La société bordelaise sous Louis XV et le salon de Mme Duplessy
Part 23
Le lendemain, l’enthousiasme trouvait un aliment nouveau dans la reconstitution de l’ancien Parlement, où chacun devait reprendre sa place d’autrefois. «M. Le Berthon, rapporte Mme Duplessy, sortit précédé de tous les clercs du Palais, habillés proprement de noir et gantés de blanc. Ils se sont formés sur deux lignes à la tête de son carrosse, un brin de laurier à la main. Il a trouvé, de plus, huit étudiants en droit qui lui ont demandé la permission de l’escorter et se sont mis en marche, quatre de chaque côté des portières, l’épée nue d’une main et le brin de laurier de l’autre. Son passage a été également jonché de lauriers. Au marché, il a été arrêté par des femmes... L’une d’entre elles avoit fait un bouquet énorme et très beau, car on dit qu’il y avoit au moins pour cinquante écus de fleurs. Elle devoit haranguer à sa façon; mais, au premier mot, elle fut si interdite qu’elle demeura muette...--Donne, donne, dit une autre, je parlerai, moi!... Alors, s’avançant à la portière, qui fut ouverte, elle dit en gascon: Monseigneur, notre cœur l’a fait, permettez que nous le placions sur le vôtre!--Les cris de joie et les battements de mains l’applaudirent...» Puis, ce fut le tour des bouquetières de la place Sainte-Colombe qui s’ingénièrent à faire mieux encore. Une couronne, descendue d’un édifice élevé par leurs mains, vint s’abattre sur M. Le Berthon, qui faillit en être écrasé... Enfin, le carrosse arriva au Palais, aux acclamations de la foule, aux éclats du canon, aux fanfares des trompettes, que remplacèrent ensuite des symphonies de flûtes et de hautbois[438].
[438] La réouverture du Parlement eut lieu le 2 mars 1775, non au palais de l’Ombrière, abandonné depuis deux ans, mais au collège de la Madeleine, devenu libre par suite de l’expulsion de la Compagnie de Jésus. On y avait également installé la Cour des Aides et le Bureau des finances. Quelque temps après son retour, M. Le Berthon, gêné par le voisinage des prisonniers, qu’on avait également transférés dans la rue du Mirail, rétablit l’ancien ordre de choses.
A conter tout par le menu, il faudrait un volume; ce serait excessif. Et pourtant il y a, dans cet ensemble d’incidents, de curieux détails de mœurs. Le spectacle des _Revenants_, confits dans leur triomphe et conservant sous globe le feuillage dont on les coiffa, ne manque pas de piquant. La meilleure part de ce succès prodigieux revenait à la franc-maçonnerie. Au bout d’un mois, elle entretenait encore la ville dans sa fièvre patriotique, au moyen d’une messe commémorative.
C’est l’église de Talence qu’on choisit pour cette solennité. Il est à peine besoin de dire qu’elle fut trop petite. Au cours du service, le prêtre qui officiait donna la Paix au grand-maître de l’ordre et à un autre dignitaire placé en face de lui. Au même instant, tous les Frères s’embrassèrent... On entonna ensuite un _Te Deum_, après lequel les affiliés, levant la main droite, crièrent à trois reprises: _Vive le Roi! Vive l’honneur!_ Il ne fut pas exécuté de musique, mais des mélopées de plain-chant qu’accompagnèrent des religieux de divers ordres et plusieurs prêtres séculiers, également francs-maçons. Un festin généreux, que Dom Galéas honora de sa présence, termina cette fête.--«Un bon gueuleton,» proclame Mme Duplessy qui manque de tendresse pour les manifestants, est la fin nécessaire de ces sortes de cérémonies!
La satisfaction des avocats n’était pas moins vive. En effet, le premier soin du Parlement reconstitué avait été d’anéantir l’arrêt condamnant Me Polverel[439]. Aussi, la harangue prononcée par Me Garat fut-elle suivie de plusieurs autres qu’on débitait dans la rue comme, sous la Fronde, les Mazarinades. Une brochure, notamment, obtint un grand succès: c’était l’œuvre du stagiaire Cizos-Duplessis, un virtuose également doué pour la carrière dramatique et celle du Palais. A quinze ans, ce phénomène écrivait une tragédie avec du sang tiré de ses veines,--à défaut d’encre que lui refusait sa famille[440]; à vingt-deux, il faisait le panégyrique du Parlement en homme que la politique n’intimide pas. Son langage, sous un respect de parade, révèle le factieux. L’épigraphe, à elle seule, constitue une profession de foi. C’est un distique de l’_Honnête Criminel_:
Et dans ce coupe-gorge où le vice s’accorde, Qui n’est fripon, morbleu! court risque de la corde.
[439] Me Polverel quitta plus tard le Barreau de Bordeaux, «où il était très renommé, et alla se fixer à Paris. C’est lui qui, en 1793, fut envoyé à Saint-Domingue par la Convention nationale, et que la voix publique a accusé d’être le premier moteur des troubles qui ont désolé cette colonie durant la Révolution.» (_Annales de Bernadau_, p. 220.)
[440] _Notes de Laboubée._
Le coupe-gorge, dont parle le jeune maître, n’est autre que la cour des rois--«centre des révolutions et des infamies humaines, où la jalousie, la débauche et la fausse gloire déploient à l’envi leurs coupables excès...» L’écrivain s’est nourri de la moelle des philosophes; mais, au rebours de quelques-uns d’entre eux, son admiration est acquise aux robins chassés de leurs sièges. L’autre magistrature--celle de Maupeou--lui apparaît comme l’ombre de l’ancienne: peut-être a-t-elle aussi la haine des coupables; mais, n’étant point investie de la confiance publique, elle doit suivre le sort du régime détesté qui lui donna naissance[441].
[441] Cizos-Duplessis est une des figures les plus curieuses de l’ancien Bordeaux. Tour à tour comédien, journaliste, avocat, auteur dramatique, chirurgien, magistrat, il eut une vie aussi mouvementée qu’extraordinaire.
Infortunés _Restants_! Aucun outrage ne leur fut épargné, si ce n’est que les décrotteurs bordelais n’allèrent pas, comme ceux de Toulouse, réclamer la licence de briser leurs fenêtres à coups de cailloux. En revanche, les sociétés musicales ne les ménagèrent point. Après les aubades aux _Revenants_, elles exécutaient devant leurs portes des charivaris accompagnés de _Libera_, de _Requiem_, de _De Profundis_. Lorsque les malheureux sortaient dans la rue, on les accablait de huées, de brocards, d’avanies... Jusqu’aux domestiques qui refusaient de rester chez eux, afin de n’être point exposés au mépris de leurs camarades!--Seul, M. Le Berthon se montrait bienveillant vis-à-vis de tous et n’avait pas une parole amère...
Déchu de la première présidence, M. de Gascq accepta gaillardement sa mésaventure.
--Reprenez votre place au grand banc, lui disaient ses amis.
--J’aimerais mieux, assurait-il, m’aller faire laquais en Suisse.
--Alors, demandez un dédommagement.
--Comment, répliquait-il, l’attendre d’ennemis grisés par le triomphe!... Supposez Quesnel investi de la feuille des bénéfices; croyez-vous qu’il eût fait un pont d’or aux disciples de Loyola?
Il n’en obtint pas moins une pension de dix mille livres, au grand scandale des «bons citoyens», et, dégagé de tous soucis, donna libre carrière à son goût pour la table... La vie sans les passions, disait-il après Diderot, m’apparaît comme un roi dépourvu de sujets[442].
[442] M. de Gascq ne survécut pas longtemps à sa disgrâce. Il partagea sa fortune entre M. Valdec de Lessart, le ministre de 1791, et Mmes de Piis et d’Escoussan.
Traités de Turc à More par la population, les _Restants_ ne recevaient pas meilleur accueil de leurs collègues réintégrés. Ceux-ci, sous le coup d’une irritation qui couvait depuis quatre ans, leur tournaient résolument le dos. Non contents de donner gain de cause aux avocats, ils allaient jusqu’à refuser toutes poursuites contre les auteurs des charivaris. La scission fut si profonde, qu’on assurait que de deux perruques mises en contact--l’une d’un _Revenant_, l’autre d’un _Maupeou_--il se dégageait des étincelles électriques!
Il entrait dans le rôle de M. de Mouchy de prévenir ces velléités guerrières; mais le jugement n’était point le fait de ce grand capitaine. Étourdi par les bravos de la foule, il affecta de partager ses dédains à l’égard des malheureux qui avaient suivi la fortune de M. de Gascq.--Je ne vous connais pas, Messieurs, déclarait-il!... Et il ne cessait de leur infliger des humiliations, jusqu’à reprocher à l’un d’eux, dont les ancêtres s’étaient enrichis à la Rousselle, de sentir la morue[443].
[443] Ce qu’il y a de piquant, c’est que cette boutade se produisit en pleine assemblée des Chambres.
Sa diplomatie était, d’ailleurs, aussi dépourvue d’entêtement que de malice. Quand on lui fit remarquer qu’il allait à l’encontre des désirs du roi, il n’hésita point à modifier sa ligne de conduite. Une idée illumina alors ce vaste cerveau: il manda à son hôtel les confesseurs des _Revenants_ les plus intraitables et les pria d’user de leur influence pour rétablir la paix. Mme Duplessy se livre, à ce propos, à une hilarité que l’on s’explique... «Cherchez, dit-elle, dans certain manuscrit, un couplet qui commence de la sorte:
Les Noailles sont imbéciles...
Vous verrez que le sang transmet tout.»
Quelque ingénieuse que fût la combinaison, elle n’avait aucune chance d’aboutir. M. de Mouchy s’était trompé d’adresse. Seuls, les directeurs de conscience de ces dames eussent pu lui apporter un concours efficace. Et encore! L’exaltation des femmes dépassait de beaucoup celle de leurs seigneurs et maîtres... La scission était irrémédiable; elle ne prendra fin qu’avec la chute du Parlement[444]. M. de Mouchy, ballotté de l’un à l’autre, chansonné, tourné en ridicule, égara le peu de cervelle que la nature lui avait départi. Un jour vint où, ayant épuisé tous les moyens de conciliation, il jeta le manche après la cognée:
--Ma voix, écrivait-il à Versailles, s’est, comme celle du prophète, perdue dans le désert!
[444] La querelle redoubla de violence à l’époque où M. Dudon de Lestrade fut appelé à remplacer son père dans la charge de procureur général. Les _Mémoires secrets_ de Bachaumont fournissent divers renseignements à cet égard.
Cette campagne mémorable ne lui était pas moins comptée comme un titre de gloire; c’est à ce moment précis que la cour lui expédiait le bâton de maréchal... Sans le gouvernement, disait Chamfort, on ne rirait plus en France!
[Bandeau]
CHAPITRE XX
Fin de la société parlementaire.--Un mot des survivants de l’hôtel du Jardin-Public.--Le dernier exploit de Dom Galéas.--Réception du duc de Chartres par les loges maçonniques.--Formation d’une société nouvelle.--État des esprits.--Mort de Mme Duplessy.
Atteinte dans ses sources vives, la vieille société bordelaise--si fine, si polie, si riche en originaux de tous genres--était frappée à mort: elle ne se releva point...
En effet, aux divisions funestes fomentées par Richelieu se joignaient d’autres causes de décadence. Mme Duplessy n’avait point fait d’élèves. Elles-mêmes, Mmes de La Chabanne et Desnanots avaient disparu sans laisser de successeurs... Il manquait, à ce milieu de délicats, une main experte en l’art de grouper dans un accord commun des penseurs, des philosophes, des artistes, séparés par l’origine, l’éducation, les préjugés, les intérêts. L’absence des éléments nécessaires à un salon de quelque envergure commençait aussi à se faire sentir. Certes, les gens de mérite n’étaient point devenus rares; mais les esprits suivaient une orientation nouvelle, et ce ne sont ni les épigrammes du jeune de Marcellus, ni la verve indigeste d’Henri de Gaufreteau, ni le bagage pesamment édifié des savants que possédait encore l’Académie, qui pouvaient remplacer ce trio illustre: Montesquieu, Barbot et Jean-Jacques Bel... A cette fin du XVIIIe siècle, les premiers sujets, ainsi que le metteur en scène, faisaient également défaut.
En même temps, s’éteignaient les derniers survivants de l’hôtel du Jardin-Public...
Barbot disparut le premier. Il mourut[445], comme il avait vécu, dans un désordre indescriptible. Ayant abandonné ses livres à l’Académie, il s’était reconstitué une bibliothèque à l’aide d’emprunts. C’est le Père François qui se chargea de débrouiller ce chaos. Grâce à ses recherches, Mme Duplessy ne perdit qu’une trentaine de volumes. Le Révérend ne fut pas non plus à plaindre: il retrouva une sphère de Copernic, un niveau d’eau, un tuyau électrique, et le _Traité des Sensations_, de Condillac; mais il dut faire son deuil d’un Zabarella, d’un Pomponace et d’un _Traité de la Baguette divinatoire_, reliés à la marque de son couvent[446]... Pauvre Barbot! Que n’eût-on pas sacrifié pour conserver, quelques années encore, ce compagnon chéri des beaux jours d’autrefois[447]!
[445] Le 13 septembre 1771.
[446] _Papiers de l’Académie_: lettre du Père François du 18 octobre 1771.
[447] Un contemporain annonce son décès dans les termes suivants: «Le pauvre président Barbot n’est plus. Il mourut vendredi, il fut enterré hier, l’Académie fit les honneurs de ses funérailles. Vous imaginerez sans peine combien il est généralement regretté, parce que vous savez combien il méritoit de l’être...» (_Table historique de l’Académie_, p. 345.)
Puis, ce fut le tour de M. de Grissac, de M. de La Tresne, du président de Lalanne, «regretté de tous ceux qui avoient le bonheur de le connoître[448],» celui enfin du président Charles de Lavie... Bizarrerie du sort! Parvenu à cette heure où chacun «doit trousser ses bribes et plier bagaige», ce penseur plein de sagesse fut privé de sa raison et devint un tyran domestique. En revanche, donnant cours à ses sentiments de philanthropie, il distribuait à ses voisins pauvres des lambeaux de sa fortune: à celui-ci ses prairies d’Eysines, à celui-là ses vignes de Blanquefort, à cet autre ses _pignadas_ des Landes...
[448] M. de Lalanne mourut le 14 juillet 1774. «C’est, dit Mme Duplessy, d’un coup de sang qui lui ôta la parole au premier moment, et il ne l’a point recouvrée; je le regrette beaucoup. Il avoit bien du mérite, comme vous savez, et de l’amitié pour moi.»
Morte, également, Mme d’Aiguillon... La marquise du Deffant qui, jadis, prenait plaisir à la déchirer, reconnaissait, depuis longtemps, ses grandes qualités de cœur: «Hélas! hélas! s’écrie-t-elle, rien n’est si vrai que notre grosse duchesse mourut lundi dernier d’apoplexie en une demi-heure. Elle étoit à Ruel et dans un bain. C’est une très grande perte pour moi: il m’en reste bien peu à faire[449].» Les dernières pensées de _Sœur du pot-au-feu_ furent pour cette terre de Guyenne à laquelle tant de souvenirs la rattachaient. L’ouvrage de Dom Devienne venait de paraître... Elle n’abordait personne sans demander: Avez-vous lu l’_Histoire de Bordeaux_?
[449] _Correspondance de Mme du Deffant_, édition de Lescure, II, p. 266.
Mme d’Egmont la suivit de près. Au moment de la disparition de la _bonne duchesse_, elle prenait à Spa «des bains de poumons». Au cours de ce traitement, la toux devint plus rude, la fièvre plus opiniâtre. Une pâleur livide imprima à son visage, d’une beauté si étrange, un caractère séraphique. Après un semblant de convalescence, elle expirait, le 14 octobre 1773, à l’âge de trente-trois ans, fidèle encore, assure-t-on, à l’amour chaste qui berça son enfance.
Seuls des habitués de l’origine, le Père François et Dom Galéas restent debout.
Le Père François touche au «seizième lustre» sans que l’âge ait rien enlevé de son humeur charmante et de son culte pour les fleurs. Vers la fin de l’hiver, un accès de goutte a failli lui être fatal...
--Je vous en aurais toujours voulu, gronde sa vieille amie, de partir sans prendre congé de moi.
--Madame, réplique-t-il en déposant à ses pieds une gerbe d’anémones, ne me croyez pas capable de cette inconvenance; je ne suis point un oublieux.
Dom Galéas, encore plus alerte, est, sur le tard, devenu un personnage d’importance. Hier, il prononçait, sous les auspices de l’Académie, le panégyrique de saint Louis; demain, il prêchera aux Jacobins. Entre temps, il tient boutique de poésie. Veut-on des odes, des épîtres, des chansons, au besoin des logogriphes? Il exécute sur commande et trouve encore moyen, à ses heures perdues, de produire des charades pour les _Annonces-Affiches_... Mondain? Il n’a pas cessé de l’être. On le reçoit à l’hôtel du Gouvernement où Mme de Mouchy le consulte pour ses bals de jeunes filles. On le rencontre aussi à la Grand’Chambre, chaperonnant des bataillons de dames attirées par les causes «chafriolantes». Il n’y a guère que le théâtre où ne se faufile pas sa prestigieuse personne; mais certaines gens prétendent--oh! la calomnie!--qu’il a de l’accès auprès des comédiennes[450]... Gardez-vous de le croire. Ce cœur de moine est d’une immatérialité qui confine à celle des archanges. Comme l’abbé Sabathier[451], accusé également de bonnes fortunes, il peut répondre victorieusement:
Eh! quoi, me demander ce que c’est qu’une femme, A moi dont le destin est d’ignorer l’amour? D’un aveugle affligé vous déchireriez l’âme, Si vous lui demandiez ce que c’est que le jour.
[450] _Correspondance de Mme Duplessy._
[451] Conseiller-clerc au Parlement de Paris.
Dom Galéas passait à l’état de demi-dieu quand une déconvenue vint se mêler à ses triomphes. En avril 1776, les Loges maçonniques des Chartrons, _l’Amitié_ et _la Française_ réunies, offraient un banquet à un haut dignitaire, Son Altesse Monseigneur le duc de Chartres[452]. Comme toujours, les affiliés bordelais avaient royalement fait les choses: les fauteuils d’honneur, occupés par le duc et la duchesse, étaient placés au centre de cinq tables de dames en toilettes d’apparat. Après les crus célèbres du Médoc, on sablait le champagne, quand surgit, sous le feu éclatant des lustres, une ombre en forme de spectre. L’ombre avança à pas comptés, frôlant au passage le satin des épaules et la poudre des chevelures, s’arrêta en face du prince, salua d’une inclinaison olympienne et se campa de la façon avantageuse qui sied à une ombre consciente de sa valeur...
[452] Il était vénérable de la loge _la Candeur_.--On profita de son passage pour lui faire poser la première pierre de la loge _l’Amitié_. (_Annales de Bernadau_, p. 229.)
A ce spectacle inattendu, il se fit un silence mêlé d’angoisse. Sur quoi, fier de son effet, Dom Galéas--car c’était lui--tira de sa poche quelques douzaines d’alexandrins et commença à lire, en agitant ses bras gigantesques... A la première strophe, les invités royaux se regardèrent. A la seconde, ils s’appliquèrent un mouchoir sur la bouche. A la troisième, ils éclatèrent, entraînant avec eux l’unanimité des assistants... Force fut bien à l’orateur de se rendre à l’évidence: sa muse demeurait incomprise. Il coupa court, ébaucha une révérence qui accrut l’hilarité générale, et, digne sous l’affront, se retira sans perdre une ligne de sa taille.--Tel fut le dernier exploit du plus fécond des Bénédictins[453].
[453] La fête offerte par les francs-maçons au duc de Chartres coûta 14,630 livres. Le banquet fut compris, dans la dépense, pour une somme de 4,656 livres. (_Victor Louis_, par Charles Marionneau, p. 279.)
Pendant que la franc-maçonnerie s’agite, en habits de gala, Mme Duplessy, accoudée à sa fenêtre, continue à voir défiler les gens: un emploi dont l’intérêt ne fait que s’accroître... Mais que de mélancolie au fond de son regard, et aussi que de surprise! Des modifications si profondes se sont produites, en l’espace de quelques années, au sein de la cité qui lui est chère!
Tandis qu’aigries et endettées les familles parlementaires se tiennent à l’écart, cherchant, sous le couvert de bouderies irréductibles, à réparer les brèches de leur patrimoine[454], un élément de formation récente, riche, élégant, jaloux de briller et ne regardant point à la dépense, opère, à travers les débris de la société ancienne, une trouée victorieuse.
[454] Ainsi que nous l’avons fait connaître, les propriétaires-terriens sur lesquels, en définitive, rejaillissait la majeure partie des taxes, étaient depuis longtemps fort éprouvés. L’exil avait été aussi une cause de dépenses, beaucoup de familles ayant conservé leur personnel de ville pendant qu’elles résidaient hors de Bordeaux. Les habitudes de luxe introduites par Richelieu ne devaient pas non plus être étrangères à cet état de choses. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’on voit, à la fin du règne de Louis XV, décliner, dans des proportions considérables, les fortunes des parlementaires.
Il se compose d’une fraction du haut négoce--non le négoce patient, économe, patriarcal, qui fit l’honneur de la Rousselle; mais celui de l’armement, où parfois l’esprit d’aventure supplée au labeur quotidien, et que de téméraires navigations enrichissent ou ruinent en l’espace de quelques mois.
Le premier, par ses tendances, ses goûts et de longues traditions de vertus domestiques, se rapproche de la robe qui, le plus souvent, tire de lui son origine et sa fortune. Le second vise plus haut: c’est la noblesse d’épée qu’il s’est offerte pour modèle. Richelieu, à vrai dire, l’aida de tout son pouvoir, heureux d’opposer à l’aristocratie parlementaire la puissance déjà irrésistible de l’argent[455]. Grâce à ses incitations malsaines, ces marchands affinés figurent proprement--sans titres ni blason--des manières de grand seigneur, menant un train de princes, installés dans des demeures superbes, aimant le luxe, favorisant les arts, semant l’or avec d’autant plus de désinvolture qu’il leur coûte moins à gagner; mais, en même temps, protecteurs de la galanterie vénale, habitués des soupers équivoques, fervents adeptes de la masse aux dés: à ce point que, pour mettre fin à leurs parties furieuses, M. de Clugny, le nouvel intendant, devra faire démolir la salle de jeu où ils s’éternisent malgré lui[456].
[455] C’est Richelieu qui, le premier, appela les femmes du négoce à figurer auprès des femmes de la noblesse et de la robe.
[456] Pour le passage du duc de Chartres, M. de Clugny donna une fête qui lui coûta cinquante mille livres: une douzaine de poires y figurèrent pour cinquante écus. On installa dans le jardin de l’Intendance un édifice en bois dans lequel on joua pendant deux jours. Quelques Chartronnais avaient, dans ce but, constitué une bourse de trois cent mille livres pour se mesurer «décemment» avec Son Altesse Sérénissime. Ce sont les suites de cette partie, où furent risquées des sommes folles, qui donnèrent lieu à l’incident auquel nous venons de faire allusion. Mme Duplessy en rend compte dans les termes suivants: «L’intendant, dont la fête a été, de l’aveu de tout le monde, la plus belle et la mieux ordonnée, avoit résolu de laisser subsister ses décorations jusqu’à dimanche pour satisfaire la curiosité du public; mais voyant qu’il ne pouvoit pas faire cesser le jeu, dont les acteurs augmentoient même à chaque instant, lundi il les fit prier fort honnêtement de se retirer au moins à six heures--ce dont ils ne tinrent compte. Et comme il vit que les pelotons de joueurs se multiplioient sans cesse, il prit le parti, après six heures, de faire mettre par M. Louis, architecte, les ouvriers nécessaires pour tout abattre; ce qui força les joueurs et joueuses d’abandonner la partie, peut-être en jurant contre un homme que leur indiscrétion forçoit à détruire sa maison pour les en chasser.»