La société bordelaise sous Louis XV et le salon de Mme Duplessy
Part 19
[357] _Le chancelier Maupeou et les Parlements_.--_Journal historique de la révolution Maupeou_, II, p. 139.
Cinglé, en plein visage, des plus dures apostrophes, le maréchal redoubla d’énergie. Dans la nuit du 4 au 5 septembre, il expédia des ordres d’exil à trente-cinq parlementaires, jugés irréductibles, et à un certain nombre de _citoyennes_--le mot devenait à la mode[358]--qui l’avaient contraint de tourner les talons. Deux nous sont connues: la présidente de Gourgue[359] et Marie-Henriette Le Berthon, marquise d’Allogny, sœur du premier président[360], deux vaillantes dont les annales de Guyenne doivent, avec respect, conserver le souvenir.
[358] _L’Ancien Régime_, par H. Taine, p. 386.
[359] Sans doute Angélique de Mathieu, femme de Laurent-Marc-Antoine de Gourgue, président à mortier.
[360] En reproduisant ces détails, M. Flammermont désigne la sœur du premier président comme étant Mme de Pontac. C’est une erreur que nous avons cru devoir rectifier.
Le 5 septembre, gouverneur et intendant reprenaient leurs démarches dans un état d’esprit confinant à la fureur. Partout, sur leur passage, des groupes hostiles; partout, des manifestations injurieuses. Ici, un couplet vengeur prenant son vol du haut d’une lucarne; là, une affiche annonçant que le peuple ne reconnaîtra point le successeur de M. Le Berthon; plus loin, l’avis que le Barreau s’est mis en grève, avec cette remarque ironique que tout finirait bien si l’on découvrait le secret de faire taire les femmes et parler les avocats! La journée s’acheva par la proscription d’une trentaine de parlementaires nouveaux aussi intraitables que ceux de la veille... Et les carrosses de rouler toute la nuit, chacun des exilés--on les nomme _les mauvais sujets_ dans l’entourage du maréchal--devant rejoindre sur l’heure le lieu fixé pour son internement, d’où seule les tirera la mort du roi, survenue quatre ans plus tard[361].
[361] Les _mauvais sujets_, au nombre de soixante-cinq, étaient MM.: Le Berthon de Gourgue (Laurent-Marc-Antoine), de Cazeaux, de Spens d’Estignols de Lancre (Joseph), Arnaud de Lavie, de Spens d’Estignols de Lancre (François), Montalier de Grissac, de Conilh, Le Blanc de Mauvezin, de Sallegourde, Pelet d’Anglade, d’Arche de La Salle, de Lalande, de Ragueneau (Pierre), Desnanots, d’Augeard, d’Augeard de Virazel, de Verthamon d’Ambloy (Jean-Baptiste), de Lacolonie, de Labat de Savignac, de Ragueneau (Jean-Joseph), de Meslon (Nicolas), de Basterot, de Fonteneil, Desmoulins de Maspérier, Duluc (Laurent), de Loyac, Pocquet de Lislette, Dalon, de Piis, de Thilorier, de Gourgue de Thouars, de Brivazac, de Féger, de Mons de Saint-Pauly, Souc du Plancher, de Lamolère, de Jaucen de Poissac, Basquiat de Mugriet, de Prunes du Vivier, de Lagubat, Duval, de Gobineau, de Marbotin du Mirail, de Raigniac, de Verthamon d’Ambloy (Martial-François), Jean-Luc d’Arche, de Richon, de Paty du Rayet, de Gères de Louppes, Pérès d’Artassan, Dumas de La Roque, Martin de La Salle, de Conilh fils, Barthélemy de Filhot, de Sentout, Bienassis, Leydet, de Meslon (Jean-André), de Biré, Roche, Bouquier, Mercier-Dupaty, de Castelnau d’Essenault.--Ce dernier figure sur la liste officielle de la nouvelle Compagnie judiciaire, mais on se ravisa sans doute après l’avoir épargné, car une correspondance faisant partie de la collection Delpit établit qu’il fut soumis à un exil rigoureux.
Richelieu, cependant, n’avait pas subi que des échecs. Certaines défaillances s’étaient produites, entraînées par la crainte de violences dont on ne pouvait prévoir la fin, par le bouleversement qui en résultait dans les familles et la nécessité de sacrifices pécuniaires auxquels tout le monde n’était point en mesure de faire face. Les avantages accordés à la nouvelle magistrature ne laissaient pas non plus que d’exercer une action débilitante. Quelle tentation, après avoir payé pour rendre la justice, d’y trouver désormais une source de profits[362]!
[362] Les appointements étaient ainsi fixés: premier président, 15,000 livres; présidents à mortier, 6,000 livres; présidents à bonnet, 4,000 livres; conseillers de grand’chambre, 3,000; conseillers aux enquêtes, 2,000; procureur général et avocats généraux, 6,000; substituts, 1,000.--Le doyen des conseillers laïcs recevait une pension supplémentaire de 1,500 livres, et le doyen des conseillers clercs une pension supplémentaire de 1,000 livres.
Les adhésions recueillies comprenaient: M. de Pichard de Saucats, qui, moyennant une gratification de six mille livres, consentait à ne point déserter son siège du grand banc[363]; MM. de Bacalan, Duroy et Jean-Maurice Dusault, promus, de simples conseillers, au grade de présidents à mortier[364], et le procureur général Dudon, dont on obtint le concours au prix d’une pension de deux mille écus et de la nomination de son fils, Dudon de Lestrade, à une charge d’avocat général...
[363] _Archives départementales_, c. 3631.
[364] M. de Bacalan était titulaire de deux chaires à la Faculté de droit; il désigna pour son successeur Delphin de Lamothe.--_Archives départementales_, C. 3631.
Les autres résistaient encore, «refusant leur part de paradis...» Le maréchal eut une idée triomphante: il expédia à chacun des quarante-six membres restants, dont il avait besoin pour réorganiser la Compagnie, des lettres de cachet ainsi conçues: «Monsieur, je vous fais cette lettre pour vous ordonner de continuer votre service à mon Parlement de Bordeaux, sans que, sous aucun prétexte, vous puissiez le quitter. Le tout, à peine de désobéissance...» Prisonnier au fort du Hâ ou au palais de l’Ombrière, il fallait faire son choix. L’écrit était, d’ailleurs, en règle: il portait la signature du roi et celle du ministre Bertin[365].
[365] _Journal historique de la révolution Maupeou_, II, p. 175.
A quelles manifestations les femmes des nouveaux dignitaires, transformés en juges comme Sganarelle en médecin, eurent-elles recours pour marquer leur désespoir? Allèrent-elles, à l’exemple des matrones toulousaines, crier, sous les fenêtres du gouverneur, qu’elles aimaient mieux leurs maris morts que déshonorés? Se vengèrent-elles, dans l’intimité du foyer conjugal, de condescendances auxquelles, pour leur part, elles ne se fussent jamais résignées? Les esprits étaient montés à un tel point qu’aucune hypothèse n’est inadmissible.
Quant aux infortunés qui furent enrôlés de la sorte, si quelques-uns subirent sans trop de répugnance leurs chaînes dorées, d’autres ne cessèrent de gémir. Tel M. Dumas de Fombrauge qui exhalait sa douleur dans le billet suivant: «On a été obligé de recourir à la force pour composer un nouveau tribunal. En sorte que le sort de ceux qu’on a retenus est infiniment plus cruel que celui de nos exilés. Des lettres de cachet, multipliées à chaque pas, nous laissent à peine la faculté de nous plaindre. J’espère qu’un traitement aussi peu fait pour une nation libre ne sera pas d’une longue durée, et qu’en mettant fin aux humiliations qui nous ont été prodiguées ou nous laissera maîtres de faire ou de ne faire pas un métier qui n’a que des dangers pour ceux que n’y portent pas le vœu de leur cœur[366].»
[366] _Le chancelier Maupeou et les Parlements_, p. 458.
Le 7 septembre 1771 eut lieu l’installation du Parlement Maupeou[367]. Les magistrats qui le composaient furent, sur leur passage, salués des noms de _manants_ et de _jean-f..._, lardés de quolibets, accablés de chansons satiriques[368]. A peine, malgré une double haie de soldats, purent-ils arriver jusqu’au Palais. Là, une séance fut tenue en présence du maréchal et de l’intendant, ce dernier «en robe de satin, rabat plissé et bonnet quarré»[369]. M. Esmangart, en un langage pompeux, célébra les bienfaits de la nouvelle organisation judiciaire, exalta le mérite des officiers qui en faisaient partie, les somma de prêter serment de fidélité au Trône et exigea d’eux l’engagement écrit de ne point quitter leur poste pour quelque cause que ce fût... Moyennant quoi, Richelieu convia l’assemblée entière à un dîner qu’il donna le lendemain. Il se trouva--ô fragilité humaine!--trente-deux trembleurs qui répondirent à son appel.
[367] Les combinaisons de Richelieu avaient abouti au résultat ci-après: _premier président_, M. de Gascq;--_présidents à mortier_, MM. de Pichard de Saucats, Duroy, de Bacalan, Jean-Maurice Dusault;--_présidents à bonnet_, MM. Loret et Rolland;--_conseillers clercs_, MM. Geneste de Malromé, Monforton, de Meslon (Antoine), Barbeguière;--_conseillers laïcs_, MM. Dusault père, de Baritault, de Cursol, Drouilhet de Sigalas, Dubergier de Favars, Fauquier, Pelet, de Lamontaigne, Marbotin, Fonteneil, Domenge de Pic de Blais, de Navarre, Maignol, Durand de Naujac, d’Alphonse, Delpy de Laroche, d’Albessard, Chimbaut de Filhot, Chaperon de Terrefort, de Lorman, Dubarry, Amanieu de Ruat de Buch, Laliman, de Lascombes, Garat, Maignol de Mataplane, Dumas de Fombrauge, Taffard, de Boucaud, de Minvielle, Cajus, Chanseaulme, Baritault de Soulignac, Barret, Montalier, Moreau de Montcheuil, de Laroze fils;--_avocats généraux_, Saige et Dudon de Lestrade;--_procureur général_, Dudon;--_substituts_, Bourgade, Duvergier, Laloubie.
[368] Celle qui, au dire de Bernadau, eut le plus de succès, débutait ainsi:
C’est sur les bords de la Garonne Que siège cette Cour gasconne Dont Vignerot est le patron. Il faut donc graver sur le bronze Qu’en mil sept cent soixante et onze On vit... etc.
[369] C’était le costume des intendants quand ils venaient au Parlement.
Pendant qu’on fêtait, la coupe en mains, ce dénouement inattendu, les _mauvais sujets_, dépouillés de leurs robes qu’ils jugeaient ne pouvoir être portées à l’avenir que par des laquais, suivaient, avec femmes et enfants, sous les ardeurs d’un soleil torride, les grands chemins de la province. Quelle posture pour les _Restants_[370]! Comment laisser partir ces frères malheureux sans une parole de condoléance! M. Dudon, dans sa harangue d’installation, leur adressa un souvenir attendri. De son côté, l’avocat général Saige rappela avec douleur que, parmi les absents, se trouvaient M. de Verthamon, son beau-père, M. de Cazeaux, son beau-frère, et plusieurs de ses proches... C’était le cas de tous ses collègues... Parents contre parents! s’écriait, en battant des mains, le philanthrope de Ferney.
[370] C’est ainsi qu’à l’avenir on désignera les magistrats du nouveau Parlement.
Émue jusqu’aux larmes d’une situation aussi cruelle, la nouvelle Compagnie supplia le roi de rendre à la liberté ceux que la France acclamait comme des modèles de vertus civiques. Mais ses efforts ne touchèrent pas plus Sa Majesté qu’elles n’amollirent le cœur des soixante-cinq. Ceux-ci et leurs compagnes ne pardonnèrent jamais aux _Restants_ ce qu’ils appelaient leur trahison devant le despotisme.
Cette division, si audacieusement opérée au sein de la robe, entretenue ensuite avec une rare perfidie, fut le plus bel exploit du maréchal. Elle brisa l’unité parlementaire, introduisit la discorde dans cette société bordelaise si détestée de lui, la désorganisa d’une façon irrémédiable et, finalement, en consomma la ruine.
[Bandeau]
CHAPITRE XVI
Ruine de Mme Duplessy.--Procès avec M. de Pauferrat: mémoires judiciaires.--Installation rue du Cahernan.--Nouvelles habitudes.--M. et Mme de Cursol à Fonchereau.--Vie d’un gentilhomme campagnard.--Correspondance de Mme Duplessy.--Une petite-fille de Montaigne.--Personnages divers.
Désintéressée dans ce débat héroïque, Mme Duplessy n’eut point à en subir les meurtrissures. Mais, au moment même où il se déroulait, d’autres épreuves bouleversaient son existence.
L’aîné de ses fils, François-Sabin, était, comme ses pères, entré au Parlement. Un mariage d’inclination, contracté avec une personne sans fortune, ne lui permit pas de conserver des fonctions aussi peu lucratives: il se retira d’abord en Médoc, puis à Paris, où il devint secrétaire perpétuel de la _Société des Sciences_[371].
[371] Il se qualifiait écuyer, seigneur de la maison noble de Terrefort, et mourut en 1809.--Laboubée donne sur ses ouvrages et sur lui-même quelques indications intéressantes.
Mise en demeure de fournir des comptes de tutelle, Mme Duplessy se trouva fort dépourvue. Les revenus de ses terres n’avaient cessé de décroître, tandis que ses dépenses allaient en augmentant... Les frais d’un salon, au siècle dernier, n’étaient point chose négligeable. Poètes et philosophes, quelque dégagés qu’ils fussent de la matière, ne faisaient point fi des menus savoureux: la légende de Scarron, remplaçant le rôt par un choix d’anecdotes, est de celles qui prêtent à la controverse... En vue de soutenir son train de maison, Mme Duplessy avait dû vendre quelques terres et contracter des dettes[372].
[372] Ajoutons qu’elle s’était imposé des sacrifices au moment de la guerre de 1759. Elle figure, avec MM. de Lalanne, de Gascq, de Tourny, de Montferrand, le maréchal de Richelieu, les Bénédictins de Bordeaux et ceux de La Sauve, etc., sur la liste des personnes qui firent au roi l’abandon de leur vaisselle d’argent.--_Gazette de France_, février et mars 1760.
Pour comble de malheur, ce premier litige ne tarda pas à se compliquer d’un second, soulevé par son beau-frère, M. de Pauferrat, lequel, condamné par la retraite à ne plus trancher les différends des autres, s’ingéniait à faire de la procédure pour son compte, afin de n’en point perdre «l’heureuse accoutumance»: un adversaire redoutable, rompu à la chicane et prenant un malin plaisir à multiplier les attaques.
L’usage était alors de publier des mémoires contenant, avec des vérités bonnes à retenir, un flot d’indiscrétions, de perfidies, parfois même d’injures. Le factum de M. de Pauferrat, empreint d’une ardeur sénile, constitue un des spécimens les plus curieux de ce genre de littérature. Assorti de lardons et d’épigrammes, tantôt en prose, tantôt en vers, latins ou français, il dut mettre en belle humeur les perruques de la Grand’Chambre[373]. L’exorde, emprunté à la langue de Corneille, rappelle la prospérité des ancêtres, la situation brillante de l’auteur commun, les vertus de sa vénérable compagne... Comment--s’écrie l’émule de Petit-Jean--cette digne matrone procédait-elle pour accroître le bien familial?
[373] On trouve aussi des vers latins dans l’un des mémoires rédigés par Montesquieu à l’occasion de son procès avec la ville de Bordeaux, pour la délimitation des landes de Martillac. Signalons également, à titre de curiosité du même genre, le procès que Lagrange-Chancel, l’auteur des _Philippiques_, soutint contre son fils, vers 1745. A cette occasion, il adressa un placet en vers à Messieurs du Parlement, une ode à son avocat, Me Boucquier, et divers morceaux de poésie à ceux qui, de près ou de loin, connurent de l’affaire. Son fils répondit également dans la langue des dieux.--_Tablettes des bibliophiles de Guyenne_, III, p. 8 et suivantes.
En ne l’employant point en bijoux ni dentelles, Plantes, fleurs, cabinet d’histoire naturelle, Festins, jeux et concerts, peintures et vernis, Mais en le ménageant pour elle et pour ses fils. C’est ainsi que, voulant éviter la critique, Elle leur conserva leurs charges, leurs maisons, Enseignant à ses brus, sans savoir la physique, Que le meilleur système est de garder ses fonds.
C’est Bélise traitée de belle manière par un Chrysale retors, hargneux et jaloux d’amuser la galerie. Mlle Élisabeth n’est point oubliée dans ce flot d’outrages: elle se voit reprocher la foule de soupirants, de flatteurs, de parasites qui lui font cortège... On va même jusqu’à mettre en doute son honneur et sa probité. Tout cela pour réclamer «une portion légitimaire»[374]!
[374] C’est en 1778 que se termina le procès de Mme Duplessy avec son fils. Celui qu’elle eut avec M. de Pauferrat, soumis à deux arbitres, MM. de Verthamon Saint-Fort et de Baritault, reçut une solution plus prompte.
Au milieu de ces déboires, l’aimable femme trouvait le moyen d’assurer l’avenir de ses enfants. Le plus jeune, Claude-François, était pourvu d’un emploi sur la flotte. Sa fille cadette, Jeanne-Marie-Victoire, épousait un avocat de talent, M. de Lamontaigne, frère du conseiller[375]. Enfin, l’aînée, encore meurtrie des traits lancés par un oncle barbare, se décidait à accorder sa main à un gentilhomme de bonne maison, M. Méric de Cursol, l’arrière-neveu de Michel de Montaigne[376]. Ces mariages ne purent se réaliser qu’au prix de lourds sacrifices, dont le plus dur fut la vente de l’hôtel du Jardin-Public... Partagés, les meubles artistiques provenant de la succession de M. de Chazot! Dispersées, les collections qui faisaient la joie des connaisseurs! Délaissés, les instruments de physique qui excitaient la verve railleuse d’un adversaire impitoyable! Il ne resta de ces richesses à celle qui, si longtemps, les mit en œuvre, que ses livres préférés--parmi lesquels le _Temple de Gnide_ bien relié en maroquin vert--et quelques toiles de choix: les Téniers, les Berghem, les Wouwermans... De la vie large, mondaine, agrémentée des jouissances de l’esprit, on passait à l’existence modeste, parfois gênée, d’une petite bourgeoise.
[375] M. Alexis de Lamontaigne fut nommé syndic des avocats en 1778, jurat en 1779, clerc de ville en 1784.
[376] Il descendait, par les Lestonnac, de Jeanne de Montaigne, sœur de l’auteur des _Essais_.
C’est rue du Cahernan, dans une maison du procureur Aumailley, tout proche son ami M. Buhan, avocat et jurat[377], que nous retrouvons Mme Duplessy[378]. Plus de laquais galonnés: son personnel se réduit à une camériste, Suzette, et à «une petite cuisinière servante»--que ferait-elle d’une grande!--sachant préparer un bouillon, mettre à la broche un rôt et mijoter une blanquette. Deux autres personnages, l’un à plume, l’autre à poil, complètent cet intérieur: une poule, aux ailes irisées, qui pond chaque matin un œuf exquis, et Circé, une bête de race, qui répond au signalement suivant... «Robe de couleur puce tirant sur l’écureuil, de jolies oreilles bien portantes, un fouet qui monte jusqu’aux épaules, les quatre pieds et l’estomac blancs, la tête mignonne, le museau fin, et toutes les grâces de l’enfance, car elle n’a pas encore deux mois et n’est guère plus grosse que le poing.»
[377] Jean-Laurent Buhan.--Voir la _Biographie_ de Feret.
[378] Elle avait d’abord fixé sa résidence chez son gendre, M. de Lamontaigne. Des difficultés d’ordre intime la décidèrent bientôt à vivre séparément.
La maîtresse du logis a maintenant dépassé l’âge des succès personnels et atteint celui où, d’après la duchesse de Brancas, il faut quitter les mouches pour la coiffe, la comédie pour le sermon, les parties fines pour le directeur de conscience, et les galants pour les amis «plus capables de soins que d’entreprises»... S’il est vrai, comme l’assure Larochefoucauld, que la vieillesse soit l’enfer des femmes, il est permis de croire que la règle souffre des exceptions. Mme Duplessy en est la preuve. Cette jeunesse qui l’a fuie, elle la contemple d’un œil ému, mais sans amertume. Même humeur, même sérénité, mêmes goûts qu’autrefois, et même confiance en l’avenir...
Vieille, cette septuagénaire? L’est-elle bien?... Voyez-la passer, dans sa robe de taffetas d’Espagne, mollement appuyée sur la canne d’ébène qu’elle acheta à la dernière foire. Sans doute, ses cheveux ont blanchi, sa bouche s’est plissée aux coins, les rides sillonnent son visage... Mais que de verdeur encore dans tout son être, que de grâce en ce sourire, que de charme au fond de ces yeux doux et pénétrants! Quant au cœur, il est resté chaud et généreux, en dépit de certain scepticisme inhérent à l’âge: une pensée noble le transporte, la contemplation d’une œuvre d’art le trouble, et la vue d’une touffe de roses ensoleillées le rend rêveur comme à vingt ans.
La fidélité s’impose à l’égard de ces natures d’élite «faites d’atomes accrochants»[379]. Mme Duplessy n’a perdu aucun de ses adorateurs. Barbot est demeuré son confident; le président de Lalanne lui fait une cour assidue; le Père François, dont les châteaux se disputent l’alerte vieillesse, est plus empressé que jamais. Quant à Dom Galéas, _l’ami Patience_, il continue son rôle de factotum, sans d’ailleurs y perdre une rime, une tirade déclamatoire, un coup de dents. Rien de changé pour lui dans la maison, si ce n’est la table devenue plus frugale. Mais lorsque «la petite cuisinière servante» a préparé, pour unique rôt, un plat de morue blanche, on mène le Révérend dîner chez quelque intime du voisinage... De la morue! s’écrie Mme Duplessy, jugez si c’est un mets de Bénédictin!
[379] _Correspondance de Mme du Deffant_, édition de Lescure, I, p. 169.
Ses relations féminines ne sont pas moins nombreuses. Elles comprennent tout un monde de douairières parmi lesquelles Mmes Le Berthon, de Brach, de Pontac, de Secondat, Dartigaut, de Saint-Angel, et un bouquet de jolies femmes où brillent, au premier rang, la comtesse de Reigniac et la captale de Buch, délicieuse malgré sa toilette extravagante et son chapeau à bords relevés comme celui que portait la Grande Mademoiselle. Partout, l’académicienne des Arcades est la bienvenue. Les réunions auxquelles on la convie n’ont rien des assemblées littéraires qu’elle présida jadis; mais on trouve encore, dans quelques salons, des causeries variées avec une partie de brelan, de piquet ou de whist à dix sous la fiche. On use--disons-le tout bas--de cartes de contrebande, et l’on se retire satisfait quand on gagne la course de ses porteurs ou le montant d’un billet de loterie, dont le prix est de trois livres.
Mais les heures préférées de Mme Duplessy sont celles qu’elle consacre à la série de lettres familières dont la bibliothèque de la Ville a reçu le dépôt[380]. Leur destinataire est sa fille, Mme de Cursol, confinée aux champs avec son mari... Quelques mots sur ce couple, uni de fraîche date, donneront une idée des hobereaux de village, en plein XVIIIe siècle, à la porte même de Bordeaux.
[380] Ces lettres, découvertes par M. Raymond Céleste, qui en a reconnu tout l’intérêt, ont été offertes à la Bibliothèque municipale par M. Rappet, propriétaire du domaine de Fonchereau.
M. de Cursol, qui s’intitulait seigneur des maisons nobles de Talence et de Fonchereau, venait de quitter le service avec la croix de Saint-Louis. C’est dans ce dernier domaine--paroisse de Montussan--qu’il s’installa avec sa jeune femme. Le logis n’avait rien de remarquable: une bâtisse vulgaire environnée de communs où gîtaient serviteurs et paysans. Ni luxe, ni confort. L’été, on se garait de la chaleur; l’hiver, il était difficile de lutter contre le froid.