La société bordelaise sous Louis XV et le salon de Mme Duplessy

Part 6

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Montesquieu gardait-il quelque dépit de son attitude effacée au palais de l’Ombrière? Cédait-il, malgré le libéralisme de son génie, aux préjugés de race qui le poussèrent à commander cette sotte chose--le mot lui appartient--qu’on appelle une généalogie? N’est-ce point plutôt que, voyageant à travers les âges, de peuple en peuple, de régime politique en dogme religieux, sa pensée, éprise d’idéal, dédaigna de s’astreindre aux réalités du présent?... A quoi il faudrait joindre une dose de cette crainte révérencielle qui, au dire de l’Écriture, est la marque de la sagesse. Les «juvenilia» des _Lettres persanes_ hantaient sa mémoire, et il ne lui agréait point de s’exposer à de nouvelles tribulations: «Je veux, déclare-t-il, éviter toute occasion de chicane.»

Seul, l’instinct de la conservation, très développé chez lui, suffirait à expliquer son effacement dans les luttes incessantes que la robe soutenait contre la Couronne; mais parfois la malice se mêlait à sa tiédeur. Comment oublier la question qu’après la chute du _Système_ il adressait à Law?

--Pourquoi, Monsieur, n’avoir pas, comme cela se pratique en Angleterre, essayé de séduire le Parlement?

Ce qui lui valut cette réplique:

--Monsieur, nos sénateurs ne sont pas de grands génies, mais on les sait incorruptibles.

D’empirique à robin la riposte était dure.--Il est vrai que ce railleur émérite devait, un jour, faire amende honorable. Arrivé au terme de sa carrière, il formulera en termes non équivoques sa respectueuse estime pour ceux dont jadis il avait partagé les travaux: Que serait devenue, s’écrie-t-il, la plus belle monarchie du monde sans les lenteurs, les plaintes, les prières de ses magistrats!...

Où Montesquieu subit sans conteste l’influence de son entourage, c’est dans le choix qu’il fit de ses premiers sujets d’étude: le souci des recherches scientifiques, alors très en vogue en Guyenne, devança chez lui le culte de la pensée. Plus tard, dans les retouches perpétuelles opérées à ses œuvres--il faisait des brouillons même pour ses billets doux[92]!--l’empire exercé par ses compatriotes se manifestera d’une façon plus saisissante encore... On aurait peine à découvrir un écrivain aimant à ce degré les corrections et les conseils. Rien ne le distrait de cette préoccupation qu’il faut se relire sans cesse sous le contrôle d’un ami. Elle passe avant ses affaires de famille, avant le soin de ses procès, avant les inquiétudes que lui cause sa vue, pour laquelle il devra, un jour ou l’autre, «ouvrir le volet de la fenêtre[93]...» La légende rapporte que Molière essayait sur sa gouvernante les effets dont il ne se sentait pas sûr: on peut gager que Montesquieu, à l’ombre de ses bois de pins, soumit à la même épreuve son factotum Léveillé.

[92] _Causeries du lundi_, de Sainte-Beuve, VII, p. 59.

[93] On sait qu’il fut longtemps menacé de l’opération de la cataracte.

A Paris, le nombre est incalculable de ceux qu’il consulta avant d’affronter le public: parmi les femmes, Mmes de Tencin, du Deffant, de Lambert, de Mirepoix et cette nymphe lascive qu’on nomme Mlle de Clermont; parmi les hommes, Helvétius, Silhouette, le président Hénault, le chevalier d’Aydie, Saurin, Fontenelle, Crébillon, bien d’autres encore. Il y en a de tous les pays, sans compter le Père Castel qui n’était d’aucun et dont la mission consistait à dégager les points de conscience. L’honnête Jésuite accomplissait sa besogne comme s’il eût siégé à la congrégation de l’Index; il changeait un mot par-ci, une phrase par-là, raturait, expurgeait, supprimait, sans rencontrer d’opposition. «Je ne connais rien de plus noble, s’écriait-il, que votre facilité à vous prêter à tous les tempéraments.» Éloge mérité: Montesquieu, sans doute en expiation de ses vieux péchés, _se prêtait_ avec une complaisance inaltérable.

A part cette spécialité, dont le Révérend Père conserva le monopole, c’est à Bordeaux qu’étaient réunis ses censeurs les plus précieux: Barbot, Jean-Jacques Bel, l’abbé de Guasco...

Ce dernier n’ayant en France ni famille ni attaches, Montesquieu l’attirait facilement chez lui. C’est à La Brède qu’il prenait le plus de plaisir à le recevoir: «Je me fais une fête de vous mener à ma campagne où vous trouverez un château gothique, à la vérité, mais orné de dehors charmants, dont j’ai pris l’idée en Angleterre. Comme vous avez du goût, je vous consulterai sur les choses que j’entends ajouter à ce qui est déjà fait. Mais je vous consulterai surtout sur mon grand ouvrage qui avance à pas de géants depuis que je ne suis plus dissipé par les dîners et les soupers de Paris. Mon estomac s’en trouve aussi mieux, et j’espère que la société avec laquelle vous vivrez chez moi sera le meilleur spécifique contre vos incommodités.»

Il y aurait eu mauvaise grâce à refuser. D’autant mieux que le châtelain revenait à la charge, réfutant les objections, aplanissant les obstacles... L’éloignement? deux heures de Bordeaux. La fatigue? il n’est pas d’exercice préférable à celui du cheval... Montesquieu, avec le docteur Sydenham, estime que c’est une panacée infaillible contre les vapeurs et la faiblesse des poumons[94]. Il possède, d’ailleurs, une monture merveilleuse qui est «comme un bateau sur un canal tranquille, comme une gondole de Venise, comme un oiseau qui plane dans les airs.» Et lorsque l’abbé s’est, une première fois, rendu à ses instances, comment se dispenser de revenir! La Brède s’est transformée d’après ses conseils: c’est le plus beau lieu qu’on puisse voir. Les prairies ont réussi au delà de toute attente, le papillon a brisé sa chrysalide, et Léveillé, son régisseur fidèle, ne cesse de s’écrier: _Boudri bien que M. l’abbé bis aco!_

[94] Montaigne, d’après Pline et Platon, le déclarait salutaire «à l’estomach et aux joinctures».

Oh! les heures ne restent pas inoccupées dans la vaste bibliothèque, dont la porte--étroite et basse--est surmontée de cette devise: _Hic mortui docent vivos mori_. Heures délicieuses! Le président a des coquetteries adorables, des flatteries enveloppantes, des inflexions de voix irrésistibles en leur saveur gasconne... L’abbé, j’ai envoyé votre anacréontique à ma fille: une pièce exquise!.. L’abbé, j’ai lu votre épître à la comtesse: c’est du dernier galant!... L’abbé, je vous sacre poète!--Il le présente à tous comme un grand homme, applaudit à ses succès, le coiffe de couronnes, l’accable de lauriers...

Après quoi, il le gratifie de dissertations sur les Grecs et les Romains, l’histoire de Pachymère, Carthage, Babylone, Alexandrie, répandant sur le monde antique des torrents de lumière. On passe ensuite aux manuscrits. On lit tout, de la première à la dernière ligne, sauf à relire encore quand les retouches seront mises au net. Le _grand ouvrage_ absorbe le plus clair des soirées; mais on n’a garde d’oublier les travaux moins sévères, car tout, dans cet esprit, est matière à préoccupations. Il n’est pas jusqu’aux critiques qui ne l’inquiètent. Décèlent-elles une plume janséniste ou huguenote? il est sur des charbons ardents. Tournent-elles à sa louange? Le souci n’est pas moins vif, car chacun, lui semble-t-il, aura cette impression que l’admiré conniva avec l’admirateur.

Quelque profondes que fussent ses sympathies pour Guasco, l’intimité était autrement grande avec Jean-Jacques Bel et Barbot: des amis de vieille date et des correcteurs à toute épreuve. Ce n’est point un simple avis qu’il sollicite d’eux, mais un examen confinant à la collaboration. «Je vous dirai, écrit le président, que Mademoiselle[95] m’obligea, il y a quelque temps que j’étois chez elle, à lui lire un petit roman. Je voudrois bien vous l’envoyer pour savoir ce que vous en pensez. Mme de Mirepoix, à qui je le montrai, et qui a prodigieusement de goût, me fit quatre ou cinq critiques très bonnes et dont je profitai. Il faudroit donc, si je vous l’envoie, que vous en jugeassiez sans flatterie, car je sais bien que vous ne me jugerez pas avec sévérité, que votre cœur sera pour; mais je voudrois que votre esprit fût contre...» Et, précisant la nature de la mission confiée, il spécifie en ces termes: «Il faudroit que le jugement portât sur le tout et sur les parties, même sur les fautes de style[96].»

[95] Sans doute Mlle de Clermont.

[96] Il écrira de même à la duchesse d’Aiguillon: «Je vous apporterai les chapitres et vous les corrigerez, et vous me direz: je n’aime pas cela. Et vous ajouterez: il falloit dire ainsi.»

Ainsi dit, ainsi fait....

Les publications récentes du baron de Montesquieu en fournissent une preuve décisive. L’éditeur des _Mélanges_ a cru devoir--il faut l’en louer--joindre à l’une des productions inédites de son ancêtre, intitulée _Histoire véritable_, la critique qu’en fit Jean-Jacques Bel: un travail qui révèle, chez son auteur, les plus hautes qualités de discernement, d’érudition, de tact. Jamais oracle du Lundi ne fit preuve d’une plus grande maîtrise: douze pages de remarques sur les transformations du héros de cette aventure, lequel n’est autre qu’un métempsycosiste, tour à tour valet fripon, sauterelle, éléphant, galant trompeur, mari trompé, escroc, petit-maître, eunuque, courtisan, courtisane... Parfois Jean-Jacques Bel s’écrie: Admirable! En quoi, il a raison. Mais, quand l’occasion s’en présente, il ne craint pas de dire: ceci est bas, cela manque de goût, ce passage est de trop, cet autre ne vaut guère... Il met chaque paragraphe au point, et, finalement, conclut de la façon suivante: moi, je recommencerais!... Telle était la confiance inspirée par lui que l’_Histoire véritable_ resta enfouie au fond d’un tiroir.

Barbot procédait de la même manière... La tradition assure que quelques-unes des _Lettres persanes_ émanent de lui. N’en retenons qu’un enseignement, c’est qu’on le jugea capable de les écrire; mais le bijou littéraire tiré des épanchements de Rica et d’Usbek marque trop d’unité pour que deux plumes aient pu s’y confondre. Le rôle de Barbot, pour être plus modeste, n’en fut pas moins utile; c’était celui du jardinier qui, à l’heure où la plante entre en travail, dirige ses efforts, facilite les poussées de sève, élague les frondaisons parasites, contribue, en un mot, à l’épanouissement de la fleur et du fruit.

Ce lettré, doublé d’un penseur, suivit avec amour la gestation de l’_Esprit des lois_: pas une idée, pas une formule n’échappa à son contrôle. La dette contractée vis-à-vis de lui était lourde: c’est dans sa demeure, en signe de reconnaissance, que le manuscrit vit le jour pour la première fois. Le 10 février 1745, Montesquieu écrivait à Guasco: «Je serai en ville après-demain. Ne vous engagez pas à dîner pour vendredi. Vous êtes invité chez le président Barbot. Il faudra y être arrivé à dix heures précises du matin pour commencer la lecture du grand ouvrage...»

Elle eut lieu, à l’heure dite, cette lecture mémorable. Quelles personnes y assistèrent? Montesquieu n’avait annoncé que son fils et Guasco[97]; mais on peut tenir pour certain que d’autres amis furent convoqués... Durant trois jours, la voix chaude du Président se fit entendre: quelques critiques, suivies aussitôt de corrections, quelques éclaircissements, fournis d’une humeur parfaite, tels furent les seuls incidents de cette scène digne du pinceau d’un maître. Et ce fut une admiration sans mélange quand l’auditoire découvrit l’enchaînement du corps de doctrines qui allait devenir le guide des législateurs de tous les pays!

[97] Il ne put se rendre à l’invitation.

Combien différent devait être l’accueil de Paris! Le cénacle qui eut la primeur de l’_Esprit des lois_ ne comprenait pourtant que lettrés et philosophes: Hénault, Saurin, Crébillon, Fontenelle... Leur arrêt fut aussi dur qu’inattendu: ces juges perspicaces insinuèrent qu’il serait sage de jeter le manuscrit au feu...

Helvétius ne se montra pas moins cruel. Pour lui, Montesquieu faisait sa cour aux préjugés comme l’adolescent en use à l’égard des coquettes hors d’âge; il pactisait avec l’erreur et sacrifiait à la flatterie. «Passe pour les prêtres, déclarait-il! En faisant votre part de gâteau à ces cerbères de l’Église, vous les faites taire sur votre religion; sur le reste, ils ne vous entendent pas. Nos robins ne sont en état ni de vous lire, ni de vous juger. Quant à nos aristocrates et à nos despotes de tous genres, s’ils vous entendent, ils ne doivent pas trop vous en vouloir: c’est le reproche que j’ai toujours fait à vos principes...» Critique judicieuse, formulée en termes heureux!--C’est ce que ce pédant, à l’esprit étroit, appelait «envelopper son jugement de tous les égards de l’intérêt et de l’amitié...»

Quel fut, après cette seconde lecture, l’état d’âme de Montesquieu? Sa foi dans l’œuvre capitale de ses veilles ne subit-elle aucune atteinte? On peut croire, étant donnée sa nature inquiète, qu’il fut touché au cœur... Heureusement, ses fidèles de Guyenne veillaient. Barbot ne cessait de répéter:

--Président, ils ne vous comprennent point. Laissez-les dire; imprimez: vous irez plus loin qu’eux...

Parole réconfortante dont la conviction finit par s’imposer... Qui sait! sans cet encouragement suprême, peut-être le genre humain, qui avait perdu ses titres, eût-il attendu encore un siècle avant de les retrouver.

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CHAPITRE VI

Renaissance littéraire.--Nouveaux salons bordelais.--Mmes de La Chabanne et Desnanots.--Brevets de la calotte.--S. de Lagrange et son poème.--Mme Duplessy auteur.--Denise de Montesquieu: hommage poétique de Guasco.--Publication de l’_Esprit des lois_.--Mort de Montesquieu.

Quand on étudie le Bordeaux de cette époque, on est saisi du contraste qui existe entre la ville et ses habitants.

La vieille capitale de l’Aquitaine est encore telle que la créèrent les exigences du moyen âge: rues obscures, étroites, malpropres, obstruées de puits à larges margelles et de dépôts de fumier; logis humides et délabrés, même ceux des personnes de distinction--lesquelles considèrent comme une preuve de noblesse la vétusté de leur hôtel patrimonial. Les spectacles répugnants surgissent à chaque pas: ici, des charniers garnis de débris hideux; là, les appareils sanglants de la justice royale; partout, des bandes de loqueteux étalant au soleil l’interminable série des infirmités humaines. Ce ne sont, le long des cloaques impurs, que portes mystérieuses, venelles et culs-de-sac transformés le soir en autant de coupe-gorge, qu’enchevêtrements bizarres d’arêtes vives, d’angles, de pignons en pointe bravant le ciel et déchiquetant la nue, que bastions branlants et murailles menaçant ruine, autour desquelles s’étendent les fossés garnis d’une eau verte qui décompose tout ce qu’elle reçoit et ne cesse d’exhaler la peste... C’est le passé, avec ses tares, ses infections, ses souvenirs sinistres.

Au rebours de la cité même, le Bordelais de cette première partie du XVIIIe siècle semble ne vivre que dans l’avenir. Impatient de briser le moule où se frappa l’image des aïeux, il a soif de liberté, d’air, de lumière. Toute nouveauté l’attire, tout progrès le ravit. Jamais le goût des lettres et des sciences ne fut plus vif. C’est par charretées que se débitent mappemondes, plans, instruments de physique et d’astronomie, livres, journaux... Les poésies succèdent aux mémoires, les essais historiques aux pièces de théâtre[98]. Des conférences se fondent[99], les lectures se multiplient, les manuscrits circulent, les presses gémissent, la fièvre est générale... C’est la renaissance de la pensée sous ses formes les plus diverses.

[98] Le _Sottisier_ de M. de Raoul en contient deux ayant pour titre, l’une _La Grille de fer_, l’autre _La Querelle des médecins et des chirurgiens_. L’auteur y met en scène des Bordelais bien connus.

[99] Dès 1745, un groupe de jeunes gens se réunissaient dans ce but. MM. de Lamothe, Darche, de Lamontaigne, Maignol, Pelet d’Anglade, Saint-Savin, l’abbé Malromé en faisaient partie. (_Papiers inédits de MM. de Lamothe._)

Qu’on ouvre, pour ne citer que ce recueil, la collection du _Mercure de France_[100]: on trouve, côte à côte, un article de Venuti, le dialogue de _Sylla et d’Eucrate_ et des notes de M. de Raoul sur un ruisseau inflammable, en même temps que des vers de l’avocat Daçarq à l’adresse de Lefranc de Pompignan et de Mgr Mongin, évêque de Bazas[101].

[100] A cette époque, le _Mercure de France_ comptait à Bordeaux soixante et un abonnés.

[101] Daçarq est l’auteur d’une _Grammaire française philosophique_ et d’une _Balance philosophique_. Il alla se fixer à Paris et y publia un recueil sous ce titre: _Mon portefeuille hebdomadaire_. Il faisait partie des académies d’Arras et de La Rochelle, et entretenait avec M. de Lamontaigne une correspondance suivie. A Bordeaux, il s’était signalé par des conférences sur l’histoire sacrée.

Continuons à feuilleter... Voici une polémique entre un Bordelais, qui ne dit point son nom, et l’illustre Jean-Jacques. Celui-ci, par l’humeur même qu’il manifeste, rend hommage au talent de son adversaire: «Qu’un bel esprit de Bordeaux, déclare-t-il, m’exhorte gravement à laisser les discussions politiques pour faire des opéras, attendu que lui, le bel esprit, s’amuse plus à la représentation du _Devin du village_ qu’à la lecture du _Discours sur l’inégalité_, il a raison sans doute s’il est vrai qu’en écrivant aux bourgeois de Genève je sois obligé d’amuser les bourgeois de Bordeaux[102].»--Peu s’en faut que, dans son dépit misanthropique, le cavalier servant de Mme d’Houdetot ne rompe en visière à toute la Gascogne.

[102] _Mercure de France_, numéros de janvier et mars 1756.

La Gascogne, dans une guerre à coups d’écrits, n’eût pas fait mauvaise figure. Une armée nombreuse de volontaires--robe, clergé, commerce même--se rangeait sous les drapeaux des chefs dont nous avons parlé. Il faut y joindre un escadron d’amazones en mesure d’affronter toutes les luttes... Mmes Duplessy, de Pontac, d’Aiguillon, n’étaient pas seules à rêver de lauriers: beaucoup de femmes--ne doutons point qu’elles ne fussent jolies--avaient à cœur de marcher sur leurs traces.

Parmi ces ambitieuses s’en trouvent deux qu’il faut mettre hors de pair: Mmes de La Chabanne et Desnanots: la première, femme d’un trésorier de France, propriétaire du marquisat de Dune; la seconde, mariée à un conseiller au Parlement, seigneur de la terre de Conas. L’une et l’autre tiennent salon ouvert, rivalisant de séductions pour attirer les beaux esprits. Prévenances délicates, compliments hyperboliques, table somptueuse, rien ne leur coûte. On assure même qu’afin d’imprimer plus d’éclat à leurs fêtes, elles recrutent, par l’entremise d’émissaires expédiés en avant-garde, les étrangers de distinction débarqués dans la ville. Peu s’en faut qu’on ne les représente, comme sœur Anne, fouillant, à l’aide d’une longue-vue, les rues, les quais, les places publiques, pour découvrir des phénomènes littéraires.

Le procédé prêtait au rire. Or c’était le temps des brevets de _la Calotte_, contresignés du dieu Momus et de son prophète, le garde du corps Aymon:--une manière de satires devant lesquelles aucun ridicule ne trouvait grâce. La duchesse d’Aiguillon et Mme de Pontac excellaient dans ce genre d’écrits moqueurs. Enrôler Mmes Desnanots et de La Chabanne dans la confrérie des mystifiés leur parut œuvre pie... Le conseiller de Navarre ne craignit point de se joindre à elles. De cette collaboration à trois naquirent deux brevets qui, répandus sous le voile de l’anonyme, défrayèrent la province.

Mise en scène avec son époux, lequel ne comptait guère dans la maison, Mme de La Chabanne subit la première attaque:

Nous, régens de tous les humains, A nos bien-aimés calottins, Salut! Étant instruits que la dame de Dune, Ne pensant point d’une façon commune, Veut faire absolument les honneurs de Bordeaux Et donner à souper à tous les gens nouveaux Qui débarquent dans cette ville, Et que, même, en personne habile, Elle a des espions gagés Qui l’avertissent au plus vite Du rang, du nom et du mérite De tous les nouveaux arrivés... Voulant gratiffier une si sage dame, Luy donner les moyens d’exercer son talent, Et mettre en plus grand jour la bonté de son âme, Nous la nommons dès à présent, De notre autorité pleinière, A la direction entière Des vivres et convoys de notre régiment; Ordonnons que ses prévenances, Ses compliments alambiqués Plairont aux nouveaux débarqués, Et que, sans prétexter ni fatigue ni crotte, Chaque sujet de la marotte, _Aussitôt_ qu’il débarquera, Chez elle _aussitôt_ soupera... De plus, pour corriger un abus condamnable, Si son mary prenoit la liberté De se faire de fête à table, Voulons qu’en vray robin le benêt soit traité... Avec cette restriction Que ce brevet ratifie, autorise A sa femme le titre de marquise.

Signé: MOMUS. Plus bas: AYMON[103].

[103] _Sottisier du président Barbot._

Mme Desnanots ne fut pas mieux accommodée. Certaine allusion au dictionnaire de Furetière et Bacholet--les Littrés de l’époque--constitue une ironie cruelle à l’adresse de ses visées pédagogiques. Par contre, plus heureux que M. de La Chabanne, le conseiller Desnanots--le sage Desnanots, comme l’appelait Lagrange-Chancel[104]--ne fut point pris à partie:

De par le Dieu de la marotte A nos sujets porte-calotte, Salut! En avis de Bordeaux Que la puissante Desnanots Murmure de son infortune, Voyant sa rivale de Dune Seule l’objet de nos faveurs, Quoique, par une table exquise, Elle ait--ainsi que la marquise-- De la ville fait les honneurs, Et même ait pris le beau langage De nos sujets, à leur passage... Nous entendons faire cesser Ses plaintes et récompenser Dignement un si grand mérite: De pourvoyeuse de marmite Luy expédions le brevet!... Plus,--Furetière et Bacholet Faisant sa principale étude-- Nous permettons à cette prude D’apprendre le plus pur françois A nos calottins bordelois. Pour ce fait, en titre d’office, Nous la nommons la correctrice De la langue, et sans appel: Car notre bon plaisir est tel. Enfin, sachant que cette dame Mérite, par sa grandeur d’âme Et par sa générosité, Son immense rotondité, Par son port, son air de noblesse, Le brillant titre de comtesse, Nous luy donnons, dans nos états, Le vaste comté de Conas Avecque ses appartenances, Circonstances et dépendances, Voulant qu’elle en porte le nom! Signé: MOMUS. Plus bas: AYMON[105].

[104] Lagrange-Chancel avait fait ses études à Bordeaux. Parlant d’un voyage effectué dans cette ville en 1746, il s’exprime de la sorte:

J’avois de la Garonne abordé le rivage Et revu les remparts où, sur mes premiers ans, Apollon et ses sœurs versèrent leurs présents.

(_Tablettes des bibliophiles de Guyenne_, III, p. 34.)

[105] _Sottisier du président Barbot._--Les brevets de la calotte n’épargnaient pas davantage les membres du clergé, même ceux qui portaient la mitre et appartenaient à l’Académie française. Monseigneur Mongin, évêque de Bazas, en fit la cruelle expérience. Après avoir exalté, sur le mode ironique, ses mérites littéraires, le Grand-Maître de la Calotte lui faisait hommage de

Deux mille phrases précieuses Avec cinq cents termes fleuris Approuvés par nos beaux esprits.