ne courba jamais la tête: ce fut la cause principale de sa popularité. Il n’y eut guère, en effet, en Guyenne comme ailleurs, d’intendant qui ne se fît le serviteur docile du caprice royal. Personne, au XVIIIe siècle, n’avait perdu la mémoire de l’un d’eux, M. de Foullé, seigneur de Prunevault, dont les procédés pour la levée des tailles dépassent ce que l’histoire enregistre de plus odieux[121]. Tous, sans doute, n’usèrent pas de pareils moyens; mais il n’en est aucun qui, pour faire triompher les entreprises de la Couronne, ne recourût à l’arbitraire et à la force brutale.

[121] M. de Foullé procédait au recouvrement des tailles avec le concours de gens de guerre auxquels il attribuait licence de raser, démolir, brûler partout où ils rencontreraient du mauvais vouloir, et de prescrire, contre les paroisses récalcitrantes, les rigueurs ci-après: descente des cloches, bannissement des curés, interdiction de cultiver les terres, condamnation à mort de dix notables, «sans les nommer dans l’instance ou la dispositive.» (_Bibliothèque municipale_: 8921, nº 45.)--Voir aussi l’_Histoire de France_ de Dupleix, édition de 1644, VI, p. 205.

En dépit des services qu’ils rendaient, lorsque l’intérêt du roi n’était pas en opposition directe avec celui de ses sujets--opposition, hélas! trop fréquente,--ces despotes au petit pied ne rencontraient partout qu’une hostilité souvent irréductible. Le discrédit attaché à leur personne était si profond qu’un des esprits les plus modérés de son temps, M. de Lamontaigne, trace d’eux le portrait suivant: «Un homme arrive en poste dans une province. Il dit: J’ai tout pouvoir sur vous, soit dans ce qui regarde la police, soit dans ce qui regarde la justice ou les finances. Je suis votre maître, votre juge. Fléchissez: l’obéissance doit être votre partage. Le prince vous soumet à mon empire: je viens ici tenir sa place et vous me devez la soumission... Il dit. Il faut le croire, et malheur à qui osera lui déplaire dans tous les ordres où il va prostituer le nom du prince, le plus souvent pour commettre les plus grandes injustices et les vexations les plus criantes[122].»

[122] _Papiers de M. de Lamontaigne._--Ces sentiments étaient ceux de Mme Duplessy: «Les intérêts de MM. les intendants vous seraient-ils chers? demande-t-elle... J’ai peine à le croire.»

Exagérée ou non, cette appréciation dominait, sans réserves, dans le monde parlementaire, dont une indépendance frondeuse, poussée jusqu’à la révolte, constituait la règle de conduite. L’irritation vis-à-vis des intendants y était d’autant plus vive que la plupart d’entre eux avaient appris le maniement des affaires publiques au sein des grandes Compagnies judiciaires: le jour où ils se séparaient d’elles, on les considérait comme des transfuges désertant les traditions libérales de la magistrature pour grossir le nombre des courtisans et «des suppôts ministériels».

C’est dire qu’entre officiers de justice et délégués royaux, on se traitait de Turc à More. Rivalités de personnes et conflits d’attributions éclataient à tout propos. De part et d’autre, on ne négligeait aucun prétexte à picoteries. L’intendant ne se faisait point faute d’humilier la robe, des rangs de laquelle il sortait. De son côté, la robe ne manquait pas de payer l’intendant de la même monnaie. C’est ainsi que le prédécesseur de Tourny, M. Boucher, dut subir, pour se faire recevoir au Parlement, la mortification de recommencer ses visites, les premières, faites par simples billets--nous dirions aujourd’hui par cartes--étant jugées insuffisantes[123].

[123] M. Boucher séjourna à Bordeaux de 1720 à 1743. Il avait épousé une dame Leblanc qui mourut le 26 novembre 1732 «pour avoir pris dans un jour cent trente gobelets d’eau de chicorée». (_Manuscrit de M. de Raoul._)

Deux camps existaient donc, nettement tranchés. Les parlementaires, entourés de sympathies et de respect, voyaient s’ouvrir devant eux toutes les portes. Au contraire, l’intendant en était réduit à un petit groupe composé des trésoriers de France, presque aussi impopulaires que les traitants[124], des candidats aux prébendes officielles et de quelques notabilités du commerce heureuses de se rehausser au contact du représentant de la Couronne.

[124] Le Bureau des trésoriers constituait une importante juridiction placée sous la dépendance de l’intendant, qui, se sachant en droit de compter sur son zèle, ne négligeait aucun prétexte pour étendre ses attributions. Elle se composait de vingt-six trésoriers, d’un procureur du roi, de deux greffiers, de six procureurs et de huit huissiers. Les charges de trésorier valaient de quarante à quarante-cinq mille livres. Les gages étaient de 2,614 livres, non compris le casuel qui pouvait atteindre deux cents écus.--_Archives départementales_, C. 2404.