La société bordelaise sous Louis XV et le salon de Mme Duplessy

Part 5

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A vrai dire, il s’en fallait de beaucoup que la matière fût épuisée. Dans sa fulgurante satire, Montesquieu a souvent négligé le détail. On ne doit pas s’en étonner. Les premières lettres--presque d’un écolier--furent écrites, en manière de distraction, entre une leçon de droit romain et un chapitre de Cujas[75]. Les autres émanent d’un robin d’éclosion récente, que des fonctions sédentaires confinent au fond de sa province. Comment connaîtrait-il la capitale, ne l’ayant aperçue qu’à travers les rideaux du carrosse qui l’emmena chez les Oratoriens? Quant à Versailles, c’est à peine s’il en soupçonne l’existence. Personnellement, il n’a rien vu des platitudes dont la cour est le théâtre. Ses informations, il les tient des gazettes: le document direct lui manque. Aussi, après avoir frappé à la marque de son génie des pensées qui circulent parmi une élite audacieuse, a-t-il soin de laisser dans l’ombre ce qui exige des précisions. Si, par aventure, il se hasarde sur un terrain inexploré, l’exactitude s’en ressent. Veut-il peindre un courtisan, c’est-à-dire «l’une des personnes du royaume qui représentent le mieux»? il montre un petit homme si fier, humant avec tant de hauteur une prise de tabac, crachant avec tant de flegme, caressant ses chiens d’une manière si offensante pour ses semblables, qu’on ne peut se lasser de l’admirer[76]... Ce portrait, d’une forme piquante, est peut-être celui des gentillâtres de Gascogne; mais il est impossible d’y reconnaître le grand seigneur pompeux du règne de Louis XIV, pas plus que le roué, d’allures débraillées, des beaux jours de la Régence... L’imagination de l’artiste a suppléé au modèle qui lui faisait défaut[77].

[75] _Œuvres de Montesquieu_, édition Laboulaye, VII, p. 405, note de Guasco.

[76] _Lettres persanes_, LXXIVe lettre.

[77] Un contemporain, appartenant aussi à la robe, a dressé d’un fâcheux de sa connaissance, un croquis que l’on croirait calqué sur ce passage des _Lettres persanes_. Le fâcheux en question prend du tabac d’un air d’importance, se mouche complaisamment, crache en parabole, profère avec dédain des paroles qu’il affecte de traîner... C’est, non point un grand seigneur, mais un abbé de mauvais ton étalant ses grâces dans une ville de province.

Écrivant dix ans plus tard, Montesquieu eût, d’une main autrement sûre, accusé la ressemblance! C’est qu’alors la région habitée par ceux «qui voient le roi» n’avait plus de secrets pour lui... région étrange où donner la main à un galant homme de son espèce constitue une dérogeance, où le talent est gouverné par des valets, où le sort des peuples dépend d’une favorite, où les liens de famille sont rompus, où les races, ruinées par le luxe et les vices, se relèvent par des alliances qui jouent le rôle «du fumier dont on engraisse les terres montagneuses et arides...» Oh! ces puissants, heureux de le mortifier, ces gens en place dont la faveur va se refroidissant à mesure que grandit celle du public, les haines sottes, les jalousies mesquines, les compromissions scandaleuses! Quels chapitres admirables pour un second volume des _Lettres persanes_! Ces chapitres qui nous manquent virent sûrement le jour, sous forme de vibrantes improvisations... Seul, hélas! le salon de Mme Duplessy en goûta l’ironie vengeresse.

Montesquieu trouvait, à Bordeaux, des partenaires de taille à lui donner la réplique. En effet, le cénacle allait toujours croissant: étrangers visitant la Guyenne, gentilshommes se rendant à la cour d’Espagne, savants accomplissant leur tour de France,--sans compter les recrues acclimatées dans le pays.

De ce nombre était Philippe de Venuti, abbé de Clairac[78]. Littérateur, poète, numismate, archéologue, le nouveau venu ne négligea rien pour acquérir droit de cité dans la patrie d’Ausone. Il étudia ses monuments, s’appliqua à les décrire, rechercha leur origine, collectionna médailles et monnaies, ne laissa pas, sans le remuer, un coin de l’antique duché d’Aquitaine... Messieurs les antiquaires, s’écriait un jour le châtelain de La Brède, vous êtes tous des charlatans[79]!--Cette boutade ne visait pas Venuti, bien qu’au dire d’un juge éclairé[80], le docte collectionneur ne fût pas à l’abri de toute critique. Mais où il excellait sans conteste, c’est dans l’organisation des fêtes. Nul ne savait, comme lui, enguirlander de fleurs un sujet allégorique, préparer des inscriptions flatteuses, combiner emblèmes et devises. En 1745, lors du passage de la dauphine Marie-Thérèse, il accomplit des merveilles, avec l’assistance du chevalier Servandoni, peintre et architecte du roi. Les jurats, qui ne péchaient point par excès de largesses, lui offrirent une bourse remplie de jetons: le présent ne valait pas cent écus, mais c’était «celui d’une grande cité»[81].

[78] L’abbaye de Clairac dépendait du chapitre de Saint-Jean-de-Latran qui, en 1729, en confia la direction à Venuti. Celui-ci se fixa plus tard à Bordeaux et remplaça le président Barbot en qualité de secrétaire de l’Académie.

[79] _Œuvres de Montesquieu_, édition Laboulaye, VII, p. 384.

[80] François de Lamontaigne, conseiller au Parlement.

[81] Lettre de Montesquieu à Mme de Pontac, de 1745.

Encore un Italien, également d’église: l’abbé comte de Guasco, accrédité par Mme d’Aiguillon[82], homme d’esprit autant que de science, écrivant le français avec pureté, traduisant, pour faire sa cour à la _bonne duchesse_, sa «muse favorite», les œuvres d’un prince russe, du nom de Cantimir. A Paris, très lancé dans le monde diplomatique où Mme Geoffrin, médisante à ses heures, affirme qu’il tend l’oreille avec trop d’attention. A Bordeaux, soignant son estomac, sa vue et ses poumons, buvant peu, se couchant tôt, recherchant le commerce des gens aimables, mais timide auprès des femmes dont sa candeur ne cesse de proclamer la nature séraphique... Montesquieu, qui en a fait son homme-lige, le plaisante de n’avoir, pour agrémenter ses rêves, d’autres pensées que celles de Pascal. Il lui prédit que le diable, tentateur du moine de la légende, prendra sa revanche, et assure que, ce jour-là, il suffira de la vue d’un soulier mignon pour mettre en déroute tout un passé de continence. Bientôt, poursuivant ses railleries, il lui reprochera de fantastiques déportements: vingt et une victimes en l’espace de quelques mois... Hercule sous le masque de Don Juan!

[82] Elle le présentait au président de Lalanne dans les termes suivants: «Dès que vous connaîtrez l’abbé de Guasco, il n’aura plus besoin de protection auprès de vous. Ce n’est donc que pour le premier moment que je lui offre la mienne, je souhaite qu’elle soit aussi bonne qu’elle doit être, si vous avez égard aux sentiments avec lesquels j’ay l’honneur d’être votre très humble et obéissante servante.» (_Archives municipales_: _Lettres missives_.)--Guasco logea d’abord chez Mme de Pontac.

Ce séducteur malgré lui fait, en matière religieuse, profession d’un éclectisme remarquable... Catholique? Assurément; ce qui ne l’empêche pas de vivre en bonne harmonie avec la baronne de Montesquieu, une calviniste pratiquante; avec la maréchale d’Estrées, chez qui l’esprit d’intrigue n’exclut pas la galanterie; avec Mme du Châtelet, un apôtre résolu des doctrines matérialistes... Époque singulière, toute d’oppositions et de contrastes, de détachement plus que de tolérance, où, sans rougir, la vertu coudoie le vice, et où la foi fait bon ménage avec l’hérésie, le doute et l’athéisme!

Alimentées par ces hôtes de choix, les soirées s’écoulent rapides. Celui-ci risque une lecture, celui-là cisèle un mot. Mme de Pontac ébauche un quatrain, le Père François tente une expérience de physique. Quant à la duchesse, elle garde toujours en poche quelque anecdote inédite. Arrive-t-elle de Paris ou de Versailles, c’est une gazette de la cour et de la ville. Débarque-t-elle d’Agen où l’appelle aussi la sauvegarde de son franc-alleu, il est rare qu’elle n’ait pas en réserve quelque moquerie à l’adresse des gens du cru... Témoin celle-ci qu’elle débite avec un talent de diction auquel Mme du Deffant elle-même ne peut s’empêcher de rendre hommage.

Qu’on se la représente, droite dans sa haute stature, cambrée avec élégance, le buste rejeté en arrière à la façon des soubrettes délurées, entrecoupant d’explications préliminaires--comme Oronte en son sonnet--la pièce qui va jaillir de ses lèvres...

--Épigramme! C’en est une,... une épigramme d’Agenais... Je réclame l’indulgence... m’y voici:

Chez un évêque aimable, jeune et sage, Qui de la cour a su joindre l’usage A tant d’esprit, de grâce, de sçavoir, Que l’admirer, que l’aimer et le voir C’est même chose...

La duchesse s’arrête:

--Chacun, murmure-t-elle, a reconnu Monseigneur de Chabannes[83]... Bien! je reprends:

... Or, chez lui, donc, un soir, Présidial, Sénéchal, prêtres, moines, Voire un chapitre ou deux de gros chanoines, Autour de lui formoient un cercle noir. Thémire entra...

[83] Joseph-Gaspard-Gilbert Rochon de Chabannes, évêque et comte d’Agen; il fit partie de l’Académie de Bordeaux.

La duchesse fait une nouvelle pause, et lançant un regard circulaire:

--Thémire, c’est votre humble servante...

Thémire entra, de mille attraits comblée... Cette ennuyeuse et lugubre assemblée, Comme un fond sombre, en rehaussoit l’éclat. En l’abordant:--J’aurois, dit le prélat, Sur ces gens-là de quoi vous faire rire, S’ils n’entendoient, et, dans mon embarras, Je suis tenté de vous l’aller écrire... Lors, la charmante et divine Thémire, En souriant, lui répondit tout bas: --Hé, Monseigneur, vous me pouvez tout dire... Parlez latin: ils ne l’entendent pas[84]!

[84] _Sottisier du président Barbot_, p. 735.

Des bons mots et des petits vers, on passe aux récits de voyages: un sujet cher aux Gascons qui, de tout temps, épris de l’inconnu, eurent le goût des aventures lointaines. Quelle étude attrayante que celle des pérégrinations comparées de la pléiade d’hommes célèbres qui s’épanouirent sur les rives de la Garonne:--Montaigne, si précis dans ses constatations, si profond dans ses remarques, diseur plein d’humour appliquant à la rédaction de simples notes ce style vif, piquant, familier, naïf, qui est un charme et une joie;--Pibrac, dont les infortunes, en Pologne, participent du roman;--Paul de Foix, diplomate mâtiné de parlementaire et de philosophe, escorté, sur les grands chemins qui mènent à Rome, d’une phalange de disciples, observateur diligent durant le jour, et, le soir, barricadé dans l’un de ces coupe-gorge où gîtaient les voyageurs, expliquant, l’épée à la main, l’_Organon_ d’Aristote, ou la _République_ de Platon...

Dans cette galerie d’illustres, Montesquieu occupe une place à part. Nul ne poussa plus loin l’art de vivre dans les pays étrangers, de pénétrer leurs coutumes, leurs mœurs, leur esprit... Un art peu répandu.--Que de personnes, déclare-t-il, prennent des chevaux de poste, et combien peu savent voyager! On connaît l’histoire de ce gentilhomme qui, de son séjour à Naples, n’avait rapporté qu’un souvenir: celui d’un reître qui couchait tête nue et buvait dans ses bottes!... Quand Montesquieu quitte une région, il a tout vu, tout analysé, tout gravé dans sa mémoire: l’agriculture, l’industrie, le régime des impôts, les ports, les routes, l’endiguement des rivières, les arsenaux, les manufactures. Son esprit ne s’est point donné de trêve: il a fouillé les bibliothèques, inventorié les collections, interrogé citadins et campagnards, hommes politiques et boutiquiers...

Quelles admirables excursions il ménage à son monde! Tantôt c’est en Allemagne qu’il l’entraîne à sa suite, tantôt en Hongrie, en Autriche, en Hollande ou sur les côtes de la Grande-Bretagne, cette terre des libertés qu’il propose comme modèle. Mais c’est surtout de l’Italie qu’il se plaît à converser;--le Père François et Jean-Jacques Bel, qui la visitèrent en détail, lui donnent la réplique.

Ce qu’il admire, dans «la contrée sans rivale», ce ne sont ni ses institutions, ni ses peuples, ni ses princes. Partout, il constate la décadence; partout l’oisiveté, la débauche, la poltronnerie, la mendicité jointe aux prétentions, le brigandage, l’avarice. S’il se passionne, c’est pour les souvenirs glorieux, qui jaillissent du sol, et pour les manifestations de l’Art...

L’Art! une révélation... «Avant de franchir les Alpes, déclare-t-il, je n’en avois aucune idée!»... Mais l’initiation a été rapide, et il apporte, dans sa conception du beau, la maîtrise d’un homme habitué à observer la nature[85]. C’est en critique pénétrant, habile à découvrir le sublime d’une œuvre aussi bien que son point faible, qu’il énumère les merveilles dont son regard fut ébloui. Toutes les toiles des grands maîtres reçoivent son tribut d’hommages, mais ses dévotions ardentes s’adressent au divin Sanzio: «Il semble, s’écrie-t-il dans sa ferveur idolâtre, que Dieu, pour créer, se soit servi de la main de Raphaël[86]!»

[85] _Éloge de Montesquieu_, par Marat.

[86] Ces détails et ceux qui suivent sont empruntés aux publications récentes de la famille de Montesquieu.

Grisé par sa parole, il accumule les explications. Pas un tableau devant lequel il n’arrête son auditoire; pas une statue dont il ne fasse les honneurs!... Ce qui ne l’empêche point de passer au fil d’une implacable raillerie les villes qui recèlent ces trésors... Vérone? un mauvais lieu. Venise? un foyer de pestilence. Gênes, «où il s’ennuya à la mort?» une république dégénérée...

Seule, Florence trouve grâce à ses yeux. Avec ses jardins multicolores, sa ceinture d’orangers, ses palais de marbre, le prestige de ses légendes, ses galeries où le profane confondu avec le sacré attendrit les cœurs et exalte les âmes, la cité des Médicis exerce sur lui une invincible séduction. Le charme des habitants a achevé sa conquête. Leur simplicité le ravit. A Florence, affirme-t-il, point de luxe faux déguisant la misère; point d’édifices somptueux à l’extérieur et ruinés au dedans. La franchise y règne sans partage, alliée à la bonne grâce, à l’indulgence, à l’absence de toute recherche. Dans cette heureuse contrée, l’étiquette n’a pas de partisans, une perruque de travers n’indispose personne, et c’est à peine si, à leur équipage, on distingue le banquier opulent de son voisin le cardeur de laine... L’orateur qui, lui aussi, est un simple, se complaît dans ces détails. En contant que les anciens princes du pays allaient à pied par la ville, parapluie au dos et falot au poing, ses fibres bourgeoises tressaillent d’aise. Et c’est avec délices qu’il représente le premier ministre, marquis de Montemagno, prenant le frais devant sa porte, assis sur une chaise et «branlant les jambes» comme un modeste Rousselin, tandis que le grand-duc régnant devise, dans le jardin d’en face, avec les serviteurs de sa maison.

Lancé sur ce sujet, Montesquieu ne tarirait pas. Mais, pendant que Venuti, originaire de la Toscane, applaudit à tout rompre; que Guasco, un enfant du Piémont, réclame en faveur de Turin; que Barbot, né curieux, sollicite des éclaircissements sur les dames «très jolies, très gaies, très spirituelles» qui ouvrirent leurs boudoirs au voyageur, l’horloge, avec son carillon, rappelle celui-ci à la réalité...

--Neuf heures! s’écrie-t-il...

Et, feignant une terreur comique:

--Que dira mon frère le doyen, en apprenant cette débauche!

On l’entoure, on le presse, on le conjure d’achever son récit interrompu au meilleur moment... L’image du doyen grondeur semble lui donner des ailes. Suivi de l’auditoire qui proteste en vain, il passe dans l’antichambre, se drape de son manteau que lui tend un laquais à moitié endormi, en relève le col de crainte du serein, se coiffe de son chapeau «en castor d’Angleterre», et, sa lanterne d’une main, de l’autre «son ombrelle pour la pluie»:

--Mesdames, murmure-t-il, encore empreint du souvenir de Florence, c’est ainsi que le grand Cosme, rentrant en son palais, prenait congé de sa voisine[87]!

[87] _Voyages de Montesquieu_, p. 171, et lettre du 26 décembre 1728.

Sur quoi, tirant une révérence mi-sérieuse, mi-plaisante, humant l’air frais, et projetant dans la nuit le feu indécis de sa chandelle, le bonhomme, d’un pas alerte, s’engageait dans les rues solitaires aboutissant à Saint-Seurin.

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CHAPITRE V

L’esprit parlementaire à Bordeaux.--Sentiments politiques et religieux.--Le jansénisme n’y fait pas fortune.--Tendances de Montesquieu: détachement philosophique.--Influences qu’il subit.--Mise au point de ses œuvres.--Collaborateurs bordelais.--Guasco à La Brède.--Jean-Jacques Bel et Barbot, critiques littéraires.--L’_Histoire véritable_.--Lecture de l’_Esprit des lois_.

L’esprit qui dominait alors à Bordeaux et qui régnait exclusivement dans le salon de Mme Duplessy, c’était, avec des tendances philosophiques nettement caractérisées, le vieil esprit parlementaire--celui de la bourgeoisie, férue tout à la fois de fidélité au trône et de jalouse indépendance, fermement attachée aux anciennes franchises et résolue à accroître le champ de ses conquêtes. Tous ceux qui, de loin ou de près, tenaient à la grande Compagnie judiciaire, s’élevaient dans le culte de ces idées. Les autres corps de l’État, avec plus de réserve en apparence, professaient les mêmes doctrines. Quant à Messieurs de la Cour des Aides, bien que souvent en lutte avec leurs aînés du palais de l’Ombrière, ils n’auraient eu garde d’épouser une autre opinion. Barbot, qui leur servait d’oracle, demeurait inflexible sur les principes. Son livre de chevet, c’était cette correspondance de Guy Patin, dont la verve étincelante reflète avec tant de netteté l’opinion des gens de robe durant le cours du XVIIe siècle. Il ne se séparait pas du spirituel docteur, même quand celui-ci, se désolant de ne point siéger près des Blancmesnil et des Broussel, s’écriait d’un ton comique: «Il ne s’en est fallu que de cent mille écus dans mon patrimoine que je n’aie été conseiller de la Cour et frondeur aussi hardi que pas un[88]!»

[88] _Lettres de Guy Patin_, édition de 1725, I, p. 76.

C’est, en effet, un vent de fronde qui souffle aux parlementaires cette politique osée: affirmation des droits du pays dans le gouvernement de ses affaires, le contrôle des finances, le vote des édits fiscaux, l’enregistrement des lois,... tout un programme d’opposition qui, depuis la Régence, rallie l’unanimité du tiers-état. Personne encore ne vise l’édifice social. Peu ou point de plaintes contre l’organisation des citoyens en trois classes, dont deux emportent toutes les faveurs: les privilèges ne sont pas même discutés. Quant à l’affranchissement de la parole et de la plume, c’est à peine si on y aspire dans quelques cercles littéraires: les presses clandestines, qui ont atteint un développement prodigieux, suffisent à tous les besoins. Seul, avec l’horreur des impôts sans cesse grandissants, des corvées, des gabelles, des procédés vexatoires employés par les traitants, un désir immense se fait sentir de protéger biens et personnes contre l’arbitraire et le despotisme.

En matière religieuse, les aspirations ne sont pas moins nettes: dévouement aveugle aux libertés gallicanes et défiance résolue à l’égard de la cour de Rome. On vit en bonne intelligence avec le clergé séculier qui, fidèle à son origine plébéienne, s’obstine à repousser les prescriptions du concile de Trente. Au contraire, les congrégations inféodées au parti ultramontain sont tenues en mince estime: il n’est guère de lardons, de brocards, de nasardes qu’on ne prenne plaisir à leur décocher, à l’imitation du maître railleur dont Barbot faisait ses délices. Les robins de cette première moitié du XVIIIe siècle ont le verbe gouailleur: ce sont les descendants de ces bourgeois de la Ligue qui ne craignaient pas d’assimiler au voisinage toujours fâcheux d’une rivière, d’un avocat, ou d’une mauvaise femme, la proximité d’un couvent de moines[89].

[89] _Chronique de Gaufreteau_, II, p. 25.

Impiété? Non certes. Bien que, suivant le mot de Bayle, leur symbole ne soit pas chargé outre mesure, ils ne répudient aucun article de foi obligatoire... Moyennant quoi, ils traitent avec égards «l’orthodoxie du bon sens», laquelle, à beaucoup de consciences déjà, semble le fond de la sagesse. Depuis Montaigne et le vieux de L’Estoille, depuis Guy Patin lui-même, les esprits ont marché à pas de géant. Après la Régence, tout ce qui, dans la robe, ne se range pas sous le drapeau du jansénisme, incline vers le libre examen. Or, à Bordeaux--«le pays des croyances flottantes»--spécialement chez Mme Duplessy, le jansénisme ne fait que peu de ravages. On y défend encore _unguibus et rostro_ ce beau livre des _Provinciales_ qu’en 1660, sous l’inspiration du premier président de Pontac, la Compagnie judiciaire refusa de condamner[90]; mais le goût du beau style, le souci de la saine raison, l’influence philosophique et la haine séculaire des ingérences ultramontaines ont plus de part dans cette admiration tenace qu’une adhésion réfléchie aux doctrines de Port-Royal. Tandis que le Parlement de Paris se jette à corps perdu dans les querelles de la bulle _Unigenitus_, le Parlement de Guyenne préfère «le parti de se plaindre à celui de frapper»: attitude qui, sûrement, répondait au sentiment général. A plus forte raison, public et magistrats restent-ils insensibles aux disputes irritantes qui, comme celle des convulsionnaires de Saint-Médard, accusent une grossière superstition. «Dans cette Généralité, écrit l’intendant Boucher, on n’est pas fort crédule sur ce qu’on appelle miracles, à cause de la différence des religions, surtout à Bordeaux où il aborde un grand nombre d’étrangers, et même les églises y sont peu fréquentées[91].»

[90] _Archives départementales_, C. 3295. Voir aussi _Port-Royal_, de Sainte-Beuve, 4e édition, III, p. 212.

[91] _Archives départementales_, C. 3772.

Montesquieu résumait en sa personne les tendances de ses compatriotes: même insouciance religieuse, avec une pointe marquée de scepticisme; même attachement aux traditions; même animosité à l’égard des princes ou des ministres--qu’ils se nomment Richelieu, Louvois ou Louis XIV--qui confisquèrent les libertés publiques et établirent sur les ruines du pays l’omnipotence du pouvoir royal.

S’il y a lieu à des réserves, c’est sur ses préférences politiques. Le douteur qui était en lui fut-il un parlementaire, dans le sens rigoureux du mot? Bien fin qui le saurait: il négligea d’allumer sa lanterne. Sans doute, il professe que des lois fondamentales, dont la garde sera confiée à l’ordre judiciaire, doivent tenir en bride la volonté capricieuse du maître. Sans doute aussi, il n’ose blâmer «les tribunaux d’un grand État de frapper sur la juridiction patrimoniale des seigneurs et sur l’ecclésiastique»; mais le madré se demande si ces façons de procéder sont bien correctes, étant donnée la constitution du royaume--sur laquelle, d’ailleurs, il n’a garde de fournir des précisions. Il constate, en même temps, que si le pouvoir du clergé est dangereux dans une république, «autant il est convenable dans une monarchie, surtout celles qui vont au despotisme...» Une vraie formule de normand, ne prenant couleur ni pour ni contre, ménageant Rome et Versailles, sans rompre avec le Parlement. Que dire de ce langage, digne de l’oracle d’Éphèse, lorsqu’on le compare à la netteté de ces grandes remontrances «plus redoutables que le canon», et aux affirmations audacieuses des légistes du XVIe siècle qui, avec Étienne Pasquier, posèrent les bases de notre droit public!