La société bordelaise sous Louis XV et le salon de Mme Duplessy
Part 4
Ce n’est qu’à la fin de la Régence, après le succès des _Lettres persanes_, qu’il se décida à visiter Paris. Inconnu, la veille, il devenait célèbre avec une soudaineté dont les annales littéraires ne mentionnent aucun exemple... Célèbre! nous disons bien, car, malgré l’anonymat du livre, on ne tarda pas à en connaître l’auteur. L’enivrement d’une notoriété au-dessus des plus beaux rêves, le désir légitime de cueillir les couronnes tressées à son intention, la volonté aussi de compléter le bagage nécessaire à d’autres travaux caressés de longue date, le déterminèrent à accomplir le voyage.
Ce fut une entrée triomphale: les femmes surtout en firent les frais. On l’accueillit avec transports dans les cercles à la mode. Mme de Tencin le sacra grand homme, la marquise de Lambert lui promit l’immortalité académique, Mme de Prie daigna lui sourire. L’engouement des boudoirs ne fut pas moindre: avec un peu de complaisance, l’oriental Rica eût goûté à Paris les joies capiteuses que, jusqu’alors, lui avait réservées son harem d’Ispahan.
Le premier nuage qui surgit à l’horizon se leva du côté de Versailles. L’écrivain avait frappé trop haut et trop juste pour que bien des gens ne se sentissent pas atteints. Les jugements irrévérencieux sur Louis XIV ne causèrent que peu d’ombrage, tant la décrépitude du grand roi avait semblé lourde à la nation entière; mais les attaques contre le pouvoir et ses ministres, les railleries à l’adresse de certains ordres religieux, les sarcasmes contre _le corps des laquais_, «ce séminaire de grands seigneurs,» les idées factieuses qui, sous une forme légère, aussi mordante que nouvelle, éclataient tout le long du livre comme une menace pour l’avenir, tout cela--en jetant le trouble en haut lieu--exaspérait une somme énorme de vanités et provoquait de formidables colères. La cour jugea opportun de tenir rigueur à cet impertinent: celui-ci, blessé dans son orgueil, se consola en répétant cette parole qu’à Versailles _tout le monde est petit, tandis qu’à Paris tout le monde est grand!_
Sa pensée ne tardait pas, d’ailleurs, à suivre une autre direction.--J’aimais encore, confesse-t-il, à l’âge de trente-cinq ans... Le cher président ne fait pas bonne mesure!... Quoi qu’il en soit, ce fut un sentiment tendre qui le décida à publier le _Temple de Gnide_, une œuvre anacréontique découverte--assurait l’éditeur--parmi les manuscrits d’un évêque arménien, et qui semblait avoir été écrite dans l’alcôve d’Aspasie... Le beau sexe lui fit un brillant accueil: toutes les femmes, mises en appétit par ce ragoût d’une saveur antique réclamèrent, malgré le carême, des professeurs de langue grecque[55].
[55] _Journal de Mathieu Marais_, édition Lescure, III, p. 313.
Au cours de cette idylle, de nouveaux soucis allaient surgir, pour raison de candidature académique. Jugeant l’occasion propice, Mme de Lambert s’était mise en campagne. L’affaire ne laissa pas que d’être chaude. Les adversaires du président formulaient cette objection spécieuse: «Si vous êtes l’auteur des _Lettres persanes_, il y en a une contre la Compagnie à la porte de laquelle vous frappez. Si vous n’en êtes pas l’auteur, où sont vos titres?...» Les fidèles de la marquise, habilement dirigés, n’en parvinrent pas moins à emporter la place. Mais Versailles veillait: le vote fut cassé, sous prétexte que l’élu, attaché au Parlement de Guyenne, ne pouvait résider à Paris[56].
[56] La même mésaventure, pour une cause identique, était arrivée à Corneille. On lui préféra le président de Salomon-Virelade, un Gascon de mérite, aux dépens duquel Tallemant des Réaux prend plaisir à aiguiser sa verve. Corneille, comme Montesquieu, ne tarda pas à obtenir réparation.
Montesquieu, piqué au vif, n’hésita pas. L’obstacle allégué, c’était son office: il résolut de s’en défaire. Aussi bien, ses fonctions lui pesaient-elles. Son génie, cependant, s’y était révélé un jour--le jour de la Saint-Martin 1725, où il prononça le discours de rentrée... Jamais les voûtes du palais de l’Ombrière n’entendirent de pensées aussi nobles formulées en un pareil langage. L’impression fut si grande que, chaque année, on réimprimait, pour la vendre dans la salle des Pas-Perdus, cette harangue mémorable.
En dehors de ce coup de maître, Montesquieu, en tant que robin, ne dépassait pas une médiocrité honnête. Les subtilités juridiques choquaient son intelligence toute de bon sens et de clarté. La chicane l’irritait. Son orgueil souffrait de ne point saisir les tactiques de procédure accessibles aux esprits les moins déliés. L’audience elle-même le fatiguait: il n’y allait qu’à contre-cœur et provoquait une sorte de révolution intestine en vue de se soustraire aux séances de relevée[57]. Ajoutons que, causeur exquis dans un cercle intime, il n’avait rien de l’éloquence nécessaire pour enlever les suffrages d’une assemblée. «Ma machine est tellement composée, déclare-t-il, que j’ai besoin de me recueillir dans toutes les matières un peu abstraites; sans cela, mes idées se confondent, et si je sens que je sois écouté, il me semble dès lors que toute la question s’évanouit devant moi...» C’est pourtant dans ces réunions solennelles, au cours de débats, souvent orageux, touchant aux plus hautes spéculations de la politique, de la religion, des finances, que s’établissaient les réputations judiciaires...
[57] Le Parlement tenait, chaque jour, deux audiences, l’une de grand matin, l’autre l’après-dîner. Montesquieu prétendit que les présidents n’étaient pas obligés d’assister à cette seconde audience, même quand leur présence devenait nécessaire pour compléter la Cour. Ce fut la cause d’un conflit entre les magistrats de ce grade et les simples conseillers qui finirent par avoir gain de cause. (_Histoire du Parlement_, par Boscheron des Portes, II, p. 248.)
L’occasion était tentante d’abandonner une carrière où la nature de son esprit le condamnait à l’effacement. Montesquieu vendit son office[58] et, résolu à recommencer la lutte, alla prendre gîte dans un hôtel meublé de la rue Saint-Dominique.
[58] Le 8 juillet 1726, à M. d’Albessard, moyennant 130,000 livres.
Cette fois, la nomination devait être ratifiée, mais dans des conditions qui soumirent à une pénible épreuve la fierté du candidat. Le cardinal Fleury accueillit avec répugnance un choix qu’il jugeait déplorable à raison du flot montant de l’irréligion. Son hostilité s’accentua encore lorsque le confident de ses pensées, M. de Valincourt, lui eut soumis quelques passages de la correspondance d’Usbek. «Je suis effraié, déclarait-il, de l’extrait que vous m’avez envoyé, et, si je l’avois sçu plustôt, j’aurois arrêté l’élection. Cela me fait trembler pour le bureau de Mme de Lambert et je meurs de peur que ce ne soit une école d’impiété. J’écrivis hier au maréchal d’Estrées de tirer du candidat un écrit par lequel il désavoue authentiquement être l’auteur des détestables _Lettres persanes_, et de le lire tout haut à l’Académie, sinon de surseoir à l’élection... Ce qu’il y a de fâcheux, c’est que les choses sont bien avancées[59].» C’est sous l’empire de ces préoccupations qu’on pesa sur le récipiendaire pour qu’il se retirât de bonne grâce; on fit même miroiter à ses yeux l’appât d’une pension...
[59] _Revue des Autographes_, publiée par M. Eugène Charavay, numéro de mars 1896, p. 19.
Montesquieu proféra-t-il, sous le coup de cette insulte, la menace de s’expatrier? Plusieurs de ses amis l’affirment[60]... La crainte d’un scandale décida Fleury à lui accorder audience. Gascon et cardinal se trouvèrent face à face: c’est le Gascon qui fut joué. On assure qu’il vint au rendez-vous, muni d’un exemplaire de son œuvre dextrement expurgé... La supercherie n’est rien moins que probable. Ce qui est hors de conteste, c’est qu’après avoir enguirlandé son homme de paroles doucereuses, l’Éminence avertit officiellement Messieurs du Palais Mazarin que la soumission de leur nouveau collègue venait d’être _si entière_ que, désormais, toute équivoque sur ses sentiments devenait impossible. D’Alembert élève ce _satisfecit_ à la hauteur d’une réparation: «Ce fut, dit-il, la justification de Socrate...» N’était-ce point plutôt, sous une forme perfide, la plus sanglante des exécutions?
[60] Notamment d’Alembert et Voltaire.
Si celui qu’on ne cessa d’appeler _le président_ affectionna jamais Paris, comme Montaigne, jusque dans ses taches et ses verrues, ce jour-là sa chaleur dut un peu se refroidir. Il ne tarda pas, d’ailleurs, à constater que, si la critique lui était sévère, certaines personnalités de son entourage ne l’épargnaient pas non plus. Que le Père Tournemine et les docteurs de Sorbonne l’injuriassent à dire d’experts, la chose ne tirait pas à conséquence. Mais trouver des détracteurs parmi ceux dont l’amitié paraît sincère, quelle découverte cruelle! Tel était pourtant le cas... Les _Lettres persanes_? «Puériles, du fretin, un piètre livre!...» _Le Temple de Gnide?_ «L’Apocalypse de la galanterie!...» _Grandeur et décadence des Romains?_ «Un sujet d’une importance extrême traité légèrement!...»
Voilà l’opinion dédaigneuse qui se manifeste «en chorus» chez Mmes du Deffant, de Graffigny, du Châtelet[61]. Helvétius, malgré un attachement prodigue de démonstrations, ne voit, dans le nouveau venu, qu’un homme d’esprit, digne fils assurément de l’auteur des _Essais_, mais sans élévation de vues, arriéré, rétrograde, imbu des idées fausses du grand seigneur et des préjugés du robin[62]. Voltaire, moins absolu, avait ses jours, comme les coquettes. Parfois, il porte aux nues le président; parfois aussi il relève, avec aigreur, ses lapsus, ses oublis, sa vanité... Comme alors il se rattrape! Il va jusqu’à lui reprocher l’impiété de ses écrits... Montesquieu ne sourcillait point quand l’abbé Gauthier[63] le traitait de bouc et de pourceau, mais cette dernière accusation, dans la bouche de celui qui, en feignant de croire en Dieu, ne crut jamais qu’au Diable[64], était faite pour exaspérer le plus débonnaire des Gascons.
[61] _Lettres de Mme de Graffigny_, édition Asse, p. 123 et 126.--_Lettres de Mme du Châtelet_, édition Asse, p. 24.
[62] _Œuvres de Montesquieu_, édition Laboulaye, III, p. XIII.
[63] Jean-Baptiste Gauthier, auteur des _Lettres persanes convaincues d’impiété_.
[64] _Confessions de J.-J. Rousseau_, chapitre II, livre IX, année 1756.
Sans doute, des témoignages d’admiration, venus des quatre coins de la France et de l’étranger, vengeaient le pauvre grand homme de cette explosion de dénigrement. Il n’en dut pas moins regretter plus d’une fois sa paisible Guyenne, cette ville de Bordeaux, si hospitalière, où toutes ses affections se trouvaient réunies, et sa terre de La Brède qu’il ne revit jamais sans émotion... Dans ce coin heureux, où la nature apparaît sans voiles, «comme au saut du lit,» il peut, tout en se consacrant à l’étude, donner carrière à ses goûts champêtres, planter, défricher, ensemencer des prairies, converser avec ses vassaux, dont la tête ne lui semble pas moins solide que celle des philosophes... «L’air, écrit-il, les raisins, les vins des bords de la Garonne et l’humeur des Gascons sont d’excellents antidotes contre la mélancolie.» Nulle part, il n’oublie mieux les commérages, les petitesses, «l’ineptie et la folie» d’une capitale où les plaisirs n’ont d’autre résultat que de fatiguer l’esprit. Son château gothique, dont il a disposé les avenues à la mode anglaise, suffirait à son bonheur: si, par hasard, il s’en éloigne sans regrets, c’est que les défrichages restent stationnaires, que les braconniers se répandent partout, que les vagabonds font plus de mal aux vignes que les renards ou les blaireaux, que la misère touche à son comble et qu’il est dans l’impuissance de la soulager[65].
[65] «Il chérit toujours ses tenanciers et, je le lui ai ouï dire quelquefois, une de ses jouissances les plus pures étoit de les revoir. On le devinoit aisément à l’air de satisfaction qui se peignoit sur son visage chaque fois qu’il revenoit de Paris.» (Baurein, _Variétés bordeloises_.)
Quoi qu’il en fût, le penseur qui a dit: _Je suis amoureux de l’amitié..._ ne pouvait oublier la petite phalange de fidèles occupés, sur les bords de la Seine, à rompre des lances en son honneur. Ce fut, en effet, l’homme le plus poli de France. Le seigneur de Montaigne ne ménageait point «les bonnetades, notamment en esté»: Montesquieu possède un chapeau qui se lève seul en toute saison. Aussi, quand il s’adresse à ses familiers de Paris, proteste-t-il contre toute pensée de retraite: il ne vit que par eux et ne cesse de soupirer après son petit appartement de la rue Saint-Dominique...
Peut-être était-il sincère. L’écrivain, non moins que l’ami, trouvait son compte à ces voyages périodiques qui coïncidaient toujours avec quelque publication nouvelle dont le sort le préoccupait au delà de toute raison. Il partait en bon ordre de bataille, annonçant très haut que les critiques ne l’effrayaient point, que l’attitude de la cour le laissait indifférent, et qu’il se sentait de taille à pulvériser cette Sorbonne qui, comme la mouche du coche, aspirait à tout régenter[66]... Au fond, sa bravoure n’était qu’à fleur de peau. A la façon des personnages de théâtre, il chantait fort pour se donner du cœur; mais peu s’en faut qu’il ne pensât comme le valet d’Amphitryon:
Sosie, à quelle servitude Tes jours sont-ils assujettis!
[66] «J’achèverai de l’ensevelir!» disait-il, faisant allusion à un ouvrage, attribué à Voltaire, qui parut sous ce titre: _Le Tombeau de la Sorbonne_.
Jean-Jacques, après un séjour de quelques mois parmi les beaux esprits, n’aspirait qu’à la solitude au sein de la nature. Excédé de dissertations philosophiques, de lectures, de tragédies, de brochures, de clavecin, de bons mots, de minauderies, de jets d’eau en miniature, de bosquets enserrés entre quatre murailles, il se reprenait à vivre en lorgnant du coin de l’œil une haie, une grange, un pré, un simple buisson d’épines,--et envoyait au diable le rouge, l’ambre, les falbalas et les grandes dames[67]...
[67] _Confessions_, 2e partie, livre IX, année 1756.
Il ne faut point jurer que, sur ce dernier chapitre, Montesquieu partageât les répugnances de Rousseau. J’imagine, en revanche, qu’en découvrant, à travers la brume, les coteaux du Blayais, les prairies verdoyantes de l’Entre-deux-Mers, les vastes plaines noires de pins qui viennent mourir aux bords de la Garonne, et ces vignes ensoleillées en faveur desquelles il partit en guerre contre l’arrêt du Conseil de 1725[68], le seigneur de La Brède respirait à pleins poumons, délicieusement bercé comme le maître genevois. Aucun doute, en effet, que, malgré le charme de ces flatteries dont le XVIIIe siècle fut si prodigue, il ne se rendît compte de ce qu’il y avait de convenu, de factice, de décevant dans les réunions littéraires qu’il fréquentait. Quand, au lieu de s’en tenir aux apparences, on pénètre au fond des choses, que d’étranges constatations! Quand, résistant à l’attrait de certaines figures et à la légende qui les protège, on juge les personnages d’après leur existence privée, et non sur ce que nos pères appelaient _la piperie_ des écrits et des mots, que de petitesses, que de contradictions, que de parjures chez ceux-là mêmes qui eurent l’honneur de fondre le moule d’où sortit la société moderne! On rencontre, hélas! à chaque pas, des prôneurs attitrés de la tolérance réclamant en cachette l’embastillement d’un rival malencontreux; des apôtres de l’égalité sociale exigeant, sous peine des galères, le bénéfice de leurs droits féodaux; des partisans de la liberté auxquels, pour être des tyrans, il ne manqua qu’un trône[69]...
[68] _Mélanges inédits de Montesquieu_, p. 249.--Voir également les notes de MM. Barckhausen et Dezeimeris, p. 275 et 276.
[69] Il n’est pas jusqu’au sensible Helvétius qui ne versât dans le travers féodal. Une publication récente assure que, pour un lièvre pris au collet, il n’épargnait aucune rigueur à ses vassaux. Diderot usait, à cet égard, d’euphémismes délicats: «Ce bon Helvétius, écrit-il, a des ennuis sur sa terre: il se querelle avec ses paysans pour la chasse.» (_Mémoires d’une inconnue_, p. 53.)--Il serait facile de multiplier les exemples.
En Guyenne, les professions de foi étaient moins retentissantes. En revanche, les actes cadraient mieux avec les doctrines. La franchise, sans déclamation, y était de règle. Ce n’est point à l’hôtel du Jardin-Public qu’on encensait les gens pour les déchirer ensuite. Et l’Académie bordelaise--une honnête personne, bien qu’elle fît parler d’elle--n’exigeait de ses élus ni sacrifices d’opinion, ni capitulations de conscience, ni postures humiliées!
Que de charme dans ces retours! Quel empressement à la portière du carrosse poudreux! Tous les siens s’y donnaient rendez-vous: Mme de Montesquieu, une timide éprise d’effacement[70]; son fils, Jean-Baptiste de Secondat, héritier d’un nom qu’il porta dignement; ses deux filles, dont l’une, Denise, faite de grâce et de dévouement, sera bientôt transformée en Antigone; son frère Joseph, abbé de Faize et doyen de Saint-Seurin, le plus tendre des cadets[71]; enfin, tout un cortège de serviteurs et de familiers!... Après une série de vicissitudes, le voyageur reprenait, dans le calme et la sérénité, son existence ancienne, s’asseyait à sa propre table, reposait dans un fauteuil qui était le sien, et, courbé sur son pupitre, se retrempait dans l’œuvre interrompue...
[70] Le mariage de Montesquieu avec Mlle de Lartigue eut lieu le 30 août 1715. M. de Raoul rapporte cette particularité--inédite, croyons-nous--qu’il venait de rompre des projets d’union avec la fille d’un sieur Denis, lequel faisait, à Bordeaux, le commerce des vins.
[71] De 1725 à 1754, le président occupa, chez son frère, un appartement dépendant du doyenné de Saint-Seurin. Auparavant, il avait demeuré rue Margaux; en dernier lieu, il logea rue Porte-Dijeaux. (Note de M. Raymond Céleste dans _Deux Opuscules de Montesquieu_, p. 70.)
Le soir venu, fidèle aux souvenirs du passé, sa hâte était grande de revoir ses camarades de jeunesse, unis à lui par le goût des lettres et par les liens plus forts de l’amitié. Précédé d’un laquais porteur du falot classique, évitant de son mieux fondrières et bourbiers, il contournait le charnier placé en face de sa maison[72], laissait à gauche la basilique de Saint-Seurin, à droite les ruines du Palais-Gallien, et, franchissant cette partie de la route du Médoc qui est devenue la rue Fondaudège, sonnait, le cœur empreint d’une émotion douce, à la grille de Mme Duplessy.
[72] Le doyenné de Saint-Seurin, aujourd’hui allées Damour, nº 31.
[Bandeau]
CHAPITRE IV
Montesquieu à l’hôtel Duplessy: sa tenue, ses manières, son langage dans l’intimité.--Venuti, abbé de Clairac.--L’abbé comte de Guasco: plaisanteries à son adresse.--Épigramme de Thémire contre les Agenais.--Impressions de voyage en Autriche, en Angleterre, en Italie: Souvenirs de Florence.
Ces jours-là sont jours de fête pour le logis du Jardin-Public. Les serviteurs, affairés, chuchotent à l’antichambre. Le salon, garni de plantes et de fleurs, brille, sous le feu des lumières, d’un éclat insolite.
Chacun des habitués est à son poste. Jean-Jacques Bel, isolé dans un coin, ébauche un sourire distrait. Marcellus lorgne un Téniers dont il connaît tous les détails. M. de Navarre, par manière de contenance, débite un madrigal à Mme de Pontac, qui l’écoute à peine. Dom Galéas promène sa silhouette fantasque. Le Père François, enveloppé dans sa douillette, médite sans succès un problème ardu. Élisabeth Duplessy se meurt d’impatience, tandis que sa mère, parée de sa robe de satin crème, donne un coup d’œil aux derniers préparatifs. Barbot, qui a assisté à l’arrivée du carrosse, fournit, pour la dixième fois, sur la santé du voyageur, des nouvelles accueillies avec une vive curiosité.
Enfin, il apparaît...
Démarche modeste, mise simple, vêtements d’étoffes communes, sans dorures, ni broderies: le mépris qu’il professe à l’égard des petits-maîtres égale son dédain des grands seigneurs... A ne juger que la tournure, tout l’air d’un bourgeois de province, vivant sur sa terre et ménager de son bien.
La tête, c’est autre chose. Hormis celle de Voltaire, il n’en est pas de plus curieuse. Mais quelle différence d’expression! Chez l’un, le génie est marqué au coin de l’impudence; chez l’autre, il est fait de douceur et de bonté... «Eh!--proclame le chevalier d’Aydie--qui n’aimeroit pas cet homme, ce bon homme, ce grand homme, original dans ses ouvrages, dans son caractère, dans ses manières, et toujours ou digne d’admiration ou adorable[73]?»--Adorable n’est pas trop fort, tant est puissante la séduction. L’œil, pénétrant et vif, bien que voilé par la myopie--cet œil méridional à qui rien n’échappe--recèle des trésors de caresses. De même, la bouche, fine, quelque peu sensuelle, d’une raillerie implacable pour le vice et les abus, s’éclaire, dans l’intimité, de sourires exquis... On a dit: un masque de médaille, un profil d’empereur romain. C’est cela même, avec un reflet de la grâce asiatique illuminée par l’esprit gaulois.
[73] Lettre à Mme du Deffant, du 28 janvier 1754.
Comme, sous l’influence du ciel natal, cette figure, d’une étrange mobilité, s’épanouit! A part quelques privilégiés, on ne la connaît guère hors de Bordeaux. La nature de Montesquieu répugne aux exhibitions de commande. Son regard, qui plonge dans la lumière «avec une espèce de ravissement», voit trouble au milieu des fêtes. La timidité fut le fléau de sa vie: elle lie sa langue, met un nuage sur ses pensées, dérange ses expressions, obscurcit même ses organes... Il n’aime que les maisons où il peut se tirer d’affaire avec son esprit de tous les jours[74]. Ailleurs, il est distrait, soucieux, méditatif. S’il apporte quelque attention autour de lui, c’est qu’il poursuit un sujet d’étude. Le plus souvent, il se dérobe aux curieux, soit pour rester en tête-à-tête avec lui-même, soit pour s’entretenir, avec les étrangers, des goûts, des mœurs, des lois de leur pays... La duchesse de Chaulnes s’en plaignait comme d’un manque d’égards: cet homme, disait-elle, vient chez nous faire son livre!
[74] _Œuvres de Montesquieu_, pensées diverses.
En Guyenne, au contraire, les facultés brillantes de Montesquieu s’affirment sans réserve. Sa conversation est un feu roulant d’éloquence familière. Simple, dépourvue d’apprêt, d’une narquoise bonhomie, empruntant ses couleurs aux choses de la vie courante, sans jamais être triviale, elle éclate en traits audacieux. Aucun obstacle ne la paralyse, ni le défaut d’assurance, ni la connaissance incomplète des auditeurs, ni la crainte--instinctive chez les provinciaux de passage à Paris--d’une police toujours en éveil. Sa verve, en toute liberté, se donne carrière, gasconnant sans provoquer les sourires, se prêtant de bonne grâce au choc des interruptions, déroulant une liste interminable de menus faits recueillis durant les mois d’absence... Que de récits étincelants, d’anecdotes plaisantes, d’aperçus ingénieux, de jugements profonds, dans le goût de ces _Lettres persanes_ qui s’étaient vendues «comme du pain», et auxquelles les libraires, à grands cris, sollicitaient une suite!