La société bordelaise sous Louis XV et le salon de Mme Duplessy

Part 18

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Celle-ci, comme sa devancière, était douée d’un appétit formidable. Les ministres, soumis à ses exigences, ne surent bientôt où donner de la tête. Ce n’est pas que l’ingéniosité leur fît défaut. Jamais, au contraire, l’art d’exploiter le contribuable n’atteignit un pareil degré de perfection. A côté des taxes obligatoires, il y avait les redevances gracieuses, laissées--semblerait-il--au bon vouloir de chacun... En fait, ces dons spontanés constituaient le moyen le plus commode de détrousser les gens. L’intendant dressait, rue par rue, une liste des notables--bourgeois, artisans, boutiquiers--et l’expédiait à domicile «avec invitation à la bourse de ne point rester sourde aux élans du cœur». Si, d’aventure, la souscription paraissait insuffisante, vite il mandait le récalcitrant. Alors, dans le tête à tête du cabinet, se jouait une scène analogue à celle de Don Juan et de M. Dimanche. Le représentant royal, déployant toutes ses grâces, assurait le visiteur de son estime, s’enquérait de sa fille Claudine, donnait un souvenir au tambour du petit Colin, n’avait garde d’oublier le chien Brusquet, grand dévoreur de jambes, et, finalement, inscrivait d’office la somme arbitrée par sa haute sagesse[331].

[331] Les choses se passèrent ainsi, en 1762, au sujet d’un navire offert au roi par la Ville. La correspondance de MM. de Lamothe atteste que l’intendant faisait venir chez lui les habitants, les sollicitait de s’exécuter de bonne volonté, et, au besoin, augmentait le chiffre de leur souscription.--Il est juste de dire que, dans certaines circonstances, Sa Majesté, trouvant excessives quelques-unes des libéralités ainsi obtenues, en opéra elle-même la réduction.

Au double jeu de l’impôt par contrainte et de l’impôt par persuasion, la fortune publique s’était évanouie. C’est une vérité, s’écrie Chamfort, qu’il y a en France sept millions de mendiants et douze millions de personnes hors d’état de leur faire l’aumône! La Guyenne n’était pas mieux partagée que le reste du pays. Sans doute, le négoce bordelais, jouant de bonheur dans ses expéditions lointaines, réalisait d’énormes bénéfices; mais cette prospérité, hélas! ne s’étendait ni aux paysans, ni aux propriétaires terriens, ni à ceux, quels qu’ils fussent, qui ne participaient point aux opérations commerciales de l’au delà des mers[332]. En dehors des armateurs et des marchands, la situation était lamentable: «Il est étrange combien la misère est grande, écrit un habitant de la rue Neuve; mais c’est à la campagne qu’elle se voit au naturel; elle fait frémir.» Et il ajoute, après quelques détails de nature à lever tous les doutes: «Les impôts vont être perçus, à ce qu’on croit, avec rigueur, M. le Maréchal étant arrivé pour faire enregistrer les édits et devant se transporter demain au Palais. Bien des gens pourront s’appliquer ces vers de Regnard dans le _Joueur_:

Tu peux me faire perdre, ô Fortune ennemie, Mais me faire payer, parbleu, je t’en défie[333]!

[332] Voir, page 138, ce qu’en disait Tourny.

[333] _Correspondance de MM. de Lamothe._--Sur l’état économique de la Guyenne, sous le règne de Louis XV, on consultera avec fruit l’_Ancien Régime_, de Taine, p. 60 et suivantes.

C’est à cette époque même que se réfère l’anecdote suivante reproduite par Mme Campan...

Louis XV, chassant dans les bois de Viroflay, rencontre des villageois portant un cercueil:

--Est-ce un homme? demande le roi.

--Un homme.

--De quoi est-il mort?

--De faim, répondent les porteurs d’une voix farouche.

De faim! Le nombre de ceux qui en mouraient était considérable. Chaque jour, en effet, augmentait l’âpreté du fisc. Aux taxes de tous genres, démesurément grossies, s’étaient joints--en vue de la guerre--le doublement des capitations et un troisième _vingtième_... Si bien qu’un pamphlet pourra dire, non sans apparence de raison, que le _Bien-Aimé_ avait, à lui seul, plus grevé ses peuples que ses soixante-cinq prédécesseurs réunis[334]!... Et voilà que, la paix faite, ce surcroît de charges menaçait de s’éterniser...

[334] _Journal historique de la révolution Maupeou_, II, p. 28.

L’opposition parlementaire avait beau jeu. Unie dans une résistance approuvée par la Nation entière, elle redoubla d’efforts, tant en province qu’à Paris, livrant à tous les échos de la publicité d’audacieuses doléances qui firent le tour de l’Europe. Louis XV répondit par un haussement d’épaules--digne pendant du mot: Après moi le déluge!--et poursuivit le cours de ses prodigalités... Une solution violente, peut-être une révolution, était inévitable, lorsque le chancelier prit le parti de dissoudre les Parlements.

L’affaire fut bien menée. «Souple et rampant par essence,» Maupeou débuta par des feintes habiles, des excitations occultes, des provocations ayant pour but de pousser ses adversaires à des imprudences dont il espérait tirer profit. Après quoi, il essaya de donner le change à l’opinion en plaçant ses projets sous le couvert de réformes désirées de tous: la gratuité de la justice et la suppression de la vénalité des charges. Cela fait, il monta à l’assaut de l’édifice judiciaire, résolu à substituer une troupe de valets à l’ancien personnel intègre, instruit, populaire, mais passé à l’état de gêneur incorrigible...

C’est le Parlement de Paris qui, le premier, succomba sous ses coups. Les magistrats qui le composaient furent dépossédés de leurs charges et brusquement exilés, quelques-uns dans des conditions d’une rigueur confinant à la barbarie[335].

[335] Bien que la correspondance de Mme Duplessy avec sa fille embrasse cette période, il ne se trouve qu’une lettre faisant allusion aux événements de cette époque: il est permis de croire que les autres ont été détruites sur sa demande.

Le même sort attendait les robins de Guyenne. La Compagnie se prépara à mourir dignement. Les chambres se réunirent et, dans un calme solennel, commencèrent la rédaction de remontrances destinées au roi, mais qui, passant par-dessus sa tête, devaient avoir un retentissement immense au delà même du royaume.

Ce sang-froid inattendu rassura l’intendant Esmangart, arrivé depuis peu à Bordeaux[336]. Le soulagement qu’il ressentit affecta même une forme railleuse voisine du dédain... Le travail de _Messieurs_, écrivait-il, n’est pas près de toucher à sa fin, car ils remontent aux lois ripuaires[337]!... Pour laborieuse qu’elle fût, la besogne s’acheva, et M. Esmangart put constater que le recueillement n’avait rien enlevé aux parlementaires bordelais de la liberté de langage dont ils se faisaient gloire. Leur protestation, renouvelée à trois reprises, était un acte de foi dans la grandeur des institutions monarchiques, telles que les pratiqua la vieille France à l’époque où, la main dans la main, souverains et légistes poursuivaient une lutte de géants contre la puissance féodale. Puis, s’inclinant devant la volonté du roi, semblables au gladiateur antique--_Ave, Cæsar, morituri te salutant_--ils adressaient, du haut de leurs sièges, à celui dont ils se déclaraient les serviteurs, un dernier et suprême avertissement...

[336] Charles-François-Hyacinthe Esmangart.

[337] _Archives départementales_, C. 3623.--Lettre à M. de Sartine, du 19 février 1771.

En même temps, ils perçaient à jour les artifices du chancelier. Que parlait-il d’épices? La robe ne cessait de gémir sur cette rémunération dégradante que l’État lui avait imposée... De justice gratuite? C’était le vœu de tous... De modifications aux lois sur la procédure? On les attendait avec impatience... De la vénalité des charges? A qui la responsabilité, sinon à la monarchie elle-même qui, depuis trois siècles, ne vivait que d’expédients! Et pourquoi en prenait-elle ombrage aujourd’hui, si ce n’est parce que, cédant à des intrigues d’alcôve, au goût de l’arbitraire et à l’esprit de cupidité, il lui tardait d’asservir la robe par des choix honteux[338]!... Ah! le chancelier avait beau arborer le drapeau des réformes; sa duplicité ne trompait personne. Un seul point était en litige: il s’agissait de savoir si, affranchie de tout contrôle, la royauté traditionnelle «s’érigerait en tyrannie»!...

[338] Il était admis par les esprits impartiaux que, déplorable en principe, la vénalité des charges constituait, en fait, la garantie la plus sûre de l’intégrité et de l’indépendance du juge. Montesquieu se prononce en faveur de la vénalité; Charles de Lavie également: il estimait que le choix du prince n’avait jamais équivalu en France qu’à la plus dangereuse des vénalités, la vénalité clandestine.--Peut-être n’est-il pas hors de propos de rappeler que l’affaissement des consciences au sein des Parlements coïncida presque toujours avec l’attribution accordée au Souverain du choix des représentants de la justice. L’admirable magistrature en fonctions à Paris, lors de la mercuriale de 1559 qui se termina par la mise en jugement de huit officiers de judicature, dont un brûlé en Grève et un autre étranglé dans son cachot, s’était recrutée elle-même en toute liberté; celle, au contraire, qui siégeait au moment de la Saint-Barthélemy, et dont l’attitude a été l’objet de vives critiques, devait son investiture au choix des Guises.

Sur quoi, les remontrances abordaient la question, insoluble faute de textes, des droits que la Nation s’était réservés, développaient les arguments qui faisaient la base de ces sortes d’écrits, et terminaient par une mise en demeure retentissante de convoquer les États-Généraux.

C’était braver la foudre: elle ne tarda pas à éclater. Le 3 septembre 1771, Richelieu recevait, dans sa terre de Fronsac, les lettres patentes portant dissolution du Parlement. Il partit pour Bordeaux, crevant ses chevaux de poste afin d’arriver plus vite, et, à peine descendu de voiture, fit exécuter un ordre d’exil concernant MM. Le Berthon et Dupaty: le premier, chef de la Compagnie et le seul homme dont il eût peur[339]; le second, investi, en qualité de doyen des avocats généraux, du droit de porter la parole dans l’assemblée des chambres. Malgré la discrétion de ses agents, la nouvelle se répandit avec une incroyable rapidité. Quand parut le carrosse des prisonniers, la population se précipita à la portière pour leur adresser un suprême adieu, puis se rendit à l’hôtel du Gouvernement dont les hôtes éprouvèrent les plus vives inquiétudes[340]. _Mon héros_ s’était récemment, par manière de raillerie, enquis du cérémonial en usage quand on pendait un gouverneur[341]... Sans doute craignit-il qu’on ne lui fournît, sur cette question d’étiquette, ce qu’on nomme aujourd’hui une leçon de choses, car il manda en toute hâte les troupes placées sous son commandement. En même temps, il convoquait, pour le lendemain, en assemblée générale, présidents, conseillers et gens du roi...

[339] _Le Barreau de Bordeaux_, par Henri Chauvot, p. 41. Le premier président d’alors était Jacques-André-Hyacinthe Le Berthon, dont le père était décédé en 1766.

[340] _Journal historique de la révolution Maupeou_, II, p. 132.

[341] _Correspondance de Voltaire_: lettre du 24 janvier 1766.

Ceux-ci s’étaient déjà réunis d’office pour consigner, sur les registres du greffe, une dernière protestation. Quand, le 4, ils se rendirent à la sommation de Sa Majesté, les rues étaient occupées militairement. Des escouades du guet à cheval faisaient la patrouille l’épée au poing, tandis que les grenadiers du régiment de Bretagne, baïonnette au fusil, campaient dans les salles du palais de l’Ombrière. Des batteries d’artillerie, habilement disposées, complétaient ces mesures formidables: ce qui n’empêcha point le maréchal, pour traverser la ville, de se faire escorter de la maréchaussée et de gardes armés jusqu’aux dents[342].

[342] Il n’était rien moins que rassuré: «Bordeaux, écrit Walpole, résista un jour ou deux, au grand effroi de Richelieu qui se retira précipitamment en demandant des troupes.»--_Lettres de Walpole_, édition Didier, p. 255.

A tenir ainsi, face à face, impuissante et anéantie, cette troupe de Robes longues, jadis si prompte à châtier son insolence, Richelieu dut éprouver une joie indicible. Saint-Simon, qui eut un jour la même bonne fortune, nous révèle les jouissances féroces que pouvait, en semblable occurrence, ressentir un grand seigneur haineux. Altéré de vengeance, lançant jusqu’aux moelles de ses adversaires le mépris, l’insulte, le triomphe, celui que, chez Mme de Tencin, on nommait _le Boudrillon_, faillit succomber à l’excès de son délire[343]... Ainsi en fut-il du maréchal qui, n’ayant point à sa disposition la langue chaude, acérée, cuisante de son ancien collègue à la pairie, déclarait simplement que cette heure avait été l’une des plus douces de son existence.

[343] _Mémoires de Saint-Simon_, édition Hachette, XVI, p. 52.

Tout, cependant, ne lui fut pas rose. Après avoir démoli, il fallait reconstruire. Besogne délicate, si l’on en juge par ce qui se passait à Paris. Lorsque Maupeou chercha des magistrats nouveaux, les gens de bonne moralité répondirent par des refus. C’est à peine si, à force de frapper aux portes, il composa une liste où figuraient des robins de province en rupture de ban, des avocats tarés et mis en quarantaine, des chanoines de Notre-Dame commandés par l’archevêque, des dragons en retraite, un neveu de Voltaire et quelques faméliques dont on s’assura le concours en les prenant au collet. Seul, de l’ancien personnel, Joli de Fleury consentit à garder son siège... Ce fut, dans le royaume, une hilarité générale et une avalanche de quolibets.

Allait-on, en Guyenne, éprouver une pareille déconvenue? On y expédia, en toute hâte, le comte de Maillebois, un intrigant sans scrupules, avec mandat de recruter des adhérents au sein de la Compagnie[344]: ses efforts, joints à la diplomatie de M. Esmangart, demeurèrent stériles[345]. Après eux, le maréchal se mit lui-même à l’œuvre, résolu à réussir coûte que coûte. Il importait, avant tout, de trouver un chef à la nouvelle magistrature: son choix se porta sur le doyen des présidents à mortier, M. de Gascq, seigneur et baron de Portets, dont le dévouement lui était acquis.

[344] _Journal historique de la révolution Maupeou_, II, p. 109.

[345] Le 29 avril 1771, par une délibération prise à l’unanimité, les officiers du Parlement s’étaient engagés à n’accepter aucune place dans les juridictions nouvelles. Cette décision fut renouvelée le 3 septembre; à cette date, il y eut une dizaine d’opposants.--_Journal historique de la révolution Maupeou_, II, p. 147.

Antoine-Alexandre de Gascq appartenait à une ancienne famille de robe, honorablement connue dans la province. Lui-même, depuis trente ans, portait l’hermine avec distinction. Investi de sa charge à un âge où le règlement ne lui permettait pas de siéger, il avait vécu à Paris, mêlé au mouvement littéraire et fréquentant le bon monde. Un goût marqué pour la musique l’amena à se lier avec Jean-Jacques Rousseau qui lui donna des leçons d’harmonie[346]. C’était un exécutant de première force: le meilleur archet du Parlement, disait-on non sans malice[347]. Beau parleur, d’esprit délié, ne reculant pas devant les récits graveleux, il avait des saillies irrésistibles. Le sexe aimable le choyait, et l’on assure qu’il le payait de retour. Au désir de plaire, il joignait la plus tenace des volontés et une pointe d’ambition habilement dissimulée sous le masque du détachement philosophique... Rentré à Bordeaux, il s’était mis résolument à la tâche, émerveillant ses confrères par son assiduité à l’étude et son indépendance dans les questions touchant aux libertés publiques. Émule des Grissac, des Carrière, des Dupaty, il bravait avec intrépidité les rigueurs du ministère qui, en 1756, jugea opportun de l’exiler.

[346] _Confessions de Jean-Jacques Rousseau_: année 1741.

[347] Il concourut, avec M. de Sarrau et quelques autres personnes à la fondation de l’Académie de musique.

La nomination de Richelieu au Gouvernement de la Guyenne refroidit ce beau zèle. M. de Gascq qui, de longue date, connaissait le maréchal, devint son familier le plus intime. Bientôt, leur amitié rappela celle du couple célébré au cinquième chant de l’_Énéide_. Le président, resté célibataire, s’installa dans l’hôtel du gouverneur, travailla aux côtés d’Albouis-Dazincourt[348], participa aux affaires de la Comédie, veilla avec un soin jaloux à la satisfaction des fantaisies du maître, et partagea avec lui des soupers restés fameux où «ces connaisseurs émérites donnaient un heureux baptême aux divers crus du Médoc»[349]. Il n’en demeurait pas moins exact aux réunions du Parlement, et même figurait dans les rangs de la Commission chargée de la réforme des abus. Mais ses collègues, devenus soupçonneux, le tenaient à distance, et le public, sévère jusqu’à l’injustice, fredonnait sur son passage ces couplets cruels, dont l’auteur eut le loisir--à l’ombre du fort du Hâ--de retoucher les rimes:

Venons à ce magistrat, Président folâtre, Grosse poupée à rabat De riens idolâtre... Ce juge de nos procès Ne siège point au Palais: Il siège au théâtre, O gué! Il siège au théâtre!

Souple, léger et galant Au point d’être fade, Il n’est femme, en lutinant, Qu’il ne persuade. Musicien, joueur adroit, Il sait tout, hormis le droit: Le Code est maussade, O gué! Le Code est maussade!

[348] _Mémoires de Dazincourt_, édition Barrière, p. 197.--_Journal historique de la révolution Maupeou_, II, p. 138.

[349] _Le Barreau de Bordeaux_, par H. Chauvot, p. 40.

Nul doute que, pour complaire à son puissant ami, M. de Gascq n’eût, avant même la dissolution, accepté la charge de premier président. Le sacrifice lui ayant semblé lourd, on le gratifia de nombreux avantages: une pension de vingt mille livres et le remboursement de son office... Ce qui, avec les quinze mille livres de gages attachés à sa nouvelle fonction, l’investissait, en un tour de main, de cinquante mille livres de rente.

Il ne pouvait pourtant, à lui seul, suffire aux travaux de la Grand’Chambre... Le maréchal alla voir chacun des membres du Parlement dissous, jouant, à tour de rôle, de la séduction, des promesses, des menaces, faisant appel aux sentiments les plus bas: vanité, jalousie, rancunes, avarice. Rien ne lui coûtait; l’argent, moins que le reste, les caisses publiques ayant reçu l’ordre de suspendre tous paiements, pour lui permettre d’y puiser à l’aise[350]. Il y eut de superbes résistances, justifiant ce vers pompeux du vieux Combabessouze:

Thémis, ainsi que Mars, enfante des héros!

[350] _Le chancelier Maupeou et les Parlements_, p. 456.--_Journal historique de la révolution Maupeou_, II, p. 143.

Spécialement, le beau sexe--dont l’influence ne fut jamais plus grande--se couvrit de gloire... Quelques explications peuvent ici paraître nécessaires...

Dans cette merveilleuse boîte à surprises qu’on appelle le XVIIIe siècle, la femme demeure indéfinissable en ses multiples transformations. Tour à tour précieuse avec Marivaux, sceptique avec Fontenelle, sentimentale avec Jean-Jacques, elle prêtera bientôt l’oreille aux fourberies de Mesmer et du comte de Saint-Germain. Mais, avant de faire la chaîne autour du baquet mystérieux, elle se livre tout entière... à quoi? à la politique: un goût venu en droite ligne de la Grande-Bretagne, avec le whist et les œuvres de Richardson...

On comprend l’émoi que la révolution parlementaire dut produire dans ces cervelles surchauffées. Ce fut l’unique objet des conversations. Les réunions de plaisir cessèrent comme par enchantement, et les salons se transformèrent en états-généraux où, derrière l’éventail, éclataient de singulières hardiesses[351]. Les boudoirs s’arrachèrent brochures et in-folio traitant des matières à l’ordre du jour. Les remontrances firent prime, et le précis de droit public de Michau de Montblin, «une véritable encyclopédie politique,» devint le livre de chevet des mondaines[352].

[351] _Mémoires de Besenval_, II, p. 180 et 181.

[352] Michau de Montblin était conseiller au Parlement de Paris.

Ce ne sont pas seulement les femmes de robins qui gémissent sur les malheurs de la patrie: les bourgeoises de toutes provenances ont acquis une érudition étonnante sur les points les plus controversés de notre histoire constitutionnelle[353]. Bientôt, la contagion s’étend aux grandes dames de Versailles. Mme d’Egmont, toujours portée aux idées généreuses, figure parmi les plus ardentes. Dédaigneuse des rancunes de la Dubarry dont le crédit la fait exclure des divertissements de la cour, répudiant toute solidarité avec son cousin d’Aiguillon, bravant la colère du maréchal qui la chasse de sa présence et lui interdit tous rapports avec la _bonne duchesse_, elle dirige l’état-major des révoltées, et, épuisée, fiévreuse, déjà atteinte par un mal qui ne pardonne pas, organise la résistance «contre la tyrannie»...

[353] _Le chancelier Maupeou et les Parlements_, p. 424.

--Vous êtes des républicaines! s’écrie son ami de cœur, Gustave III, de passage en France sous le titre de comte de Gothland[354].

[354] _La comtesse d’Egmont_, par Mme d’Armaillé, p. 159.

A quoi elle réplique:

--Qu’on nous donne des rois comme Henri IV, vous verrez si nous aimons la monarchie!

Le mot de République n’était point pour effrayer les Bordelaises. Déjà, sous la Fronde, il circulait sur bien des lèvres. On le prononçait même sous le règne du _Grand roi_, et l’intendant Boucher écrivait un peu plus tard: «Il est certain que l’esprit républicain règne dans cette ville et qu’on y abhorre toute autorité[355].» On ne s’étonnera pas que l’influence de Mme d’Egmont se fît sentir jusqu’en Guyenne, où elle trouvait un terrain merveilleusement préparé. Mères, filles, épouses de parlementaires y témoignaient d’une fermeté à toute épreuve, réconfortant les indécis, gourmandant les faibles, exaltant les résolus, prêtes à tous les sacrifices de bien-être et de fortune. Gardiennes des traditions morales qu’à Versailles on foulait aux pieds, rien n’égalait leur mépris pour les Maupeou, les Terray et autres suppôts de la favorite. Une étude réfléchie du litige qui bouleversait le royaume les confirmait dans leur opposition. Elles estimaient--avec Mmes de Mesmes, d’Egmont, de Boufflers, de Luxembourg, de Croy, de Brionne, avec la bourgeoisie entière et tous les écrivains patriotes[356]--qu’à défaut d’une constitution écrite il fallait s’en référer au droit naturel et à l’usage, «lesquels, en France, ne tolérèrent jamais le despotisme;» que la Nation était au-dessus des rois comme l’Église au-dessus des papes; et que, si les Parlements n’avaient reçu d’elle aucun des pouvoirs auxquels ils prétendaient, il y avait lieu de faire sans retard appel aux États-Généraux!--Tous les cœurs féminins battaient à se rompre au seul nom de la liberté...

[355] De Lurbe écrit, de son côté: «Les Bordelais sont de leur naturel avides de liberté.» (_Chronique bourdeloise_: année 1548.)--Le maréchal de Richelieu faisait lui-même, dans sa correspondance, une constatation identique.

[356] _Le chancelier Maupeou et les Parlements_, p. 480.

Quand Richelieu se mit en campagne pour son œuvre de reconstitution, les premiers obstacles auxquels il se heurta vinrent des femmes. Campées résolument dans l’antichambre, le poing sur la hanche et le dédain aux lèvres, elles lui barrèrent le passage[357]... Le vainqueur de Port-Mahon put se remémorer cette parole de Mazarin, sur les Bordelaises de la Fronde, que, pour les réduire, il fallait «plus de canon que de cypre, et d’armures d’acier que de gants de Rome»...