La société bordelaise sous Louis XV et le salon de Mme Duplessy
Part 12
Une diversion était nécessaire. Richelieu, qu’on allait maintenant jusqu’à accuser de corruption, jugea opportun de frapper un grand coup en venant prendre le commandement de la Guyenne. Que des instructions secrètes fussent adressées aux jurats pour rehausser le faste de cette cérémonie, la chose n’est pas douteuse. Ceux-ci, d’ailleurs, ne se firent pas tirer l’oreille. Appelés, en vertu de privilèges anciens, à se partager les reliefs de ce genre de fêtes--velours, satins, étoffes d’or et d’argent--rien ne leur semblait trop cher... Il leur en coûte si peu! proclame un poète du temps[214]. Madame de Pompadour, alors en guerre ouverte avec «le grand tripotier», en conçut une vive irritation. Sollicités par elle, les ministres ordonnèrent plus de mesure dans les dépenses, assurant que les superfluités luxueuses n’ajoutaient rien à la dignité de celui qu’elles avaient pour but d’honorer[215].
[214] Les jurats, aux termes d’un arrêt du Conseil enregistré en 1758, recevaient deux mille livres de gages. Là ne se bornaient point leurs profits. En dehors des redevances en nature, touchées dans certains cas, notamment des personnes investies de lettres de bourgeoisie, ils avaient droit à des jetons de présence. Jusqu’en 1780, ces jetons furent du poids de trois livres; à partir de cette date, on les éleva à trois livres douze sols; les premiers étaient ronds, les seconds furent carrés. La remise en était faite dans une bourse valant elle-même vingt-quatre livres. Les jurats qui ne tenaient point aux jetons avaient la faculté de les échanger contre une somme de six cents livres.--_Correspondance de Mme Duplessy._
[215] Une curieuse correspondance fut échangée, sur cette question, entre le ministre, M. de Saint-Florentin, et l’intendant, M. de Tourny fils. Elle se termina par l’ordre à ce dernier de faire mettre en dépôt--à l’abri des atteintes de la Jurade--les velours, étoffes, galons, franges d’or et d’argent achetés par elle, pour qu’on pût s’en servir plus tard dans des occasions analogues.--_Archives départementales_, C. 3633.
On se demande jusqu’où--à défaut de recommandations--ces dépenses seraient montées. Seule, la note du tapissier s’éleva, en velours de Gênes, moquette cramoisie, taffetas, galons, franges, graine d’épinards, écussons en or riche:--à 16,718 livres trois sous dix deniers pour la maison navale;--à 7,876 livres deux sous huit deniers pour la tribune aux harangues;--à 2,042 livres un sou trois deniers pour le baldaquin;--à 4,867 livres cinq sous six deniers, pour le dais... Le reste à l’avenant: les contribuables avaient bon dos[216].
[216] _Archives départementales_, C. 3633.
A dire vrai, ces prodigalités ne leur plaisaient guère. Un habitant de la rue Neuve, alors à Paris, ne craignait pas d’écrire qu’un vent de folie soufflait sur ses compatriotes,
Heureux si, maintenant, pour cent mille raisons, Ils avoient, à Bordeaux, de petites maisons...
A quoi son correspondant--un honorable ecclésiastique--répond qu’il ne faut s’étonner de rien, que les préparatifs s’effectuent par ordre, et que tout, jusqu’à l’heure des offices, est changé «par rapport _à ce Monsieur_[217]...».
[217] _Correspondance de MM. de Lamothe._
_Ce Monsieur_ n’était autre que le maréchal... Mme d’Aiguillon ne se méprenait pas sur la spontanéité de la joie publique. «Si nous arrivions de Minorque, écrivait-elle, cela seroit plus aisé; mais nos lauriers sont fanés...» Il fallait les rajeunir. L’intendant--M. de Tourny fils--désireux de plaire, s’ingéniait dans ce but. Richelieu lui-même ne demeurait pas inactif. Il prenait connaissance des projets de discours, y opérait des modifications et affirmait qu’on ne pouvait, sans lui faire injure, passer sous silence ses exploits militaires en Hanovre[218].
[218] _Archives municipales: Lettres missives._
Toutes choses réglées comme pour un souverain, il se trouva en mesure de partir. La route lui fut légère. Il possédait une voiture dont le confort eût excité l’admiration d’un prince des _Mille et une nuits_. Sa dormeuse--ainsi l’appelait-il--contenait un lit de petite-maîtresse. Bien au chaud pendant l’hiver, bien au frais durant l’été, mollement bercé en toute saison, l’illustre guerrier se couchait à Paris pour ne se lever qu’au terme du voyage[219].
[219] «Une cuisinière, faite avec art, attachée sous sa voiture, faisoit cuire doucement, par le moyen de briques rouges, les viandes qu’il désiroit. Et, à la poste, avant le temps désigné pour manger, un cuisinier adroit s’emparoit de la machine et couroit à toute bride préparer le repas de Monseigneur, de façon qu’en arrivant il n’attendoit pas.» (_Vie privée du maréchal de Richelieu_, par Faur, II, p. 155.)
Ainsi arriva-t-il à Blaye, frais, dispos, gaillard. Un coup de fer à sa perruque, une combinaison savante de parfums, deux doigts de rouge sur les pommettes, quelques coups d’ongle au lobe de l’oreille pour lui imprimer la nuance rose à la mode--le dieu pouvait s’offrir à l’amour de ses peuples.
Ceux-ci ne marchandèrent pas le tribut exigé de leur zèle: de tout temps, les Gascons se grisèrent au feu des lampions comme à celui de la poudre! La Jurade n’avait, d’ailleurs, rien épargné: mousquetades appuyées par le canon du Château-Trompette, harangues des Corps de la cité, vaisseaux pavoisés, édifices tendus de tapis et d’étoffes, _Te Deum_ chanté par l’archevêque, musiques, illuminations, pots d’artifice, distribution d’aumônes, bal, réjouissances publiques...
Jamais, depuis l’entrée fameuse de Dunois, Bordeaux n’avait offert un pareil spectacle. La foule fut satisfaite. Un dîner de quatre cents couverts[220], des festins se succédant sans trêve, de la bonne grâce et de l’esprit comptant, un système adroit de flatteries avec l’art de s’emparer des gens en favorisant leurs vices, achevèrent l’œuvre de séduction.
[220] «Le public fut admis à circuler autour du banquet et la table livrée ensuite au peuple dont les acclamations se mêlaient au bruit des orchestres.» (_La comtesse d’Egmont_, par Mme d’Armaillé, p. 70.)
Nous touchons ici à une question délicate: celle des succès mondains du maréchal... La légende qui s’attache à son nom, créée par quelques adulateurs avec une inconscience voisine de la complicité, propagée, non sans calcul, par des _Mémoires_ d’une exactitude discutable, a porté une atteinte sérieuse à la réputation des Bordelaises d’autrefois. Rappelle-t-on ces souvenirs lointains, chacun de hocher la tête avec des allusions où apparaît, comme en un miroir magique, toute une série d’évocations graveleuses: les fantaisies libertines de Richelieu, toujours satisfaites; la promiscuité de ses fêtes où la ritournelle du menuet mettait face à face grandes dames et impures tarifées; ses soupers avec un essaim de beautés aristocratiques, plus soucieuses de devancer les désirs de l’amphitryon que de résister à ses attaques...
Il faut se défier des impressions qui, basées sur un fait, aboutissent à une synthèse généralisatrice. Pour si grand séducteur qu’on le tienne, Richelieu commit sans doute moins de péchés qu’il n’en confessa. Le courtisan qui dut sa fortune politique au récit de ses succès d’alcôve peut, non sans raison, être soupçonné de broderies utiles à sa gloire. Au dire de ses familiers, la conviction qu’il était irrésistible l’amena parfois à enregistrer des victoires là où il n’y eut pas même de rencontres. Fallût-il, d’ailleurs, ajouter foi aux vanteries de ce Céladon hors d’âge, on devrait se garder de croire que, chassée par lui, la Pudeur eût émigré vers d’autres rivages. Pas plus à cette époque qu’à toute autre, Bordeaux ne mérite une place à part dans les annales de la galanterie. A côté des pécheresses--souvent si séduisantes--qui alimentèrent la malignité publique, il y eut les honnêtes femmes, dont personne ne parle: ces dernières, de tout temps, furent la majorité.
Jetons un voile sur ce genre d’aventures, d’une banalité courante, et dont Lyon, Rouen ou Marseille auraient pu aussi bien devenir le théâtre: tant de sujets, plus dignes d’intérêt, sollicitent l’attention!
Parmi les passions que se plut à surexciter le nouveau gouverneur, il en est une qui trouva en Guyenne un terrain admirablement préparé: la passion du jeu. Sous les auspices du premier magistrat de la province, elle fut poussée au delà de toute mesure... Pourquoi ne pas le dire? Les femmes étaient les premières à sacrifier au démon tentateur...
Homère enseigne que la blanche Nausicaa, fille du roi Alcinoüs, emportait des osselets dans son char quand elle se rendait à la fontaine pour laver les hardes paternelles, et que, le travail achevé, servantes et princesse s’oubliaient, à l’ombre des saules, dans de longues parties. A la place de Nausicaa, une Gasconne de jadis aurait interverti les rôles, donnant le pas à la récréation sur la mise en œuvre du battoir: moyennant quoi, les tuniques de Sa Majesté phéacienne eussent couru grand risque de rester à l’état de linge sale.
Pour ne point remonter à l’Odyssée, les traditions locales n’en sont pas moins probantes. Témoin l’aventure de la _gente trésorière_, qu’un poème, d’une saveur naïve, reproduit sous ce titre affriolant: _Stances contenant l’histoire de Caillou et de sa femme et les maux que le jeu cause tant aux femmes qu’aux hommes qui l’ayment par excès et non par déduict[221]..._
[221] _Chronique de Gaufreteau_, I, p. 118.
Caillou, c’était le trésorier: un financier du temps des Valois, qui, loin de combattre le goût de sa jeune épouse pour les cartes, ne résistait à aucune de ses fantaisies. Caillou! s’écrie le chantre bordelais,
Caillou! Caillou! tu n’es pas sage De la mettre en apprentissage D’un mestier dont, bientôt après, Tu en doibs fumer de colère, Et qui, enfin, grand sot, opère Ton très grand désastre à venger...
Le désastre fut, en effet, irréparable. La maison du trésorier devint le rendez-vous d’aigrefins parmi lesquels «l’un des plus asseurés pipeurs de France». Une partie de lansquenet, dans l’atmosphère capiteuse du tête-à-tête, eut raison de la trésorière. Argent, perles, bijoux, chaînes, ses plus riches habits, tout y passa, jusqu’à l’anneau de mariage. Il ne restait à la malheureuse que sa vertu. Elle la joua, perdit, paya... et fut mise à mort par l’époux outragé. Sur quoi, l’auteur des _Stances_ formule toute une gamme d’imprécations contre le jeu, favori de la débauche, boute-feu des discordes, compagnon des «bourses flasques», et termine par un choix de conseils savoureux: Mesdames, soyez prudentes; tirez le verrou du gynécée; ajustez votre fantaisie aux préceptes de la loi Oppia[222]; rapiécez pourpoints et chausses, et ne manquez pas, au retour de la messe, de quitter vos souliers de ville pour ne les reprendre que le lendemain!
[222] La loi Oppia imposait des bornes au luxe des femmes et leur interdisait de porter sur elles plus d’une demi-once d’or.
Hélas! ni ces exhortations salutaires, ni le souvenir de Mme Caillou ne devaient refréner le goût des Bordelaises. Du temps du roi Henri, la rage était la même: on ne parlait que de «rendez-vous au brelan». Sans doute, des deux cent quatorze jeux familiers à Gargantua, ces dames ne possédaient qu’un petit nombre; mais comme elles usaient de ceux-là! Loin de vaquer aux soins de leur maison, demoiselles et bourgeoises risquaient leur avoir sur un coup de dé, quitte à vendre les chemises de leur mari--«chose, assure un contemporain, qui causa infinies riotes, querelles et soupçons dans plusieurs ménages, jusques à séparation de corps et de biens[223]...»
[223] _Chronique de Gaufreteau_, II, p. 111.
Les hommes, au surplus, tenaient tête aux femmes. Ils avaient même des ressources spéciales pour parer aux caprices de la Fortune: les rogneurs de pistoles et les faux-monnayeurs qui, durant le règne de Louis XIII, infestèrent la Guyenne, se recrutaient surtout parmi les joueurs de condition... Les vices sont des maîtres impérieux: ne faut-il pas les satisfaire! On jouait partout, dans les boudoirs et sur les fonds de barriques, à visage découvert ou sous le masque... Dans ce dernier cas, chacun apportait ses dés[224]. Ajoutons que les mises étaient énormes. Les raffinés du XVIIe siècle ne se bornaient point à risquer quelques louis: un poète du cru, Martin Despois, assure
Qu’ils couchent cent escus à tout coup sur la carte[225].
[224] _Correspondance de Buffon_, I, p. 6.
[225] _Publication des bibliophiles de Guyenne_, II, p. 10.
Et voilà que cette passion, exaspérée par de perpétuels stimulants, allait trouver sa consécration officielle dans les salons du gouverneur, accessibles au premier venu, pourvu qu’il fût porteur de fortes sommes[226]! Ce fut une frénésie inimaginable qui atteignit la noblesse entière, bon nombre de bourgeois et une partie du haut commerce. A ce spectacle inouï, Marmontel, qui cependant ne s’étonnait guère, éprouva un véritable saisissement. Il s’en explique dans ces termes: «Un fatal jeu de dés, dont la fureur les possédoit, noircissoit leur esprit et absorboit leur âme. J’avois, tous les jours, le chagrin d’en voir quelqu’un navré de la perte qu’il avoit faite. Ils sembloient ne dîner et ne souper ensemble que pour s’entr’égorger au sortir de table. Et cette âpre cupidité, mêlée aux jouissances et aux affections sociales, étoit pour moi quelque chose de monstrueux[227].»
[226] _Correspondance de MM. de Lamothe._
[227] _Mémoires de Marmontel_, édition Barrière, p. 268.
Bientôt, des régions élevées, la contagion s’étendit au monde de la basoche, au petit commerce et même aux artisans. Le nombre des tripots s’accrut dans des proportions incroyables, grâce à la tolérance de la municipalité[228]. La ville ne suffisant pas, le vice franchit les barrières, au delà desquelles il avait ses coudées franches. On ne vit plus, après la porte Saint-Julien que maisons louches où les naïfs, amorcés par l’enseigne de bals champêtres, étaient dévalisés en cadence. Le plus renommé de ces mauvais lieux fut celui que le duc de Duras, besogneux et dépourvu de préjugés, installa à Talence, dans sa belle propriété de Peixotte[229]... Un trafic de grand seigneur! A Paris, ces sortes de prébendes faisaient l’objet d’ardentes convoitises: personne n’ignore que les hôtels de Gesvres et de Soissons, transformés en coupe-gorge où défilait successivement la clientèle entière de l’abbé Gallande, confesseur des pendus, rapportaient, grâce au pharaon et au biribi, cent vingt mille livres par an... M. de Duras se contentait d’un moindre bénéfice: à Peixotte, le droit d’entrée était de deux écus par tête.
[228] On citait des membres de la Jurade qui, moyennant espèces, délivraient des autorisations. La sœur de l’un d’eux prélevait une rétribution quotidienne de dix-huit livres, savoir douze livres pour elle-même, et six livres pour sa nièce âgée de sept ans.--_Correspondance de Mme Duplessy._
[229] _Correspondance de Mme Duplessy._
Le maréchal n’eut-il pas, lui aussi, la tentation d’exploiter cette mine? Ce ne fut point sans doute l’envie qui lui manqua. Sous des apparences de grand seigneur, il cachait les instincts d’un traitant de bas étage. Toute générosité ne tournant point à sa gloire lui était inconnue. Ce prodigue par vanité liardait, dans son particulier, à rendre Harpagon jaloux. «M. de Richelieu, rapporte un témoin digne de foi, ne paye pas un sou dans sa maison; on n’y voit jamais la couleur de son argent. Je sais un gouverneur de son fils chassé de chez lui, qui n’a pas encore reçu un sou et qui meurt de faim[230].» Ses scrupules, d’ailleurs, égalaient ceux de Mascarille: les tripotages de la campagne de Hanovre en donnent la mesure... Rien ne démontre, cependant, qu’il exigeât de sa clientèle le double louis qu’on payait, à l’entrée des _académies_ parisiennes, pour avoir le droit de s’asseoir autour du tapis vert et de prendre part à un souper où ne manquaient ni les vins généreux ni les beautés faciles. Seuls, chez lui--à en croire la chronique--les valets de service bénéficiaient de la partie: dans l’espace d’un carnaval, ils se partagèrent quarante mille livres sur lesquelles, suivant l’usage, ils durent solder les cartes et la chandelle... Nous ne jurerions point que M. le Gouverneur ne laissât à leur charge d’autres menues dépenses, celle de la buvette, par exemple, et les gages des laquais!
[230] _Journal du marquis d’Argenson_, édition Rathery, VI, p. 2.
L’hôtel de la rue Porte-Dijeaux[231] ne s’ouvrait pas cependant qu’à la mauvaise compagnie. Ce logis étrange comprenait deux bâtiments distincts, assortis de morales différentes. A côté des salons ouverts au jeu et à la galanterie, il y avait le réduit des philosophes: on l’appelait _la cabane de Philémon_[232]. Là, se réunissait, dans des soupers intimes consacrés à l’art et à la littérature, un noyau de Bordelais: des penseurs, comme Barbot; des gens d’esprit, comme M. de Gascq[233]; des érudits, comme MM. de Lalanne et de La Tresne...
[231] L’hôtel du Gouvernement--jadis l’hôtel de Nesmond, aujourd’hui l’Archevêché--occupait une grande partie des terrains compris entre les rues Montméjan, du Temple, Saint-Paul et Porte-Dijeaux. C’est dans la rue Porte-Dijeaux que se trouvait l’entrée principale; il y en avait une autre, plus discrète, dans la rue Saint-Paul, aujourd’hui rue des Facultés.
[232] Lettre de Richelieu au président de Lalanne.
[233] Antoine-Alexandre de Gascq, né le 20 décembre 1712, conseiller en 1730, président à mortier en 1739. Son nom reviendra souvent dans le cours de ce récit.
Qu’on ne s’étonne pas de voir de pareils hommes entretenir des relations suivies avec le _petit père La Maraude_. La vieille amitié qui les liait à Mme d’Aiguillon leur en faisait presque un devoir. Celui-ci, au surplus, n’était point un causeur à dédaigner. La vivacité de son intelligence et une teinte superficielle de toutes choses, même des matières ecclésiastiques, suppléaient à son ignorance. Si le fond laissait à désirer, les dehors étaient brillants--ce que la marquise de Créquy traduisait de la façon suivante: il manque de chemises, mais possède une ample provision de manchettes... Comédien merveilleux, il avait le don d’enguirlander son monde. Les formules délicates abondaient sur ses lèvres... M. de La Tresne? le plus adorable des amis... Barbot? le miroir du grand président défunt... M. de Lalanne? un Socrate inimitable dont il se désolait de ne pouvoir être l’Alcibiade, et auquel--tour à tour louangeur, caressant, ému--il ne cessait de reprocher son humeur chasseresse, ses goûts sylvestres, ses occupations de marguillier qui le tenaient éloigné de Bordeaux. C’était, assure un de ses biographes, un caméléon qui, pour plaire, changeait à chaque instant de couleur et de forme...
Malgré ses talents multiples, Richelieu--l’avenir le démontrera--ne fût point parvenu à réduire certaines répugnances s’il n’eût eu la bonne fortune de trouver un appui dans la plus parfaite de ses œuvres: nous avons nommé sa fille, la comtesse d’Egmont, une sirène venue à sa suite et à qui la population entière, dont elle ne tarda pas à devenir l’idole, ne sut jamais rien refuser.
[Bandeau]
CHAPITRE XI
La comtesse d’Egmont.--Son séjour à Bordeaux.--La fête de M. Lafore.--Le consul de Suède, M. Harmensen.--L’orme de la _bonne duchesse_.--La Bordelaise sous Louis XV.--_L’Anglais à Bordeaux_, de Favart.--La guerre de 1758.--Voyage de Richelieu à Bayonne: campagne en faveur de la danse.--Les Volontaires d’Egmont.
Lorsque, dans les galeries de Versailles, apparaissaient Mmes d’Egmont, de Brionne et de Duras, chacun songeait aux trois déesses du mont Ida. Mme de Brionne figurait Minerve; Mme de Duras, Junon; Mme d’Egmont, Vénus... non la Vénus classique, immobile et glacée dans sa correction sculpturale, mais une Vénus animée, palpitante, joignant à l’attrait des lignes la séduction plus puissante de la pensée et de la vie. Une légère imperfection, célébrée par les poètes, prêtait à sa beauté un caractère étrange. Ses sourcils étaient trop courts; on eût dit que l’artiste chargé de les tracer se fût arrêté à moitié route, ébloui par l’éclat de deux yeux, tantôt bruns, tantôt noirs, tantôt gris, d’une magie irrésistible. Tout contribuait à un ensemble d’une saisissante originalité; mais ce qui constituait son plus grand charme, c’est un parfum de mélancolie qui se dégageait de la personne entière et l’enveloppait d’une sorte d’auréole... Mme d’Egmont se définissait ainsi: j’ai l’esprit gai, mais le cœur triste.
La cause de cette tristesse, personne ne l’ignorait. Au cours de son enfance, écoulée à l’abbaye du Trésor, Mlle de Richelieu avait partagé les jeux d’un jeune garçon qui devait être un jour le plus beau et le plus brave des gentilshommes. On le nommait le comte de Gisors. C’était le fils du maréchal de Belle-Isle, petit-fils lui-même de Nicolas Fouquet. La sympathie, entre les adolescents, ne tarda pas à se changer en un sentiment plus tendre... Ils avaient compté sans la morgue du vainqueur de Port-Mahon, grisé par son second mariage avec une princesse de Lorraine. Quand M. de Belle-Isle fit la demande, un refus hautain lui fut opposé...
--On discute trop l’ancienneté de ma noblesse, s’écria le maréchal, pour que je puisse m’allier à une maison de robe!
Vainement on lui représenta que les jeunes gens s’adoraient:
--Bah! répliqua-t-il cyniquement, ils se retrouveront dans le monde...
Ils ne se retrouvèrent pas. M. de Gisors se faisait tuer à Crevelt, tandis que Mlle de Richelieu épousait le plus puissant seigneur des Pays-Bas: le comte d’Egmont, duc de Bisaccia, de Gueldres et d’Agrigente, prince de Clèves, grand d’Espagne de première classe et chevalier de la Toison d’or... La jeune femme n’en resta pas moins fidèle à l’inclination de son cœur: malgré les mérites de l’époux choisi par les siens, elle n’éprouva jamais pour lui que de l’estime.
Cette belle désolée avait, au sortir du couvent, été recueillie par sa tante, Mme d’Aiguillon. La _bonne duchesse_ l’entoura d’une affection toute maternelle. Elle veilla à son éducation littéraire et lui imprima cette note philosophique qui dominait dans son salon. L’élève n’eut pas de peine à égaler le maître. Tout la poussait vers les idées nouvelles: l’amitié de Mme de Tencin, qui l’avait bercée sur ses genoux; le contact des hommes appelés à vivre à ses côtés; les exemples qu’on plaçait sous ses yeux; l’air qu’elle respirait; les livres qui tombaient sous sa main... A seize ans, elle savait par cœur les dix chants de la Henriade et, comme un docteur de Sorbonne, commentait l’_Esprit des lois_.
Son éducation mondaine n’était pas l’objet d’une moins grande sollicitude. Elle chantait en s’accompagnant de la guitare, touchait du clavecin, excellait dans la peinture sur vélin et sur ivoire. Mlle Clairon, avec l’art des révérences, lui avait enseigné les principes de la déclamation. Quant aux manières, elle possédait celles de l’hôtel de Brancas, le refuge, sous la Régence, du savoir-vivre et du bon ton.
C’est au lendemain de son mariage, après sa présentation à Versailles, mais avant les succès qu’elle y obtint plus tard, que Mme d’Egmont, en l’absence de son mari retenu à l’armée, vint rejoindre le maréchal. Elle achevait à peine sa dix-huitième année et n’avait point encore donné la mesure de ses talents; c’était presque un début...