La Sarcelle Bleue

Part 9

Chapter 93,689 wordsPublic domain

Quand ils eurent entendu le bonhomme répondre de loin, et que, tâtant le sol du pied, ils se furent assurés qu'ils ne couraient aucun danger, Claude et Malestroit se prirent à rire de l'accident. Ce fut même pour Claude, malgré le froid qui le pénétrait, un moment agréable. Il regarda le charpentier, couvert des débris de la hutte, les cheveux mêlés d'herbes et de roseaux, comme un dieu marin, qui soutenait d'une main l'édifice effondré, la surface des eaux, qui lui parut d'argent, des plaques de soleil luisant çà et là sur des presqu'îles vertes, une côte à droite, à demi dégagée des brumes, et Colibry, qui semblait un géant, sur l'arrière du bateau qu'il poussait à la perche de toute la vigueur de ses bras. Il eut, par-dessus tout, un sentiment de victoire, une émotion de chasseur heureux. Et quand Colibry, accostant au plus près, lui tendit la main pour le retirer:

--Elle y est! cria-t-il.

--Vous y êtes encore plus sûrement, répondit le vannier.

--Eh! qu'importe, père Colibry? reprit le jeune homme, en passant la jambe par-dessus le bordage. Qu'importe un demi-bain froid, si nous avons la sarcelle? Allons, Malestroit, à votre tour! Donnez-moi la main. Bon! Un effort! Vous y voilà!

Soulevé par le poignet de Claude et celui de Colibry, le charpentier monta, lui aussi, dans le bateau. A peine y était-il entré, son large pantalon ruisselant comme une source, que Claude s'écria:

--Au large, maintenant!

--A terre! vous voulez dire, répartit Malestroit, qui se baissait déjà pour saisir la perche.

--Non pas! à retrouver la sarcelle!

--Pour une méchante bête risquer la mort! Je ne suis pas douillet, mais vrai...

--Je double ce que j'ai promis, dit Claude: en avant!

Vaincu par l'argument, le charpentier, tandis que son camarade attrapait au passage quelques canes d'appel par la patte ou par le cou, poussa la barque vers un buisson, tout au bout du pré, où le courant portait. La sarcelle était là, flottant, la tête renversée et posée entre les ailes, comme si, pour dormir, elle l'eût voulu cacher dans ses plumes. Claude la prit avec précaution, examina la nuque marquée d'une aigrette sombre, le pinceau de duvet blanc formant sourcils au-dessus des yeux, le manteau dont le reflet azuré n'était pas douteux, tira les cuisses, pour s'assurer qu'elles n'étaient pas rompues, et, la posant sur ses genoux, comme il eût fait d'un coffret de perles, d'un chien favori, d'un enfant sauvé:

--Bleue! dit-il se parlant à lui-même, bleue et pas gâtée!

Les deux hommes levèrent les épaules, Malestroit ouvertement, Colibry simulant un effort vigoureux pour ramener en arrière le bateau enlizé. Puis, laissant Claude à l'avant, muet dans la contemplation de l'oiseau bleu, ils lui tournèrent le dos, s'assirent côte à côte, et, dans le vent qui cinglait, ramèrent de toutes leurs forces vers la terre. Mais la rive était loin. Il fallut près d'un quart d'heure pour l'atteindre. Quand ils arrivèrent, Claude était pâle de froid, ses dents claquaient, la glace avait raidi sur lui les plis de ses vêtements, et Malestroit, la figure congestionnée, semblait avoir du mal à se lever.

--Trois kilomètres avant de trouver du feu! grommela celui-ci.

Il débarqua le premier, regarda derrière lui le jeune homme qui tremblait, portant la sarcelle pressée contre sa poitrine, et ajouta, car il avait la rudesse tendre du peuple:

--Si encore il n'y avait que moi! Mais ce pauvre monsieur, qui n'a pas l'habitude de la misère! Voyons, monsieur Claude, essayons de nous réchauffer en marchant! Colibry va retourner aux canes. Donnez-moi le bras.

Claude étourdi, et comme enivré par le froid, passa le bras sous celui du charpentier, qui secouait la tête, d'un air de doute.

--Trois kilomètres! reprenait-il.

A ce moment, une voix sortie du brouillard, en face, leur parvint, toute diminuée par la distance.

--Ohé! par ici! par ici!

Tous trois levèrent la tête. A mi-coteau, dans un clos de vigne que ceignait de brun une haie d'épines, une forme humaine se démenait. Un peu au delà, une maison carrée aux contrevents ouverts. C'était M. Lofficial; c'étaient les Luisettes qu'ils croyaient désertes, et qui s'offraient à eux.

Ranimé par l'idée de ce secours inattendu, Claude monta plus rapidement la pente. Malestroit le soutenait, sans en avoir l'air, et grognait des mots de réconfort:

--Nous y voilà, nous y voilà... encore cent pas... plus que trente... Bonjour, monsieur Lofficial!

--Bonjour, mes enfants! dit le bonhomme, en poussant le clan de sa vigne. Eh! eh! ai-je bien fait de venir? Comme vous êtes trempés! Six degrés au-dessous de zéro!

Et, remarquant la mine souffrante et la pâleur de Claude:

--Mon pauvre garçon, reprit-il, vous avez l'air d'un noyé! Mais j'ai de quoi vous ranimer là-haut. Et de quoi vous changer. Hâtons-nous seulement.

En deux minutes, ils furent dans la cuisine où flambait un feu de sarments. M. Lofficial assit Claude sur une chaise basse, entre les chenets, à la distance précisément d'une broche de rôtissoire. Puis, courant d'une chambre à l'autre, ouvrant placards, tiroirs, cachettes, il parvint à découvrir, dans cette maison de célibataire, à peu près inhabitée, mais montée avec une prévoyance de père de famille, une foule de choses qu'on ne s'attendait pas à y rencontrer: deux paires de feutres et deux paires de sabots neufs pour Claude et Malestroit, de l'eau-de-vie blonde à force d'être vieille, une bouilloire dont le réchaud n'était pas vide, et une boîte de thé qui laissa s'échapper l'arome de mille fleurs.

Toujours trottant, M. Lofficial continuait son monologue, et sa voix arrivait, tantôt par une porte et tantôt par une autre, tandis qu'un nuage de vapeur d'eau enveloppait Claude et Malestroit.

--J'avais des pressentiments, disait-il, et j'ai voulu venir dès hier soir... malgré Gothon... Et c'est vraiment heureux... Toute la matinée, j'ai essayé de vous apercevoir avec mes jumelles... Mais, bast! un brouillard du diable... Et puis, tout à coup, sur la berge... Ah! quand je vous ai vus, j'ai bien deviné l'accident... j'ai mis une allumette sous le fagot... N'es-tu pas trop lourd, aussi, Malestroit, pour chasser à la hutte!

Il parlait d'un air réjoui, faisant sonner parfois ses lèvres l'une contre l'autre, avec des impatiences de gros écureuil rebondi, quand il ne trouvait pas, à l'instant même, ce qu'il cherchait.

Lorsqu'il se fut enfin arrêté, debout, appuyé sur l'auvent de la cheminée, Claude, qu'il observait, Claude restauré et réchauffé, lui prit la main.

--Vous savez que je l'ai tuée! dit-il.

--Parbleu, mon ami, vous l'avez bien gagnée!

--Je recommencerais vingt plongeons comme celui-là, répondit le jeune homme avec conviction, pour voir seulement l'accueil qu'ils me feront là-bas!

«Ils», c'était la seule Thérèse. Pour remercier son vieux voisin, Claude n'avait rencontré que cette naïveté: parler d'elle. Il ne savait rien de meilleur. Si elle daignait se montrer satisfaite, tout le monde ne serait-il pas payé? Pour Thérèse souriante, est-ce qu'on n'irait pas chercher la sarcelle au bout du monde? Est-ce que M. Lofficial ne passerait pas, sans se plaindre, vingt nuits de novembre aux Luisettes?

Quelque chose répondit oui, au fond du cœur de M. Lofficial. Devant ce mot d'amour jeune, le bonhomme se sentit ému, disposé à des complaisances paternelles. Il passa la main, deux ou trois fois, délicatement, sur les cheveux bruns de son protégé, comme s'il eût caressé son propre fils.

--Je veux le voir aussi, dit-il, et je vous conduirai aux Pépinières.

Une demi-heure plus tard, comme Colibry rentrait, les chaussures étant sèches, les vêtements brossés, toute trace de l'accident disparue, Claude s'entendit appeler par M. Lofficial, qui était allé présider lui-même à l'enrènement du cheval, un bien vieux cheval, pourtant, et facile. Il sortit, et jeta un coup d'œil du côté de la vallée: à la place du lac immense sur lequel il avait cru naviguer le matin, il n'aperçut, sous le clair soleil, qu'un marais de taille médiocre, découpé en petits carrés par les saules, rayé, çà et là, par les bandes vertes des talus, et où pas un vol d'oiseaux, pas un cri, ne révélait plus la présence du gibier.

--Montez dans la calèche, dit M. Lofficial en s'avançant, vous n'aurez pas froid là-dedans!

Un carrossier aurait protesté contre cette dénomination donnée au plus singulier véhicule: une caisse écourtée, divisée, aux deux tiers environ, par une cloison de glaces, et dont la capote, prolongée en abat-jour, abritait abondamment Colibry et Malestroit, déjà montés sur le siège. Il y avait bien quarante ans que la calèche venait aux vendanges. Claude prit place à l'intérieur, avec M. Lofficial, s'enfonça dans la plume des coussins, sentit monter jusqu'à ses genoux la laine des peaux de mouton, haute et souple comme une flamme, qui tapissait le fond de la voiture; Malestroit se hissa près de Colibry, et les quatre voyageurs commencèrent à rouler vers la banlieue où Thérèse, sans se douter de la visite qui trottinait pour elle sur la route, jouissait probablement de l'embellie tardive du matin.

Le voyage parut délicieux à Claude, parce que M. Lofficial, bon comme les anciens qui se rappellent avoir été jeunes, parla tout le temps de Thérèse.

--C'est par elle, disait-il, que j'ai gagné, jadis, l'amitié de Maldonne et de M. de Kérédol, par un petit compliment que j'avais su faire d'elle, en la rencontrant. Vous le voyez, mon cher monsieur, elle m'a valu deux amis. J'espère bien qu'elle m'en vaudra un troisième d'ici peu. J'ai rarement vu une enfant si mignonne. Elle avait les doigts fins comme des pendants de corail. Et je les ai tenus dans mes mains, ces petits doigts. J'ai eu ses bonnes grâces avant vous. Eh! eh! Elle portait une robe blanche, elle était marraine, et moi j'étais parrain. Nous conduisions au baptême le fils de Malestroit. Il y a de quoi être jaloux, monsieur Claude!

Il contait posément, avec une certaine saveur rustique et enjouée, des traits qui eussent été sans intérêt pour tous autres qu'un vieillard qui se souvenait et un jeune homme qui aimait. De temps en temps, Claude se détournait à demi, pour voir si le cornet de papier, où il avait roulé le produit de sa chasse, se tenait toujours bien droit, dans la poche au fond de la capote. Une émotion grandissante l'envahissait, à mesure que la distance diminuait jusqu'au logis des Maldonne. Quand la voiture s'arrêta, devant le portail orné de clous, il était pâle comme en sortant de l'eau, le matin.

--Mon lieutenant, dit M. Lofficial, c'est le moment de vous montrer brave!

Il tira la sonnette.

--Monsieur travaille dans la serre, répondit la fille de charge.

En effet, près du réduit qui lui servait de laboratoire, sous la voûte de verre peint qui l'enveloppait d'une chaleur douce, M. Maldonne triait des oignons de tulipes. Il vit venir les visiteurs à travers une vitre claire, sourit sans se déranger, et, les laissant arriver jusqu'à lui:

--Eh bien! fit-il en se détournant et en tendant les deux mains, vous me surprenez comptant mes trésors.

--Et nous vous en apportons un autre! répondit M. Lofficial.

--Une tulipe?

--Non, un oiseau rare.

M. Maldonne hocha la tête, d'un air d'incrédulité, en regardant le cornet de papier que Claude portait sous le bras, et saisit un bulbe transparent, côtelé, barbelé de racines.

--Sans l'avoir vu, dit-il, je ne l'échangerais pas contre une seule de ces _proserpines roses_.

--Vous auriez peut-être tort, dit Claude, qui lui tendit le paquet.

Le naturaliste tira la sarcelle bleue par les pattes. A peine l'eut-il aperçue que, le visage altéré par l'émotion, sans un mot, il bouscula ses deux hôtes, pour sortir plus vite et porter la bête au grand jour.

Dehors, il s'appuya aux tapis de paille qui pendaient du haut de la serre, tourna et retourna la sarcelle, fit jouer les reflets du plumage.

--Ce n'est pas possible! murmurait-il, non, ce n'est pas elle!...

Enfin il leva les yeux sur Claude, qui l'avait suivi. Sa physionomie exprimait, avec beaucoup de surprise, un peu d'inquiétude, de jalousie. Il était sérieux, presque froissé, comme un homme qu'on veut duper.

--D'où l'avez-vous fait venir? demanda-t-il.

--Mais, je l'ai tuée, monsieur! dit Claude.

--Allons donc!

--Moi-même, ce matin!

--Pas dans le département?

--A deux lieues d'ici.

M. Maldonne fronça le sourcil.

--Vous saurez, monsieur, dit-il avec dignité, que cette variété n'habite pas dans le département. Elle y passe, et si rarement que des hommes comme moi n'ont jamais eu le bonheur...

--C'est cependant vrai, mon bon ami, interrompit M. Lofficial, qui sortait de la serre, en voyant les affaires de Claude se gâter, et arrivait en se dandinant. Rien n'est plus vrai. Monsieur, qui est bien moins savant que toi, a été plus heureux, voilà tout.

Et il se mit à raconter la chasse du matin, comment il l'avait conseillée, préparée, comment il savait aussi, depuis des années, qu'un couple de ces oiseaux habitait les marais des Luisettes. Il apportait à la justification de son client l'énergie de la conviction, levait les bras, mimait les scènes qu'il contait.

Pendant ce temps, M. Maldonne passait d'émotion en émotion. Le scepticisme un peu hautain du début faisait place à un éclair d'admiration joyeuse, et celle-ci, à son tour, s'effaçait devant le sentiment pénible du collectionneur qui voit une pièce introuvable lui échapper. Il maniait la sarcelle, la caressait du doigt, lui ouvrait l'œil, redressait une plume endommagée. Enfin, il la tendit à Claude avec une lenteur qui révélait toute la cruauté de la lutte.

--Reprenez-la, monsieur, dit-il. Je vous remercie de me l'avoir montrée.

Il poussa un soupir, et ajouta:

--Surtout, gardez-la bien: c'est un commencement précieux pour votre collection, puisque, je dois vous l'avouer, c'eût été le couronnement de la mienne!

--Mais, elle est à vous! s'écria Claude.

--A moi? dit M. Maldonne, rougissant sous le coup de cette brusque fortune qui lui venait. Vous ne vous doutez pas de la rareté, jeune homme... vous ne savez pas ce que vous faites?

--Oh! si, monsieur, je sais très bien répondit Claude, riant malgré lui.

--Vraiment, elle est...

--Elle est à vous, oui, monsieur!

Alors, sans prendre le temps de remercier, dans l'exubérance de sa joie, M. Maldonne courut vers la maison, tenant la sarcelle élevée au bout de son bras droit et criant:

--Robert! Geneviève! Thérèse! venez voir!

Il se précipita dans le salon, arrangea sur la table du milieu l'oiseau qui ressemblait, sous le jour glissant, à un émail azur et or, et, comme Robert arrivait par la porte opposée:

--Regarde! dit-il.

Robert s'approcha, considéra l'oiseau, puis Maldonne.

--Ah çà! dit-il, d'où vient-elle, celle-là? qui te l'envoie?

--Monsieur que voici! répondit le naturaliste avec orgueil, en désignant Claude qui entrait. Il est assez bon, assez généreux pour me l'offrir.

Robert, en apercevant Claude, changea de visage, et sourit ironiquement, de manière à bien faire comprendre qu'il n'était pas dupe de cette générosité. Il rendit à peine le salut que lui adressait le jeune homme, et, devant madame Maldonne et Geneviève qui accouraient, étonnées, ne sachant rien:

--Es-tu bien sûr qu'elle soit authentique? demanda-t-il d'un ton méprisant.

--Tu n'as qu'à examiner, répondit le naturaliste. Elle a toutes les signatures... Oui, Geneviève, oui, Thérèse, continua-t-il, notre jeune ami nous apporte un trésor, celui que j'ai cherché vingt ans: la sarcelle bleue!

--Ah! monsieur! dit madame Maldonne en tendant la main à Claude,--comme si vraiment le cadeau lui eût fait un plaisir extrême,--est-ce aimable à vous!

--Et notez qu'il l'a tuée, lui, en personne, à deux lieues d'ici, chez ce cachottier de Lofficial.

Il continua, reprenant pour son compte le récit qu'on venait de lui faire à lui-même, et conta l'aventure avec autant d'animation que s'il y avait assisté. Sa femme, en le voyant si joyeux, s'épanouissait discrètement. Elle avait l'air heureux des mères qui regardent s'ébattre un enfant. Parfois son regard se posait sur Claude resté près de l'entrée du salon, et s'aiguisait alors d'une pensée différente, un peu malicieuse, qui la rajeunissait. Thérèse, demeurée derrière sa mère, à l'autre extrémité de l'appartement, était devenue tout de suite sérieuse et comme intimidée. Son instinct de jeune fille l'avertissait qu'il s'agissait d'elle et d'elle seule, bien que son nom ne fût pas prononcé et que personne ne voulût paraître occupé d'elle. Elle entendait l'obscure destinée lui parler dans la confusion des voix, elle la lisait dans la physionomie de ceux qui l'entouraient, elle savait, elle était sûre,--et son cœur en était troublé,--que, de cette conversation légère, quelque chose de grave allait sortir, qui déciderait de sa vie. Les mots ne lui arrivaient qu'au travers de ce rêve. Ses yeux erraient, sans se fixer, sur ses parents, Robert, Lofficial, et n'osaient rencontrer ceux de Claude.

--Vous oubliez, dit M. Lofficial interrompant son ami, que M. Claude, pour vous faire cette surprise, a failli se noyer. Il ne s'en vanterait pas, et je le dénonce. La hutte a défoncé sous le poids des chasseurs. Il est tombé dans l'eau glacée du marais et m'est arrivé à moitié défailli.

--Bah! dit Claude prenant de la hardiesse et regardant Thérèse, ce sera un bon souvenir de plus.

--Bien dit! repartit M. Maldonne.

--Pour un oiseau! fit M. Lofficial d'un ton vainqueur, pour un oiseau risquer sa vie, faut-il aimer la chasse!

Madame Maldonne baissait les yeux, avec un sourire indulgent.

Thérèse leva les siens. Elle osa, un peu rouge, un peu confuse, dans le demi-jour là-bas, regarder Claude, et son regard disait: «Je sais pourquoi vous avez commis cette imprudence, et j'en ai le cœur touché, monsieur Claude.»

Une émotion les gagnait tous. On la sentait grandir entre eux.

Tout à coup Robert, qui, depuis le début, maniait la sarcelle avec une curiosité fiévreuse, éclata de rire, d'un rire de colère et de triomphe.

--Pas possible de l'empailler, cria-t-il: elle a la panse crevée!

Et, prenant la jolie bête entre ses doigts, il la jeta contre le mur, d'où elle retomba sur le parquet.

--Pas possible de l'empailler! répéta-t-il.

Quatre exclamations répondirent à cet acte brutal:

--Robert, que fais-tu? Monsieur! Oh! mon parrain! Quel dommage!

En même temps, M. Maldonne se précipita pour ramasser l'oiseau. Robert s'était retourné en face de Claude, et se tenait très droit, une main appuyée à la table, l'autre passée entre les boutons de sa redingote, pâle, méprisant et correct.

Claude fit un mouvement pour s'avancer sur lui. M. Lofficial le retint par le bras, et, se penchant:

--Ne bougez pas, surtout, monsieur Claude, laissez-moi faire.

--Monsieur de Kérédol, continua-t-il tout haut, d'une voix sonnante qui attira sur lui le regard de Robert et des deux femmes, ce que vous venez de faire là est très mal.

--Vous dites?

--Je dis: «très mal et indigne de vous!»

M. Lofficial s'était avancé. Ses petits yeux flambaient d'une colère d'honnête homme, et commentaient sa pensée. Robert y lut sans doute un mot qui le troubla. Très froid, sans cesser de sourire du même air provocant et hautain, il leva les épaules, ne répondit rien, passa devant madame Maldonne, et prit la porte qui conduisait aux appartements.

M. Maldonne se relevait, après avoir ramassé l'informe paquet de plumes, tout à l'heure si luisantes et si bien rangées.

Il le laissa retomber.

--Il n'est que trop vrai, dit-il, d'un air désolé, l'oiseau est perdu, tout déchiré!

Il ne s'était point aperçu du départ de Robert, et chercha un instant, en regardant tout autour les témoins muets de cette scène. Des larmes mouillaient le bord de sa paupière, larmes de dépit et d'humiliation.

--Je ne l'ai jamais vu ainsi, reprit-il, ni vous non plus, n'est-ce pas, Lofficial, n'est-ce pas, Geneviève?

Personne ne répondit. Ils étaient tous affligés et gênés de cette sortie étrange de M. de Kérédol.

M. Maldonne, par une inspiration délicate, remarquant la physionomie contrainte et offensée de Claude, s'avança vers le jeune homme, lui prit la main, et, tâchant de surmonter l'impression pénible qu'il éprouvait lui-même:

--Vous, monsieur Claude, dit-il, venez au jardin. Je ne veux pas que vous me quittiez sur cette offense. Je vous suis aussi reconnaissant...

--Non, adieu, monsieur! La surprise que je voulais vous faire a tristement tourné. Adieu!

Il essaya de dégager sa main, que M. Maldonne retenait dans les siennes. Madame Maldonne intervint, et, avec une autorité, un charme de voix et de physionomie qui faisaient d'elle comme un arbitre souverain:

--Je vous en prie! dit-elle.

Claude s'inclina. Alors elle se tourna du côté de M. Lofficial, et lui dit à demi-voix:

--Restez, vous, j'ai à vous parler.

M. Maldonne et Claude se dirigèrent vers la porte. Thérèse hésitait. Elle allait sans doute remonter dans sa chambre. Sa mère l'arrêta du regard, et dit:

--Non, ma mignonne, va aussi, cela vaut mieux.

Thérèse sortit donc, et retrouva dehors, sur le sable, son père et Claude qui causaient.

--La sotte affaire! disait M. Maldonne. Je vous dois de vraies excuses de la conduite de Robert.

--Vous les faites si bien, répondit Claude en apercevant Thérèse, que j'oublierai tout à cause de vous. Ce n'était pas, d'ailleurs, à M. de Kérédol que j'entendais plaire, et l'attitude qu'il a prise importe peu, vraiment.

--Incompréhensible! reprit le naturaliste, arrêté au bord d'une allée qui longeait les murs du domaine.

Il releva la tête, croisa ses mains derrière sa grosse jaquette pointillée.

--C'est à se demander, ajouta-t-il avec humeur, si ce n'est pas lui qui a gâté la sarcelle!

--Oh! père! dit doucement Thérèse, en se mettant à sa gauche.

--Oui, ma petite, et je sais ce que je dis. Il est très capable d'avoir fait cela par orgueil!

--Je vous assure...

--Par vanité insensée d'amateur. Ah! je l'ai vu d'autres fois, va, quand un marchand ou un ami nous offrait une pièce rare qui nous manquait, je l'ai vu répondre brutalement: «Remportez-la! Nous la tuerons!» Il est intraitable, par moments, d'une intolérance là-dessus que je n'ai jamais eue au même degré!... Je suppose au moins que c'est cela? Que veux-tu que ce soit autre chose?

Il s'engagea dans l'allée, marchant à petits pas, entre Claude et Thérèse, la tête de nouveau baissée, visiblement préoccupé de l'incident qui troublait la vie des Pépinières.

La jeune fille eut un sourire très doux. Elle leva les yeux droit devant elle, vers la voûte fuyante des hêtres, qui gardaient encore quelques feuilles jaunes, tourmentées par le vent. Mais ce regard n'était pas de ceux que nous donnons aux choses. Il allait à quelqu'un. Il était lumineux, plein de compassion et de tendresse. Et, au lieu de répondre directement, voyant son père irrité:

--Vous ne pouvez vous figurer, monsieur, dit-elle à Claude, combien il a été excellent pour moi.

--Il s'agit bien du passé! grommela le bonhomme.

--Je ne puis pas l'oublier, reprit Thérèse sans s'émouvoir.