La société bordelaise sous Louis XV et le salon de Mme Duplessy

Part 14

Chapter 143,177 wordsPublic domain

Mme Duplessy ne pouvait offrir à sa séduisante amie le commerce du cher philosophe; les ressources qu’elle mit à sa disposition n’étaient point pourtant à dédaigner. Ses salons avaient vu peu à peu, malgré une sélection jalouse, augmenter le nombre des fidèles: la présence de Mme d’Egmont leur imprima un caractère mondain auquel, vingt ans plus tôt, on ne songeait guère... Il est facile, par un travail de restitution semblable à ceux dont on usa pour faire revivre la société de Mmes de Tencin et de Lambert, de passer en revue le personnel qui, à cette époque, fréquenta l’hôtel du Jardin-Public. Ouvrons cette porte que jadis poussa la main de Montesquieu, pénétrons dans le salon d’honneur et jetons un coup d’œil rapide sur l’assemblée qui s’y presse...

Deux officiers s’offrent à nos regards: l’un dans le costume sévère des gendarmes du roi, l’autre avec l’habit bleu brodé d’argent des gardes-françaises... La maréchale d’Estrées, qui savait apprécier les jolis hommes, eût hésité entre eux.

Le premier, Claude-Carloman de Rulhière, nous est connu. Figure intéressante: nez au vent, légèrement pointu comme le nez des malicieux, front haut, bouche narquoise, œil d’une rare pénétration: un beau ténébreux qui ne plaît pas moins aux femmes par ses hardiesses que par ses madrigaux. Il réussit peu, en revanche, auprès des hommes: certains jugements portés sur lui poussent la sévérité jusqu’à l’injustice. De la campagne de Hanovre, où il suivit Richelieu en rêveur plus qu’en soldat, Rulhière a rapporté un poème dont il ne craint pas, sous le couvert de l’éventail, de réciter quelques passages. _Les Disputes_, tel en est le titre. «Lisez-les; c’est du bon temps!» en dira Voltaire qui, dans ses exagérations de vieille coquette aussi facile à prodiguer la louange qu’avide de la recevoir, n’hésite pas à comparer ce badinage aux chefs-d’œuvre de La Fontaine et de Molière. Ce qui vaut mieux que _les Disputes_, ce sont les travaux que, devenu diplomate, le jeune officier, mettant le sceau à sa réputation, édifiera sur l’histoire de Russie et de Pologne.

Son compagnon, Jean-Paul-André des Razens, marquis de Saint-Marc, est un Gascon de bonne mine, au sourire railleur, au regard fin, à l’abord séduisant, à l’imagination féconde: on sent que le soleil du Midi chauffa cette tête aristocratique. Sa bravoure est proverbiale: à quinze ans, n’étant encore qu’enseigne, il se distinguait de telle sorte que Louis XV l’embrassait en présence de l’armée entière. Maintenant, il sert dans les gardes-françaises--un régiment renommé pour ses bonnes fortunes... M. de Saint-Marc célèbre les siennes en strophes légères où apparaissent parfois d’heureuses inspirations:

Les beaux yeux sont pour moi ceux où je lis qu’on m’aime!

explique-t-il avec une fatuité qui révèle son talon rouge et donne un avant-goût de la manière voluptueuse de Musset. La verve anacréontique de ce conquérant n’est pas toujours inoffensive: témoin l’épigramme qu’il décocha à Mme de Staal-Delaunay, coupable, à son gré, d’avoir exclu de _Mémoires_ exquis plus d’une aventure galante dont elle fut l’héroïne.--Pouvais-je agir différemment! lui fait-il confesser,

.... Je ne me suis peinte qu’en buste!

A ce menu bagage littéraire, il faut joindre un lot d’épîtres et de fables où perce un scepticisme malin, deux comédies-ballets, une tragédie lyrique, _Adèle de Ponthieu_, représentée à l’Opéra et remise trois fois à la scène... N’est-ce point suffisant pour la célébrité d’un soldat-gentilhomme, à une époque où tant de poètes attitrés furent de simples ajusteurs de rimes? Néanmoins, l’oubli--frère jumeau de la mort--eût emporté, comme tant d’autres, le nom de Saint-Marc sans un impromptu récité dans l’inoubliable soirée du 30 mars 1778, où Paris, en délire, couvrit de fleurs le cénobite de Ferney. Quelques vers du triomphateur, en réponse à son confrère de Gascogne, firent plus, pour la gloire de ce dernier, que ses titres académiques. Il le confesse ingénument:

L’approbation de Voltaire Vaut un bon d’immortalité.

En ce moment, une douce griserie absorbe le jeune poète, dont les regards suivent avec persistance la silhouette de Mme d’Egmont. Rulhière le rappelle à la réalité:

--Marquis, murmure-t-il à son oreille, n’êtes-vous pas de la maison?

--Sans doute, en qualité de neveu d’un vieil ami, le conseiller Jean-Jacques Bel.

--Alors, faites-moi la grâce de mettre un nom sur les visages qui nous entourent.

Déférant à ce désir, M. de Saint-Marc désigne d’un mot chacun des personnages qui évoluent sous leurs yeux:--le négociant Risteau, dont la plume agile se signala au service d’une cause juste[250];--M. de Baritault de Soulignac, qui s’est fait une spécialité de l’étude des fossiles;--M. Balan, de la Cour des Aides, naturaliste renommé;--les frères de Lamothe, Alexis et Delphin, jurisconsultes éminents, à la veille de publier leur commentaire sur les coutumes en vigueur dans le ressort du Parlement de Guyenne;--François Cazalet, leur émule au Barreau, dont la fin tragique rappellera celle de Sénèque[251];--Guillaume Brochon, un autre avocat de race, le modèle des dialecticiens;--le sculpteur Claude Francin, sur le point d’achever ses travaux de la place Royale;--le mélomane Sarrau de Boynet, sans lequel il n’est pas de bonne fête musicale;--le docteur Grégoire, aussi beau parleur qu’habile praticien;--M. Journu, dont la précieuse collection enrichira un jour la Ville[252];--M. Ansely, «un philosophe anglais d’un caractère vénérable...» Sa fille vient de faire la conquête de Marmontel qui, pour lui plaire, composa la romance de Pétrarque, dont raffolent les salons[253].

[250] On a de lui une _Réponse aux observations sur l’Esprit des lois_. C’est d’après ses indications que le sculpteur Cessy modela le buste de Montesquieu. M. Risteau était le père de Mme Cottin.

[251] Laboubée rapporte que Cazalet s’ouvrit les veines dans un bain, pour se soustraire aux fureurs révolutionnaires.

[252] On en trouvera une description détaillée dans la _Conchyliologie_, de Dézallier d’Argenville, p. 136.

[253] _Mémoires de Marmontel_, édition Barrière, p. 269.

Des officiers de robe leur succèdent:--François de Lamontaigne, qui eut l’honneur de prononcer à l’Académie l’éloge de l’auteur des _Lettres persanes_;--l’avocat général Dudon, l’un des esprits d’élite auxquels l’humanité devra l’abolition de la question préparatoire;--le président Antoine-Alexandre de Gascq, à qui l’on commence à reprocher sa trop grande liaison avec le maréchal;--Jean-Baptiste de Secondat, agronome et naturaliste, digne fils d’un père illustre;--Jacques Pelet d’Anglade, encore sous le charme de la conversation de Voltaire[254];--M. d’Albessard, le plus spirituel des officiers du ministère public, lequel, assure-t-on, prépare ses harangues dans la chaise qui le transporte au bal...

[254] _Collection Delpit_: lettre des frères Labottière.

--Monsieur, lui demande une dame qui vient de se le faire présenter, il me semble vous avoir vu quelque part...

--En effet, réplique-t-il, j’y vais quelquefois...

Le mot, depuis, a fait fortune[255].

[255] _Note de Laboubée._

Quittons cet aimable plaisant pour aborder le président de Lavie, dont le visage austère se profile à l’extrémité de la bibliothèque[256]... Physionomie fruste et bourrue, Jean-Charles de Lavie est un apôtre des idées nouvelles. Mais, au rebours d’une foule de néophytes, il conforme sa conduite à ses doctrines. La simplicité de ses goûts est légendaire: il se nourrit de cruchade, en guise de brouet noir, et ne circule qu’à pied pour ne point humilier les gens dépourvus de carrosse...

[256] Jean-Charles de Lavie, chevalier, comte de Belhade, baron de Nontron, du Bourdeix, de La Roque du Taillan et autres lieux, naquit à Bordeaux le 23 septembre 1694. Il fut élu à l’Académie le 22 juillet 1738.--La maison de Lavie comptait, depuis deux siècles, toute une lignée de parlementaires. Bernard de Lavie, bisaïeul de Jean-Charles, occupait la charge de premier président à Pau. Son aïeul, Thibaut de Lavie, qui joua, durant la Fronde, un rôle des plus actifs, fut, par une faveur sans exemple, premier président à Pau en même temps qu’avocat général à Bordeaux.

Ce Spartiate n’est pas seulement un citoyen honnête, c’est aussi un écrivain de talent. Ses _Réflexions sur les grands hommes de Plutarque_ dénotent une connaissance profonde de l’histoire ancienne. Mais son œuvre capitale a pour titre: _Des Corps politiques et de leurs gouvernements_. Ce n’est, à vrai dire, qu’une imitation de _la République_, de Bodin[257]; mais, si l’auteur épouse, en les accommodant aux mœurs modernes, des idées professées avant lui, la part qui lui revient en propre est digne d’examen. Elle augmente à chaque édition--il y en eut quatre--et finit par constituer une œuvre personnelle d’une valeur indiscutable[258].

[257] L’ouvrage porta d’abord ce titre: _Abrégé de la république de Bodin._

[258] Les attaques ne furent pas épargnées à Jean-Charles de Lavie. Plagiaire de Montesquieu, pour quelques-uns, il fut regardé, par d’autres, comme son détracteur. Accusations contradictoires également injustes. Discutant sur le droit public, Lavie suivait le même chemin que son illustre devancier. Les rencontres ne pouvaient qu’être fréquentes: elles furent toujours loyales. Quant au reproche de dénigrement, il y a lieu de s’en étonner. Lavie n’abdique point son droit de critique, mais il en use avec une déférence d’où l’admiration n’est pas exclue: Bodin, déclare-t-il, est plus abondant en faits et en maximes puisées dans les anciens auteurs qu’élevé dans ses réflexions; Montesquieu est riche de son propre fonds: l’un écrit, l’autre pense.

Paris vient de faire, au traité des _Corps politiques_, l’accueil le plus flatteur. Fréron, dont la plume ne brille point par l’indulgence, lui consacre une longue étude où l’éloge n’est pas ménagé. «Je ne crois pas, dit-il, que, depuis l’_Esprit des lois_, nous ayons eu une meilleure production de ce genre. Peut-être même cet ouvrage est-il plus utile que l’_Esprit des lois_, parce qu’il est rempli d’une infinité de vues patriotiques qui l’emportent sur la théorie du célèbre président. C’est partout le philosophe éclairé, le législateur zélé sans enthousiasme, ne s’écartant jamais de la vérité et de la simplicité des moyens, ne sacrifiant jamais à l’amour de l’hypothèse, ne s’égarant point dans ces rêves d’un homme de bien qui ne peuvent se réaliser. C’est un habile médecin qui proportionne les remèdes au tempérament de ses malades, et qui, cependant, les met sur le chemin de la santé[259]»

[259] _Année littéraire_, 1764, II, p. 315.--Une étude comparative des _Corps politiques_ et de l’_Esprit des lois_ serait d’autant plus curieuse que Charles de Lavie et Montesquieu vécurent dans le même monde et, suivant toutes vraisemblances, entretinrent ensemble des rapports fréquents. Il est étrange qu’aucun des biographes du châtelain de La Brède n’ait songé à opérer un rapprochement entre les œuvres des deux écrivains.

Ce jugement n’implique-t-il pas quelques réserves? Si certaines doctrines de Jean-Charles de Lavie peuvent aujourd’hui prêter matière à discussion, les chapitres qu’il consacre au duel, à l’indépendance du magistrat, au droit de vie et de mort, à la liberté du commerce, à la dépopulation des campagnes--dont les habitants, «aimant mieux être exacteurs qu’essuyer l’exaction,» s’enrôlent parmi les agents du fisc,--au régime des corvées, pour lesquelles, en termes émus, il sollicite un adoucissement; toutes ces pages, où le style reste toujours à la hauteur de la pensée, témoignent d’une âme généreuse éprise d’un ardent amour de l’humanité... Peut-être cet oublié, qui se recommanda par ses vertus civiques autant que par ses écrits, mériterait-il d’être rappelé au souvenir de ses concitoyens autrement que par la plaque d’une rue où les honnêtes gens ne peuvent s’aventurer...

D’autant mieux que le nom de Lavie ne cessera point, jusqu’au commencement de ce siècle, d’être porté dignement. Voici, en effet, Paul-Marie-Arnaud, fils de Jean-Charles, comme lui président au Parlement, comme lui aussi pratiquant un sage libéralisme. Député de la noblesse aux États-Généraux, il sera des premiers à joindre son suffrage à ceux des représentants du Tiers... En vue de se préparer aux luttes politiques, il étudie, il médite, il voyage. L’an dernier, il parcourait l’Angleterre. Bientôt, il visitera la Suisse «pour voir des hommes libres et jouir du spectacle d’une nation indépendante au milieu de l’Europe»[260]. L’égalité, que chacun commence à prôner, n’est pas pour lui une formule vaine. Hier, il adoptait un jeune nègre qu’il associe aux études, à l’éducation, aux jeux de ses propres enfants. Demain, il offrira un refuge aux vieillards et aux orphelins. Partout, il prodigue les trésors d’une bienfaisance inépuisable... Le souvenir de ces actes de philanthropie suffira pour arracher son acquittement au Tribunal révolutionnaire, devant lequel un farouche sans-culotte, s’improvisant son défenseur, ne craindra pas de rendre hommage à ses sentiments patriotiques, aussi bien qu’aux traditions libérales du Parlement défunt[261].

[260] Lettre de Dupaty à Voltaire par laquelle il lui recommande son ami de Lavie. «Son père, dit-il, doit vous être connu. C’est à lui que la République des lettres doit une refonte de Bodin et des réflexions sur la vie de Plutarque...» Voltaire mentionne la visite de M. de Lavie dans une lettre du 15 octobre 1776.

[261] _Archives de la Cour d’appel_: dossier de la Commission militaire.

Mais voilà que, derrière lui, apparaît un personnage de petite taille, au visage ouvert, au teint hâlé, à l’œil brillant, aux traits d’une vivacité méridionale. C’est le peintre Joseph Vernet, depuis dix-huit mois à Bordeaux, où, par ordre de Sa Majesté, il travaille à des vues de la rade. Deux de ses tableaux--deux chefs-d’œuvre--viennent d’être exposés à la Bourse. Versailles les réclame; mais la Guyenne a la bonne fortune d’en conserver plusieurs autres[262]. Quelque considérable que soit le nombre de ces toiles, Vernet n’a pu, cependant, satisfaire tout le monde; aussi annonce-t-il que celles qui représentent le Château-Trompette seront incessamment gravées par Cochin et Le Bas, afin de permettre à tous ses amis de garder un souvenir de son passage. A cette déclaration, des cris éclatent de toutes parts:

--Monsieur Vernet, portez-moi sur votre liste!... Monsieur Vernet, ne m’oubliez pas!...

[262] M. de Ségur figure, sur les notes de Vernet, pour une toile de douze cents livres; M. Journu, pour quatre marines; le marquis de Saint-Marc, pour un sujet gracieux en marine ou en paysage; le riche M. Imbert, pour trois tableaux; Mme d’Egmont, pour trois tableaux aussi, dont un petit représentant un clair de lune, etc.

Il inscrit à la hâte: l’abbé de Laneufville, MM. Pic frères, M. Morel, M. de Richon, le marquis de Roally... Puis, se voyant débordé:

--Messieurs, s’écrie-t-il, ne vous préoccupez pas; j’enverrai chez Labottière un ballot qui permettra de faire droit à toutes les demandes...

Alors, aux applaudissements de l’assemblée, la comtesse d’Egmont s’avance, escortée de Mme Duplessy, et fait hommage au grand artiste d’une tabatière en or qu’il accepte les larmes aux yeux[263].

[263] Il la revendit onze cents livres en 1779.

Durant le cours de cette scène, Mme d’Aiguillon devise avec Barbot. L’âge, hélas! commence à se faire sentir. La figure s’empâte, la taille s’épaissit, la voix devient plus sonore, bien que ce ne soit pas--comme se plaît à le dire Mme du Deffant--_la trompette du jugement dernier_. Ce qui, en revanche, n’a pas changé, ce sont les délicatesses de cœur de l’excellente femme, toujours avenante, toujours charitable, toujours spirituelle... A-t-elle vraiment vieilli? On en peut douter: apprenez, disait Mme de Chaulnes, qu’une grande dame reste toujours jeune...

C’est ce que Barbot, avec une complaisance galante, s’efforce de démontrer...

--Flatteur, murmure-t-elle; trêve de menteries!

Et comme le président proteste, jurant que, le matin même, il a transcrit sur ses tablettes des vers en l’honneur de la duchesse...

--Une ode? demande-t-elle...

--Non, Madame, un madrigal.

--Voyons: cela me reportera de vingt ans en arrière, à l’époque où, séducteur, vous serriez de près certaine comtesse et lui enseigniez l’art de choisir un amant...

--Et où, réplique Barbot, vous nous disiez des chansons gauloises telles que _la Béquille du père Barnabas_[264]!

[264] _Archives municipales_: lettre du 1er janvier 1744.

--Ce temps-là n’est plus, Barbot: on ne sait plus rire en France.

--A qui le dites-vous, duchesse! Maintenant, au lieu d’épîtres amoureuses, j’écris... je vous le donne en cent!... une dissertation sur saint Barnabé[265].

[265] _Table historique de l’Académie_, p. 305.

--Voyons le madrigal.

--M’y voici:

Il n’en est plus, Thémire, de ces cœurs Tendres, constants, incapables de feindre, Qui, d’une ingrate épuisant les rigueurs, Vivoient soumis et mouroient sans se plaindre. Les traits d’Amour étoient alors à craindre... Mais, aujourd’hui, les feux les plus constants Sont ceux qu’un jour voit naître et voit s’éteindre... Hélas! faut-il que je sois du vieux temps!

--Eh! mais, s’écrie Mme d’Aiguillon, l’idée est délicate et la chute jolie: Thémire aurait mauvaise grâce à n’être point satisfaite...

A ce moment, M. de La Tresne, après quelques paroles avec M. de Secondat, vient faire sa révérence à la duchesse...

--Je gage, assure-t-il, que Barbot vous récite les _Quand_ et les _Pourquoi_ décochés à notre ami Pompignan.

--Non certes; que signifie?...

--Que Pompignan, avec son orgueil démesuré, est en train de devenir la fable de Paris. Voltaire, qu’il n’a pas craint d’attaquer en face, vient d’entrer en lice... Ah! Madame, quelle volée de bois vert!

--Vous ne m’en disiez rien, Barbot...

--C’est ce matin, duchesse, que je reçus le paquet[266]; justement, j’ai la pièce sur moi...

[266] Marmontel, de passage à Bordeaux, reçut de Barbot communication de ces pamphlets.--_Mémoires de Marmontel_, édition Houssaye, p. 270.

Et le bonhomme de fouiller dans des poches gigantesques où foisonnent pêle-mêle journaux, lettres, brochures, papiers de tous formats; mais ses efforts demeurent vains... A sa mine déconfite, Mme d’Aiguillon ne peut réprimer un rire retentissant...

--M. de Montesquieu, insinue-t-elle, estimait que, dans l’ordre des choses difficiles, il en est deux devant lesquelles il faut s’avouer impuissant: découvrir une épingle dans un char de foin, et retrouver un manuscrit confié à votre vigilance... Je commence à croire qu’il avait raison.

--Madame, réplique sentencieusement Barbot, M. de Montesquieu, quand il prenait la peine de juger son monde, ne se trompait jamais... Aussi bien, ma mémoire peut-elle suppléer au désordre qu’il vous plaît de relever en ces termes sévères...

Et il se met à réciter la satire dont Bordeaux, après Paris, allait faire des gorges chaudes...

Laissons Lefranc de Pompignan sous la férule, et passons dans le salon voisin où, pour causer à l’aise, s’est réfugiée une troupe de jeunes et jolies femmes. C’est le coin des minois espiègles, des yeux éveillés, des épaules troublantes. On devise, on rit, on chuchote à travers un nuage de poudre, des flots de parfums, une avalanche de gazes, de plumes et de fleurs: le fouillis le plus pittoresque en même temps que le plus harmonieux...

Élisabeth Duplessy, debout, dans la pose d’une prêtresse d’Apollon, prononce quelques paroles qui éveillent vivement la curiosité, car les caquetages cessent comme par enchantement, les chaises se rapprochent, et l’on n’entend plus que le choc des éventails, uni au frémissement des jupes de satin.

--Vous avez cette liste? demandent à voix basse dix bouches inquiètes.

--Ici même, dans la paume de mon gant.

--Elle comprend?

--De nombreuses personnes de notre monde. Au nom de chacune d’elles correspond, en manière d’ironie ou de critique, le titre d’une comédie.

--Quel oubli des convenances!

--Oh! l’allure générale n’est point pour effrayer... En désire-t-on un spécimen? Je prends au hasard parmi les dames... _Les Folies amoureuses_: Mlles de Pile... _La Fausse Prude_: la première présidente... _Les Précieuses ridicules_: Mlles de Sallegourde... Que dire encore! La sentencieuse Mme Boyer figure _la comtesse d’Escarbagnas_; Mlle de Ségur tient l’emploi des _Bélise_, et votre humble servante est représentée sous les traits de _Philaminte_, l’épouse méconnue du bonhomme Chrysale...

--Lisez, lisez, chère belle! s’écrie-t-on de toutes parts.

Rassurée par ce concert unanime, Mlle Duplessy commence une lecture bientôt entrecoupée de Oh! de Ah! de rires étouffés, d’indignations de commande... Et quels ébats, quelles discussions, que de commentaires après cette revue épigrammatique où le Tout-Bordeaux mondain reçoit un coup de griffe! La jeune troupe est maintenant aussi bruyante que, naguère, elle était silencieuse[267]... Mais ce tumulte ne parvient pas à troubler la sérénité d’un groupe de causeurs réfugiés dans l’embrasure de la fenêtre: le chevalier de Vivens, M. de Romas, l’abbé Baudeau, le président de Lavie, le Père François...