Part 10
Et elle se mit à rappeler le dévouement, les attentions innombrables qu'il avait eus pour elle, autrefois. Elle lui prêtait ingénûment des talents qu'il n'avait pas. Elle exagérait à plaisir son mérite, cherchait obtenir, par cette voie indirecte, le pardon du présent, dont elle ne parlait pas. Insensiblement, avec des mots heureux, des histoires qu'elle disait avec une nuance de pitié ou d'enfantillage, elle couvrait de souvenirs, et cachait derrière eux la faute de son ami. Quand son père se récriait, elle s'adressait à Claude, qui ne protestait jamais. Bien au contraire, il écoutait, ravi, touché de cette bonté adroite de la jeune fille. M. Maldonne s'apaisait aussi par degrés. Ils n'avaient pas fait ensemble le tour du grand domaine, qu'ils avaient à peu près oublié, M. Maldonne et Claude au moins, la raison première de cette promenade à trois. Et Thérèse, sentant vivre à ses côtés deux âmes toutes pleines d'elle, laissait la sienne s'ouvrir: jeunesse, fraîcheur, indulgence, confiance dans la bonté des autres et dans la vie, elle se donnait tout entière, sans l'ombre de coquetterie, presque à son insu, parce que l'heure était venue, parce _qu'il_ était là. Le tour du jardin achevé, ils prirent une seconde fois la longue allée tournante. Quelque chose d'intime et d'heureux les retenait ensemble, sans qu'ils y songeassent même. Les mots se faisaient plus rares entre eux, et cependant l'intérêt, l'attrait de cette causerie plus lente semblaient grandir encore, parce que le rêve, à présent, un rêve différent pour chacun, emplissait les silences. La matinée s'était faite plus douce. Un soleil d'hiver, pâle et sans chaleur, donnait l'illusion de la vie aux derniers rameaux vêtus de feuilles, aux dernières roses impuissantes à s'ouvrir, qui pendaient sur l'allée.
Bientôt, M. Maldonne fut distrait par la vue d'un massif d'alkékenges, dont on n'avait pas récolté les fruits. Ils pendaient, comme des oranges minuscules, luisant à travers l'enveloppe flétrie, usée, découpée à jour, qui leur vaut, parmi le peuple, le joli nom d'«amour en cage». M. Maldonne les aimait beaucoup.
--Des coquerets, dit-il, et on ne les a pas cueillis!
Il se pencha aussitôt, et se laissa distancer. Les deux jeunes gens continuèrent seuls. Et Claude vit que les souvenirs de Thérèse n'iraient pas loin désormais. Elle dit encore deux ou trois phrases, distraites, sans accent, destinées peut-être à la tromper elle-même sur cette situation nouvelle: être seule avec lui. Puis elle se tut. Elle regardait en avant, loin, comme le jour où, dans le bois de Laurette, elle avait eu de si étranges idées. Un oiseau menu, les plumes relevées en collerette, vint se poser devant elle, sur l'allée, jeta une petite note triste, et disparut. Thérèse le reconnut, tressaillit, et tourna la tête vers la maison là-bas, vers une fenêtre qui était close, au premier.
--C'est le rouge-gorge de mon oncle, dit-elle.
Et elle se mit à marcher de son pas souple, la joue un peu pâle, les yeux graves et profonds dans le vague.
Thérèse avait achevé sa partie dans le duo d'amour, qu'elle avait commencé et qu'elle interrompait sous la même impulsion mystérieuse. C'était à Claude de parler maintenant. Oh! ce fut bien simple. Ils étaient parvenus à l'un des angles du jardin. L'allée se coudait autour d'une touffe de bambous. Quand il fut à l'abri de la haute gerbe, à demi dégarnie par le froid, Claude s'arrêta, et dit:
--Vous êtes infiniment bonne.
--Croyez vous? répondit-elle en tournant vers lui son regard très sérieux et très doux.
--Oui: tout le temps que vous parliez, j'enviais celui que vous défendiez.
La lueur d'un sourire léger éclaira le visage de Thérèse.
--C'est vrai, dit-elle, ceux que j'aime, je les aime bien.
Sa main pendait le long de sa jupe,
Claude la prit. La petite main ne se retira pas. Mais elle tremblait. Thérèse se sentit attirée vers lui, et elle s'abandonna un peu, et elle entendit une voix qui disait tout près d'elle, si près que le souffle des mots passait comme une caresse dans ses cheveux:
--Eh bien! moi, je vous aime!... Voulez-vous m'aimer aussi?
Elle le regarda. Elle lut, sur le visage de Claude, l'ardent et fort amour qu'elle avait souhaité.
--Oui, dit-elle faiblement, je veux bien!
Et ainsi ils engagèrent leurs âmes.
Derrière eux, des pas se rapprochèrent. C'était M. Maldonne qui les rejoignait.
Alors ils se séparèrent un peu l'un de l'autre, et se remirent à marcher, côte à côte, sans rien se dire...
Thérèse ne se trompait pas. Robert la voyait. Il était là, derrière la fenêtre aux rideaux baissés, en proie à des sentiments de révolte, de colère contre lui-même et contre la vie, que la solitude excitait encore. Depuis qu'il était sorti du salon, il arpentait sa chambre à grands pas, s'arrêtant et se courbant parfois devant les vitres pour suivre, à travers les fleurs de mousseline du rideau, la promenade de Thérèse et de Claude, qui lui semblait d'une longueur indéfinie. Il devinait les mots échangés, il éprouvait le supplice des sourires qui vont à d'autres. Et de son cœur, gros d'amertume, des plaintes s'échappaient, les unes proférées à haute voix, les autres murmurées ou inintelligibles:
«Comment me traite-t-on ici? Comme un étranger, comme ceux dont on se défie! M'a-t-on fait l'honneur de me consulter, de m'apprendre ce qui se tramait ici? Car, c'est un coup monté, une trahison d'amitié manifeste. Guillaume l'a introduit ici, ce jeune homme, avec la légèreté qu'il met en toutes choses; il l'a défendu contre moi; il m'a donné tort, par deux fois, à moi qui voulais protéger la maison, notre bonheur à tous, contre un entraînement insensé. Lofficial est complice, et Geneviève elle-même. Oui, ma propre sœur! Ils se sont ligués pour me tenir à l'écart. Voilà ce que m'a valu l'absurde, l'inepte dévouement que je leur ai montré! A quoi bon se gêner, avec ceux qui aiment trop? On est bien sûr qu'ils ne quitteront pas la maison. On leur dira plus tard, quand ils ne pourront plus s'opposer à rien... O pauvre existence que la mienne! Je n'ai fait que ramasser les miettes de toutes les tendresses que j'ai approchées. Et à présent même on me les refuse... J'avais cru avoir gagné au moins le cœur de l'enfant, sa pitié... C'était si doux, autour de moi, cette petite que j'avais formée, cette jeunesse. Et cela m'appelait de noms si tendres que je me croyais aimé. Eh bien! regarde, regarde-la, ta Thérèse... Es-tu oublié?... O Thérèse, comme je te voudrais encore telle qu'il y a trois mois, quand aucune autre pensée que la mienne, celle de ton père et de ta mère n'occupait ton esprit... Ou bien plus petite, oui, à l'âge de ta première communion, lorsque la jeune fille n'avait point paru, et qu'il n'y avait ici qu'une enfant dont nous partagions fraternellement la chère présence... Tiens, je te voudrais encore plus petite pour t'avoir plus longtemps, je te voudrais à peine parlante, avec tes robes longues comme le bras, et des yeux qui remerciaient si bien, quand tu trouvais mes bonbons et mes jouets dans tes souliers de Noël! A présent, voir cela!»
Il s'était arrêté. Son regard fixait le fond du jardin, là-bas, où les deux jeunes gens, à demi cachés par la touffe de roseaux, se tenaient immobiles. Robert se retira brusquement de la fenêtre.
--Je ne l'embrasserai plus jamais! dit-il tout haut. Elle est à un autre!
Il s'était reculé jusqu'à la glace qui surmontait sa cheminée. Alors il aperçut son visage si défait, le désordre et la violence de ses idées si manifestement empreints sur ses traits, qu'il en fut saisi. Une lumière rapide se fit en lui. «Oh! dit-il en se prenant le front, est-ce que...?» Et cette question, qu'il n'osa achever, le rendit tout pâle.
Quelqu'un frappait à la porte. Il n'entendit qu'à la seconde fois.
--Entrez! dit-il en se détournant.
C'était Geneviève Maldonne. Elle entra. Sa physionomie avait une dignité plus grave, une sorte d'assurance et de tristesse à la fois, qui ne lui étaient pas habituelles. Elle ressemblait, sa tête régulière un peu raidie par l'émotion et calme avec effort, à la statue de la pitié qui, pour une fois, serait chargée de faire justice.
--Vous me surprenez bien accablé, dit Robert, qui essayait de se ressaisir et de faire bonne contenance devant elle. Venez, je vous prie... Tenez, voici le fauteuil... Désirez-vous...?
Il la conduisait, ne sachant trop ce qu'il disait, près de la fenêtre. Elle fit signe qu'elle voulait demeurer debout. Elle était en pleine lumière. Il la regarda de nouveau. Et il comprit si bien, qu'il baissa les yeux, et s'assit à contre-jour, sur le bras du fauteuil.
--J'ai à vous parler de choses sérieuses, Robert, dit madame Maldonne, d'une voix nette, à peine tremblante.
Il affecta de le prendre légèrement.
--Oui, dit-il, je m'y attendais. Vous venez me gronder de la scène que j'ai faite en bas. En votre qualité de maîtresse de maison impeccable...
--Vous vous trompez, reprit-elle, du même air sûr d'elle-même et du devoir qui l'amenait. Il s'agit d'un sujet si délicat, qu'il faut toute la confiance que j'ai en votre honneur, Robert, pour oser l'aborder avec vous.
Robert leva les yeux sur cette robe grise à plis droits, immobile à trois pas de lui, sans oser les lever plus haut.
--Nous causons ici de femme noble à gentilhomme, et de frère à sœur, répondit-il, vous pouvez tout dire. De quoi s'agit-il?
--De Thérèse.
--En effet, fit-il en se détournant d'un mouvement de colère et désignant la fenêtre du doigt, je puis vous apprendre ce qu'elle devient. Regardez-la. Elle se promène seule avec M. Claude Revel, son fiancé, je suppose... ils sont touchants... Mais, regardez donc!
Madame Maldonne ne bougea pas.
--Je n'ai pas à épier ma fille, dit-elle, je suis sûre d'elle. Si elle a choisi ce jeune homme...
--Pardon, si vous avez choisi pour elle...
--Je dis que si elle a choisi ce jeune homme, je connais assez la droiture de Thérèse, pour savoir qu'il est digne d'elle.
--Oui, oui, faites des phrases, vous ne me tromperez pas. Vous êtes tous d'accord! Thérèse est fiancée. Elle se marie, c'est convenu. Et moi, je ne dois pas m'en douter, n'est-ce pas? Je suis le gêneur, l'étranger qu'on écarte...
--Robert! dit sévèrement madame Maldonne, vous savez qu'il n'y a pas un mot de vrai là-dedans! Que Thérèse se soit éprise de M. Claude Revel, c'est possible. Je n'ai rien fait pour cela, son père non plus. Et la question n'est pas là, entre nous.
Devant l'obstination tranquille de Geneviève, l'emportement à demi simulé de M. de Kérédol tomba.
--Soit! dit-il. Alors où est la question?
--Mon pauvre ami, reprit la voix devenue compatissante de madame Maldonne, l'étroite intimité où vous avez vécu, de longues années, avec nous, avec Thérèse, n'était pas sans danger pour vous. Thérèse est très enfant, très affectueuse... trop peut-être, et je crois...
Elle hésitait. Les mots tremblaient sur ses lèvres.
--Vous croyez?...
Le regard de Robert rencontra tout à coup celui de Geneviève.
Elle baissa les yeux.
--Je crois que vous l'aimez! dit-elle.
Quand elle releva la tête, il était courbé vers le parquet, le front appuyé dans ses mains. Il se taisait.
--J'aurais dû le voir plus tôt, reprit-elle. Cela eût mieux valu pour nous tous. Depuis le premier jour où M. Revel est entré dans la maison, vous avez beaucoup changé. Vous avez eu des tristesses et des découragements qui n'étaient pas dans votre caractère. Et même, longtemps avant cela, il y avait des signes... quelque chose de trop exclusif, de trop personnel dans votre dévouement... Oh! pardonnez-moi, Robert, si je suis obligée de vous parler de la sorte... Je sais que vous étiez de bonne foi, que c'est notre faute autant que la vôtre... J'en ai causé tout à l'heure avec Lofficial... Vous connaissez l'estime qu'il a pour vous... Et il a été de mon avis... Alors, mon pauvre ami, je suis montée, quoique cela me coûtât... Vous voyez bien, Robert, vous souffrez... vous êtes jaloux d'elle... avouez-le!
Et lui si fier, qui se faisait un point d'honneur de se dominer, de rester maître de ses nerfs, il fondit en larmes.
--C'est vrai, murmura-t-il sans se redresser, d'une voix que les sanglots coupaient... Je vous jure que je ne m'en doutais pas tout à l'heure... Je ne savais pas... Il me semblait l'aimer d'une autre sorte... Et cependant oui, Geneviève... vous avez raison... c'est trop.
Il était si malheureux que madame Maldonne s'approcha, écarta les mains dont il se couvrait le visage.
--Je ne vous accuse pas, dit-elle doucement, je vous plains. Vous n'avez été que faible... ç'a été une surprise de votre âme. Regardez-moi.
Il se redressa, et, comme épuisé, appuya sa tête sur le dossier du fauteuil. Il ne feignait plus, il ne cherchait plus à échapper à l'aveu de sa faiblesse.
--Oh! Geneviève, dit-il en tenant les mains de sa sœur étroitement serrées dans les siennes, et le regard fixé sur les lames fuyantes du parquet, je suis bien à plaindre, vous dites vrai. Tous les autres, vous, Guillaume, Thérèse, vous aviez de grandes affections qui veillaient sur vous, qui vous protégeaient contre la vie... mais moi! Ma mère était morte, et, depuis lors, tout seul, sans fiancée, sans femme...
--Il y avait nous, Robert!
--Oui, reprit-il amèrement, il y avait vous! Mais vous vous aimiez, et ce partage-là, voyez-vous, ne suffit pas à nourrir les autres âmes, comme la mienne, très tendres, exclusives, si vous voulez... Et, alors, cette enfant qui était libre, elle, et jeune, et souriante, j'ai cru pouvoir m'attacher à elle uniquement... beaucoup trop... sans le dire jamais... sans avoir d'autre idée que de ne pas la quitter... Et maintenant, c'est pourtant bien cela... il faut...
Il se leva, reprit quelque chose de la tenue fière et correcte qu'il avait d'habitude.
--Eh bien! dit-il avec décision, je partirai!
A ce mot, qu'elle attendait pourtant, Madame Maldonne tressaillit, et se recula un peu.
--Mon Dieu oui, répéta-t-il en observant qu'elle avait pâli, et comme s'il posait une question... Je partirai d'ici.
Elle pâlissait, mais elle ne faiblissait pas.
--Vous êtes juge, dit-elle.
--Vous m'approuvez?
Elle s'arrêta un instant, avant de prononcer ce qu'elle savait être l'arrêt de séparation définitive, et prononça avec effort:
--Oui, Robert.
La résolution qu'il venait de prendre grandissait Robert à ses propres yeux. Il devinait qu'il avait reconquis toute l'estime de Geneviève.
--Je crois vraiment, dit-il, que je me suis assis devant vous! Excusez-moi.
Il s'essuya les yeux, cilla les paupières, comme pour chasser un rêve pénible, et dit, plus posément:
--Tout à fait entre nous deux, l'entretien que nous venons d'avoir?
--Je vous le promets.
--Rien à Guillaume?
--Non.
--J'inventerai quelque chose, n'est-ce pas? une affaire, une lettre reçue... Surtout... rien à Thérèse!
--Non. Elle ne saura rien de vous, Robert, que ce qu'elle connaît de bien et de beau.
Il réfléchit un peu, regarda autour de lui, comme pour chercher quelque chose, quelqu'un qui retardât le sacrifice, et, ne trouvant rien, il ouvrit les bras. Sa sœur s'y jeta. Il l'embrassa longuement, et, tandis qu'elle répétait, de sa douce voix maternelle: «Mon pauvre cher ami, mon pauvre enfant!» il fit un effort sur lui-même, et dit tout bas:
--Demain!
Madame Maldonne s'échappa, pour ne pas éclater en sanglots. Mais elle n'avait pas entendu la porte se refermer derrière elle, qu'elle perdait courage à son tour, et fondait en larmes.
X
Robert ne déjeuna, pas aux Pépinières. Peu d'instants après son entrevue avec sa sœur, il sortit, et gagna la ville. Il avait quelques notes à régler et plusieurs objets à acheter, dont une valise, meuble depuis longtemps inutile dans la vieille maison. Il avait surtout besoin de réfléchir, de reprendre possession de lui-même. Les affaires terminées, il entra chez une pauvre femme du faubourg, qu'il secourait, et, au lieu de l'aumône ordinaire, lui remit tout un mois de sa retraite d'officier. «Ce sera pour le temps que durera mon voyage, dit-il, car je pars.» La femme comprit qu'il ne reviendrait pas, et le suivit du regard, tant qu'il fut en vue de la maison, avec cet air de commisération et d'effroi qu'elles prennent devant un mystère de souffrance qui passe.
L'après-midi était très avancée lorsque M. de Kérédol rentra aux Pépinières, fit avertir M. Maldonne, et s'enferma avec lui dans le laboratoire. Une heure plus tard, le dîner réunissait, comme d'habitude, les quatre hôtes du logis. Ils entrèrent dans la salle à manger, les deux hommes encore animés par la discussion à peine interrompue, Thérèse et madame Maldonne par l'autre porte, silencieuses, pâles et gênées. Thérèse avait appris la nouvelle, d'un mot de sa mère, il y avait peu de temps, et ses yeux, rougis par les larmes, disaient assez son chagrin. Robert partait!
Pour expliquer ce coup de théâtre, M. de Kérédol avait inventé un prétexte quelconque, le plus invraisemblable peut-être qu'il eût pu trouver: un héritage à recueillir, une parente lointaine, qui l'avait institué légataire. Le temps et la présence d'esprit lui manquaient, pour donner une apparence ingénieuse à cette fable. Il ne l'avait guère défendue qu'en la répétant. M. Maldonne, après avoir d'abord refusé de croire à la possibilité d'un départ, puis à la réalité du motif, ne doutait plus de son malheur à présent, et n'avait guère le cœur à discuter le reste. Il apercevait les Pépinières désertées, l'intimité brisée, tant de projets abandonnés. Oh! dans cette surprise du chagrin, comme sa vieille amitié avait bien sonné sous le coup! Comme Robert avait reconnu l'accent vrai, la tendresse naïve et dévouée qui l'avaient conquis, bien des années auparavant, pendant ses campagnes d'Afrique! S'il s'était injustement exprimé, sur le compte de cette loyale nature, maintenant, il reconnaissait son erreur. Il réapprenait, dans l'épreuve mutuelle de l'adieu, ce que valait son ami.
Autour de la table, les quatre convives se taisaient. A peine des mots échangés avec cérémonie, comme entre étrangers. Aucun n'osait ouvrir son âme. Ils veillaient même sur leurs yeux, pour que toute leur douleur n'y fût pas.
M. de Kérédol, par excès de précaution, par un enfantillage d'esprit qui avait son côté touchant, avait ouvert près de lui un carnet. De temps en temps, il y inscrivait un chiffre, puis il semblait réfléchir et se plonger dans des calculs difficiles.
--Qu'est-ce que tu comptes ainsi? demanda M. Maldonne.
--Oh! rien, répondit négligemment Robert, en fermant le carnet. Ce sont des chiffres en l'air, des hypothèses.
--Et elle vivait à Clamart, cette dame?
--Oui, à Clamart.
--Alors, c'est là que tu habiteras?
--Probablement... je ne puis pas savoir encore... je verrai.
M. Maldonne leva les épaules. Dans son chagrin même, lui, nature optimiste et sans cesse remontante, il conservait quelque espérance, celle au moins de retarder le départ de plusieurs jours, de plusieurs semaines. Qui sait? En s'y prenant adroitement? Il laissa donc un peu d'intervalle, pour retrouver,--autant que cela était possible en un pareil moment,--un peu de sa manière ordinaire, qui était engageante et bonne.
--Je pense là, dit-il, à notre collection de tulipes. Nous pourrions, si tu voulais, la partager demain ou après-demain?
--La partager? Pourquoi?
--Mais nous l'avons faite à frais communs, à peines communes. Tu serais peut-être bien heureux, à Clamart...
--Non, mon ami, répondit M. de Kérédol, en se penchant sur son assiette, je n'emporterai rien... Tu ne peux te figurer combien je tiens peu à tout cela maintenant.
--Il y a aussi le catalogue, reprit M. Maldonne, le catalogue qui n'est pas achevé. Nous l'avions commencé ensemble. Te rappelles-tu les premières séances?
--Oui.
--Comme c'était bon! Deux heures par jour, au musée, tout seuls au milieu des oiseaux, de notre œuvre presque vivante encore, levant les ailes, dressant le cou, marchant autour de nous! Tu les aimais, ces séances-là!
--C'est vrai!
--Eh bien! je crois qu'en deux petites semaines de collaboration, trois tout au plus, nous aurions terminé.
--Impossible, Guillaume, je t'assure.
Le naturaliste eut un geste d'impatience
--Tu ne peux pourtant pas nous quitter demain?
--Pardon, demain, dit Robert faiblement.
--Matin?
--Je ne sais pas encore, mon ami.
M. Maldonne aurait peut-être insisté. Sa femme, jusque-là silencieuse, l'interrompit.
--Il faut le laisser libre, dit-elle. Tu vois que mon frère a autant de chagrin que nous. S'il en a décidé ainsi, ce doit être mieux, j'en suis convaincue.
Robert la remercia d'un coup d'œil. Et la conversation s'arrêta. Mais la même pensée continuait à les occuper tous quatre.
Thérèse n'avait pas dit un mot. Elle avait remarqué que M. de Kérédol évitait de la regarder, et qu'il baissait les yeux, quand elle levait les siens vers lui. Le dîner achevé, il annonça qu'il sortait pour une heure ou deux, s'enveloppa de son manteau à pèlerine, et prit la porte. Thérèse le suivit. Elle le rejoignit sous les arbres de l'entrée. M. de Kérédol ne l'avait pas entendue marcher derrière lui.
--Parrain?
Il se détourna, et, sous la lune voilée de cette nuit d'hiver, il aperçut, tout près, le visage triste et les yeux suppliants de Thérèse.
--Parrain, reprit-elle, vous ne partez pas tout de suite?
--Non, mon enfant, mais rentrez vite, vous n'avez pas de châle, rentrez...
--Peu importe le froid. Il faut bien que je vous parle, répondit-elle, en s'abritant derrière une touffe d'arbustes verts, contre le vent qui soufflait du fond du jardin. Et je veux vous dire...
--Quoi donc, Thérèse?
--Vous savez bien ce que je vous promis là-bas, sous la tonnelle? Vous vous rappelez?
--Oh oui! répondit-il, enveloppant de son regard l'enfant presque confondue avec les ramures enchevêtrées du bosquet, et dont il ne voyait guère que la petite tête inquiète sortant de l'ombre et tendue vers lui... Oh oui! je me souviens...
--C'est que, voyez-vous, mon parrain, M. Claude Revel paraît vouloir m'aimer...
--Il vous l'a dit?
--J'en suis sûre, reprit-elle en rougissant. Vous vous en doutiez?
--Moi?
--Oui, vous l'avez deviné, je le sais. J'ai même pensé que cela pouvait entrer pour quelque chose,--oh! pardonnez-moi de vous dire tout ainsi,--dans vos projets, dans votre départ...
--Comment pouvez-vous supposer? dit-il vivement...
Elle sourit, parce qu'elle avait une idée aimable dans le cœur.
--J'aurais dû dire: «dans votre retour», fit-elle. Je me trompe parce que je suis un peu émue, mais vous allez voir que j'ai songé à vous. Voici ce que j'ai décidé. Si M. Revel me demande, je répondrai: «A une condition!»
M. de Kérédol branla lentement la tête.
--Attendez donc! «A une condition, c'est que rien ne sera changé aux Pépinières, et que Thérèse continuera d'habiter avec son père, sa mère et son cher parrain, le colonel.» Alors, puisque rien ne sera changé aux Pépinières, une fois vos affaires terminées, vous serez bien tenté de revenir?
Elle souriait tout à fait.
--Et vous savez, ajouta-t-elle, je crois qu'il acceptera... entre nous, je le crois bien!
Elle tendit les deux mains vers M. de Kérédol. Elle s'attendait à le voir sourire aussi, l'attirer dans ses bras, la serrer sur son cœur, mais non: il pressa à peine les doigts de sa nièce, et les laissa retomber dans l'ombre. Ses traits se ridèrent au passage d'une émotion douloureuse.
--Ma petite Thérèse, dit-il, vous avez le meilleur cœur que j'aie connu... mais cela ne se pourra pas... j'aurai trop... d'intérêts, là-bas, pour ne pas rester...
Et il s'éloigna, épouvanté d'avoir répondu par cette raison, brutale autant que fausse, à cette innocente petite qui demeurait là, stupéfaite, blessée au fond de l'âme que son oncle pût préférer un intérêt quelconque à la vie des Pépinières.
Comme il allait passer le seuil, il se détourna, et vit Thérèse immobile dans la lumière vague, au milieu de l'allée.
--Rentrez, ma Thérèse chérie! dit-il.
Et sa voix avait toute la pure tendresse des jours lointains.
* * * * *