La société bordelaise sous Louis XV et le salon de Mme Duplessy

Part 17

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Restent les épices, dont la perception donnait lieu à de si légitimes critiques. Quoi de plus choquant, en effet, qu’une taxe laissée à l’arbitraire du juge, en vue de le rémunérer de ses peines! Mais ce que l’on ignore trop, c’est que, répartie entre une quantité considérable de charges multipliées dans un intérêt fiscal, cette redevance--dont l’entière responsabilité incombait à la Couronne--ne constitua jamais une source de profits. Elle ne couvrait même pas les intérêts du prix avancé par le titulaire, lequel, loin de trouver dans ses fonctions un instrument de lucre, devait, pour l’honneur de les remplir, s’imposer le plus lourd des sacrifices[309].

[309] La démonstration est facile. En 1770, le Parlement de Bordeaux se composait de dix présidents à mortier et de cent présidents à bonnet ou conseillers. On ne peut évaluer à moins de 120,000 livres la valeur des offices de président à mortier, soit 1,200,000 livres pour les dix. Les offices de président à bonnet et de conseillers, après avoir valu 60,000 livres, étaient descendus à 40,000; soit quatre millions, pour les cent; en tout, cinq millions deux cent mille livres déboursés par les membres de la Compagnie, non compris ceux du Parquet. Or, le montant des épices réellement perçues--à l’exclusion des épices _pro rege, pro urbe, pro Deo_--n’atteignait pas, à beaucoup près, le revenu qu’eût pu donner cette somme. Un dépouillement consciencieux démontre qu’à cette époque elles ne s’élevaient pas à 40,000 livres, pour un ressort de 2,200,000 justiciables (à Rouen elles étaient de 20,000 livres seulement). Réparties sur un capital de cinq millions deux cent mille livres, ces 40,000 livres constituaient un intérêt de moins de 1%. Encore négligeons-nous l’impôt de la Paulette lequel, étant alors fixé au centième du prix de l’office, absorbait et au delà toutes les sommes perçues.--En fin de compte, les épices allaient, sous des formes diverses, se déverser dans les coffres de l’État, et l’on peut affirmer que les parlementaires payaient chèrement les privilèges qui leur étaient attribués. Ce qui, dans une certaine mesure, peut faire illusion, c’est que les épices se répartissaient d’une façon inégale. La plus forte part était réservée aux rapporteurs de la Grand’Chambre, tandis que les officiers des Enquêtes et des Requêtes ne touchaient à peu près rien. Ces derniers, spécialement, étaient taxés à une redevance fixe de six écus par audience, laquelle, partagée entre dix magistrats, portait à trente-six sous par audience le profit de chacun d’eux... Étienne de Cruseau fournit, sur cette délicate question des épices, un renseignement précieux. Devenu conseiller de Grand’Chambre, il clôture l’année 1608 par cette exclamation, unique dans sa longue carrière: «Dieu m’a donné mille escus de mon estat; à vous, mon Dieu, gloire et honneur et grâces!» Cette satisfaction bruyante de l’un des rapporteurs les plus zélés du Parlement démontre le caractère insolite de ce revenu, qui n’était, d’ailleurs, que l’intérêt à 5% du capital de la charge. Gaufreteau complète cette indication par la réflexion suivante: «Quel advantage peuvent avoir ceux qui achepteront des offices de crue, attendu que, après qu’ils auront baillé quinze ou vingt mille escus pour leurs offices, ils demeureront près de vingt ans avant gagner l’eau qu’ils boiront»: une boutade qui n’est, en somme, que l’expression fidèle de la vérité.--Ajoutons qu’une rémunération aussi illusoire des emplois de judicature peut, seule, expliquer la facilité avec laquelle les magistrats de l’ancien régime, pour forcer la main au roi, abandonnaient, parfois pendant des années, l’exercice de leurs fonctions.

Riches, les parlementaires l’étaient presque tous; mais pour des causes différentes. Les Compagnies judiciaires avaient, dès le XVIe siècle, acquis une telle influence, leur prestige était si indiscuté, la considération dont on les entourait si universellement admise, que la possession d’un siège de conseiller devint le couronnement des ambitions bourgeoises. Il n’est pas de Gascon ayant fait fortune dans le négoce qui ne rêvât cette dignité pour l’aîné de ses enfants, quelque onéreuse qu’elle pût être. «Dès qu’un marchand a de quoy, enseigne un vieux dicton, il pousse ses hoirs dans la robe!» La liste serait longue des officiers de justice dont l’aïeul, simple courtaud de boutique, était parti en sabots de son village et arrivé à Bordeaux _pedibus albis_. Chez beaucoup, d’ailleurs, l’acquisition--si vivement reprochée par le Vert-Galant--d’une gentilhommière avait précédé celle de l’office. Michel Eyquem, dont les ancêtres vendirent du poisson salé à la Rousselle, était, depuis longtemps, seigneur de Montaigne quand il vint siéger sur les fleurs de lis. De même, les Secondat, enrichis dans la finance, possédaient la baronnie de Montesquieu bien avant de coiffer le mortier...

L’immobilisation d’un capital, énorme pour l’époque, ne laissait pas que d’entraîner parfois la gêne. Les propriétaires d’offices maintenaient leur situation--quand ils ne l’accroissaient pas--à l’aide de mariages opulents. Michel de l’Hospital le constatait lors de son passage à Bordeaux: «Quand on sait quelque héritière, disait-il, c’est pour Monsieur le Conseiller[310].» S’il arrivait alors, comme en témoigne l’illustre chancelier, que certaines de ces unions fussent contractées contre le gré des familles, les fortunes s’offraient d’elles-mêmes, durant le cours des XVIIe et XVIIIe siècles. Trop heureux le négociant appelé à l’honneur de faire souche de robins! Le plus riche de la ville, M. Saige, divisait ses millions en deux parts: l’une pour son fils qu’il pourvoyait d’un emploi d’avocat général; l’autre pour sa fille qu’il mariait au président de Cazeaux[311].--Il serait facile de multiplier les exemples...

[310] _Œuvres de Michel de l’Hospital_, édition Dufey, II, p. 111.

[311] L’avocat général Saige épousait lui-même Mlle de Verthamon d’Ambloy, fille du président aux Enquêtes, dont la fortune était considérable--ce qui fait dire à M. de Lamontaigne: «C’est le Pactole qui va fertiliser les mines du Pérou.»

Possesseurs de fortunes bien assises, titrés grâce à l’achat de terres seigneuriales, ne devant rien à la faveur du prince qui, au contraire, avait beaucoup à leur demander, violentés chaque fois que, d’accord avec l’opinion publique, ils élevaient la voix contre l’arbitraire des ministres et les dilapidations de la cour, les parlementaires constituaient la plus redoutable des oppositions. Louis XV ne l’ignorait pas. Ces Robes longues, s’écriait-il avec terreur... des républicains[312]! C’est pourquoi gouverneurs et intendants recevaient l’ordre de «leur rogner les ongles». On s’efforçait, en même temps, de les contenir par un choix judicieux du chef placé à leur tête. Ce ne sont plus, comme autrefois, les plus dignes que l’on élève à la première présidence, mais ceux qui, par leur influence personnelle et leur habileté, paraissent le mieux en situation de rendre des services, de prévenir les desseins hostiles, d’enlever--but suprême de tous les efforts--l’enregistrement des édits fiscaux... Les premiers présidents de Paris, faits de la main de Louis XV, ne rappellent que de loin les Simon de Bucy, les Harlay et les Mathieu Molé!

[312] _Mémoires de Mme du Hausset_, édition Barrière, p. 72.

Par un heureux concours de circonstances, le Parlement de Bordeaux se trouvait mieux partagé. L’investiture de son chef, André-François-Benoît Le Berthon, remontait au ministère du cardinal Fleury, c’est-à-dire à la période vertueuse du règne. Ame droite et fière, cœur charitable et généreux, caractère loyal et probe, M. Le Berthon était imbu des grandes traditions. La dignité du magistrat s’alliait en lui à la fidélité au Trône. Le pouvoir royal ne négligeait rien, d’ailleurs, pour se concilier ses bonnes grâces. En dehors d’une pension de trois mille six cents livres[313] qu’on lui servait en sus de ses gages, il était l’objet des prévenances les plus flatteuses: à la suite d’un incendie qui consuma son hôtel, en 1741, une somme de cent mille livres lui fut attribuée à titre de don gracieux[314]. Ces libéralités n’étaient point de nature à enchaîner son indépendance. Seuls, parmi ses collègues, quelques impatients murmuraient de sa longanimité à l’égard des ministres; mais tous tombaient d’accord pour rendre hommage à la haute intégrité de celui que d’Aguesseau jugea digne de le remplacer à la Chancellerie[315].

[313] _Archives départementales_, C. 3623.

[314] _Archives départementales_, C. 3585.--Sur l’emplacement de sa maison incendiée, M. Le Berthon fit construire le bel hôtel, rue du Mirail, qu’occupent aujourd’hui les services du Mont-de-piété.

[315] Il paraît certain que les Sceaux furent offerts à M. Le Berthon et qu’il les refusa pour ne point quitter Bordeaux.

Ce n’était pas, du reste, une tâche facile que de diriger une grande Compagnie jalouse de ses prérogatives et dont l’esprit de soumission ne constituait pas la qualité dominante. Saisie des graves problèmes qui agitaient l’opinion, elle apportait à leur examen une liberté de jugements et de paroles égale à celle de nos assemblées modernes. Mais ce sont surtout les questions financières, les demandes de subsides, la création de taxes nouvelles rendues nécessaires par les exigences de Versailles, qui avaient le privilège de mettre les cervelles en ébullition. Les jours où s’engageaient ces débats irritants, le Palais présentait une animation insolite. Chaque officier se tenait à son banc comme à un poste de combat. Les ardents répandaient une odeur de poudre, les pacifiques prenaient des attitudes de lion en courroux, les têtes chenues elles-mêmes subissaient l’entraînement général.

Que de soucis pour maintenir dans une exacte discipline ce personnel mobile et passionné qui ne comprenait pas moins de cent soixante membres, en comptant les honoraires[316]! Sans doute, les pères de famille--Catons en perruque longue, attachés au foyer domestique--représentaient le principal appoint. Mais, à leur suite, évoluait la petite troupe des recrues, dont les allures juvéniles contrastaient avec la sévérité majestueuse des anciens. L’État, percevant un impôt--le marc d’or--sur les transmissions d’offices, n’hésitait pas à investir de charges de présidents et de conseillers, bien avant l’heure où le règlement leur permettait d’en exercer la fonction, des étudiants à peine sortis de l’école[317]. Simples stagiaires de fait et ne prenant aucune part aux décisions, ils n’en figuraient pas moins sur le tableau, portaient la robe rouge et occupaient une place dans les cérémonies publiques où ils servaient de point de mire à plus d’un joli minois. C’était l’élément mondain, remuant, turbulent même, du Palais, un élément ne résistant guère--comment en être surpris!--à l’attrait des petits vers, de la comédie de société, de la galanterie courante... Grand sujet de préoccupations pour un premier président soucieux de prévenir toute confusion entre ces adolescents--les magistrats de l’avenir--et leurs confrères en exercice que la faveur publique gratifiait du titre de _Romains_.

[316] Dix présidents à mortier en exercice et deux honoraires, deux chevaliers d’honneur, six présidents à bonnet, quatre-vingt-quatorze conseillers en exercice, vingt-deux honoraires, vingt-six officiers du parquet ou greffiers.--Aux processions de Saint-André, le gros du cortège stationnait encore dans la rue du Loup quand la tête franchissait le seuil de la Primatiale.

[317] Les conseillers n’avaient voix délibérative qu’à vingt-cinq ans, les présidents qu’à trente ans.

Durant de longues années, M. Le Berthon avait suffi à la peine. L’âge ayant paralysé ses forces, il s’était fait adjoindre, comme coadjuteur avec succession future, son fils Jacques-André-Hyacinthe, lequel, avec moins d’acquis et de clairvoyance, possédait cependant des qualités éminentes. C’était un libéral, suivant l’antique formule: c’est lui qui, aux États-Généraux, demandera que Sa Majesté abandonne le titre de roi de France, attentatoire aux droits de la nation, pour reprendre celui de roi des Français[318]... La vie entière de cet homme de bien, mêlé à toutes les agitations de la fin du XVIIIe siècle, se résume dans cette déclaration formulée, non sans orgueil, au terme d’une longue carrière: «Depuis que je suis à la tête du Parlement, j’ai reçu vingt-huit lettres de cachet, presque toutes portant exil; ce sont autant de lettres de noblesse que je léguerai à ma famille[319]...»

[318] _Mémoires de Bailly_, III, p. 130.

[319] _Tablettes de Bernadau_: V. p. 177.

Telle était--soldats et capitaines--la cohorte judiciaire avec laquelle Richelieu allait se mesurer. Il y eut, à vrai dire, un moment où chacun fit un effort pour maintenir la bonne intelligence. Les parlementaires ne se bornèrent pas, lors de l’arrivée du maréchal, à le couvrir de fleurs: ils refusèrent de percevoir le droit de cinq cents livres dû pour l’enregistrement de ses provisions[320]. C’était le prendre par son faible. La campagne menée contre la Société de Jésus, l’expulsion de ces religieux, les condamnations prononcées contre les écrits des évêques qui tentèrent leur défense, n’étaient pas non plus pour déplaire à ce sceptique. Aussi mettait-il quelques ménagements dans ses premières attaques. Messieurs de l’Ombrière! «de braves gens qu’il adoroit en gros et révéroit en détail...» Et il s’étonnait qu’on pût en menacer les gentilshommes «comme on fait aux enfants de la grande beste!...» Au fond, il éprouvait, à l’égard de la canaille fourrée d’hermine, un souverain mépris, encore avivé par sa condamnation récente dans un procès que le jurisconsulte Voltaire lui disait imperdable[321].

[320] Cette cérémonie eut lieu le 23 mars 1756, deux ans avant la prise de possession effective. Le maréchal y fut représenté par le marquis de Montferrand, grand sénéchal de Guyenne.

[321] Lettre de Voltaire du 12 septembre 1755.

Ce dernier, en pareille occurrence, se vengeait comme un gamin des rues:--Passez, Monsieur le président, murmurait-il chapeau bas, lorsqu’un âne se trouvait sur son chemin... Richelieu en usait d’autre sorte. Chaque fois que le Parlement repoussait des édits, il venait parader au Palais et faisait, _manu militari_, enregistrer les volontés du roi. Dieu sait avec quelle arrogance de bon ton, quelles railleries de grand seigneur, quels airs de capitan! Et si quelque discours sentant la révolte parvenait à ses oreilles, comme il faisait jeter le factieux dans un carrosse et l’expédiait, entre quatre dragons, à l’autre bout du royaume[322]!

[322] Tel fut le sort de l’avocat général Dupaty à qui une rigoureuse incarcération à Pierre-Encise rappela les dangers d’une indépendance intempestive. Le fougueux orateur fut, de là, transféré à Roanne où il écrivit ses _Imitations de Properce et de Tibulle_.

Hanté par le souvenir du vieux d’Épernon, «mon héros» ne se contentait pas des griefs que lui fournissait Versailles. Il s’appliquait aussi à faire naître les occasions, recourant, quand il ne trouvait pas mieux, à des chicanes de procédure. Il découvre, un jour, que la Grand’Chambre a statué dans une affaire qui n’a point été soumise au premier degré de juridiction... Vite, il défère l’arrêt au Conseil, le fait casser et obtient--sanglante injure!--qu’on ordonne la restitution des épices... Richelieu n’avait pas eu la main heureuse. Le litige, dont le Parlement s’était constitué l’arbitre, présentait des complications d’un ordre tel que les magistrats inférieurs avaient reculé devant la tâche. Loin de se plaindre, les parties se félicitaient d’une solution aussi rapide, et même celle qui avait succombé se déclarait prête à acquitter les frais, bien que la décision du Conseil l’en déchargeât... L’intendant en fut réduit à témoigner en faveur de Messieurs. Ils s’étaient, affirma-t-il, conformés à l’usage et avaient agi dans l’intérêt de la justice: il fallait se hâter, en leur donnant satisfaction, de clôturer cette regrettable affaire[323].

[323] _Archives départementales_, C. 2623.--L’intendant était alors M. Boutin, un homme aimable et distingué dont les correspondances privées font fréquemment l’éloge. Sa femme--une Chauvelin--s’attira toutes les sympathies par ses manières et sa bonne grâce. Très bien accueillie dans la société bordelaise, elle donna elle-même des fêtes qui eurent un grand éclat.

Les parlementaires, de leur côté, ne s’en tiennent pas à la défensive. Ils attaquent avec vigueur, livrant sous main au public leurs décisions les plus acerbes[324]. Tantôt, ils tonnent contre les lettres de cachet et proclament le principe de la liberté individuelle. Tantôt, rappelant d’anciennes prescriptions de police, ils prononcent de sévères arrêts contre le jeu[325]. Hier, ils lançaient de malicieuses allusions aux sociétaires du théâtre[326]; aujourd’hui, ils s’insurgent contre les enregistrements effectués l’épée au poing et les déclarent nuls, «comme destructifs des lois primitives de la monarchie et des constitutions fondamentales de l’État...» Bientôt, ils s’attaqueront au maréchal lui-même dans la personne de ses subordonnés les plus compromis. Le brigandage, en effet, règne dans tous les services. Chacun pille impunément: le traitant rapace, les agents des douanes et des postes, les fermiers des greffes, les receveurs des tailles... Réduits à l’impuissance, les officiers municipaux ferment les yeux--quelques-uns même pêchent en eau trouble!--tandis que les magistrats des juridictions seigneuriales, par crainte ou déférence, laissent impunis malversations et attentats.

[324] Le roi fut obligé d’interdire toute publication de ce genre.--_Archives départementales_, C. 3623.

[325] La décision ne fut pas rendue à l’unanimité, si l’on s’en réfère à la correspondance de MM. de Lamothe. Un certain nombre de jeunes conseillers, pour qui la masse aux dés avait des charmes, votèrent contre.

[326] A l’occasion de l’établissement du Vauxhall: _Archives historiques de la Gironde_, XXIV, p. 428.

Dans ce désarroi général--après avoir sans succès représenté au roi «le cri de la misère de son peuple et son désespoir»[327]--le Parlement prenait une résolution qui procède de l’esprit révolutionnaire: il instituait, sous le titre de _Bureau de la grande police_, une Commission permanente chargée de rechercher les abus, de prévenir les vexations, de poursuivre les crimes[328]. Aussitôt, les plaintes d’affluer, les dépositions d’éclater vengeresses, les mesures réparatrices de se succéder. Vainement le gouverneur s’efforça-t-il d’accumuler les obstacles et de prendre sous son égide les prévaricateurs, l’effet produit n’en fut pas moins immense: la conscience publique se sentit soulagée...

[327] _Registres secrets_, sous la date du 7 septembre 1763.

[328] Elle se composait de MM. de Gascq, de Gourgue (Laurent-Marc-Antoine), de Grissac, de Baritault, de La Colonie, de Favars, de Filhol, de Prunes, de Gourgue de Thouars, de Verthamon d’Ambloy, d’Arche de La Salle, de Lamontaigne, de Rauzan, de Poissac.

Sans cesse sur la brèche, la Commission englobait dans son programme les sujets les plus divers: voirie, police, hygiène, octrois, tailles, corvées, timbre, contrôle, institutions de bienfaisance et économiques, réformation de la justice--«matière essentielle au bien de l’État»[329]... Elle examinait tout, ne s’en rapportant pas plus aux documents d’ordre financier qu’aux rapports administratifs: «d’autant»--mentionne un procès-verbal, qui constitue une sanglante critique des agissements royaux--«que la Compagnie n’aura jamais de confiance en ce que les intendants pourroient fournir eux-mêmes.....» Quatre cahiers, découverts par hasard au milieu du fouillis où sommeillent inexplorés des monceaux de pièces émanant du palais de l’Ombrière, témoignent du zèle, du courage, de l’acharnement--serions-nous tenté de dire--de ces hardis redresseurs de torts[330].

[329] Une étude sur la réforme de la justice fut, en effet, préparée par un des _Messieurs_.

[330] M. Brives-Cazes a publié dans une intéressante brochure--_Le Parlement de Bordeaux: Bureau de la grande police_--un résumé des travaux de la Commission. Les registres retrouvés par lui n’embrassent qu’une période de quatre années à partir de 1763; mais nous ne serions pas surpris que le Bureau eût fonctionné jusqu’en 1771. Les remarquables arrêts rendus en 1770 sur la vente des grains et l’établissement d’assemblées de paroisses en vue de soulager la misère publique, ont sûrement été inspirés par le _Bureau de la grande police_.

Tenu en échec par cette troupe de robins, Richelieu ne décolérait pas. La plupart d’entre eux devinrent pour lui des ennemis personnels, et il conçut contre le Parlement «une haine irréconciliable»: le coup d’État du chancelier Maupeou allait lui permettre de l’assouvir.

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CHAPITRE XV

État de la Guyenne.--Procédés fiscaux.--Maupeou et ses réformes.--Opposition du Parlement de Bordeaux: sa dissolution.--Efforts pour le reconstituer: l’intendant Esmangart et M. de Maillebois.--Le premier président de Gascq et ses nouveaux collègues.--Exil de soixante-cinq officiers de robe.--Rôle joué par les femmes.--Mmes de Gourgue et d’Allogny: lettres de cachet décernées contre elles.--Institution du nouveau Parlement.--Liste des exilés et des _Restants_.

Cette période de notre histoire n’était point pour accroître le prestige de la Couronne. Avec des généraux comme Soubise, Clermont, Contades, nos armes avaient subi d’humiliants revers. La diplomatie ne faisait pas meilleure figure, et, malgré les efforts de Choiseul, l’on en devait passer par le traité de Paris qui dépouillait la France de ses colonies les plus prospères. Nos finances, enfin, étaient un sujet de joie pour les Anglais: on marchait tout droit à la banqueroute. Quant à Sa Majesté, son crédit personnel était tombé si bas que la négociation de sa signature s’effectuait avec 40 % de perte.

La mort de Mme de Pompadour donna une lueur d’espoir; on put supposer que les mœurs implantées par ses créatures disparaîtraient avec elle, et que l’on en reviendrait aux dilapidations d’une décence relative qui marquèrent le début du règne. L’erreur fut vite dissipée. Louis XV ne se tint point pour satisfait des amours de passage que lui procurait le zèle de serviteurs habitués à y trouver leur compte. Lebel, invité à faire mieux, découvrit Mlle Lange, «un composé céleste»... Il en forma la Dubarry. Stylée par Richelieu qui lui apprit le catéchisme de la cour, Cotillon II ne tardait pas à pousser jusqu’au délire la passion du vieux roi. Versailles s’inclina devant ce choix inattendu, et l’on put voir, à l’heure du petit lever, le successeur de d’Aguesseau jouant à colin-maillard avec le négrillon de la nouvelle favorite.