La société bordelaise sous Louis XV et le salon de Mme Duplessy

Part 13

Chapter 133,532 wordsPublic domain

Il eut lieu sous les auspices de la _bonne duchesse_, qui tint à accompagner la voyageuse. Celle-ci n’eut pas plus tôt mis pied à terre que «tous les cœurs voloient vers elle». De toutes parts, on s’ingénia à lui plaire. La société parlementaire, Mme Duplessy en tête, se l’arracha. Le petit clan de la noblesse d’épée se mit aussi en dépense. Il n’est pas jusqu’au monde du négoce qui ne voulût témoigner son admiration pour la _belle des belles_.

Parmi les grands seigneurs de l’armement, à côté des Nairac, des Gradis et, plus tard, des Bonnaffé, il en est un qu’il faut mettre hors de pair: il se nommait M. Lafore. C’était, en même temps que l’oracle de la Bourse, un patriote éclairé, un enjôleur des foules, un prodigue incomparable. M. Lafore, voulant fêter dignement Mme d’Egmont, sut trouver de l’inédit: une réception grandiose à bord d’un navire en partance[234]. Ses hôtes? La fleur de la Rousselle et des Chartrons, les officiers de la Jurade, le gouverneur et sa suite, les représentants des nations étrangères, parmi lesquels le consul de Suède, M. Harmensen,

Moins grave qu’un consul romain, Tourmenté par trente rivales, Et qui, dans l’empire latin, N’auroit point laissé de Vestales...

[234] Le compte rendu de cette fête, qui eut lieu le 6 août 1758, fut fait par Rulhière sous la forme d’une lettre à la duchesse d’Aiguillon. Cette lettre, avec quelques variantes, trouva place dans l’_Année littéraire_, de Fréron, 1758, VII, p. 186.

Un carrosse à quatre chevaux conduisit l’illustre invitée à la façade de la Bourse où elle apparut, à tous les yeux, comme la déesse chantée par le poète...

Qu’on se la représente, en sa beauté juvénile, suivant un tableau célèbre conservé au musée du Louvre[235]. Teint délicat, fraîcheur exquise, regard voilé par une douce réserve, taille cambrée dans une pose pleine de charme et de naturel. Le costume, en dépit de sa simplicité, accuse une rare élégance: chapeau de paille à larges revers, robe gris pâle d’une nuance indéfinissable, ornée, au corsage et aux manches, de nœuds de velours héliotrope. Pour faire honneur à ses hôtes, elle s’est parée de quelques-uns de ses bijoux--ceux dont elle a reçu la garde le jour de son mariage: un bracelet garni d’hyacinthes de la plus belle couleur capucine; une aigrette avec pendeloques «d’un orient merveilleux»; enfin, un collier de perles, valant plus de quatre cent mille écus, lequel, dans la maison d’Egmont, «étoit substitué à perpétuité, ni plus ni moins qu’un majorat de Castille ou qu’une principauté de l’Empire[236].»

[235] _Le thé à l’anglaise chez le prince de Conti_, par Olivier.

[236] _Souvenirs de la marquise de Créquy_, édition Garnier, III, p. 4.

Un brigantin, servi par des matelots en casaque rouge et argent, munis d’avirons aux armes du maréchal, vint prendre les héros de la fête qu’escortèrent des centaines de barques avec leurs voiles multicolores et leurs pavillons enrubannés: «C’est, dit le chroniqueur, au milieu de la mer, sur le tillac d’un navire, que furent présentées ce grand nombre de femmes aimables que le commerce retient à Bordeaux...»

Durant le cours de la visite, des instruments variés--tambourins, violes, cors de chasse--alternèrent avec des salves d’artillerie. Puis, vint une collation digne de la table des Dieux. Le programme portait ensuite un bal champêtre. Il devait avoir lieu au quai des Chartrons, sous l’orme de la _bonne duchesse_, un orme gigantesque qui jouait un rôle considérable dans la vie des Bordelais, si l’on en juge par ce couplet, d’une note émue:

Entre tous les ormeaux qui bordent le rivage, Un vieil orme s’élève, et c’est sous son ombrage Que, découvrant au loin la surface des eaux, Le commerçant heureux voit rentrer ses vaisseaux. Le parjure, jamais, n’approcha cet asile Et les vieillards disent que, de tout temps, Les traités qu’on a faits sous son ombre tranquille Ont été justes et constants... Un intendant couvert de gloire[237] (Faut-il que cette tache ait souillé sa mémoire Et qu’un grand nom soit obscurci!) Déclarant aux ormeaux la guerre la plus vive, Du plus bel ornement dépouilla cette rive... L’égide de Pallas[238] vint couvrir celui-ci: Pallas le préserva de la hache inhumaine, Et, consacré, depuis ce temps, A la déesse des talents, Le destin de Bordeaux à son destin s’enchaîne... Tant que cet orme durera, Qu’avec respect on soutiendra Ses rameaux que son tronc ne soutiendroit qu’à peine, Bordeaux doit être une seconde Athène...

[237] M. de Tourny.

[238] La duchesse d’Aiguillon.

La _seconde Athènes_, ce beau soir, se pressait tout entière sur les rives de la Garonne. L’encombrement fut tel que les hôtes de M. Lafore ne purent se frayer un passage jusqu’à l’arbre tutélaire. Il fallut renoncer aux danses en plein vent; mais la fête n’y perdit rien. Comme sous la baguette d’une fée, vingt salons s’éclairèrent soudain dans vingt maisons différentes, et autant d’orchestres convièrent la compagnie à de joyeux ébats. Au lieu d’un bal, ce fut une série de bals improvisés que Mme d’Egmont, semblable à une abeille qui voltige de fleur en fleur, honora tous de sa présence... Aucune cité au monde--si ce n’est celles qu’on voit en rêve--n’eût pu accomplir un pareil tour de force...

Cette soirée devait être décisive. Portée aux nues, la fille de Richelieu, par une juste réciprocité, voua à la ville de Bordeaux l’affection la plus tendre,... affection qui s’explique sans peine. Le Bordelais rachète, par tant de qualités, les défauts de sa race! Quant à la Bordelaise, si séduisante à travers les âges, quel charme ne répand-elle pas à une époque dont les raffinements exquis s’harmonisent à souhait avec les dons qu’elle reçut du ciel! Déjà, cent ans plus tôt, un voyageur émerveillé s’en expliquait ainsi: «Je n’ai jamais rien vu d’aussi charmant que les dames de Bordeaux, lesquelles vont à l’envy à qui rendra plus de civilité aux estrangers et prennent tant de soin à paroistre généreuses à leur égard[239]...»

[239] _Les Délices de la France, avec une description des provinces et des villes de France_, par Savinien d’Alquié. Paris, 1670, II, pp. 184 à 189. L’auteur ajoute qu’à Bordeaux «tous les plaisirs de l’esprit et du corps se trouvent réunis dans toute leur pureté».

Ces qualités natives d’élégance, d’urbanité, de politesse, se sont encore affinées sous le règne de la poudre et des mouches; la Bordelaise du XVIIIe siècle peut, sans crainte, affronter la comparaison avec ses rivales les mieux douées. L’air accueillant, le sourire aux lèvres, gracieuse en ses moindres gestes, elle a dans le regard comme un reflet mutin... On la représenterait volontiers sous les traits de Rosine, telle que la dépeint l’impertinence de Figaro, fraîche, accorte, agaçant l’appétit, pied furtif, taille droite et élancée, avec des mains, une bouche, des yeux... Oh! les yeux!... et un nez, comme on disait alors «tourné à la friandise». L’esprit--une fleur qui pousse en pleine terre sous le soleil de Gascogne--lui a été dévolu avec largesse; comme Rosine, elle saurait, le cas échéant, briser grilles et verrous... Dieu merci, l’effort de son intelligence a trouvé un emploi plus profitable. Mondaine, elle l’est dans toute la force du mot; mais elle sait allier le plaisir aux choses de la pensée. Les lettres lui sont chères et l’art ne la laisse pas insensible. Mme Duplessy a fait école. Autour d’elle se meut un essaim de jeunes femmes, curieuses de nouveautés, se passionnant pour les questions à l’ordre du jour, causant philosophie entre deux ritournelles, et lisant, après les émotions du bal... le _Système de la nature_, du baron d’Holbach, ou l’_Histoire ancienne_, de l’honnête Rollin[240].

[240] Carraccioli a dit fort justement que, chez les femmes de cette époque, le bon sens et l’érudition s’alliaient parfois avec les mouches et le rouge.

Cette dualité étrange qui n’est, en somme, que la marque distinctive du caractère français, est nettement mise en relief dans une pièce représentée, le 14 mars 1763, par les comédiens de Sa Majesté. Elle a pour titre _l’Anglais à Bordeaux_ et, pour auteur, Charles Favart, célèbre à la fois comme écrivain et comme mari; celui-là même que le maréchal de Saxe congédiait quand il allait voir sa femme, et à qui Collé attribua le surnom de _Racine du vaudeville_. L’intrigue, quoique simple, ne manque pas d’originalité. Milord Brumton a été battu et fait prisonnier par le capitaine Darmant, un armateur bordelais élevé dans le culte de l’_Encyclopédie_. Celui-ci ne se borne pas à loger l’insulaire dans sa maison, il le comble, en secret, de soins, de prévenances, de bienfaits. Grand émoi de Milord, qui se débat comme un diable, repousse la main de son vainqueur et accable de malédictions la nation frivole dont il a le malheur de subir le joug. S’il a horreur de la France en général, Bordeaux, avec ses jeux, ses ris, ses danses, ses concerts, lui est particulièrement odieux... Impudents! s’écrie-t-il, doubles traîtres!

Pour me troubler dans mes ennuis, Tous les jours des sauts, des gambades, Et tous les soirs des sérénades!

Quel triomphe d’apprivoiser ce puritain!... Une entreprise bien féminine. La marquise, sœur de Darmant et veuve par le plus fortuné hasard, ne craint pas de tenter l’aventure. Qu’elle ait, comme la pupille du seigneur Bartholo, la tête un peu légère, cela ne fait point doute; mais aussi que de vaillance, de décision, de bon sens même, sous son enveloppe de petite-maîtresse! Vainement cherche-t-on à la dissuader: nous verrons, s’écrie-t-elle,

Nous verrons ce philosophe, Et, s’il veut raisonner, c’est moi qui l’apostrophe... Je philosophe aussi, quand je veux, tout au mieux!

Et l’enjôleuse de citer Locke et Swift, de formuler d’ingénieux aperçus sur l’injustice qu’il y a à juger les gens d’après leurs masques, de prêcher la concorde entre les peuples et d’émailler sa péroraison de sentences humanitaires que ne désavouerait pas le patriarche de Ferney... Si bien que, ébloui de tant de grâce et de raison, Milord dépose aux pieds de l’enchanteresse son orgueil, ses préjugés et son amour...

Là où un sujet de Sa Majesté britannique se déclarait vaincu, comment Mme d’Egmont n’eût-elle point été sous le charme!

L’_Anglais à Bordeaux_ était une pièce de circonstance, improvisée en l’honneur de la paix. Or, à l’arrivée du maréchal et de sa fille, la guerre sévissait encore. Bordeaux présentait l’aspect d’une ville assiégée. Des régiments nombreux y tenaient garnison, sous le commandement de MM. de Lorges, lieutenant général, de Narbonne et de Jonzac, maréchaux de camp, et de plusieurs brigadiers. Les troupes régulières se doublaient de compagnies recrutées dans la province et placées sous les ordres d’anciens officiers dont l’accoutrement, parfois bizarre, ne laissait pas que de jeter une note gaie sur cet appareil belliqueux. Ce n’étaient que défilés de milices bourgeoises, que parades tambours en tête, que travaux exécutés en vue d’une défense problématique. Le Château-Trompette, qui n’eût pas tenu vingt-quatre heures, recevait une ceinture de palissades; mais l’effort principal se concentrait sur le Médoc où l’on redoutait une descente. De nombreuses batteries s’échelonnaient entre la pointe de Grave et l’embouchure de la Dordogne, sous la garde de quatre-vingts capitaines de vaisseaux marchands. Ce n’était point assez que de prendre des mesures contre l’ennemi du dehors, il fallait aussi se prémunir contre les traîtres de l’intérieur. Dans ce but, on expulsait tous les Anglais établis dans la ville et même les Irlandais qui, ayant obtenu des lettres de naturalisation, ne conservaient de leur ancienne origine que le nom, l’accent et «les boucles de soulier»... Enfin, par surcroît de précaution, on organisait sur le littoral un système de guetteurs avec des feux pour donner l’alarme... Moyennant quoi, on vécut perpétuellement sur le qui-vive; dès qu’un navire apparaissait au large, sa présence était signalée, et, sur-le-champ, la nouvelle se répandait que l’armée britannique marchait sur Bordeaux, au nombre de vingt ou trente mille hommes[241]!

[241] _Correspondance de MM. de Lamothe._

Prenant texte de ces inquiétudes, Richelieu proposa la création d’un camp retranché dans le voisinage de Lesparre... Au dire des sceptiques, ce souci de rassurer son monde n’aurait eu d’autre cause que le désir d’augmenter les émoluments du gouverneur commandant en chef[242]. Le ministre de la guerre, M. de Belle-Isle, flaira sans doute le piège. Toujours est-il que l’autorisation fut refusée[243]... Ce que voyant, le maréchal, qui déjà avait visité l’Aunis et la Saintonge, résolut d’inspecter les côtes de l’Océan jusqu’à la frontière d’Espagne.

[242] Les émoluments du gouverneur de la Guyenne s’élevaient à 99,708 livres, non compris le logement, le chauffage et une foule d’autres profits.--_La province sous l’ancien régime_, par A. Babeau, I, p. 332.

[243] _Papiers inédits de M. de Lamontaigne._

Quand Louis le Grand daignait prendre le commandement de ses armées, les historiographes de France marchaient à sa suite, l’écritoire au poing, en vue d’enregistrer les hauts faits qui allaient s’accomplir. C’est ainsi que Nicolas Boileau célébra les exploits dont le Rhin--fleuve à la barbe limoneuse--fut le témoin attristé... A l’exemple du Roi-Soleil, le duc de Richelieu avait son thuriféraire en titre. On l’appelait Carloman de Rulhière: un nom qui ne tardera pas à figurer sur la liste des membres de l’Académie française...

Attaché à la personne de Mme d’Egmont plus qu’à celle du maréchal, dont il avait reçu un brevet d’aide de camp, le futur immortel possédait l’art de charmer la jeune comtesse par un choix de bons mots, d’anecdotes plaisantes, de vieux contes finement rajeunis... Un emploi dangereux pour une tête de son âge: comment l’amour n’eût-il pas réclamé ses droits?... Mme d’Egmont, toujours mélancolique, répondait aux prévenances du galant officier par une confraternité affectueuse dont celui-ci faisait ses délices. Chaque matin voyait poindre des œuvres de sa façon, petits vers ou bouts rimés. En habile courtisan, il ne se bornait pas à célébrer les grâces d’une Muse devenue sa protectrice: il savait également flatter le gouverneur, dont le crédit ne lui devait point non plus être inutile. Tantôt, il chantait les splendeurs «de son royaume d’Aquitaine»; tantôt, il lui adressait, sous le masque, devant un auditoire d’élite, des madrigaux dans le goût de celui-ci:

Tu voudrois connaître mes traits Et les sentiments de mon âme? Si je te crains, je suis Anglais, Si je t’aime, je suis Français, Si je t’adore, je suis femme!

Quant à la _bonne duchesse_, Rulhière la régalait de récits, moitié prose, moitié vers, à l’instar de sa lettre sur la fête Lafore.

C’est ce même genre qu’il adopta pour transmettre à la postérité le souvenir du voyage à Bayonne. Le sujet, à vrai dire, était de nature à tenter une plume alerte; presque autant que le projet--prêté par Voltaire au maréchal--de dessaler l’Océan[244]... Nonchalamment étendu dans sa dormeuse, le vainqueur de Port-Mahon ne se contente pas de jeter un coup d’œil d’aigle sur les fortifications élevées le long de la route, de morigéner les ingénieurs auxquels il condescend à apprendre leur métier, de rêver une restauration du port de Saint-Jean-de-Luz... Turenne se fût contenté de l’œuvre militaire: Richelieu voit plus loin et plus haut. En lui le guerrier se double d’un philosophe... L’Adour à peine franchi, son regard découvre un point faible: le pays basque est plongé dans le marasme

depuis qu’en ces hameaux, Des curés à grands chapeaux Ont attristé l’innocence, Voulant ajouter la danse Aux sept péchés capitaux...

[244] _Correspondance de Voltaire_: lettre du 21 juillet 1764.

Eh! quoi, proscrire le culte de Terpsichore! O clergé fanatique!... Le vice-roi d’Aquitaine s’empresse de proclamer la liberté des entrechats et ordonne qu’un tambourin demeurera désormais attaché à chaque paroisse... Les hommes à grands chapeaux durent se soumettre: Richelieu, par manière de représailles, eût mis à leur place des maîtres de ballet!

A dater de ce jour mémorable, le voyageur reçut l’accueil réservé aux conquérants. Chapitres, Présidiaux, Corps de villes, déversèrent autour de sa dormeuse des torrents d’éloquence. On le compara à une foule d’hommes illustres, «jusque-là que le consul de Tartas l’appela Pindare.» Le cortège passa à Dax, où il fut hébergé par un évêque «qui menoit une vie très douce entre ses oiseaux et ses fleurs», à Mont-de-Marsan, à Bazas, et s’arrêta à Roaillan, où l’attendait

Le sage président Lalanne A qui tout citadin ne semble qu’un profane, Qui, des soucis du monde à présent délivré, S’applaudit d’une paix si grande, Et ressemble au rat retiré Dans un fromage de Hollande...

Plus loin, se présentait un escadron de jolies femmes qui, luttant de prévenances, escortèrent le héros du jour jusqu’à son palais de la rue Porte-Dijeaux, où, suivant toutes vraisemblances, l’attendaient des arcs de triomphe...

Mme d’Egmont n’avait point pris part à cette glorieuse promenade. D’importantes occupations la retenaient à Bordeaux. Aux troupes régulières destinées à tenir campagne, le patriotisme bordelais avait joint des bataillons de volontaires. Ainsi s’étaient formées les compagnies de Guyenne et de Fronsac, dont les costumes bariolés excitaient l’admiration. La belle comtesse ne voulut pas demeurer en reste. Elle provoqua l’enrôlement d’une troisième compagnie, sous le titre de _Volontaires d’Egmont_... L’uniforme tirait l’œil: rouge, avec parements de velours noir, aiguillettes d’argent, plumet et cocarde aux couleurs de France... A chaque engagé, elle offrait, de sa mignonne main, la cocarde et le plumet[245].

[245] _Correspondance de MM. de Lamothe._

Les cadres furent vite remplis. Ils comprirent: un commandant, deux lieutenants, un aide-major, trois sergents, trois caporaux, trois anspessades et cinquante-quatre volontaires,--sans compter _la colonelle_ qui ne cédait à personne l’honneur de guider ses recrues[246]. En la voyant défiler à leur tête, l’épée au poing, merveilleusement jolie sous son costume militaire, chacun fredonnait, sur l’air _Belle brune que j’adore_, ces couplets louangeurs:

Est-ce Pallas, est-ce Bellone Qui brille de tant de feux, Conduisant cette colonne De guerriers audacieux?

Mille amours dessus ses traces Voltigent de rang en rang... Pour escorte, elle a les Grâces Et Mars pour aide de camp[247]!

[246] Les noms des volontaires, qui, presque tous, appartenaient au commerce, sont rapportés dans l’_Almanach historique de Guyenne_, année 1760, p. 198.

[247] _Iris de Guyenne_, I, p. 42.

La tradition rapporte qu’à la fin du règne de Louis XV, les officiers de carrière prenaient plaisir à faire de la tapisserie. Les _Volontaires d’Egmont_, d’allures moins féminines, passaient leurs journées en exercices et en patrouilles... Les Anglais n’avaient qu’à se bien tenir! Par contre, la Guyenne pouvait dormir en paix... C’est pourquoi les spectacles, les concerts, les fêtes reprirent leur train accoutumé--si tant est, d’ailleurs, qu’ils eussent jamais été interrompus!

[Bandeau]

CHAPITRE XII

Mme d’Egmont à l’hôtel Duplessy.--Le culte de Rousseau.--Rulhière et le marquis de Saint-Marc.--MM. de Lamontaigne, Risteau, Pelet d’Anglade, de Lamothe, Baritault de Soulignac, d’Albessard, etc...--Le président de Lavie et ses œuvres.--Paul-Marie-Arnaud de Lavie.--Joseph Vernet.--Hommage de Barbot à Thémire.--Un cénacle de jeunes femmes: satire anonyme.--Économistes et savants: le chevalier de Vivens, M. de Romas et ses expériences, l’abbé Baudeau à la recherche de sa voie.--Une lecture de Dom Galéas.

La marquise du Deffant assure qu’il y a trois moyens de remplir la vie: l’occupation du cœur, le travail du corps, l’exercice de l’esprit. Ces moyens, Mme d’Egmont les employait tous trois, en consacrant au dernier le plus clair de ses loisirs: l’étude--au retour de la parade--l’absorbait durant le jour; le soir, elle soupait chez Mme Duplessy[248].

[248] _La comtesse d’Egmont_, par Mme d’Armaillé, p. 73.

On voit, dans cet étonnant XVIIIe siècle, d’étranges liaisons entre grandes dames ou petites-maîtresses. On s’y adore à première vue parce que de part et d’autre--coïncidence providentielle!--on a eu l’idée de se mettre une _assassine_ à la naissance du sourcil, ou qu’on porte «un ruban de même couleur de rose»...

L’affection qui unit Mmes d’Egmont et Duplessy avait des causes moins futiles. Toutes deux, malgré la différence d’âge, sentaient et pensaient de même. Toutes deux, éprises des sciences positives, aimaient la nature, non avec l’affectation d’élégantes asservies à la mode, mais «en sincères campagnardes». Un autre sentiment devait encore resserrer les liens existant entre elles: leur dévotion commune à Jean-Jacques Rousseau... On ne peut, aujourd’hui, se rendre compte de l’influence exercée par le citoyen de Genève. Du culte qu’il inspira à ses contemporaines naquit une sorte de franc-maçonnerie dont les ramifications s’étendaient au loin. Le nombre des femmes qui, sous prétexte de musique à copier, allèrent s’imprégner du parfum du maître, est incalculable. Mme Duplessy accomplit-elle le pieux pèlerinage? Ce ne fut sûrement point l’envie qui lui manqua... Son admiration pour _le dieu_ résulte suffisamment de la pièce suivante que, par une exception significative, elle consigna, de sa propre main, sur le _sottisier_ de l’ami Barbot:

Rousseau ne peut, dans sa patrie, Obtenir de finir sa vie... Voltaire, avec tranquillité, Y jouit du ciel irrité!

Nous cherchons tous, tant que nous sommes, Au malheur de Rousseau quel crime a donné lieu... Pourquoi chercher son crime? Il attaqua les hommes: Voltaire n’attaqua que Dieu!

La ferveur de Mme d’Egmont n’était pas moins profonde. Elle datait de sa sortie du couvent. Richelieu, après Fontenoy, voulant éblouir Paris par l’éclat de ses fêtes, en confia la partie musicale à Rousseau qui eut dès lors ses grandes entrées dans la maison. La jeune pensionnaire recueillit les premiers échos du _Devin du village_: ils la bercèrent comme un rêve. De son côté, Jean-Jacques fut attiré par cette intelligence en voie de formation... Toujours aux petits soins, il herborisa pour elle, lui dévoila les secrets de la nature, composa des romances à son intention, l’éleva à la dignité de confidente... Le cœur du maître se prit-il aux charmes de l’élève? Mme Necker l’affirme, dans une phrase sèche comme sa personne. La beauté de Mme d’Egmont, assure-t-elle, est un paradoxe: il n’est pas étonnant que Rousseau en soit amoureux... A cet amour--si tant est qu’il existât--répondit la plus fidèle admiration[249].

[249] Mme d’Egmont fit partie du petit cénacle auquel Jean-Jacques offrit la primeur de ses _Confessions_: «J’achevai ainsi ma lecture, écrit-il, et tout le monde se tut. Mme d’Egmont fut la seule qui me parut émue. Elle tressaillit visiblement, mais elle se remit bien vite et garda le silence, ainsi que toute la compagnie.»