La société bordelaise sous Louis XV et le salon de Mme Duplessy

Part 22

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L’embarras de l’étranger est grand. On lui a dit _cheveux de la Reine_; mais le premier mot ne lui revient pas, et, à la place, il lui en arrive un autre...

--Couleur? dit-il... _ventre de la reine_...

Une couleur inédite pour le marchand; mais qui peut se flatter de prendre un Gascon sans vert! Convaincu que le corps de Sa Majesté rivalise d’éclat avec la neige, celui-ci étale ses satins les plus blancs... Huit jours après, il ne se vendait que des étoffes blanches: «Le ventre de la reine, comme il est juste, l’emportoit sur ses cheveux[422]!»

[422] _Correspondance de Mme Duplessy._--Nous ne jurerions point que cette anecdote n’eût vu le jour à Paris.

Est-ce à dire que Bordeaux, envahi par le goût du luxe et de la toilette, repoussât désormais l’empire de la raison? Gardons-nous de le croire. Oublieux? Il ne l’était pas davantage, et sa pensée se reportait sans cesse vers les absents. Ceux-ci avaient, dans toutes les classes, des amis résolus, en tête desquels il convient de placer une puissance qui, à cette époque, gouvernait la province: nous voulons dire la franc-maçonnerie...

Son implantation en Guyenne date des années qui suivirent la Régence. En 1742, ses rameaux s’étendaient assez loin pour que l’intendant Boucher crût devoir en aviser le roi: «La nouveauté, qui plaît infiniment dans ce pays-ci, déclarait-il, a déterminé nombre d’honnêtes gens à entrer dans cette confrérie, même des officiers du Parlement[423].» Aux représentants de la robe, il eût pu ajouter les membres de l’Académie: «Je vois, écrit Montesquieu, que notre assemblée se change en société de francs-maçons, excepté qu’on n’y boit ni qu’on n’y chante.»--Personnellement, le châtelain de La Brède figurait parmi les adeptes de la première heure: ce qui lui attira une verte semonce du ministre Fleury, heureux de chercher noise à celui qu’il ne cessait de considérer comme un danger public[424].

[423] _Archives historiques de la Gironde_, XXVI, p. 203.

[424] Fleury, le 12 avril 1737, s’en expliquait dans ces termes avec l’intendant Boucher: «J’ay reçu, Monsieur, votre lettre du 6 de ce mois au sujet de la Société qu’on nomme francs-maçons, dans laquelle M. de Montesquiou (_sic_) s’est fait recevoir. Il ignore sans doute que le roi a fort désapprouvé cette association et qu’il ne s’en fait plus icy. Vos réflexions sur cela sont très justes. Vous avez très bien fait de défendre par provision à M. de Montesquiou de s’en mesler, et je vous prie de lui faire savoir en particulier les intentions de Sa Majesté.» (_Archives historiques de la Gironde_, XXVI, p. 202.)

Depuis la mort du cardinal, la nouvelle association s’étalait au grand jour. Ses règlements étaient connus, et Jean-Charles de Lavie ne craignait pas--dans son traité des _Corps politiques_--d’en célébrer les mérites: «S’il faut croire, rapporte-t-il, ce qu’on publie des francs-maçons, cette confrairie n’a d’autre principe que de resserrer l’union et la charité mutuelles que l’humanité devroit inspirer à tous les hommes. Si, dans les festins qui sont la base de leur union, tout excès, comme on dit, toute médisance, toute parole indécente sont, non seulement défendus, mais punis, ils sont dignes de louanges. Peut-on leur en donner assez s’ils remplissent les obligations et les vues de leur établissement[425]!»

[425] _Des Corps politiques_, édition de 1766, II, p. 10.

C’était une consécration publique, dont l’autorité devait paraître d’autant plus grande que l’auteur des _Corps politiques_ remplissait les fonctions de censeur de l’imprimerie[426]--A la fin du règne de Louis XV, toute la haute magistrature, une partie de la noblesse, les membres distingués du commerce, les personnages en vue de la ville et de la province, font partie des loges maçonniques. Il faut y joindre de nombreux prêtres séculiers et des religieux de tous les ordres: Augustins, Carmes, Cordeliers, Récollets, Bénédictins--ces derniers représentés par deux illustrations, Dom Devienne, l’auteur de l’_Histoire de Bordeaux_, et l’inoubliable Dom Galéas. Peut-être même conviendrait-il de grossir cette liste des noms d’un certain nombre de femmes. Le beau sexe, en effet--si l’on en juge par certains documents--avait accès dans le sanctuaire, en suivait les débats, et même prenait une part active aux délibérations.

[426] _Archives départementales_, C. 3314.

Une autre cohorte, également dévouée aux parlementaires, c’était l’ordre des avocats. Maniant avec dextérité cette arme redoutable qu’on nomme la parole, ses membres entretenaient au fond des cœurs le souvenir de la grande Compagnie à l’ombre de laquelle ils s’étaient formés. Le Parlement, aux yeux de tous, figurait l’arche sainte de la magistrature, tandis que le Barreau en était «le séminaire». D’où des liens étroits que resserrait encore une communauté d’origine, de sentiments et de goûts. Les Lamothe, les de Sèze, les Brochon, les Garat, les Buhan, les Cazalet--dont chacun admirait les mérites et le caractère-vivaient dans une étroite intimité avec les Le Berthon, les Lavie, les Gourgue, les Dupaty...

Pour unie que fût «la famille judiciaire», des brouilleries ne laissaient pas que d’éclater entre robes rouges et robes noires. Tel, le conflit de 1748, à la suite duquel les avocats, retirés sous leur tente, refusèrent de plaider[427]. Leur mutisme dura vingt-sept mois, bien que les estomacs criassent famine. Les anciens, surtout, pâtirent d’une résolution jugée par eux inopportune. Aussi montrèrent-ils une réserve prudente lorsque, en 1771, M. de Maupeou anéantit le Parlement.

[427] Un avocat, du nom de Cailhavet, fut la cause de cette dispute que marquèrent les péripéties les plus curieuses. Elle ne prit fin qu’après une menace adressée par le garde des sceaux d’incorporer les récalcitrants dans les patrouilles de la ville.

Cependant, un groupe d’avocats, composé de patriotes jeunes et ardents, avait prêché la résistance, assurant qu’on ne pouvait, sans déshonneur, survivre à la magistrature proscrite. A la tête de ce parti figurait une des lumières de l’ordre, Me Polverel, dont l’ardeur généreuse se doublait de l’éloquence d’un tribun. Convaincu que le coup d’État du chancelier préparait à la France une ère de servitude, ce précurseur des Girondins avait déployé une activité infatigable pour faire échec aux projets de Richelieu. Mais sa parole, qui avait électrisé conseillers et présidents, échoua devant la logique de ses confrères. La majorité, estimant qu’une retraite collective, d’une durée illimitée, dépasserait les forces de l’ordre, s’était prononcée pour la soumission et avait, à contre-cœur, porté ses compliments à M. de Gascq[428].

[428] Le débat avait été fort vif. Me Buhan parla dans le même sens que Me Polverel. Me de Sèze, dans une remarquable harangue rapportée par Henri Chauvot, soutint l’opinion contraire, malgré son attachement à une magistrature, «entourée du respect des peuples, qui avoit toutes ses sympathies.» (_Le Barreau de Bordeaux_, p. 47.)

Au fond, l’unanimité des suffrages était acquise aux exilés. Dupaty ayant, du fond de sa prison, sollicité son inscription au tableau, fut, en 1773, choisi comme syndic. La ligne de conduite de Maupeou ne pouvait qu’entretenir ces sentiments; le Barreau ne tardait pas à voir que les réformes annoncées à grand fracas demeuraient lettre morte. Partout, la substitution du choix du prince à la vénalité aboutissait à des nominations indignes. Quant à la suppression des épices, les justiciables, ruinés déjà par les banqueroutes de Terray, savaient à quoi s’en tenir: la création d’une taxe spéciale et une surélévation énorme des anciens droits faisaient amèrement regretter le temps où la robe--de ses doigts crochus--percevait elle-même son salaire[429]. L’indignation devint si vive que M. de Gascq et ses collègues, faisant preuve d’une indépendance à laquelle on était loin de s’attendre en haut lieu, remontrèrent à Sa Majesté que sa volonté était méconnue «en ce sens que, dans le moment même où la gratuité de la justice étoit annoncée, les droits de greffe, de contrôle et autres avoient été si prodigieusement augmentés, notamment par les huit sous pour livre, que les frais de justice excédoient de beaucoup ce qu’il en coûtoit auparavant la suppression des épices et vacations[430].»

[429] Détail intéressant: on avait supprimé les épices, mais on maintenait _les taxes au clerc du rapporteur_... Un changement de nom; mais la redevance restait la même.

[430] _Le chancelier Maupeou et les Parlements_, p. 482.--En dehors des droits en question, le ressort de Bordeaux devait payer chaque année 274,700 fr., soit pour gages, soit pour annuités: on était loin des 40,000 livres d’épices.

Ces constatations n’étaient point de nature à diminuer le prestige des «mauvais sujets». Chaque heure qui s’écoule augmente, avec la faveur attachée à leurs personnes, le crédit de l’opposition parlementaire. Autour d’elle se groupent, en un redoutable faisceau, le peuple, la bourgeoisie, les patriotes de tous ordres, la fraction du clergé affranchie des influences ultramontaines, et cette élite qu’on nomme le Barreau bordelais--non seulement la génération ancienne renommée pour son attachement au trône, mais celle-là même qui, imbue des idées nouvelles professées par les Guadet, les Vergniaud, les Grangeneuve, se recueille pour les luttes de l’avenir. Et cette fidélité, aussi ardente que respectueuse, aussi éclairée que convaincue, qui se perpétue depuis deux siècles, durera jusqu’au jour où, lasse d’efforts stériles, la Nation renoncera, pour l’anéantir, à améliorer l’antique constitution du royaume[431].

[431] On peut dire que jusqu’à la Révolution, le Barreau bordelais resta uni au Parlement. En 1785, il faisait, en l’honneur de la Compagnie judiciaire, une manifestation éclatante à la suite de laquelle les deux syndics, MMes Plassan et Buhan, furent exilés, l’un à Mézin, l’autre à Mont-de-Marsan. (_Le Barreau bordelais_, par H. Chauvot, p. 69.)

C’est donc dans un état de fièvre générale que Bordeaux attendait la décision du jeune roi. Celui-ci, à vrai dire, était animé de dispositions fâcheuses. Élevé dans les idées de son père, qui avait été le chef du parti dévot, il «abhorrait l’ancienne magistrature». On put croire, durant quelques mois, que, donnant cours à ses répugnances, il maintiendrait l’organisation Maupeou. Le silence glacial de la foule, à son premier voyage à Paris, lui fit comprendre qu’à ce jeu il risquait sa popularité et peut-être sa couronne. Déconcerté par cette leçon, il s’empressa de rétablir le premier Parlement du royaume. Mais il résistait encore pour celui de Guyenne, convaincu que ses anciens officiers, M. Le Berthon spécialement, ne jouissaient d’aucune sympathie: un éclat suscité par le Barreau allait démontrer le contraire...

C’est Me Polverel qui en fut l’instigateur... Ayant, un jour, à discuter une sentence des deux jurats amis de Richelieu, il ne craignit pas de la qualifier d’infâme. Sur quoi, la Grand’Chambre devant laquelle il plaidait, l’interdisait pendant trois ans.

Il n’en fallut pas davantage pour révolutionner la ville. Les avocats, à la suite d’un vote unanime, cessèrent l’exercice de la plaidoirie: une grève nouvelle qui, menée avec résolution par les illustres de l’ordre, menaçait de s’éterniser. De son côté, le peuple se livrait à de bruyantes protestations, huait les magistrats Maupeou, et, avec cette ténacité méridionale qui ne laisse échapper aucun prétexte, réclamait le rappel des exilés.

Il était dans la destinée du jeune roi de vivre et de mourir de concessions. Il céda encore une fois, et la Guyenne apprit avec délire que «les proscrits» lui allaient être rendus. Leur retour, assure un publiciste, devait représenter l’image du jugement dernier «où, la vérité reprenant ses droits, l’oppresseur est couvert d’ignominie, tandis que l’opprimé jouit de la gloire du triomphe».

Pour pompeuses que soient ces paroles, elles ne donnent qu’une faible idée de l’exaltation des têtes à ce moment inoubliable... Qu’on nous permette un rapide récit: c’est la dernière manifestation de l’esprit bordelais, tel que le façonnèrent les ardeurs du règne de Louis XV. Ne serait-ce qu’à ce titre, l’événement mérite d’être noté.

[Bandeau]

CHAPITRE XIX

Le retour des exilés.--Manifestations populaires.--L’arc de triomphe du Béquet.--Députations et harangues.--M. Le Berthon et Gensonné.--Les dames du marché et les bouquetières de la place Sainte-Colombe.--Rétablissement de l’ancienne Compagnie judiciaire.--Service religieux des francs-maçons.--Cizos-Duplessis.--Retraite de M. de Gascq.--Querelles persistantes entre _Restants_ et _Revenants_: insuccès de M. de Mouchy.

Bordeaux est sûrement l’une des villes de France qui reçurent le plus de têtes couronnées. Deux entrées royales notamment--celles de Charles IX et de Louis XIII--ont laissé dans ses fastes des souvenirs ineffaçables. Mais, quel que soit l’éclat dont elles furent entourées, ni l’une ni l’autre de ces solennités n’atteignit le caractère grandiose de l’accueil fait aux _mauvais sujets_... C’est que, ce jour-là, le peuple, en proie à une émotion profonde, obéissait non à des ordres, mais à des inspirations venues du cœur.

Les campagnes furent les premières à manifester... Partout où passent les _Revenants_--villages ou hameaux--la joie éclate, spontanée et bruyante. L’un d’eux, s’étant arrêté à Cambes, pour visiter des amis, est entouré de paysans qui lui offrent une sérénade de violons, de fifres, de tambourins, et l’escortent sur deux rangs, en agitant des branches de laurier.

Quant au président Le Berthon, on lui décerne des honneurs à rendre jalouse l’ombre de Louis XIV. Parti de son château d’Aiguilhe, où l’a trouvé la bonne nouvelle, il est l’objet d’ovations interminables. A Castillon, on le harangue. A Saint-Émilion, on le porte en triomphe. A Libourne, il est reçu par une députation des trois ordres, avec des salves d’artillerie... C’est à peine s’il peut parvenir à Virelade où il doit prendre, en compagnie de ses collègues, la route de Bordeaux.

La ville, à ce moment, présente un aspect inoubliable. Dans les quartiers de Sainte-Croix, de Saint-Michel, de Sainte-Eulalie, l’effervescence touche à son comble. Les ouvriers des Chartrons se dépensent en efforts laborieux, et les bourgeois de Saint-André accomplissent des prodiges de décoration. Il n’est pas de pauvre maison qui ne cherche à se parer... Feuillages, draps de lit, étoffes suspendues aux fenêtres, forment le plus pittoresque effet.

Mais l’œuvre la plus remarquable est l’arc de triomphe que les francs-maçons--le vieux de Lavie en tête--ont élevé près de la chapelle du Béquet[432]. L’édifice, de formes monumentales, dissimule de vastes appentis où s’organisent les préparatifs d’une collation. Sur le devant, une estrade munie de sièges, avec balustres pour contenir la multitude. A droite, des tréteaux destinés aux musiciens. A gauche, une rangée de neuf pièces de canon[433].

[432] M. Le Berthon, comme beaucoup de ses collègues, appartenait à la franc-maçonnerie. Il était _vénérable d’honneur perpétuel_ de la loge de Saint-Jean, connue sous le titre de la _Française élue Écossaise_. Le vénérable en exercice était le comte de Béarn, capitaine de haut bord et lieutenant de maire, et l’ex-maître était M. Le Berthon de Virelade, président à mortier. (_Les Loges maçonniques de l’Angoumois, de la Saintonge et de l’Aunis_, par Jules Pellisson, p. 24.)

[433] Durant l’exécution des travaux, le Béquet fut transformé en lieu de pèlerinage où défila tour à tour la population entière.

C’est le 28 février 1775 qu’eut lieu la cérémonie. Le début en fut marqué par une scène d’une grandeur imposante: la rencontre des exilés qui, depuis leur disgrâce, se revoyaient pour la première fois... Que de changements dans la petite troupe parlementaire! Rides et cheveux gris s’étaient accumulés. Ceux-ci étaient partis agiles qui revenaient podagres; ceux-là dans la force de l’âge qui revenaient vieux... Sans compter les victimes que la mort avait touchées de son aile! Sur la liste des disparus figuraient non seulement des hommes, mais aussi des femmes--parmi lesquelles la présidente de Gourgue, dont la robe de bal, brodée au prix de ses yeux, demeurait sans emploi[434]... Il est vrai que certains vides s’étaient comblés par suite de mariages. Des filles courageuses, bravant la colère du maréchal, étaient allées, dans de lointains villages, offrir leur main à de jeunes conseillers et partager leur infortune: telles, Mlle Godefroy, devenue Mme Castelnau d’Essenault, et Mlle de Lacolonie, devenue Mme de Conilh...

[434] Elle mourut à Bagnères en août 1774.

Se retrouver ainsi, brusquement, face à face, sous un ciel gris d’hiver, au carrefour de quatre chemins boueux... quel sujet d’attendrissement! Il y eut d’abord chez ces robins altiers, aussi surpris qu’émus, comme un effort de cette dignité solennelle qui était la marque de l’ancienne magistrature. Puis, cette poussée d’orgueil se fondit, des pleurs jaillirent de tous les yeux, et l’on échangea de longs embrassements. Après quoi, réduits au chiffre de trente-cinq[435], les _mauvais sujets_ remontèrent dans leurs carrosses et, suivant l’ordre du tableau, accompagnèrent le premier président, dont la voiture était jonchée de fleurs.

[435] C’est l’indication fournie par Mme Duplessy. Quelques-uns des exilés, pressés par le besoin ou cédant aux menaces, avaient consenti à se laisser liquider, c’est-à-dire à recevoir le prix de leur charge, moyennant la remise de leur démission. Les esprits étaient si montés qu’on leur fit un grief d’une décision à laquelle la plupart n’avaient pu se soustraire, et qu’on les traita d’une façon presque aussi cruelle que les simples _Restants_.

Celui-ci continuait à subir le feu d’innombrables harangues, chaque paroisse ayant tenu à se mettre en frais de députés. A Portets, la Compagnie des procureurs vint faire ses offres de service. Au Boucaut, l’Ordre des avocats lui adressa ses hommages, par l’organe de Me Garat, le Linguet du Barreau bordelais. Plus loin, ce furent les clercs de la basoche, bannière déployée, les étudiants en droit, les élèves de l’Université venus à cheval pour prendre rang dans l’escorte...

Cependant, de Bordeaux au Pont-de-la-Maye, la foule grossissait de façon à inspirer des inquiétudes--deux cents carrosses, autant de chaises, de cabriolets, de _désobligeantes_, de carabas, de véhicules de tous genres, ne cessant de circuler... Enfin, à deux heures, le cortège apparut. Les bravos éclatèrent, violents, tenaces, infatigables. Mouchoirs et chapeaux volèrent au-dessus des têtes, tandis que les cris de _Vive Le Berthon!_ couverts par des salves d’artillerie, alternaient avec ceux de _Vive le Roi!_

Le premier président fut conduit à un fauteuil disposé au-dessous de cette inscription: _Vivant senatores religiosissimi!_... Quand le public aperçut, au milieu de ses collègues, ce petit homme à la mine bienveillante, digne sans apprêt, simple dans sa tenue, vêtu d’un habit de campagne d’une modestie confinant à la rusticité, étanchant ses larmes d’une main, saluant de l’autre, les trépignements redoublèrent, et l’on put croire que le sol allait s’affaisser. Alors défilèrent, dans un pêle-mêle inexprimable, confréries, sociétés, corporations, et les discours succédèrent aux accolades.

Parmi les députations venues au-devant des parlementaires, celle du collège de Guyenne mérite d’être notée. Vingt-cinq jeunes gens la composaient. L’un d’eux, élève de philosophie, s’approcha, et, d’une voix chaude, récita un compliment débutant par ces mots: _Catonis virtus linguâ Catonis hodiernâ die celebranda_. M. Le Berthon écouta, sans perdre des yeux l’orateur, séduit par le charme de la physionomie, la pureté de l’accent, la hardiesse de l’intelligence. Le morceau achevé, le vieillard s’adressa au jeune homme:

--Monsieur, demanda-t-il, comment vous nomme-t-on?

--Monseigneur, répliqua celui-ci, je m’appelle Gensonné.

Leurs regards se croisèrent, affectueux chez l’un, reconnaissant chez l’autre: ce fut le point de départ de l’attachement qui unit désormais au chef de la vieille famille judiciaire le futur représentant de la Gironde[436].

[436] C’est sur les conseils de M. Le Berthon que Gensonné se décida à embrasser la carrière du Barreau. (_Le Barreau de Bordeaux_, par Henri Chauvot, p. 166.)

Après quelques minutes de halte à une table où s’assirent deux cents convives, les voyageurs reprirent leur marche triomphale. A la porte d’Aquitaine, des gens de Saint-Michel voulurent dételer la chaise du premier président: il eut toutes les peines du monde à les empêcher de le traîner à bras. Enfin, accablé de fleurs et de bénédictions, il arriva à son hôtel de la rue du Mirail. Les assistants y étaient si nombreux que le duc de Mouchy, pour parvenir jusqu’au héros de la fête, dut arborer à son chapeau les lettres-patentes qui l’accréditaient auprès du Parlement... Le pauvre homme ne s’expliquait pas ces transports frénétiques: Richelieu avait si fidèlement dépeint l’état des esprits qu’il s’attendait à une réception froide, sinon hostile.

Ce n’était que le début d’une série de réjouissances auxquelles se livra la population entière. Une joie indicible éclatait partout. On s’embrassait dans les rues, on dansait dans les carrefours, on chantait la chanson des _Revenants_, dont les rares amis de Richelieu, par mesure de précaution, croyaient devoir fredonner le refrain... C’étaient ceux-là mêmes qui, un an plus tôt, gouaillant les exilés, demandaient avec ironie: «Les chapons doivent être gras depuis le temps qu’on les tient en mue?»

Le soir, une musique exécuta, dans le jardin du premier président, des cantates suivies d’un _Te Deum_. A la même heure, la ville s’embrasait d’illuminations qui allaient se renouveler plusieurs jours, «quoique les jurats ne l’eussent point ordonné»: un élan général, que Mme Duplessy ne fut pas la dernière à suivre...

--Et moi aussi, s’écrie l’excellente femme, j’ai brûlé mes chandelles à la croisée!

En quoi, elle a quelque mérite; car ses deux gendres étant, l’un frère, l’autre cousin de conseillers _restants_, ses sympathies allaient de préférence à ces derniers[437].

[437] Les illuminations continuaient encore à la date du 2 mars. Le 3, Mme Duplessy s’exprime en ces termes: «Vous ai-je dit qu’hier soir toute la ville fut illuminée? Les vitriers furent occupés tout le jour à faire des lanternes de papier, sur le devant desquelles étoient peintes les armes de M. Le Berthon, c’est-à-dire une aiguille couronnée, et, en bas, en grosses lettres: Vive Le Berthon, premier président. Je les ai vues, mais je n’en ai pas fait l’emplette. Elles se vendent douze sols pièce. J’ai été dîner chez ma cousine, et j’ai passé rue du Loup, sous un arceau de laurier qui tenoit d’un côté de la rue à l’autre. Au milieu étoit une espèce de tambour blanc, aussi entouré de lauriers, où étoit écrit d’un côté: _Vive le Roi et Le Berthon, premier président_, et, de l’autre côté: _Vive le Parlement et Noailles_. On m’a dit qu’il y en avoit une grande quantité dans les autres rues.»