La société bordelaise sous Louis XV et le salon de Mme Duplessy

Part 15

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[267] Voici la liste en question, découverte dans les papiers de MM. de Lamothe:--_La Famille extravagante_: les Guyonnet;--_Les Plaideurs_: Citran et Guyac;--_L’Avare_: M. de Combabessouze;--_Le Grondeur_: Labadie;--_L’Indiscret_: Bellegarde;--_Le Babillard_: Marbotin;--_Le Chevalier à la mode_: La Chabarine;--_L’Homme à bonnes fortunes_: Montferrand;--_L’Important_: Marcellus;--_Le Médisant_: Portets;--_Ésope à la ville_: Gourgue;--_Le Tartufe_: de Gascq;--_Le Bourgeois gentilhomme_: Pelet;--_Les Précieuses ridicules_: Mlles de Sallegourde;--_L’Enfant prodigue_: M. de Sallegourde;--_Le Joueur_: Somières;--_Le Dissipateur_: Mirat;--_Le Menteur_: Ségur;--_Le Mariage forcé_: Leberthon;--_La Mère coquette_: Mme de Pontac;--_Le Fat puni_: Montazet;--_L’Esprit de contradiction_: Mme de Labadie;--_La Fille de village_: les Paret;--_Le Bourgeois à la mode_: Dupin et Paran;--_Les Bourgeoises de qualité_: les demoiselles Peyronnet;--_La Vie est un songe_: Tortaty;--_Le Glorieux_: Carrière;--_Le Misanthrope_: Caupos;--_L’avocat Pathelin_: Poussart;--_La Veuve_: Mme de Dunes;--_Pourceaugnac_: d’Arville;--_Georges Dandin_: Le Doux;--_Le roi de Cocagne_: Lascombes;--_L’Extravagant_: La Capelle;--_L’Ami de tout le monde_: Aquart;--_La Coquette_: Mme Dusault;--_Le Mécontent_: Tombebœuf;--_Les Femmes savantes_: Mlles Duplessy et de Ségur;--_Le Français à Londres_: Laburthe;--_Les Fâcheux_: Denis et Parrant;--_La Fausse Prude_: la première présidente;--_L’Étourdi_: Montbalen;--_Jodelet_: Dupin;--_Crispin médecin_: Séris;--_L’Amour médecin_: Cazaux;--_Le Malade imaginaire_: Labadie fils;--_Le Distrait_: Montesquieu;--_La Mère confidente_: Mme de Cressac;--_La comtesse d’Escarbagnas_: Mme Boyer;--_L’École des amants_: Bigot;--_La Fille capitaine_: Mlle Châteauneuf;--_Le Chevalier Massacre_: Baignères;--_Arlequin poli par l’Amour_: La Colonie;--_La Comtesse d’Orgueil_: Mme Lassalle;--_Les Amants réunis_: Piis et sa femme;--_Le Petit-Maître corrigé_: Budos;--_La Matrone d’Éphèse_: Mme de Ségur-Cabanac;--_Le Procureur arbitre_: Duvigier père;--_Le Flatteur_: Duvigier fils;--_Le Magnifique_: Mirambeau;--_L’Amoureux_: Senault;--_Le Dépit amoureux_: Mlle de Belhade;--_La Femme d’intrigue_: Mme Robillard;--_Le Sicilien_: le chevalier Malvin;--_Crispin musicien_: Sarrau;--_Les Folies amoureuses_: Mlle de Pile;--_Le Légataire universel_: Sause;--_Les Fourberies de Scapin_: Vincent, doyen;--_Le Complaisant_: Desaigues de Fais;--_Colin Maillard_: Dupont-Rolland;--_Crispin bel-esprit_: le président Rolland;--_Les Visionnaires_: Lalanne et Montaigne;--_Je ne sçais quoi_: Le Blanc, père;--_La Réconciliation normande_: le premier président et l’intendant.

Le chevalier de Vivens est un vieillard allègre, le type de ces gentilshommes du XVIIIe siècle qui, initiés au culte d’une philosophie humanitaire, immolèrent, sur ses autels, loisirs, fortune, ambition. Son existence se résume dans cette maxime digne de Socrate: C’est le lot des âmes communes de ne songer qu’à soi! Durant le cours de sa longue carrière, M. de Vivens ne cessa de s’effacer devant les autres, poursuivant, avec ténacité, la recherche de ce qui, dans l’ordre matériel ou dans l’ordre moral, peut accroître le bonheur de nos semblables... On trouve, chez cet obstiné, un mélange de Buffon et de Florian. Au premier, il emprunta son goût pour les sciences d’observation, l’histoire naturelle, la physique, la minéralogie, l’économie rurale; du second, il possède l’amour des choses champêtres, le naturel et l’exquise sensibilité. Peut-être pourrait-on dire de lui, comme de l’abbé de Saint-Pierre, à propos de ses _Rêves d’un homme de bien_, qu’il fut plus propre à faire un ministre dans la République de Platon qu’un secrétaire d’État dans les conseils d’une monarchie absolue; mais le caractère utopique de certaines de ses aspirations n’est point de nature à lui aliéner les cœurs... Montesquieu, qui se délectait à son château de Clairac, où l’on prétend qu’il écrivit plusieurs passages des _Lettres persanes_, éprouvait une vive tendresse pour M. de Vivens.

Le personnage avec lequel, en ce moment, converse le chevalier, mérite une mention toute spéciale. C’est M. de Romas: un robin de petite ville, à la veille de prendre rang parmi les gloires de la Gascogne[268]. Il vient, en effet, en même temps que le grand physicien du nouveau monde, peut-être même avant lui, d’arracher au ciel le secret de la foudre. Qu’on ne lui dispute pas le mérite de sa découverte: «Il est aujourd’hui démontré, écrit un savant moderne, que de Romas n’a rien emprunté à Franklin, et que l’originalité de sa belle expérience ne saurait lui être contestée[269]...»

[268] Il était assesseur au Présidial de Nérac.

[269] _Les Grandes Inventions modernes_, par Figuier. Hachette, 1873, p. 343.

Cette expérience, sur les résultats de laquelle l’Académie était fixée depuis longtemps, l’inventeur brûlait de l’exécuter sous les yeux de la multitude. A cet effet, il installait ses appareils dans un coin du Jardin-Royal,--juste au moment où un tremblement de terre d’une violence inouïe jetait la panique dans la cité[270]... L’occasion lui sembla propice pour démontrer que, nouveau Jupiter, il pouvait à son gré diriger les fluides électriques. Fatale inspiration! Convaincu que «ces maléfices» n’étaient point étrangers à la catastrophe qui plongeait la ville dans le deuil, le public ne lui laissa pas le loisir d’achever. Jupiter fut hué, menacé, poursuivi: c’est à peine si ses machines purent échapper aux fureurs populaires, et le triomphe entrevu se changea en la plus cruelle des déceptions... Six mois se sont écoulés depuis ce désastre, et le cœur du malheureux robin en est encore meurtri.

[270] Le 10 août 1759.--M. de Lamontaigne, qui fournit des détails précieux sur cet événement, rapporte, d’après des témoins dignes de foi, que la secousse éprouvée à Bordeaux fut, sinon aussi longue, au moins aussi forte que celles ressenties à Lisbonne, lors du tremblement de terre de 1755 qui renversa cette ville de fond en comble.

L’abbé Baudeau, qui lui prodigue ses consolations, appartient à la race, nouvellement éclose, des économistes. Ses études, à vrai dire, ne l’ont guère préparé à l’apostolat qu’il va poursuivre de concert avec Quesnay et le marquis de Mirabeau. Professeur de théologie à l’abbaye de Chancelade, il s’adonna d’abord à des travaux d’histoire et à des traductions pour le compte du Saint-Siège. Bientôt, les horizons du Périgord lui parurent étroits. L’Académie bordelaise faisant célébrer, tous les ans, une messe pour la Saint-Louis, il sollicita l’honneur d’y prêcher le sermon[271]. Le Père François appuya sa demande, assurant que le jeune orateur s’acquitterait de sa tâche à la satisfaction générale: «Il a du feu dans l’imagination, écrivait-il, un bon langage, beaucoup d’esprit et les dehors d’un prédicateur[272].» La docte assemblée n’étant pas riche, on marchanda un peu; enfin, grâce à Mme Duplessy, on finit par tomber d’accord. Le prône annoncé dut satisfaire l’auditoire, car l’abbé ne retourna point à Chancelade. C’est à Bordeaux qu’il trouva sa voie, entassant, au cours de consciencieuses recherches, les matériaux qui devaient lui permettre «d’élever le temple de la félicité humaine»[273]... Nul doute que le milieu rencontré à l’hôtel du Jardin-Public n’ait contribué, dans une large mesure, au développement de cette vocation.

[271] C’était une messe en musique que dirigeait, le plus souvent, l’académicien Sarrau de Boynet.

[272] _Papiers de l’Académie_, nº 828, 20, p. 65.

[273] _Correspondance de Voltaire_, édition Beuchot, t. LXIX, p. 253.

Précisément, c’est de science économique qu’on s’entretient autour de lui. M. de Vivens, qui s’en est fait une spécialité, professe que la décadence du royaume est due à l’abandon de l’agriculture, à l’accroissement excessif des villes et des colonies, aux privilèges, aux monopoles[274]... Les monopoles surtout excitent ses doléances. Qui le croirait! Au siècle dernier, Bordeaux prohibe encore la consommation des vins qui ne sont point récoltés par ses habitants. L’entrée du port est également interdite aux bateaux de certaines régions: c’est ainsi que la Haute-Guyenne, n’ayant licence d’expédier ses produits que durant l’hiver, se voit exclue du marché du monde[275]!

[274] _Observations sur l’agriculture_, par le chevalier de Vivens, I, p. 111.

[275] Cet état de choses se perpétua jusqu’en 1791: c’est Gensonné, en qualité de procureur de la Commune, qui en provoqua l’abolition.

Ses critiques ne sont pas moins vives relativement aux céréales: une question palpitante... C’est l’heure où la nation, «rassasiée de tragédies, de romans, d’opéras et de disputes sur la Grâce, se met à raisonner sur les blés.» Comment n’en raisonnerait-on point à Bordeaux, où les disettes sont fréquentes par suite de l’extension donnée à la culture de la vigne!... Chacun des discoureurs déplore les entraves apportées à la circulation, non seulement à l’intérieur, mais aussi au dehors. Le Père François fait cependant quelques réserves:

--En temps de guerre, dit-il, la liberté doit prendre fin: on ne peut admettre qu’en nourrissant nos ennemis, nous leur fournissions des armes.

--Eh! Monsieur, réplique le président de Lavie, les Anglais n’ont manqué ni de pain ni de biscuit en 1757 et 1758... Cela posé, il était plus utile à la France de leur en fournir que d’abandonner ce profit à l’étranger. Lorsque je vends du blé à mon ennemi, je prends de lui de l’argent qui me sert à lui faire la guerre. Je ne livre qu’une chose qui périrait pour moi et qu’il trouverait ailleurs: l’avantage est de mon côté[276]...

[276] Extrait des _Corps politiques_, livre VII, chapitre II, édition de 1766, II, p. 67.

M. de Lavie, prôneur du libre-échange, devançait de vingt ans Turgot[277]!

[277] Le Parlement de Guyenne ne cessa de professer, à l’égard de l’illustre intendant du Limousin, des sentiments de haute estime. On en trouve l’expression dans un remarquable arrêt du 17 janvier 1770.--_Archives départementales_, 1514 B.

A ce moment, un bruit confus et monotone, que l’on comparerait volontiers au murmure d’un ruisseau roulant sur des cailloux, attire l’attention de l’assemblée. Suivons les curieux et marchons à la découverte...

Dans le cabinet d’histoire naturelle, au milieu des poissons volants, des chiens de mer, des crocodiles attachés au plafond, un personnage, sur lequel ces spécimens d’une science qui confine à la nécromancie jettent un reflet étrange, ébauche de la main droite un geste noble, tandis que la main gauche tient suspendu, à la hauteur de l’œil, un manuscrit volumineux... C’est Dom Galéas, qu’un admirateur trop zélé a convié à lire la dernière de ses œuvres. Le regard inspiré, la perruque en désordre, oublieux des autres et de lui-même, le Révérend tantôt amincit, tantôt enfle sa voix, et, tour à tour mordant ou onctueux, encense la vertu ou flagelle le vice... Le monde s’écroulerait sans interrompre sa lecture!...

Sous la menace d’un poème en douze chants que ce barde infatigable a tiré de sa poche, chacun cherche à s’esquiver. L’exemple est salutaire: hâtons-nous de le suivre.

[Bandeau]

CHAPITRE XIII

L’inoculation en Guyenne.--Épreuve tentée par Mme d’Egmont: son départ de Bordeaux.--Reconstitution du théâtre.--Société d’actionnaires.--Les débuts de Mlle Émilie.--Chansons contre le maréchal: incarcérations au fort du Hâ.--Le cadet des Labottière.--Albouis-Dazincourt.--Procédés de Richelieu.--Fêtes en son honneur: la _Belle Jardinière_.--Représentations offensantes pour la morale: le _Galant Escroc_.

Madame d’Egmont touchait au terme de son séjour: les circonstances dans lesquelles il prit fin méritent d’être mentionnées...

Chaque époque eut ses fléaux particuliers expédiant, avant l’âge, les gens dans l’autre monde. Le XVIIIe siècle en compta deux: l’indigestion et la petite vérole. Ceux qui résistaient à celui-ci succombaient à celui-là. Pour le premier, il existait un remède préventif, la sobriété, dont on usait le moins possible. Pour le second, il n’y en avait aucun: les malades mouraient dru comme mouches.

C’est alors qu’on importa d’Asie, où il se pratiquait de temps immémorial, le système de l’inoculation. La Grande-Bretagne l’essaya tout d’abord; il franchit ensuite la Manche, et, après avoir élu domicile à Genève, pénétra en France. Grâce à l’initiative de quelques grands seigneurs, il y rencontra bientôt un certain nombre d’adeptes. Mais si le procédé sembla louable aux esprits dépourvus de préjugés, la majeure partie de la nation estima que c’était tenter Dieu que de soumettre ses créatures aux atteintes d’une épidémie dont sa bonté pouvait leur épargner l’épreuve[278]. Soucieux d’éclairer le public, le Parlement de Paris se décida à saisir de la question les Facultés de médecine et de théologie.

[278] _Mémoires du chancelier Pasquier_, I, p. 3.--_Mémoires du duc de Luynes_, XIV, p. 470.--L’inoculation était regardée comme un acte de rébellion contre la volonté divine.

La province n’attendit point cette consultation pour entrer en lice. A Bordeaux, l’inoculation faisait grand tapage. Non contents de disputer avec les savants du dehors, les médecins du pays engageaient entre eux des polémiques acharnées. Le docteur Grégoire, qui jouissait d’un grand renom «pour la hardiesse de ses traitements couronnés de succès inouïs»[279], fut attaqué avec violence par son confrère Lamontagne. De part et d’autre, on se jeta à la face le vocabulaire des Diafoirus et des Purgon, tandis que la ville se divisait en deux camps: les inoculés, rares encore, déposant en faveur du traitement auquel ils s’étaient soumis; les gens hostiles, assurant qu’il était indigne du patriotisme français d’user d’un système venu en droite ligne de l’Angleterre, et qui, d’ailleurs, exposait à de fâcheuses conséquences[280]... Justement, on ne parlait depuis quelques semaines--Dieu sait avec quelle ironie!--que d’un échec éprouvé par les innovateurs dans la personne du fils du receveur des tailles d’Agen, M. de Latour...

[279] _Liste chronologique des ouvrages des médecins et chirurgiens de Bordeaux_, an VII, p. 22.--Les succès du docteur Grégoire n’eurent pas le privilège de l’enrichir. Traqué par ses créanciers, il fut réduit, en 1765, à solliciter le bénéfice d’un sauf-conduit.--_Archives départementales_, C. 3437.

[280] Les _Annonces-Affiches_ prenaient part à la polémique, et, dans le numéro du 13 mars 1760, se prononçaient en faveur de l’inoculation.

Ce mécompte, qui augmentait le trouble des esprits, dut paraître cruel aux habitués de l’hôtel du Jardin-Public acquis, de longue date, au principe de l’inoculation. Montesquieu, avec Mme d’Aiguillon, avait figuré parmi les premiers prosélytes. Guasco, dès 1750, faisait à Londres une conférence en faveur de la méthode nouvelle et poursuivait à Paris son apostolat, en dépit des quolibets de la duchesse du Maine. Les convictions du Père François n’étaient pas moins robustes[281]. Quant à Mme d’Egmont, elle savait, par la correspondance de Voltaire, les succès de Tronchin qui, non content de ressusciter une fois les gens, comme le faisait Esculape, leur assurait «la perpétuité de vie»...

[281] Le 10 novembre 1757, il écrivait à Barbot, à l’occasion de la mort du fils unique de M. de La Tresne: «Si l’inoculation de la picotte étoit pratiquée autant qu’elle le mérite, peut-être qu’elle eût évité bien des regrets à l’infortuné M. de La Tresne. J’ai bien pris part à sa perte. Les amis de Mme Duplessy n’en seront pas si affligés que moi.»--_Papiers de l’Académie_, 828, 20.

Une victoire retentissante devenait indispensable pour regagner le terrain perdu; la jeune comtesse, avec sa crânerie habituelle, s’offrit à la lancette de l’opérateur... Ce ne fut, de toutes parts, qu’un cri d’admiration mêlée de crainte. La muse de Rulhière s’empressait de calmer ces inquiétudes... Non, s’écriait-elle,

Non, ce n’est point une audace imprudente D’éteindre dans son sein un venin dangereux En l’allumant dans l’âge heureux Où sa fureur est innocente... On inocule au fond de la Norvège, En Danemark, et ces peuples sensés, Par nous instruits, nous ont bien devancés. Tant de raisons valent moins qu’un exemple... Jeune d’Egmont qu’ici chacun contemple, Vous le donnez cet exemple imposant.

Et le versificateur, dans une période où l’enthousiasme supplée à l’inspiration, montrait la troupe des amours veillant, attendrie, près du chevet de l’héroïne.

L’opération eut lieu[282]. Un bras aux lignes sculpturales subit la piqûre de l’acier imprégné de virus humain. Suprême angoisse! On chantait victoire, quand une fièvre putride se déclara, mettant en péril les jours de la malade... La science, heureusement, eut le dessus, et Bordeaux éclata en applaudissements frénétiques[283].

[282] Par les soins d’un médecin nommé Chaumont dont le nom ne figure point parmi les docteurs exerçant à Bordeaux ou à Paris.

[283] Le docteur Grégoire dédiait à la comtesse une étude sur la petite vérole et la remerciait, au nom de la Faculté, d’avoir, par une fermeté d’âme sans pareille, «fourni des armes victorieuses aux défenseurs de l’inoculation».

Mme d’Egmont n’en était pas moins gravement atteinte. On lui recommanda les eaux de Forges... Son départ, regretté de tous, fut sûrement l’objet d’une de ces manifestations où l’exubérance méridionale aime à se donner carrière. A l’hôtel du Jardin-Public, les témoignages, pour être discrets, n’en furent pas moins vifs. Que de bouches amies soupirèrent ce quatrain:

D’Egmont, avec l’Amour, visita cette rive... Une image de sa beauté Se peignit un moment sur l’onde fugitive... D’Egmont a disparu; l’Amour seul est resté[284].

[284] _Œuvres de Rulhière._ Paris, 1819, VI, p. 445.

Séparé de sa fille et abandonné à ses instincts, Richelieu reprit sa vie de libertinage. Les fêtes, le jeu, les aventures galantes recommencèrent de plus belle; chaque réunion nocturne s’achevait par un second souper où, bravant l’indigestion, il se gorgeait des mets les plus fins, assurant qu’à l’exemple de M. de Pourceaugnac il ne dormait jamais mieux que lorsqu’il avait fortement mangé[285]. En même temps, il s’ingéniait à satisfaire ses penchants pour le théâtre, guidé moins par l’amour de l’art que par celui de ses prêtresses.

[285] _Correspondance de M. de Gascq._--Lettre, du 28 janvier 1769, à M. d’Arche.

En qualité de premier gentilhomme de la Chambre, préposé aux _menus plaisirs_ de Sa Majesté, le maréchal avait la haute main sur les scènes de Paris. C’est lui qui fixait l’ordre des représentations, arrêtait l’affiche, signait les engagements, ordonnait les débuts, expédiait au For-l’Évêque les acteurs récalcitrants et donnait le dernier coup d’œil au maillot des nymphes du ballet: une fonction qu’il accomplissait avec le zèle d’un calculateur qui y trouve son profit...

Se ménager à Bordeaux les mêmes jouissances, procéder au recrutement des grandes coquettes et des ingénues, régner sur ce personnel facile, comme il régnait à la Comédie-Française et à l’Académie de musique, tel fut le but poursuivi. Une transformation aussi complète exigeait de fortes avances. Richelieu--en grand capitaine mâtiné de Turcaret--eut une idée géniale: constituer une société qui se chargerait des frais de l’entreprise. Les actions, émises à mille écus, furent souscrites par ses courtisans... Moyennant quoi, une troupe appropriée aux désirs du maître se trouva prête dès l’automne de 1760.

Cette célérité était d’un heureux présage. On s’attendait à des merveilles... La montagne accoucha d’une souris. Il apparut bien vite que les premiers sujets manquaient d’éclat, que l’ensemble ne dépassait point une moyenne tolérable, et que, au cours du divertissement, évoluaient des danseuses aussi ignorantes des ronds de jambe que de l’art des pointes et des entrechats[286]. Le public constata surtout l’insuffisance de la grande coquette, également chargée des rôles tragiques, laquelle, à ces emplois absorbants, joignait encore ceux de directrice de la scène et de maîtresse en titre du maréchal; on la nommait Mlle Émilie. C’était, assure Collé, une grande fille assez bien faite, mais laide et maigre, sans voix, sans grâce, sans intelligence, que les abonnés de la Comédie-Française avaient refusée par acclamation[287]...

[286] _Correspondance de MM. de Lamothe._--Parmi les danseuses engagées se trouvaient les sœurs Boscarel que le maréchal honorait d’une bienveillance particulière et à qui il faisait donner leurs premières leçons, aux frais des actionnaires.

[287] _Journal historique de Collé_, I, p. 174.--Après quelques années passées à Bordeaux, Mlle Émilie se rendit à Saint-Pétersbourg où «elle mourut de froid». (_Manuscrit de M. de Raoul._)

Bien des lèvres éprouvèrent ce que Fréron appelle la démangeaison du sifflet. La prudence ferma toutes les bouches. Mais, hors de la salle, loin des sentinelles placées aux portes du parterre, la critique reprit ses droits sous forme de chansons. On en composa de sanglantes, une notamment où les tenanciers du _tripot comique_,

Qui vous donnoient bravement De l’ennui pour de l’argent,

«se trouvoient peints au naturel». Chacun des actionnaires y était passé au fil d’une implacable raillerie:--M. de Gascq, déserteur du Palais au profit du théâtre;--le marquis de Montferrand, grand sénéchal de Guyenne, devenu le compère du souffleur[288];--le jeune Duvigier, «pieds légers et cerveau lourd»;--les jurats, toujours prêts à s’humilier devant le maître;--le maréchal lui-même qui, la menace aux lèvres,

Enjoint de tout applaudir, Fût-ce l’Émilie O gué! Fût-ce l’Émilie...

[288] Voici l’un des couplets qui le concernent:

Courtisan fade et rampant, Vil par ses courbettes, Politique, faux galant, Conteur de sornettes... La noblesse, en rougissant, Voit son sénéchal dansant Auprès des cadettes O gué! Auprès des cadettes.

Ces fredons firent si bien le tour de la ville qu’ils arrivèrent aux oreilles des intéressés. Grande rumeur, investigations de la police et, finalement, arrestation d’une demi-douzaine d’ajusteurs de rimes. On leur adjoignit le cadet des frères Labottière, pauvre garçon faible d’esprit, dont le crime consistait à avoir livré les couplets satiriques à des filles de la Comédie... Comme il était le moins coupable de la bande, on ne le retint au fort du Hâ que l’espace de quatre mois[289]!

[289] _Correspondance de MM. de Lamothe._--M. de Raoul, au contraire, rapporte que le jeune Labottière était encore en prison le 25 juin 1763, plus de deux années après l’incident.