La société bordelaise sous Louis XV et le salon de Mme Duplessy
Part 20
Le pays étant giboyeux, surtout riche en lièvres, M. de Cursol passe ses journées à la chasse. Il s’occupe aussi de ses terres, fauche ses prés, échenille ses bois et veille à la culture de ses vignes dont il tire, les bonnes années, jusqu’à cent tonneaux de vin. Le beau militaire d’autrefois néglige un peu sa toilette. Habits de velours, culottes de soie, vestes de satin ne lui font pas défaut; mais il donne la préférence à des vêtements que son meunier dédaignerait pour ses dimanches, et fait sa compagnie habituelle d’une meute de chiens courants gratifiés de noms pompeux: Daphnis, Cyrus, Chloé, voire Alexandre... Au demeurant, le meilleur époux du monde, aux petits soins pour sa femme, et adorant sa belle-mère qui ne lui ménage ni tendresses ni friandises.
Mme de Cursol s’accommode moins bien des occupations champêtres. Elle préside à la confection du confit, élève des poissons rouges et dresse des servantes qu’elle paie vingt écus par an[381]. Au besoin, elle battrait le beurre, cet exercice étant à la mode depuis que la dauphine, Marie-Antoinette, fut surprise dans cette posture, manches retroussées jusqu’aux épaules. La surveillance du potager, un peu de musique, beaucoup de lectures--et l’on parvient à atteindre le soir.
[381] A Bordeaux, une servante coûtait le double.
A l’heure du souper, les seigneurs du domaine s’adjoignent l’abbé, une façon de chapelain à la tonsure récente, qui pleure à chaudes larmes lorsque ses chefs, pour l’appeler à un vicariat, l’arrachent à cette sinécure. C’est que la maison est bonne; elle prit ce séminariste maigre et dépourvu d’orthographe; elle le rend gras et parlant français... Le repas expédié, les servantes desservent, et, dans cette même pièce, encore imprégnée du parfum des sauces, on lit en commun les journaux de la semaine: les _Gazettes à la main_, venues clandestinement de Paris; l’_Iris de Guyenne_, une nouvelle publication bordelaise[382], et les _Annonces-Affiches_, en échange desquelles M. de Brach, lorsqu’il séjourne à Montussan, envoie le _Mercure de France_[383]. Puis, chacun se recueille; l’abbé tire son bréviaire et rêve qu’une riche abbaye lui tombe du ciel; Madame, en proie à ses vapeurs, absorbe un bouillon de grenouilles mélangé de jus d’herbes et de fleurs de sureau; et Monsieur, après avoir craché en parabole, comme le grand seigneur des _Lettres persanes_, s’endort côte à côte avec sa chienne favorite, tandis que ce coquin de Daphnis--une bête insupportable--s’étend en rond sur les chenets.
[382] L’_Iris de Guyenne_ fut fondé en 1763 par un ancien officier nommé Leclerc. Le succès ne couronna pas ses efforts, et il dut cesser sa publication. Une nouvelle tentative, faite en 1773, ne fut pas plus heureuse: l’_Iris de Guyenne_ fut interdit par ordre du roi.--_Archives départementales_, C. 61.
[383] Pierre-François de Brach, descendant du poète, chevalier d’honneur au Parlement. Il possédait une superbe bibliothèque.
Des visites? c’est chose rare. Sans doute, trois lieues, à peine, séparent Fonchereau du porche de Saint-André, mais quelles lieues! A pied ou à cheval, on en vient à bout dans une matinée; en voiture, elles sont infranchissables. On ne se fait pas une idée de l’état des chemins dans ce coin de l’Entre-deux-Mers; partout, rampes ardues, fondrières en façon de précipices, marais où l’on demeure embourbé. C’est en fermant les yeux, en se bouchant les oreilles, et avec une envie folle de se jeter à bas de la charrette à bœufs qui la transporte, que Mme Duplessy accomplit le voyage. Aussi ne se risque-t-elle qu’une fois l’an, à l’époque des vendanges, et il n’est pas improbable qu’avant de tenter l’aventure elle ne mette ordre à ses affaires, comme si elle s’embarquait pour Jérusalem ou Constantinople.
Triste existence, en somme, que cette réclusion au milieu des boues. Mme de Cursol, malgré l’attachement qu’elle porte à son mari, ne laisse pas que de s’en apercevoir. D’où la correspondance presque quotidienne qui s’échange entre les deux femmes. On s’écrit souvent par la _petite poste_, une création récente due à l’initiative du sieur Loliol, secrétaire général de la cavalerie du roi[384]. Mais la _petite poste_ n’est pas plus sûre que la grande... Les paquets s’y égarant avec une facilité prodigieuse, on communique par messagers toutes les fois qu’il s’agit de choses confidentielles.
[384] La petite poste, fondée en 1767, avait pour but de desservir Bordeaux et la banlieue. Le tarif des lettres était de deux sous pour la ville, de trois sous pour la campagne. Le port des billets de visite et de cérémonies, non cachetés, n’était que d’un sou. Bordeaux eut sept distributions par jour. Dans la banlieue, il n’y en avait aucune: les gens qui attendaient des lettres devaient aller s’enquérir au bureau.--La paroisse de Montussan était desservie par Saint-Loubès.
Que Mme de Cursol, au fond de sa solitude, attende avec impatience les lettres maternelles, cela se conçoit sans peine. Ces lettres sont, en effet, de nature à la distraire. Il y est question de tout, des nouvelles du jour, du mariage en perspective, des baptêmes et des enterrements, des fortunes qui s’élèvent et de celles qui périclitent, du parvenu en quête de savonnettes à vilains et du traitant enivré de ses écus, des plaideurs pourchassant leurs juges, des intrigues de théâtre et des scandales mondains. A une appréciation touchant l’ouvrage qui vient de paraître succèdent des détails sur l’étoffe à la mode: aujourd’hui le _Palais-Royal_, une sorte de gaze légère, demain l’_Alexandrine brillantée_, dont la nuance est rose tendre. Après quoi, on passe aux recettes de cuisine et aux méthodes de jardinage, pour revenir de nouveau à la silhouette des gens en vue[385].
[385] Le plus souvent la lettre accompagne un _déshabillé_ contenant une cargaison d’objets disparates: éventails, bourses à la _petite-maîtresse_, se fermant par un anneau, pantoufles, médecines, oignons de tulipe, tabac d’Espagne, lunettes d’approche, perruques, caracos, etc.
Oh! la mine est inépuisable, car Bordeaux fourmille de figures bizarres...
N’en est-ce point une curieuse que cette comtesse de Béarn qui, malgré les pleurs de tous les siens, consentit à servir de marraine à Mme Dubarry pour sa présentation à la cour? Tenez! La voilà qui débarque de Versailles, après ce scandale retentissant: «Mme la comtesse de Béarn est ici, toujours pour ses procès. Ce n’est plus cette dame que nous avons vue mise si simplement et dont les manières étoient assorties à la parure. Elle a un ton de cour bien fait pour elle, et beaucoup de rouge. Sa fille vient de faire un très grand mariage. Elle a épousé M. de Pontchartrain, frère unique de M. de Maurepas, lequel n’a point d’enfants. Il est vrai qu’il a soixante ans et qu’elle n’en a que vingt-neuf; mais c’est une fortune immense. C’est M. le duc d’Aiguillon qui a fait ce mariage. Deux autres filles qu’a Mme de Béarn sont chanoinesses à Metz.»
Des honneurs, des alliances, des prébendes: c’est dans l’ordre... La bénéficiaire ne se montre pas ingrate. Devenue riche par un coup du sort, elle s’applique à faire de sa protectrice le plus touchant portrait... Mme Dubarry, assure-t-elle, est une calomniée: pour un peu, elle dirait un dragon de vertu!... Mais le piquant, c’est que--cousine de M. de Cursol--la comtesse de Béarn descend en droite ligne de l’auteur des _Essais_: on peut croire que, malgré son scepticisme, le seigneur de Montaigne n’eût point vu sans déplaisir les complaisances de sa petite-fille[386].
[386] «Votre parenté avec elle, écrit Mme Duplessy, c’est qu’elle descend de la fille de Montaigne. C’est son avocat qui me l’a dit: il connaît très bien sa généalogie.»--Voir _Michel de Montaigne_, par M. Malvezin, p. 194.
Et le défilé continue, pour le plus grand amusement de Mme de Cursol, dont ces récits dissipent les vapeurs... Voici encore quelques silhouettes tracées à son intention:--le chanoine Boier, un horticulteur habile dans l’art de créer des variétés de fleurs;--le financier Beaujon, escorté de son sérail dont plus d’un sujet, recruté dans le bon monde, naquit sur les rives du Peugue[387];--l’actrice Mlle _Dix-Neuf_, qu’on admire dans son carrosse à quatre chevaux, un présent de l’ambassadeur du Maroc;--des jeunes filles qui se résignent à épouser des vieillards cacochymes;--des folles de soixante ans conduisant à l’autel des éphèbes à peine hors de page;--un conseiller, dont le père vendait du poisson salé, et qui, féru de noblesse, essaie de se rattacher à Guillaume le Conquérant; d’où une hilarité formidable à la barbe de l’intéressé, lequel, finalement, a le bon esprit de rire plus fort que la galerie... Gardez-vous de douter de ces menus faits. Mme Duplessy ne verse que du bon coin: «J’en puis parler savamment, déclare-t-elle, j’y étois!»
[387] Beaujon avait recueilli dans son magnifique hôtel quatre des plus jolies femmes de Bordeaux. Mme Duplessy fournit, sur ces dames et les splendeurs dont elles étaient entourées, de curieux renseignements.
Tout cela coule de source. Ce n’est ni l’apprêt de grande dame, ni le raffinement d’élégance, ni l’enjouement voulu de Mme de Sévigné. Mais, peut-être, plus justement que la spirituelle marquise, l’épistolière bordelaise a-t-elle le droit de dire que, chez elle, l’expression vole sur le papier et que sa pensée a toujours la bride sur le cou. A peine se permet-elle, de loin en loin, une modeste entrée en matière: «Je vais vous faire une histoire, et, pour cela, je change de plume, car vous voyez bien que celle-ci est trop usée...» Et la plume neuve de courir en zigzags pittoresques où le naturel, assaisonné de sel gascon, le dispute à la fantaisie de l’orthographe.
On épuise ainsi tous les sujets, sans lasser la châtelaine de Fonchereau, dont la curiosité réclame toujours un nouvel aliment. «Mes gazettes vous amusent, réplique Mme Duplessy, c’est tout ce que je demande. Débitez-les, mais ne les donnez pas à lire. Elles ne sont écrites que pour vous. Si je croiois qu’elles dussent passer par d’autres mains, cela me gêneroit dans mes narrations[388].» Et comme prix de la discrétion qu’elle sollicite, l’excellente femme joint à son envoi des flacons d’eau de senteur, des pastilles de chocolat, des bonbons de jurade[389], pour sa vaporeuse correspondante--sans compter tout un lot d’oranges, de pistaches de Verdun, de macarons, destinés au plus gâté des gendres.
[388] La recommandation ne fut que trop fidèlement observée, car beaucoup de gazettes, ne faisant pas corps avec les lettres, ont disparu, déchirées sans doute par la destinataire.
[389] Les jurats recevaient, dans certains cas, des contributions en nature dont ils se montraient fort jaloux. C’est ainsi qu’en échange de ses lettres de bourgeoisie, tout nouveau promu devait adresser à chacun des membres de la Jurade cinq livres de café, seize livres de sucre et cinq livres de bougie.--_Correspondance de Mme Duplessy._
Après quoi, elle se remet en campagne, jetant un regard curieux sur tout ce qui l’environne... Justement, la voilà qui rentre, après de fructueuses investigations. Elle tend sa canne à Suzette, quitte le _point-du-jour_ drapé sur ses épaules, détache son voile de guipure qu’elle porte _à la modestie_, respire le parfum des fleurs qui garnissent sa cheminée, va clore la fenêtre d’où elle adresse un salut amical au bon M. Buhan, et s’assied à sa petite table...
Respectons son recueillement, et, mettant ses notes à profit, reprenons le cours de cette étude.
[Bandeau]
CHAPITRE XVII
Bordeaux durant l’exil des parlementaires.--Mme de Gourgue de Thouars.--Établissements de plaisir.--Le Vauxhall, le Colisée, Bardineau.--Une fin de règne: la _grande souberne_, épizooties, famine de 1773.--Le socialisme dans les campagnes.--Satires et pamphlets.--Mort de Louis XV: comment Bordeaux porte le deuil.
En ce temps-là, Bordeaux présentait l’aspect des républiques italiennes du moyen âge lorsqu’un tyran ombrageux en avait proscrit les têtes les plus illustres. A chaque pas, dans les quartiers aristocratiques, on rencontrait des maisons fermées: non seulement les logis des parlementaires, mais encore ceux de leurs parents tenus aussi pour suspects. Un contemporain assure que les rues étaient désertes, que les riches vêtements avaient disparu, et que tout «annonçoit une catastrophe»[390].
[390] _Histoire poétique du Parlement_, par Cizos-Duplessis.--On peut juger de la dépopulation de Bordeaux d’après celle de Paris, où l’on calcula que plus de cent mille personnes s’étaient retirées à la campagne.--_Lettres de Walpole_, édition Didier, p. 257.
Dispersée et fugitive, la haute société courait les grands chemins, ou se claquemurait dans ses manoirs. Vainement, les commensaux du gouverneur, attristés de cette émigration, insistaient-ils pour ramener les châtelaines élégantes. Ils s’attiraient des réponses dans le goût de celle-ci: «Il y a, Monsieur, des époques où les tracassiers et les délateurs jouent leur rôle avec assurance. Il est, je crois, prudent de s’en tenir éloigné. Je ne suis ni haineuse ni vindicative, mais nous aimons notre tranquillité, et, en ne faisant ni ne disant de mal de personne, nous serions très mortifiées qu’on nous pût mettre dans des _pétoffes_ qui sont traitées ensuite comme des affaires sérieuses[391].»
[391] _Collection Itié_: lettre de Mme Du Lyon de Campet.
Les _pétoffes_ étaient d’autant plus à craindre que le maréchal ne désarmait pas. Non content de disperser les _mauvais sujets_ aux quatre vents du ressort, il s’appliquait à leur désigner, comme lieu d’internement, les villes ou les bourgs les plus préjudiciables à leurs intérêts[392]. Quelques-uns, grâce à de puissantes démarches, purent obtenir des adoucissements; mais à tous l’approche de Bordeaux demeura défendue. Aux ennuis d’un campement dépourvu de confort se joignaient de rigoureuses interdictions, notamment celle de découcher...
[392] _Voyage du duc de Richelieu à Bayonne_, p. C.
En leur qualité de _Romains_, bon nombre d’exilés se faisaient la tête impassible du vieux Caton: le monde se serait écroulé sur eux sans qu’ils daignassent s’en apercevoir. Les femmes pouvaient, sans déshonneur, montrer moins de stoïcisme. Certes, parmi elles, les Cornélies abondaient. Mais d’autres, éloignées de toutes leurs affections, se sentaient à bout de forces. Telle Mme d’Estignols de Lancre, confinée dans un village de douze feux, sans même la compagnie du plus menu des prestolets. Telle aussi la présidente de Gourgue, réduite aux beaux jours de Langon... Langon, presque une ville; mais la plus belle ville du monde a tout l’air d’une prison quand on n’en peut franchir le périmètre. Persuadé qu’il ne reverrait plus son superbe château de Thouars, situé à une lieue de Bordeaux, M. de Gourgue l’échangea contre la terre de Roaillan, laquelle présentait l’avantage de se trouver à sa portée[393]... Mais voilà que, l’échange accompli, l’infortuné n’en put jouir, par suite de l’obligation de répondre à l’appel du soir. La présidente se désolait: «Si vous saviez, écrit-elle, quelle pauvre vie je mène, vous en seriez touché. C’est en vain que j’ai porté des livres et des crayons: on ne me laisse pas le temps d’en faire usage[394]...» Et elle aspirait à la solitude des bois de pins dont les émanations eussent été salutaires à sa poitrine. Pauvre petite présidente! Sa plus grande distraction fut de broder une robe qu’elle préparait pour le jour de la délivrance. Lorsque ce jour vint à luire, elle toussait de façon à ne plus laisser d’espoir, et sa vue était irrémédiablement compromise. On attribua ce dernier mal aux fatigues de la broderie; mais les larmes sûrement entraient en ligne de compte[395].
[393] Cet échange fut effectué avec le président de Lalanne.
[394] _Collection Itié._
[395] Mme Duplessy rapporte le fait dans les termes suivants: «La présidente de Gourgue est ici, fort malade. Elle a perdu un œil et l’on craint qu’elle ne perde l’autre. On l’attribue à une robe qu’elle a voulu broder pour s’amuser dans son exil... La pauvre femme paie bien cher l’ambition qu’elle a eue d’être présidente.»
Le bonhomme La Fontaine assure que la tristesse s’envole sur les ailes du Temps. Bordeaux ne poussait pas aussi loin l’indépendance du cœur. Toutefois, sans oublier ses défenseurs dans l’infortune, il ne dédaigna point les consolations qui vinrent le solliciter. A défaut de salons se mettant en frais, il se créa des lieux de réunion ouverts à tous moyennant finances: le _Vauxhall_, construit sur les terrains de l’archevêché avec les capitaux des actionnaires du Théâtre, et dont la licence ne tarda pas à éloigner les honnêtes gens; le _Colisée_ qui, plus circonspect, s’adjoignit une scène dont les acteurs, âgés de douze à quinze ans, attiraient un public nombreux[396]...
[396] Bordeaux marchait sur les traces de Paris où un Wauxhall et un Colisée venaient d’être installés sous le patronage du roi. M. de Gascq, au nom des actionnaires, poussa avec ardeur à l’établissement de ces nouveaux lieux de plaisir, qui avaient l’avantage de retenir les étrangers. Il s’expliquait dans les termes suivants à propos du Wauxhall: «Si la ville avait donné deux millions à un entrepreneur pour mettre à exécution une pareille idée, il n’eût pas été assez payé en proportion des avantages qu’il lui en revaudra. Le Bordelais est trop réprobateur des nouveautés sans les examiner. Il faut les embellir et leur faire du bien malgré eux. Il y a quarante ans que celui qui a établi en Saxe la manufacture de porcelaine, voulut s’établir auparavant à Bordeaux. Les jurats de ce temps-là traitèrent cet homme comme le valet du tambourineur par complaisance pour M. Hustin qui faisait des pots de chambre de faïence et qui avait de la jalousie de ce particulier qui a enrichi la ville de Dresde. Vous savez les belles réflexions d’un de vos notables qui ont privé la ville d’un jeu de paume. Au lieu de lui mettre des manches pendantes avec des oreilles d’âne, on eut la faiblesse d’adhérer à ses misérables remontrances.» (_Correspondance de M. de Gascq_: lettre à M. d’Arche, du 26 novembre 1769.)
Mais le cabaret le plus en vogue est celui que Bardineau installa dans l’ancien hôtel de Mme Duplessy. Là où s’épanouirent tant de célébrités, au fond des vastes pièces jadis enrichies de collections, sous l’ombre de cette charmille où Montesquieu devisa de l’_Esprit des lois_ avec Jean-Jacques Bel, un traiteur en veste blanche offre des pique-niques agrémentés de flons-flons, des bals, des soupers, des concerts, des distractions de tous genres, voire des tirs à l’arbalète. La maison, d’ailleurs, refuse les masques et n’accueille qu’un monde choisi... Est-ce à dire que la galanterie en soit exclue? Ce serait mal connaître le XVIIIe siècle. Mais celle-là seule est tolérée qui se réclame du bon air, porte avec distinction l’_assassine_ ou la _majestueuse_
Qui rehausse d’un teint la blancheur naturelle
et révèle la grande dame ou la bourgeoise de qualité. Pour les personnes de cette catégorie, le premier _tourne-broche_ de la ville n’hésite pas à bouleverser ses fourneaux, à mijoter ses courts-bouillons, à décoiffer ses bouteilles de réserve. On assure même qu’à la façon des anciens baigneurs il détourne les yeux quand des couples assortis s’égarent dans son labyrinthe ou poussent le verrou du _Cabinet des Muses_. Ce qui n’empêche pas les princes de passage d’accepter chez lui des repas et des fêtes. Dans ces circonstances solennelles, la cuisine du maître atteint une perfection à rendre jalouses les réputations les mieux établies. Nul, en effet, ne possède comme lui les vingt-huit recettes de messire Taillevent, rôtisseur de Sa Majesté Charles V, sans parler de certaine sauce à l’alose dont il cèle, à l’égal d’un secret d’État, l’élaboration savante... Particularité remarquable: dans ce temple gastronomique, l’addition ne s’élève point aux hauteurs qu’elle atteint à Paris. Il suffit, du reste, pour obtenir des prix de faveur, de se recommander de Mme Duplessy: Mme Bardineau n’est autre que son ancienne femme de chambre.
Malgré ces engageantes attractions, Bordeaux n’en tourne pas moins à la nécropole, et Libourne, Périgueux ou Agen n’ont rien à lui envier... Aucun personnage attirant l’attention; pas un événement digne d’intérêt--à moins de faire entrer en ligne de compte le voyage manqué du dieu Voltaire[397], et l’installation, en qualité de Primat d’Aquitaine, de Son Altesse le prince de Rohan-Guéménée[398]...
[397] Depuis longtemps, il nourrissait le projet de visiter la Guyenne. Le 11 juillet 1773, il écrivait à Richelieu: «J’ai toujours été tenté de venir passer un hiver avec vous, je n’ai pu exécuter ce dessein.» Un an plus tard, il manifestait le même regret: «J’ai connu, disait-il, que le ciel s’opposoit à mon voyage de Bordeaux, et qu’il falloit que je mourusse dans mon trou.»
[398] Le prince-archevêque fut, à son arrivée, le 22 juin 1772, reçu chez le jurat, M. d’Arche. On y chanta, en son honneur, une cantate mise en musique par le sieur Faiseau, organiste de Saint-André.
Les recherches les plus minutieuses ne révèlent que des sinistres. Oh! à ce point de vue, les annales sont fécondes. Il semble que tous les fléaux se soient ligués pour désoler cette fin de règne... D’abord, une inondation sans précédents, restée fameuse sous le nom de _grande souberne_, durant laquelle la rivière dépassa l’étiage de trente pieds. Les récoltes détruites, dix mille têtes de bétail perdues; seize cents maisons renversées, depuis Toulouse jusqu’à Bordeaux; un grand nombre de noyés; des désastres incalculables dans le port; la ville envahie à ce point que l’on se rendait en bateau au palais de l’Ombrière... Tel en fut le bilan[399].--Puis, des épizooties sévissant sur les campagnes, et des maladies contagieuses décimant les populations agglomérées. Enfin, comme couronnement, une disette rappelant celles du XVIe siècle, où, suivant un chroniqueur, «une infinité de peuple mouroit par les rues, mangeant des herbes mortifères, mesme les charognes aussi[400]...»
[399] Mme Duplessy fournit, dans diverses lettres, les renseignements les plus détaillés sur ce sinistre. De son côté, M. de Lamontaigne a recueilli, sur ce même événement, de précieuses indications dont on trouvera la nomenclature à la page 384 de la _Table historique de l’Académie_.
[400] _Chronique de Gaufreteau_, II, p. 171.
En 1773, la famine se double de l’émeute. De tous côtés partent les cris: du pain, du pain! Les milices prennent les armes. La noblesse se joint à la bourgeoisie. Les troupes régulières sont mises en mouvement. Placé en face d’une bande de misérables, un officier du Château-Trompette commande le feu: ses soldats tournent leurs mousquets contre lui et le contraignent à demander grâce[401]. Bientôt, l’agitation se répand dans les hameaux les plus reculés. L’inquiétude devient si vive que l’on mande en toute hâte le régiment de Condé-cavalerie, en garnison à Saintes.
[401] L’officier promit de ne pas les dénoncer; mais il ne tint pas son serment. Trois des mutins furent arrêtés; les autres désertèrent.--_Journal historique de la révolution Maupeou_, IV, p. 186.