La société bordelaise sous Louis XV et le salon de Mme Duplessy

Part 21

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Informé de ces événements, le premier président de Gascq qui, pour fuir les visages moroses, avait, en compagnie de Richelieu, planté sa tente sur les bords de la Seine, s’empressa de rentrer en Guyenne. La foi des Bordelais dans les parlementaires était si profonde que chacun s’écria: c’est Dieu qui le fait revenir! Quelques paroles, appuyées d’une taxe sur les riches, lui valurent des acclamations frénétiques. Mais le vent ne tarda pas à tourner. Les menaces succédèrent aux bénédictions, et la foule se rua au pillage des boulangeries. Jurats et intendant, en proie à une frayeur extrême, en furent réduits à se faire garder «au dehors et au dedans»[402].

[402] _Correspondance de Mme Duplessy._

Mme Duplessy n’ignore rien de ces faits. Elle sait que la ville est occupée militairement, que l’on tient sous les verrous des malheureux qui seront pendus «pour n’avoir pas eu la patience de mourir de faim», que partout la sédition se déchaîne: à Toulouse, à Albi, dans le Poitou[403]...; mais elle garde le silence pour ne pas accroître l’affolement de Mme de Cursol, sans défense au milieu de populations réduites au désespoir. Elle confesse que le pain mis en vente est de mauvaise qualité et peut engendrer bien des maladies; mais elle affirme qu’on va envoyer de Versailles du blé, de l’argent et des troupes... Des troupes, c’est certain. Les ministres, en effet, se félicitent de pouvoir, à la faveur des troubles dont elle est le théâtre, dépouiller la capitale de l’Aquitaine de ses droits immémoriaux à se garder elle-même[404].

[403] Des habitants de cette province envoyèrent à Mme Dubarry un échantillon du pain, moitié son et moitié avoine, dont ils étaient contraints de se nourrir.

[404] On envoya, en effet, le régiment de Condé-cavalerie, dont la ville paya chèrement les services, si l’on en juge par la lettre suivante: «Le régiment de Condé-cavalerie est toujours ici, bien qu’il n’y soit plus utile. Le prince a donné ordre aux officiers de se faire défrayer: ils demandent cinquante mille francs par mois. L’intendant veut faire supporter cette charge par la ville. Cependant le régiment reste toujours jusqu’à ce que la contestation soit finie, et les frais augmentent.» (_Journal de la révolution Maupeou_, IV, p. 283.)

Et comme Mme de Cursol représente l’Entre-deux-Mers en feu, les paroisses soulevées, les greniers mis à sac, les paysans prêchant la révolte et le partage des terres[405], Mme Duplessy s’efforce d’établir que tout danger a disparu, grâce aux sacrifices du commerce bordelais auquel le gouvernement n’a pu refuser plus longtemps l’autorisation de faire entrer des grains[406]. Quant à ceux que le roi se décide à expédier, on n’en augure rien de bon: ils se sont avariés à la Rochelle où on les gardait, depuis quatre mois, «en vue de les faire filer...» Allusion transparente au bruit fort répandu que Sa Majesté affame ses sujets afin de tirer profit de la hausse. «Ceci entre nous, recommande l’épistolière, car il ne faut rien dire qui puisse animer le peuple...» Bernadau--moins réservé--écrira plus tard: «Cette disette était l’effet des spéculations coupables faites par certains hommes puissants qui produisirent une famine factice pour en profiter au gré de leur cupidité.» Telle était aussi l’appréciation du Parlement reconstitué, lequel, pressé par l’opinion publique de dénoncer les monopoles, ne craignait pas de représenter au roi que les auteurs des calamités de la province «résidoient près du trône»[407]... Pensa-t-on à Versailles que cette accusation était inspirée par les magistrats proscrits? On serait tenté de le croire. Toujours est-il qu’on y répondit en rejetant sur eux la responsabilité des attentats commis dans l’Entre-deux-Mers[408].

[405] «On ne parloit, dans les campagnes, de rien moins que du partage des terres. Deux chefs d’attroupement furent pris et condamnés à être fouettés et mis au carcan sur la place de Créon. Ils furent ensuite envoyés aux galères.» (_Annales de Bernadau_, p. 218.)

[406] Le blé étant encore trop cher pour les petites bourses, la Jurade fit vendre le pain au-dessous de sa valeur et s’engagea à payer la différence aux boulangers. En vue de pourvoir à ces dépenses, elle dut contracter, à Gênes, un emprunt de six cent mille livres.--_Archives nationales_, H. 92.

[407] _Mémoires secrets de Bachaumont_: supplément, sous la date du 9 novembre 1773.

[408] «Il court ici un bruit fâcheux sur les exilés. On prétend qu’ils soufflent l’esprit de révolte par des propos indiscrets. Les honnêtes gens n’en croient rien; mais est-ce le plus grand nombre?» (_Correspondance de Mme Duplessy._)

La lutte organisée contre les _mauvais sujets_ se poursuit, d’ailleurs, avec une implacable méthode. Maupeou, disposant de toutes les plumes vénales, répand dans la circulation des milliers de brochures; mais il ne parvient pas à retourner l’opinion. Toute attaque de sa part amène une riposte. Aux violences de ses «aboyeurs», le public répond par un déluge de lazzi, de chansons, de caricatures tournant en ridicule Sa Majesté elle-même. La Guyenne est inondée de pamphlets. Il en débarque de partout, de Paris et de Genève, de la Hollande et de la Grande-Bretagne, par la route de terre, mais surtout par la voie de l’Océan. Les libraires n’osant guère se risquer, de peur de perdre leur privilège, on a recours à des dépôts secrets. Quant aux campagnes, elles sont envahies par des nuées de colporteurs dont les balles recèlent la collection des écrits défendus... La police ne sait où donner de la tête, et l’intendant Esmangart, dans des rapports découragés, en est réduit à confesser son impuissance[409].

[409] _Archives départementales_, C. 3313.

Soudain, au cours de cette agitation, une rumeur envahit la ville: le roi est atteint de la petite vérole, le mal s’aggrave d’heure en heure! Un courrier de cabinet envoyé en Espagne confirme la nouvelle... Oh! les regrets ne sont pas profonds. Le _Bien-aimé_ est, depuis longtemps, devenu le _Bien-haï_, ainsi qu’il le déclare lui-même. Mme Duplessy, comme la population entière, semble se soucier médiocrement du royal malade. Justement, on répare Fonchereau dont la toiture est à nu: la crainte d’une pluie inopportune tient plus de place dans ses préoccupations que le bulletin médical de Versailles.

Bientôt, tout espoir a disparu. On ferme le théâtre, on ordonne des prières publiques, et le Saint-Sacrement est exposé dans les églises. Alors, les commentaires d’aller leur train sur la place du Palais, aux allées de Tourny, à la Bourse et le long de l’Intendance; le décès du «vieil esclave de la Dubarry» peut, en effet, changer la face du royaume. Néanmoins, les confidences s’échangent à voix basse, tant est vive la frayeur du fort du Hâ. «Vous me demandez des nouvelles, répond Mme Duplessy à sa fille; on en débite de toutes les couleurs et l’on ne peut compter sur la vérité d’aucune. Ainsi, quant à présent, il faut s’en tenir aux gazettes et aux manuscrits. Les lettres particulières des gens prudents n’en apprennent pas, de peur qu’elles ne soient ouvertes. On dit que l’on a mis ici plusieurs personnes des Chartrons en prison pour en avoir débité. Le jeune Jourgniac écrit de Nancy à son père qu’on y en a arrêté quatre pour la même raison...»

Enfin, on annonce officiellement la mort du prince que Duclos, le moins flatteur des philosophes, représentait «comme supérieur à la gloire même»... Un soupir de délivrance s’exhale de toutes les poitrines, comme en 1715, lorsque la France apprit la disparition du Roi-Soleil[410]!

[410] Louis XV s’éteignit le 10 mai 1774.

Bordeaux marqua sa douleur suivant les règles du cérémonial: catafalque, cierges, service funèbre auquel assistèrent tous les corps de l’État. On oublia, cependant, de mettre en branle les cloches des paroisses qui, d’après l’usage, devaient sonner pendant quarante jours[411]. En revanche, la noblesse prit le deuil: le _grand deuil_, d’abord, en crépon et pleureuses, garnitures d’étamine, bas de soie noire, souliers et boucles bronzés; puis, le _petit deuil_, blanc ou noir, avec gazes brochées, bijoux et diamants... La bonne compagnie s’exécuta d’une façon si rigoureuse que les étoffes d’ordonnance enchérirent du double. Les gens parcimonieux ne purent s’en tirer à moins de vingt écus. C’est juste ce que dépensa Mme Duplessy, y compris la cire noire qui, à dater de ce jour, remplaça sur ses lettres la cire rouge du cachet... Il faut bien, explique-t-elle, faire comme tout le monde!

[411] «C’est, dit Mme Duplessy, le premier exemple qu’elles aient resté muettes en pareil cas. On assure qu’à la mort de Louis XIV, elles furent toutes en mouvement à l’arrivée du courrier qui l’annonça, et pendant quarante jours.»

Telle est l’oraison funèbre qu’elle consacre au monarque disparu. Cette formule détachée en dit plus long, sur l’état d’esprit de la province, que toutes les satires du temps.

[Bandeau]

CHAPITRE XVIII

Disgrâce de Richelieu et de ses amis.--MM. Du Hamel, Ferrand, d’Arche, de Métivier, Tranchère, de Lautrec...--Le maréchal de Mouchy et Mme _l’Étiquette_.--Modes nouvelles: la couleur _ventre de la reine_.--La franc-maçonnerie en Guyenne: Montesquieu franc-maçon.--Opinion de Jean-Charles de Lavie.--L’ordre des avocats: Me Polverel.--Poussée de l’opinion en faveur du Parlement.--Nouvelle grève du Barreau.

Richelieu n’avait pas quitté le chevet de Louis XV; moins par attachement à sa personne que par calcul de courtisan, pour le cas où le prince viendrait à se rétablir. On le vit, durant plusieurs jours, liant sa fortune à celle de la Dubarry, protester contre toute pratique religieuse, menacer le curé de Versailles de le jeter par la fenêtre s’il parlait de confession, et traiter l’archevêque de Paris de j... f... quand ce prélat récita la formule de repentir imposée à son pénitent. Après le dénouement, le plus vif chagrin de cet ami fidèle fut de ne pouvoir, par suite de son contact avec le moribond, présenter ses hommages au nouveau monarque[412].

[412] Lorsqu’un prince décédait d’un mal épidémique, ceux qui l’avaient approché ne pouvaient, avant l’expiration de six semaines, paraître devant son successeur.

Quand il fut admis en présence de Louis XVI, celui-ci lui posa la question suivante:

--Monsieur le maréchal, vous qui vécûtes sous trois règnes, que dites-vous des choses d’aujourd’hui?

--Sire, répliqua-t-il, un détail me frappe. Sous Louis XIV, on se parlait avec les yeux; sous Louis XV, on se parlait à l’oreille; sous Votre Majesté, on parle tout haut...

Si haut, en effet, que le cri de l’indignation publique étant parvenu jusqu’à Versailles, le maréchal fut sacrifié. Rentré à Bordeaux le 22 juin 1774, il y promena la mine déconfite d’un valet que l’on congédie, mit en ordre ses affaires et repartit, pour ne plus revenir, avec meubles et équipages. On peut croire qu’en franchissant, pour la dernière fois, les murs de son ancienne capitale, il entendit siffler à ses oreilles ce couplet qui, alors, faisait fureur:

Vieux courtisan mis au rebut, Vieux général sous la remise, A la cour tu n’es plus de mise; Il t’a fallu changer de but... Confus de l’inutilité Où languit ta futilité, Tu n’as plus de grâce à prétendre, Tu n’as plus de rôle à jouer: Voltaire est las de te louer Et le monde est las de l’entendre[413].

[413] _Journal de Collé_, III, p. 29.

On ne poussa pas la sévérité jusqu’à déposséder de ses fonctions de gouverneur celui que Mme Geoffrin appelait «une épluchure de tous les vices»; mais on lui infligea l’humiliation d’en faire remplir l’emploi par son neveu, le comte de Noailles, bientôt duc de Mouchy[414].

[414] M. de Noailles avait été, en 1768, nommé lieutenant général de la Basse-Guyenne. En 1775, on l’investit du commandement en chef de la province, _en l’absence de Richelieu_. Les lettres-patentes qu’il reçut furent présentées par M. de Ségur et «plaidées» par Romain de Sèze.

Ses amis ne tardaient pas à partager son sort. Exilé, M. Du Hamel, le lieutenant de maire. Exilé aussi, M. Ferrand, inspecteur des maréchaussées. En disgrâce à Caen, l’intendant Esmangart qui, malgré des qualités sérieuses, avait fini par s’aliéner la population entière. Rendus au calme de la retraite, MM. d’Arche et de Métivier, qu’un caprice du maître avait élevés à la dignité de jurats à vie. Acceptée, la démission du procureur-syndic Tranchère. Mis en demeure de rendre des comptes, certains personnages d’importance qu’on soupçonnait de brigues intempestives appuyées de pots-de-vin--un mot et une chose qui ne datent pas d’hier. Conduit à Sainte-Marguerite, dans une voiture aux portières grillées, le lieutenant général comte de Lautrec, accusé de violences rappelant trop le temps du bon plaisir[415]!...

[415] «Voici de quoi on l’accuse. Il étoit à Limoges avec son régiment auquel il voulut faire exercer quelque police au détriment des juges de cette ville, lesquels s’adressèrent à un chanoine pour porter plainte à M. Turgot dont il étoit connu et aimé. Il écrivit, en effet. M. de Lautrec, ayant été réprimandé et ayant su que c’étoit le chanoine qui avoit écrit, aposta, pour le rosser de coups de bâtons, quatre hommes qui lui obéirent si bien qu’il est mort vingt-quatre heures après.» (_Correspondance de Mme Duplessy._)

Bordeaux a recouvré sa liberté. Il en use avec délices, gouaillant, frondant, chantant à gorge déployée. Parfois même, il va jusqu’à la licence: c’est ainsi que, du haut de la chaire de Saint-Remi, un prédicateur n’hésite pas à flétrir les gens de qualité qui, spéculant sur le vice, se sont faits les tenanciers de l’Opéra et de la Comédie[416]. Quel changement, en l’espace de quelques mois, aussi bien chez les officiers royaux que chez les agents du fisc! Partout, la bonne grâce est à l’ordre du jour; partout, il souffle un vent de vertu. Jusqu’à l’hôtel du gouverneur, tenu à juste titre pour un mauvais lieu, qui va se transformer en temple des bienséances.

[416] Il y a un an, s’écrie Mme Duplessy, le maréchal l’aurait fait interdire.

M. de Mouchy était, en effet, l’antipode de son oncle. Scrupuleux, timoré, dévot, il avait des pudeurs de vierge. L’impression qu’il éprouva, en prenant possession de sa nouvelle demeure, fut sûrement pénible. Dans le salon, dont les dessus de porte représentaient des amours égrillards, il baissa les yeux et se signa. Arrivé à la chambre, encore empreinte de senteurs voluptueuses, il ouvrit les fenêtres et brûla du sucre... Il s’empressait, du reste, de proclamer la séparation de l’État et du Théâtre, de moraliser les coulisses, de réglementer la police de la salle et d’interdire l’accès de la scène aux spectateurs.

Le corps de ballet l’ignora toujours. En revanche, il s’affiliait à toutes les confréries de la province, tour à tour membre du Saint-Sacrement, pénitent bleu, pénitent blanc, pénitent de toutes les couleurs... Chaque matin lui apportait une dignité nouvelle. A la première, il donna six louis; à la seconde, quatre; à la troisième, deux. Ensuite, il ferma sa bourse: la fortune des Noailles y eût d’autant moins suffi que l’abbé Graves, «qui le faisait tourner comme un pantin,» l’initiait à une foule d’autres œuvres... D’ailleurs, excellent homme, quoique court d’idées, et ne reculant, en vue de plaire, devant aucun sacrifice. Non seulement il offre des séries de dîners où figurent, quatre par quatre, des négociants de la Rousselle et des Chartrons; mais, ayant appris que Richelieu accordait aux jolis minois la faveur d’un baiser, il prend le parti héroïque d’embrasser toutes les femmes, belles ou laides, vieilles ou jeunes: sa candeur ne distingue pas[417].

[417] Le haut négoce se hâta de lui rendre ses politesses. La Bourse offrit un souper à vingt francs par tête; puis, ce fut le tour de la Chambre de commerce qui donna un dîner, un bal et une représentation théâtrale exécutée par des amateurs.

Mme de Mouchy complétait dignement cet étrange personnage qu’elle dépassait autant par la supériorité de sa taille que par l’éclat de son génie. Air sévère, maintien roide, port majestueux, elle représentait--moins la grâce et la beauté--une reine de l’Olympe. L’Europe l’appelait _Madame l’Étiquette_... «L’étiquette, rapporte Mme Campan, était pour elle une sorte d’atmosphère. Au moindre dérangement de l’ordre consacré, on eût dit qu’elle alloit étouffer[418].» La Dauphine, à qui, à son entrée en France, on l’imposa en qualité de dame d’honneur, ne pouvait à sa guise ni saluer, ni ouvrir la bouche, ni pincer de la guitare, ni porter retombantes les barbes de sa coiffure lorsqu’elle était lasse de les avoir retroussées: un supplice de chaque instant, exaspéré par l’allure à la fois hautaine et respectueuse de sa _camerera mayor_. Aussi, à peine investie de la couronne, le premier soin de Marie-Antoinette fut-il de conquérir sa liberté... au prix d’une pension de soixante mille livres[419]! Moyennant quoi, la Guyenne fut initiée aux splendeurs d’une science dont la stricte observation constituait «la parure et la grandeur des trônes». Bordeaux ne s’étonna point de ces airs superbes. Parfois même il s’en égaya; témoin le jour où Mme de Mouchy, pour éviter le contact des manants préposés à la descente des bateaux, faillit se laisser choir dans la rivière:

[418] _Mémoires de Mme Campan_, édition Barrière, p. 71.

[419] Sa remplaçante, la duchesse de Villars, reçut elle-même une augmentation de gages de quarante mille livres. «Tout cela épouvante, constate Bachaumont, et prouve que l’économie projetée ne se réalise nullement.»

«Avez-vous su, raconte Mme Duplessy, que la maréchale, qui partoit mardi, pensa tomber à l’eau? Des dames de cette importance ne peuvent pas donner la main à des matelots pour entrer dans leur brigantin. En conséquence, M. de Verteuil et un autre la soutenoient. Le pied lui glissa sur les planches. Elle fut retenue et ne tomba point. On la rapporta au Gouvernement, et, vite, une visite du chirurgien nommé Métivier qui décida d’abord qu’elle avoit les os cassés, ensuite l’épaule démise; et tout s’est réduit à une contusion qui eût été peu de chose si elle n’étoit pas si grande dame. On donne à sa porte trois bulletins par jour... M. de Mouchy est plus malade qu’elle d’une colique pour laquelle on ne laisse pas que de le saigner[420].»

[420] «Je ne sais, dit ailleurs Mme Duplessy, si sa cour sera nombreuse, mais on est bien prévenu sur ses hauteurs. Pour moi, peu m’importe, car j’ai bien renoncé aux grandeurs. Mme de Secondat me disoit hier--car elle dîna avec nous--qu’elle n’ira point la voir.»

Une pécore! avaient, un jour, murmuré des lèvres qu’on disait être celles de Marie-Antoinette... Les Bordelaises ratifièrent ce jugement d’autant plus volontiers que la reine faisait alors tourner toutes les têtes. Son ton, ses goûts, ses attitudes servaient de modèle aux élégantes. Des milliers de petits vers célébraient ses louanges, et les modes qu’elle daignait approuver étaient presque aussitôt suivies à Bordeaux qu’à Paris.

Ah! le deuil de Louis XV fut lestement porté sur les bords de la Garonne! Jamais l’art d’accommoder étoffes, perruques et visages ne fut poussé plus loin qu’à ce commencement de règne. Qu’on en juge par cet aperçu des toilettes du jour expédié de la rue du Cahernan à la châtelaine de Fonchereau:

«Les femmes se coiffent toujours très haut, le toupet en avant, les racines des cheveux coupées en vergettes. La pointe qui fait le toupet s’appelle _physionomie_. Les boucles qui l’accompagnent sont très grosses et séparées de celles d’en bas qui doivent être pendantes.

»On porte des bonnets fort grands, garnis de fleurs et de rubans anglais. Derrière le bonnet est un assemblage de panaches de différentes couleurs, soutenu par un anneau de diamant. Le nombre des bonnets à la mode est fort considérable. On en compte jusqu’à deux cents de différentes espèces, depuis la somme de dix jusqu’à cent livres. Les panaches sont d’une grandeur prodigieuse, et, lorsqu’ils sont blancs, on met une plume de la couleur de la robe, ou une noire.

»Les robes de la couleur la plus à la mode sont celles de la couleur des cheveux de la reine: châtain foncé[421]. Après, vient la couleur puce. On porte ces robes-là garnies de la même étoffe. Le satin paille, à boyaux, est fort en vogue: on le garnit de différentes façons, soit en gazette, soit en dentelles ou fourrures. Après, viennent les satins peints et brochés qui ont chacun un nom. Les plus en vogue sont ceux que l’on appelle: couleur de _soupirs étouffés_. Les vert-pomme, rayés de blanc, ont aussi un grand succès: on les nomme _vive bergère_. Voici les noms de quelques garnitures: les _plaintes indiscrètes_, la _grande réputation_, l’_insensible au désir manqué_, la _préférence, aux vapeurs, au doux sourire, à l’agitation, aux regrets, à la composition honnête_...

[421] On vit un prélat élégant mettre son équipage et ses harnais en harmonie avec la couleur «cheveux de la reine». (_Mémoires du comte de Paroy_, p. 6.)

»Les paniers sont petits, mais épais et larges d’en haut.

»Les souliers sont constamment couleur de puce ou de cheveux de la reine. C’est la grande magnificence des dames. Ils sont brodés en diamants, et c’est presque là seulement qu’elles en portent. Aussi bien rien n’est aussi beau, à présent, que le pied d’une femme, quand elle ne seroit pas jolie. Les dames n’oseroient se montrer sans avoir les pieds comme un écrin... Les souliers sont étroits et longs; la raie de derrière est garnie d’émeraudes: on l’appelle le _venez-y-voir_.

»Les mantes sont bannies. On porte, pour fichu, une palatine de duvet de cygne que l’on appelle un _chat_. Chaque femme a un chat sur le col, derrière les épaules, et, de plus, autour du col, une machine de dentelle, de gaze ou de blonde, fort plissée, que l’on appelle des _archiduchesses_ ou _médicis_. Les rubans les plus à la mode s’appellent _attention marquée_, _désespoirs_, _œil battu_, _conviction_, _soupirs de Vénus_...»

Après les généralités, voici l’application. C’est une déesse de la danse qui est offerte, comme modèle du goût nouveau, à la fashion bordelaise enrichie par le commerce des îles...

«Mlle Duthé--que l’on dit être la maîtresse du comte d’Artois--étoit dernièrement à l’Opéra avec une robe de _soupirs étouffés_, ornée de _regrets superflus_, avec un point, au milieu, de _candeur parfaite_, garnie de _plaintes indiscrètes_ avec des rubans en _attention marquée_, des souliers cheveux de la reine brodés en diamants et le _venez-y-voir_ en émeraudes irisées, peu de poudre, en _sentiments soutenus_ et _coup perfide_, avec un bonnet _conquête assurée_, garni de plumes volages et de rubans _œil battu_, ayant sur les épaules un chat couleur de _gens arrivés_, derrière une _médicis_ montée _en bienséance_, avec un _désespoir d’Éole_ et un manchon d’agitation momentanée.»

Quelles fadaises! s’écrie la narratrice, au bout de sa tirade. Mais, comme Fonchereau se délecte de ces menus détails, elle ne cesse de revenir à la charge, émaillant ses descriptions de remarques humoristiques sur l’_insensible au désir manqué_ de la petite de Buch ou les _soupirs de Vénus_ de Mme l’intendante... Comment, d’ailleurs, garder pour soi certains épisodes dont la ville est pleine? Il en est de si piquants! Écoutez cette aventure, éclose dans quelque boutique de la rue Saint-James, à moins que ce ne soit sur les Fossés de l’Intendance...

Un étranger de distinction entre chez le marchand de soieries en vogue.

--Que désire Monseigneur?

--De quoi faire un habit.

--L’étoffe?

--Du satin.

--La couleur?