La San-Felice, Tome 09, Emma Lyonna, tome 5

Chapter 2

Chapter 23,828 wordsPublic domain

--C'est trop juste, répondit le cardinal, et voici celle que j'offre: Les Français sortiront du fort Saint-Elme tambours battants, mèche allumée, avec tous les honneurs de la guerre, et se réuniront à leurs compatriotes, encore en garnison à Capoue et à Gaete, sans aucun engagement qui enchaîne leur libre arbitre.

--Je ne vois pas là une grande amélioration sur le traité fait entre Votre Éminence et les commandants Massa et L'Aurora; eux aussi sortaient tambours battants, mèche allumée, et avaient droit de rester à Naples ou de se retirer en France.

--Oui; mais, sur la plage, avant de s'embarquer, ils déposaient les armes.

--Simple formalité, Votre Éminence en conviendra. Qu'eussent fait de leurs armes des bourgeois révoltés partant pour l'exil ou restant chez eux?

--Alors, chez vous, monsieur, il me semble du moins, répliqua le cardinal, la question d'orgueil militaire est complétement mise de côté?

--C'est la question avec laquelle on dirige les fanatiques et les sots. Les hommes intelligents,--et Votre Éminence ne trouvera point mauvais que je la range dans cette dernière catégorie,--les hommes intelligents voient au delà de cette fumée qu'on appelle la vanité.

--Et que voyez-vous, monsieur, ou plutôt que voit le commandant Mejean au delà de cette fumée que l'on appelle la vanité?

--Il voit une affaire, et même une bonne affaire, pour Votre Éminence et lui.

--Une bonne affaire? Je me connais mal en affaires, monsieur, je vous en préviens. N'importe, expliquez-vous.

--Voici deux forts rendus sur trois, c'est vrai; mais le troisième, et par sa position et par les hommes qui la défendent, est à peu près imprenable, ou bien nécessitera un long siége. Où sont vos ingénieurs, où sont vos pièces de gros calibre, où est votre armée pour faire le siége d'une citadelle comme celle que commande le colonel Mejean? Vous échouerez en arrivant au but, et, en échouant, Votre Éminence perdra tout le mérite d'une campagne magnifique, tandis que, pour quelques misérables centaines de mille livres que vous pouvez, en supposant que vous ne les ayez pas, lever en deux heures sur Naples vous couronnez l'édifice de la restauration et vous pouvez dire au roi: «Sire, le général Mack, avec une armée de soixante mille soldats, avec cent canons, avec un trésor de vingt millions, a perdu les États romains, Naples, la Calabre, le royaume enfin; moi, avec quelques paysans, j'ai reconquis tout ce que le général Mack avait perdu. Il m'en a coûté, il est vrai, cinq cent mille francs ou un million pour prendre le fort Saint-Elme; mais qu'est-ce qu'un million comparé au dégât qu'il pouvait faire? Car, enfin, sire, vous le savez mieux que personne, pourrez-vous ajouter, le fort Saint-Elme a été bâti, non point pour défendre Naples, mais pour la menacer, et la preuve, c'est qu'il existe une loi, rendue par votre auguste père, qui défend d'élever des maisons au-dessus d'une certaine hauteur, attendu qu'à une certaine hauteur, elles pourraient gêner le jeu des boulets et des obus. Or, Naples bombardée, ce n'était point une perte de cinq cent mille francs ou d'un million, c'était une perte incalculable.» Et, devant cette explication de votre conduite, le roi, croyez-moi, est un homme d'un trop grand sens pour ne point vous donner raison.

--Alors, en cas de siége, reprit le cardinal, le colonel Mejean compte bombarder Naples?

--Mais sans doute.

--Ce sera une infamie gratuite.

--Pardon, Votre Éminence, ce sera un cas de légitime défense: on nous attaque, nous ripostons.

--Oui, mais ripostez du côté où l'on vous attaque, et, comme on vous attaquera du côté opposé à la ville, vous ne pourrez pas riposter du côté de la ville.

--Bon! qui sait où vont les boulets et les bombes?

--Ils vont du côté où on les pointe, monsieur: la chose est parfaitement sue, au contraire.

--Eh bien, on les pointera du côté de la ville, en ce cas.

--Pardon, monsieur; mais, si vous portiez l'habit militaire, au lieu de porter l'habit bourgeois, vous sauriez qu'une des premières lois de la guerre défend aux assiégés de tirer sur les maisons situées en un point d'où ne vient point l'attaque. Or, les batteries que l'on dirigera contre le château Saint-Elme étant établies du côté opposé à la ville, le feu du château Saint-Elme, sous peine de manquer à toutes les conventions qui régissent les peuples civilisés, ne pourra lancer un seul boulet, un seul obus, ou une seule bombe du côté opposé aux batteries qui l'attaqueront. Ne vous obstinez donc pas dans une erreur que ne commettrait certainement point le colonel Mejean, si j'avais l'honneur de discuter avec lui, au lieu de discuter avec vous.

--Et si, cependant, il la commettait, cette erreur, et qu'au lieu de la reconnaître, il y persistât, que dirait Votre Éminence?

--Je dirais, monsieur, que, s'écartant des lois reconnues par tous les peuples civilisés, lois que la France, qui se prétend à la tête de la civilisation, doit connaître mieux qu'aucun autre pays, il doit s'attendre à être traité lui-même en barbare. Et, comme il n'y a pas de forteresse imprenable, et que, par conséquent, le fort Saint-Elme serait pris un jour ou l'autre, ce jour-là, lui et la garnison seraient pendus aux créneaux de la citadelle.

--Diable! comme vous y allez, monseigneur! dit le faux secrétaire avec une feinte gaieté.

--Et ce n'est pas le tout! dit le cardinal en se levant à la force de ses poignets appuyés sur la table et en regardant fixement l'ambassadeur.

--Comment, ce n'est pas le tout? Il lui arriverait donc encore quelque chose après avoir été pendu?

--Non, mais avant de l'être, monsieur.

--Et que lui arriverait-il, monseigneur?

--Il lui arriverait que le cardinal Ruffo, regardant comme indigne de son caractère et de son rang de discuter plus longtemps les intérêts des rois et la vie des hommes avec un coquin de son espèce, l'inviterait à sortir de sa maison, et, s'il n'obéissait pas à l'instant même, le ferait jeter par la fenêtre.

Le plénipotentiaire tressaillit.

--Mais, continua Ruffo en adoucissant sa voix jusqu'à la courtoisie et son visage jusqu'au sourire, comme vous n'êtes point le commandant du château Saint-Elme, que vous êtes seulement son envoyé, je me contenterai de vous prier, monsieur, de lui reporter mot pour mot la conversation que nous venons d'avoir ensemble, en l'assurant bien positivement qu'il est tout à fait inutile qu'il tente à l'avenir aucune nouvelle négociation avec moi.

Sur quoi, le cardinal s'inclina, et, d'un geste moitié poli, moitié impératif, indiqua la porte au colonel, qui sortit, plus furieux encore de voir sa spéculation manquée qu'humilié de l'injure qui lui était faite.

LXXXV

OU IL EST PROUVÉ QUE FRÈRE JOSEPH VEILLAIT SUR SALVATO

C'était pendant la matinée du 27 que Salvato et Luisa avaient quitté le Château-Neuf pour le fort Saint-Elme: le même jour, les châteaux devaient être rendus aux Anglais, et les patriotes embarqués.

Du haut des remparts, Salvato et Luisa avaient pu voir les Anglais prendre possession des forts et les patriotes descendre dans les tartanes.

Quoique tout parût s'accomplir loyalement et selon les conditions du traité, Salvato conserva les doutes qu'il avait conçus sur sa complète exécution.

Il est vrai que, pendant tout le jour et pendant toute la soirée du 27, le vent avait soufflé de l'ouest, et s'était opposé à ce que les tartanes missent à la voile.

Mais, pendant la nuit du 27 au 28, le vent avait sauté au nord-nord-ouest, et, par conséquent, était devenu tout à fait favorable au départ; cependant, les tartanes ne bougeaient pas.

Salvato, ayant Luisa appuyée à son bras, les regardait inquiet du haut des remparts, lorsqu'il fut joint par le colonel Mejean, lequel lui annonça que, contre son attente, le lieutenant-colonel étant de retour au fort vingt-quatre heures plus tôt qu'il ne le pensait, rien ne s'opposait à ce qu'il l'accompagnât dans la course qu'il comptait faire la prochaine nuit.

La chose fut donc arrêtée.

La journée se passa en conjectures. Le vent continuait d'être favorable, et Salvato ne voyait faire aucun préparatif de départ. Sa conviction était qu'il se préparait quelque catastrophe.

Du point élevé où il se trouvait, il planait sur tout le golfe, et pouvait voir, à l'aide d'une longue-vue, tout ce qui se passait dans les tartanes et même sur les vaisseaux de guerre.

Vers cinq heures, une barque, montée par un officier et quelques marins, se détacha des flancs du _Foudroyant_ et s'avança vers l'une des tartanes.

Il se fit alors un grand mouvement à bord de la tartane que la barque venait d'accoster; douze personnes furent tirées de la tartane et descendirent dans la barque; puis la barque volta et rama de nouveau vers _le Foudroyant_, sur le pont duquel montèrent les douze patriotes, qui bientôt, pour ne plus reparaître, s'enfoncèrent dans les flancs du vaisseau.

Ce fait, dont Salvato cherchait en vain l'explication, lui donna beaucoup à penser.

La nuit vint. Cette excursion que devait faire Mejean inquiétait Luisa. Salvato lui en expliqua la cause en lui faisant part du marché qu'il avait conclu avec Mejean et moyennant lequel il avait acheté leur commun salut.

Luisa serra la main de Salvato.

--N'oublie pas, au besoin, lui dit-elle, que j'ai toute une fortune chez les pauvres Backer.

--Mais à cette fortune, qui n'est point entièrement à toi, répondit en souriant Salvato, n'était-il pas convenu que nous ne toucherions qu'à la dernière extrémité?

Luisa fit un signe affirmatif.

Une heure avant, la sortie du fort, c'est-à-dire vers les onze heures, on discuta si l'on irait au tombeau de Virgile, distant d'un quart de lieue à peu près du fort Saint-Elme, avec une petite escorte, c'est-à-dire en ayant l'air de faire une patrouille,--ou bien si Salvato et Mejean iraient seuls et déguisés.

On opta pour le déguisement.

On se procura deux habits de paysan. Il fut convenu que, si l'on faisait quelque rencontre inattendue, ce serait Salvato qui prendrait la parole. Il parlait le patois napolitain de telle façon, qu'il était impossible de le reconnaître pour ce qu'il était.

L'un prit un pic, et l'autre une bêche, et, à minuit, tous deux sortirent du fort. Ils semblaient deux ouvriers revenant de l'ouvrage et regagnant leur maison.

La nuit, sans être sombre, était nuageuse. La lune, de temps en temps, disparaissait derrière des masses de vapeurs dont elle avait peine à percer l'opacité.

Ils sortirent par une petite poterne faisant face au village d'Antiguano, mais prirent presque aussitôt un petit sentier tournant à gauche et conduisant à Pietra-Catella; puis ils s'engagèrent franchement dans le Vomero, prirent une ruelle qui les conduisit hors du village, laissèrent à gauche la Carone-del-Cielo, et, par l'étroit sentier qui conduit à la rampe du Pausilippe, ils gagnèrent le columbarium que l'on est convenu de désigner au voyageur sous le nom de tombeau de Virgile.

--Il est inutile, mon cher colonel, fit Savalto, de vous apprendre ce que nous venons chercher ici.

--Bon! quelque trésor enfoui à ce que je présume?

--Vous avez deviné. Seulement, la somme ne vaut pas la peine d'être désignée sous le non de trésor. Cependant, soyez tranquille, ajouta-t-il ou souriant, elle est suffisante pour m'acquitter envers vous.

Salvato s'avança vers le laurier et commença de fouiller la terre avec sa pioche.

Mejean le suivait d'un oeil avide.

Au bout de cinq minutes, le fer de la pioche résonna sur un corps dur.

--Ah! ah! fit Mejean, qui suivait l'opération avec une attention ressemblant à de l'anxiété.

--N'avez-vous point entendu raconter, colonel, dit en souriant Salvato, que les dieux mânes étaient les gardiens naturels des trésors?

--Si fait, répondit Mejean; seulement, je ne crois point à tout ce que l'on me raconte... Mais chut! n'entendez-vous point du bruit?

Tous deux écoutèrent.

--C'est une charrette qui roule dans la grotte de Pouzzoles, répondit Salvato au bout de quelques secondes.

Puis, se mettant à genoux, il écarta la terre avec les mains.

--C'est étrange! dit-il, il me semble que cette terre a été nouvellement remuée.

--Allons donc! dit Mejean, pas de mauvaise plaisanterie, mon hôte.

--Ce n'est point une plaisanterie, dit Salvato en tirant le coffret hors de terre: la cassette est vide.

Et il se sentit frissonner malgré lui. Il connaissait trop Mejean pour ignorer qu'il ne lui ferait point de grâce, et, d'ailleurs, il ne voulait point lui en demander.

--Il est bizarre, dit Mejean, qu'on ait pris l'argent et laissé la cassette. Secouez-la donc; peut-être entendrons-nous sonner quelque chose.

--Inutile! je sens bien, au poids, qu'elle est vide. D'ailleurs, entrons dans le columbarium, nous l'ouvrirons.

--Vous en avez la clef?

--Elle s'ouvre par un secret.

On entra dans le columbarium; Mejean tira de sa poche une petite lanterne sourde, battit le briquet et alluma.

Salvato poussa le ressort de la cassette: elle s'ouvrit.

Elle était vide, en effet; mais, à la place de l'or, elle contenait un billet.

Salvato et Mejean s'écrièrent en même temps:

--Un billet!

--Je comprends, dit Salvato.

--Bon! l'or est-il retrouvé? demanda vivement le colonel.

--Non; mais il n'est pas perdu, répliqua le jeune homme.

Et, ouvrant le billet, à la lueur de la lanterne sourde, il lut:

«Suivant tes instructions, je suis venu, dans la nuit du 27 au 28, chercher l'or qui était dans cette cassette, que je remets à cette même place, avec le présent billet.

» Frère JOSEPH.»

--Dans la nuit du 27 au 28! s'écria Mejean.

--Oui; de sorte que, si nous étions venus la nuit dernière, au lieu de celle-ci, nous fussions arrivés à temps.

--N'allez-vous pas dire que c'est ma faute? demanda vivement Mejean.

--Non; car le mal, au bout du compte, n'est pas si grand que vous le croyez, et peut-être même n'y a-t-il pas de mal du tout.

--Vous connaissez ce frère Joseph?

--Oui.

--Vous êtes sûr de lui?

--Un peu plus que de moi-même.

--Et vous savez où le trouver?

--Je ne le chercherai même pas.

--Comment ferons nous, alors?

--Mais nous laisserons les conventions dans les mêmes termes.

--Et les vingt mille francs?

--Nous les prendrons ailleurs qu'où nous avons cru les trouver: voilà tout.

--Quand?

--Demain.

--Vous êtes sûr?

--Je l'espère.

--Et si vous vous trompiez?

--Alors, je vous dirais, comme les sectateurs du Prophète: «Dieu est grand!»

Mejean passa la main sur son front humide de sueur.

Salvato vit l'angoisse du colonel, lui dont la sérénité avait à peine été troublée un instant.

--Et maintenant, dit-il, il nous faut remettre cette cassette à sa place et retourner au château.

--Les mains vides? fit piteusement le colonel

--Je n'y retourne pas les mains vides, puisque j'y retourne avec ce billet.

--Quelle somme y avait-il dans le coffret? demanda Mejean.

--Cent vingt-cinq mille francs, répondit Salvato en remettant le coffret à sa place et en ramenant dessus la terre avec ses pieds.

--Si bien qu'à votre avis, ce billet vaut cent vingt-cinq mille francs?

--Il vaut ce que vaut pour un fils la certitude d'être aimé de son père... Mais rentrons au château comme je le disais, mon cher colonel, et, demain, à dix heures, venez me trouver.

--Pour quoi faire?

--Pour recevoir de Luisa une lettre de change de vingt mille francs, à vue sur la première maison de banque de Naples.

--Vous croyez qu'il y a, dans ce moment-ci, à Naples, une maison de banque qui payera à vue un billet de vingt mille francs?

--J'en suis sûr.

--Eh bien, moi, j'en doute. Les banquiers ne sont pas si bêtes que de payer en temps de révolution.

--Vous verrez que ceux-là seront assez bêtes pour payer même en temps de révolution, et ceux-là pour deux raisons: la première, parce que c'étaient d'honnêtes gens...

--Et la seconde?

--Parce qu'ils sont morts.

--Ah! ah! c'est sur les Backer, alors?

--Justement.

--En ce cas, c'est autre chose.

--Vous avez confiance?

--Oui.

--C'est bien heureux!

Mejean éteignit sa lanterne. Il avait trouvé un banquier qui, en temps de révolution, payait à vue une lettre de change: c'était plus que Diogène ne demandait à Athènes.

Salvato pressa de ses pieds la terre qui recouvrait le coffret. En cas de retour de son père, l'absence du billet devait lui dire que Salvato était venu.

Tous deux reprirent le même chemin qu'ils avaient déjà suivi et rentrèrent au château Saint-Elme aux premiers rayons du jour. Les nuits, au mois de juin, sont, on le sait, les plus courtes de l'année.

Luisa attendait debout et tout habillée le retour de Salvato: son inquiétude ne lui avait point permis de se coucher.

Salvato lui raconta tout ce qui s'était passé.

Luisa prit un papier et écrivit dessus un ordre à la maison Backer de payer, à son débit et à vue, une somme de vingt mille francs.

Puis, tendant le papier à Salvato:

--Tenez, mon ami, dit-elle, portez cela au colonel; le pauvre homme dormira mieux avec cette lettre de change sous son oreiller. Je sais bien, ajouta-t-elle en riant, qu'à défaut des vingt mille francs, il lui reste notre tête; mais je doute que toutes les deux ensemble, une fois coupées, il les estimât vingt mille francs.

L'espérance de Luisa fut trompée, comme l'avait été celle de Salvato. Le juge Speciale était arrivé la veille de Procida, où il avait fait pendre trente-sept personnes, et il avait mis, au nom du roi, le séquestre sur la maison Backer.

Depuis la veille, les payements avaient cessé.

LXXXVI

LA BIENVENUE DE SA MAJESTÉ

Dès le 25 juin, avant qu'il eût appris de la bouche même de Ruffo que celui-ci se séparait de la coalition, Nelson avait envoyé au colonel Mejean l'intimation suivante:

«Monsieur, Son Éminence le cardinal Ruffo et le commandant en chef de l'armée russe vous ont fait sommation de vous rendre: je vous préviens que, si le terme qui vous à été accordé est outrepassé de deux heures, vous devrez en subir les conséquences, et que je n'accorderai plus rien de ce qui vous a été offert.

»NELSON.»

Pendant les jours qui suivirent cette sommation, c'est-à-dire du 26 au 29, Nelson fut occupé à faire arrêter les patriotes, à marchander la trahison du fermier et à faire pendre Caracciolo; mais cette oeuvre de honte terminée, il put s'occuper de l'arrestation des patriotes qui n'étaient point encore entre ses mains et du siége du château Saint-Elme.

En conséquence, il fit descendre à terre Troubridge avec treize cents Anglais, tandis que le capitaine Baillie se joignait à lui avec cinq cents Russes.

Pendant les six premiers jours, Troubridge fut secondé par son ami le capitaine Ball; mais, celui-ci ayant été envoyé à Malte, il fut remplacé par le capitaine Benjamin Hollowel, celui-là même qui avait fait cadeau à Nelson d'un cercueil taillé dans le grand mât du vaisseau français _l'Orient_.

Quoi qu'en aient dit les historiens italiens, une fois acculé au pied de ses murailles, Mejean, qui, par ses négociations, avait compromis l'honneur national, voulut sauver l'honneur français.

Il se défendit courageusement, et le rapport à lord Keith, de Nelson, qui se connaissait en courage, rapport qui commence par ces mots: «_Pendant un combat acharné de huit jours_, dans lequel notre artillerie s'est avancée à cent quatre-vingts yards des fossés...» en est un éclatant témoignage.

Pendant ces huit jours, le cardinal était resté les bras croisés sous sa tente.

Dans la nuit du 8 au 9 juillet, on signala deux bâtiments que l'on crut reconnaître, l'un pour anglais, l'autre pour napolitain, et qui, passant à l'ouest de la flotte anglaise, faisaient voile vers Procida.

Le matin du 9, en effet, on vit dans le port de cette île deux vaisseaux, dont l'un, le _Sea-Horse_, portait le pavillon anglais, et l'autre, _la Sirène_, portait non-seulement le pavillon napolitain, mais encore la bannière royale.

Le 9, au matin, le cardinal recevait du roi cette lettre, sans grande importance pour notre histoire, mais qui prouvera du moins que nous n'avons laissé passer aucun document sans l'avoir lu et utilisé.

«Procida, 9 juillet 1799.

»Mon éminentissime,

»Je vous envoie une foule d'exemplaires d'une lettre que j'ai écrite pour mes peuples. Faites-la-leur connaître immédiatement, et rendez-moi compte de l'exécution de mes ordres par Simonetti, avec lequel j'ai longuement causé ce matin. Vous comprendrez ma détermination à l'égard des employés du barreau.

»Que Dieu vous garde comme je le désire.

»Votre affectionné,

»FERDINAND B.»

Le roi était attendu de jour en jour. Le 2 juillet, il avait reçu les lettres de Nelson et de Hamilton qui lui annonçaient la mort de Caracciolo et qui le pressaient de venir.

Le même jour, il écrivait au cardinal, dont il n'avait point encore reçu la démission:

«Palerme, 2 juillet 1799.

»Mon éminentissime,

»Les lettres que je reçois aujourd'hui, et celle surtout que j'ai reçue dans la soirée du 20, m'ont vraiment consolé en me montrant que les choses _prennent un bon pli_, celui que je désirais, que je m'étais fixé d'avance pour faire marcher d'accord les affaires terrestres avec l'aide divine et vous mettre en état de me mieux servir.

»Demain, selon l'invitation faite par l'amiral Nelson et par vous, et surtout pour faire honneur à ma parole, je partirai avec un convoi de troupes pour me rendre à Procida, où je vous reverrai, vous communiquerai mes ordres et prendrai toutes les dispositions nécessaires pour le bien, la sécurité et la félicité de tous les sujets qui sont restés fidèles.

»Je vous en préviens d'avance, en vous assurant que vous retrouverez en moi,

»Votre toujours affectionné,

»FERDINAND B.»

Et, en effet, le lendemain, 3 juillet, le roi s'embarquait, non point sur le _Sea-Horse_, comme l'y avait invité Nelson, mais sur la frégate _la Sirène_. Il craignait, en donnant, au retour, le même signe de préférence aux Anglais qu'il leur avait donné en allant,--il craignait, disons-nous, de porter à son comble la désaffection de la marine napolitaine, déjà grande par suite de la condamnation et de la mort de Caracciolo.

Nous avons dit qu'aussitôt arrivé, le roi avait écrit au cardinal; mais on peut voir, malgré la protestation d'amitié qui termine la lettre, ou plutôt par cette même protestation d'amitié, qu'il y a un refroidissement visible entre ces deux illustres personnages.

Ferdinand avait amené avec lui Acton et Castelcicala. La reine avait voulu rester à Palerme: elle savait combien elle était impopulaire à Naples et avait craint que sa présence ne nuisît au triomphe du roi.

Toute la journée du 9, le roi resta à Procida, écoutant le rapport de Speciale, et, malgré son dégoût pour le travail, dressant lui-même la liste des membres de la nouvelle junte d'État qu'il devait instituer, et celle des coupables qu'elle allait avoir à juger.

Il n'y a point à douter de la peine que daigna prendre, en cette circonstance, le roi Ferdinand,--cette double liste, que nous avons eu entre les mains et que nous avons renvoyée des archives de Naples à celles de Turin, étant tout entière écrite de la main de Sa Majesté.

Mettons d'abord sous les yeux de nos lecteurs la liste des bourreaux: à tout seigneur tout honneur!

Puis nous y mettrons celle des victimes.

Cette junte d'État nommée par le roi se composait ainsi:

Le président: Felice Ramani;

Le procureur fiscal: Guidobaldi;

Juges: les conseillers Antonio della Rocca, don Angelo di Fiore, don Gaetano Sambuti, don Vicenzo Speciale.

Juges de vicairie: don Salvatore di Giovanni.

Procureur des accusés: don Alessandro Nara.

Défenseurs des accusés: les conseillers Vanvitelli et Mulès.

Les deux derniers, comme on le comprend bien, n'étaient qu'une fiction de légalité.

Cette junte d'État fut chargée de juger, c'est-à-dire de condamner extraordinairement et sans appel,

A MORT:

Tous ceux qui avaient enlevé, des mains du gouverneur Ricciardo Brandi, le château Saint-Elme,--Nicolino Caracciolo en tête, bien entendu;