La San-Felice, Tome 09, Emma Lyonna, tome 5
Chapter 14
La San-Felice venait d'y arriver, il y avait une heure à peine, brisée, mourante, anéantie. Elle avait été conduite à la chambre attenante à la chapelle, où nous avons vu Cirillo, Caraffa, Pimentel, Manthonnet et Michele suer leur agonie.
La dépêche n'était accompagnée d'aucune autre instruction que celle-ci:
«Son Excellence le prince de Cassero-Statella est chargé de l'exécution de cette femme, exécution dont il répond sur sa propre tête.»
Le marquis Malaspina comprit, comme le lui avait dit le vice-roi, que c'était à lui d'aviser.
Il pouvait hésiter avant de prendre un parti; mais, une fois son parti pris, il le mettait bravement à exécution.
Il remonta en voiture, et dit au cocher:
--Rue des Soupirs-de-l'Abîme!
On se rappelle qui demeurait rue des Soupirs-de-l'Abîme: c'était maître Donato, le bourreau de Naples.
Arrivé à la porte, le marquis Malaspina ressentit quelque répugnance à entrer dans cette demeure maudite.
--Appelle maître Donato, dit-il au cocher, et fais qu'il vienne me parler.
Le cocher descendit, ouvrit la porte, et cria:
--Maître Donato! venez ici.
On entendit alors une voix de femme qui répondait:
--Mon père n'est point à Naples.
--Comment, son père n'est point à Naples? Il est donc en congé, son père?
--Non, Votre Excellence, répondit la même voix qui s'était rapprochée; il est à Salerne pour affaire de son état.
--Comment, de son état? répondit Malaspina. Expliquez-moi cela, la belle enfant.
Et, en effet, il venait de voir apparaître sur la porte une jeune femme, suivie pas à pas d'un homme qui semblait être son amant ou son époux.
--Oh! Excellence, l'explication sera bien facile, répondit la jeune femme, qui n'était autre que Marina. Son confrère de Salerne est mort hier, et il y avait quatre exécutions à faire, deux demain, deux après-demain. Il est parti aujourd'hui à midi, et reviendra après-demain au soir.
--Et il n'a laissé personne pour le remplacer? demanda le marquis.
--Dame, non: aucun ordre n'a été donné, et les prisons, à ce qu'il paraît, sont à peu près vides. Il a pris ses aides avec lui, ne se fiant point à des gens avec qui il n'a point travaillé.
--Et ce garçon-là ne saurait, au besoin, le remplacer? dit le marquis en montrant Giovanni.
Giovanni,--on a deviné que c'était lui, dont les voeux avaient été comblés en devenant l'époux de Marina,--Giovanni secoua la tête:
--Je ne suis pas le bourreau, dit-il, je suis pêcheur.
--Et comment faire? demanda Malaspina. Donnez-moi un conseil, au moins, si vous ne voulez pas me donner un coup de main.
--Dame, voyez! Vous êtes dans le quartier des bouchers,--les bouchers, en général, sont royalistes:--peut-être, lorsqu'il saura que ce n'est qu'un jacobin à pendre, peut-être y en aura-t-il quelqu'un qui consente à faire la chose.
Malaspina comprit que c'était le seul parti qu'il eût à prendre, et, ne pouvant s'engager avec sa voiture dans le dédale de rues qui s'étendent entre le quai et le Vieux-Marché, il se mit en quête d'un bourreau amateur.
Le marquis s'adressa à trois braves gens, qui refusèrent, quoiqu'il offrît jusqu'à soixante et dix piastres et qu'il montrât, signé de la main du roi, l'ordre d'exécuter dans les douze heures.
Il sortait désespéré de chez le dernier, en murmurant: «Je ne peux pourtant pas la tuer moi-même!» lorsque celui-ci, frappé d'une idée lumineuse, le rappela.
--Excellence, dit le boucher, je crois que j'ai votre affaire.
--Ah! murmura Malaspina, c'est bien heureux!
--J'ai un voisin... Il n'est pas boucher, il est tueur de boucs: vous ne tenez point absolument à un boucher, n'est-ce pas?
--Je tiens à trouver un homme qui, comme vous le disiez tout à l'heure, fasse mon affaire.
--Eh bien, adressez-vous au beccaïo. Il a été fort persécuté par les républicains, le pauvre homme! et il ne demandera pas mieux que de se venger.
--Et où demeure-t-il, le beccaïo? demanda le marquis.
--Viens ici, Peppìno, dit le boucher s'adressant à un jeune garçon couché dans un coin de la boutique sur un amas de peaux à moitié sèches; viens ici, et conduis Son Excellence chez le beccaïo.
Le jeune garçon se leva, s'étira et, tout grognant d'être réveillé dans son premier sommeil, se prépara à obéir.
--Allons, mon garçon, dit Malaspina pour l'encourager, si nous réussissons, il y a une piastre pour toi.
--Mais, si vous ne réussissez pas, dit l'enfant avec la logique de l'égoïsme, j'aurai été dérangé tout de même, moi.
--C'est juste, dit Malaspina: voilà la piastre, pour le cas où nous ne réussirions pas, et, si nous réussissons, il y en aura une seconde.
--A la bonne heure! voilà qui est parler. Donnez vous la peine de me suivre, Excellence.
--Est-ce loin? demanda Malaspina.
--C'est là, Excellence; la rue à traverser, voilà tout.
L'enfant marcha devant, le marquis suivit.
Le guide avait dit vrai, il n'y avait que la rue à traverser. Seulement, la boutique du beccaïo était fermée; mais, à travers les contrevents mal joints, on voyait transparaître de la lumière.
--Ohé! le beccaïo! cria l'enfant en frappant du poing contre la porte.
--Qu'y a-t-il? demanda une voix rude.
--Un monsieur habillé de drap qui veut vous parler[2].
[Note 2: Le «vêtu de drap» (_vestito di panno_) est le signe d'aristocratie devant lequel s'inclinaient les Napolitains du dernier siècle.]
Et, comme cette indication, si précise qu'elle fût, ne paraissait point hâter la détermination du beccaïo:
--Ouvre mon ami, dit Malaspina; je viens de la part du vice-roi, et je suis son secrétaire.
Ces mots opérèrent comme la baguette d'une fée: la porte s'ouvrit par magie, et, à la lueur d'une lampe fumeuse et près de s'éteindre, éclairant des amas d'ossements et de peaux sanglantes, il aperçut un être informe, mutilé, hideux.
C'était le beccaïo avec son oeil crevé, sa main mutilée, sa jambe de bois.
Debout à la porte de son charnier, il semblait le génie de la destruction.
Malaspina, quoiqu'il eût le coeur fort solide à certains endroits, ne put réprimer un mouvement de dégoût.
Le beccaïo s'en aperçut.
--Ah! c'est vrai, dit-il en grinçant des dents, ce qui était sa manière de rire, je ne suis pas beau, Excellence. Mais je ne présume pas que vous veniez chercher ici une statue du musée Borbonico.
--Non, je viens chercher un fidèle serviteur du roi, un homme qui n'aime pas les jacobins et qui ait juré de se venger d'eux. On m'a adressé à vous, et l'on m'a dit que vous étiez cet homme-là.
--Et l'on ne vous a pas trompé. Donnez-vous donc la peine d'entrer, Excellence.
Malgré la répugnance qu'il éprouvait à mettre le pied dans ce charnier, le marquis entra.
Le gamin qui l'avait conduit, intéressé à connaître le résultat de la négociation, voulait se glisser derrière lui; mais le beccaïo leva sur l'enfant son bras mutilé.
--Arrière, garçon! dit-il; tu n'as pas affaire avec nous.
Et il referma la porte, au nez du gamin, qui resta dehors.
Le beccaïo et le marquis Malaspina restèrent dix minutes, à peu près, enfermés ensemble; puis le marquis sortit.
Le beccaïo l'accompagna jusqu'à la porte avec force révérences.
A dix pas dans la rue, Malaspina rencontra son guide.
--Ah! ah! dit-il, te voilà, garçon?
--Certainement, me voilà, dit le gamin; j'attendais.
--Et qu'attendais-tu?
--J'attendais pour savoir si vous aviez réussi.
--Oui. Et, dans ce cas-là...?
--Votre Excellence se le rappelle, elle me devait une seconde piastre.
Le marquis fouilla à sa poche.
--Tiens, dit-il, la voilà.
Et il lui donna une pièce d'argent.
--Merci, Excellence, dit le gamin en la mettant dans la même main que la première, et en les faisant sauter toutes deux comme des castagnettes. Dieu vous donne une longue vie!
Le marquis remonta dans sa voiture, en donnant l'ordre au cocher de toucher aux Florentins.
Pendant ce temps, Peppino montait sur une borne, et, à la lueur de la lampe d'une madone, examinait la pièce qu'il venait de recevoir.
--Oh! dit-il, il m'a donné un ducat au lieu d'une piastre! c'est deux carlins qu'il me vole. Ces grands seigneurs, sont-ils canailles!
Pendant que Peppino faisait son apologie, le marquis Malaspina roulait vers les Florentins.
A la porte du théâtre, ou plutôt sur la petite place qui la précède, il vit la voiture du vice-roi; ce qui indiquait que le prince était encore au spectacle.
Il sauta à bas de son carrocello, paya son cocher, monta vivement et se fit ouvrir la porte de la loge du prince.
Au bruit que fit cette porte en s'ouvrant, le prince se retourna.
--Ah! ah! Malaspina, dit-il, c'est vous?
--Oui, mon prince, répondit le marquis avec sa brutalité ordinaire.
--Eh bien?
--Tout est arrangé, et, demain, à dix heures du matin, les ordres de Sa Majesté seront exécutés.
--Merci, répondit le prince. Mettez-vous donc là. Vous avez perdu le duo du second acte; mais, par bonheur, vous arrivez à temps pour le _Pira che spunti l'aurora_!
CV
LA MARTYRE
Nous voudrions supprimer les derniers détails qui nous restent à raconter, et, arrivé au bout de la voie douloureuse, écrire simplement sur la pierre d'une tombe: CI-GÎT LUISA MOLINA SAN-FELICE, MARTYRE; mais l'implacable histoire qui nous a guidé pendant tout ce long récit veut que nous allions jusqu'au bout, les forces dussent-elles nous manquer, et dussions-nous, comme le divin maître, trois fois sur la route, succomber sous le poids de notre fardeau.
Du moins, nous le jurons ici, nous ne faisons pas de l'horreur à plaisir. Nous n'inventons rien; nous racontons l'événement comme un simple spectateur de la tragédie le raconterait. Hélas! cette fois encore, la réalité dépassera tout ce que l'imagination pourrait inventer.
Dieu du jugement dernier! Dieu vengeur! Dieu de Michel-Ange! donnez-nous la force d'aller jusqu'au bout!
Comme nous l'avons indiqué dans le chapitre précédent, la prisonnière du fort de Castellamare avait été transportée, sortie à peine des douleurs de l'enfantement, de Palerme à Naples, sur la corvette _la Sirène_, avait été conduite, en arrivant, à la prison de la Vicaria et déposée dans la chambre attenante à la chapelle.
Là, ne pouvant se tenir ni debout ni assise, elle était littéralement tombée sur un matelas, si faible, si mourante, si morte déjà, peut-on dire, que l'on avait jugé inutile de l'enchaîner. Les geôliers n'avaient pas plus craint de la voir fuir que le chasseur ne craint de voir s'envoler la colombe à laquelle son coup de fusil a brisé les deux ailes.
En effet, les deux liens qui eussent pu l'attacher à la vie étaient rompus. Elle avait senti Salvato plier, tomber, expirer pour elle, et, comme un avertissement qu'elle n'avait pas le droit de survivre à celui qui l'avait tant aimée, elle avait vu l'enfant qui la protégeait, avant le terme fixé par la nature, se hâter de sortir de ses entrailles.
Tirer à son tour l'âme de ce pauvre corps brisé était chose bien facile.
Soit pitié, soit pour suivre ce terrible cérémonial de la mort, ses geôliers lui demandèrent si elle avait besoin de quelque chose.
Elle n'eut point la force de répondre et se contenta de secouer la tête négativement.
L'avis donné par Ferdinand qu'elle était en état de grâce, et pouvait mourir sans confession, avait été transmis au gouverneur de la Vicaria, et le prêtre, en conséquence, n'avait été convoqué que pour l'heure à laquelle elle devait quitter la prison, c'est-à-dire pour huit heures du matin.
L'exécution ne devait avoir lieu qu'à dix heures; mais la pauvre femme, mourant sous l'accusation d'avoir causé le supplice des deux Backer, devait faire amende honorable à la porte de leur maison et à la place où ils avaient été fusillés.
Puis il y avait un avantage très-grand à cette décision. On se rappelle cette lettre de Ferdinand où il dit au cardinal Ruffo qu'il ne s'étonne point qu'il y ait du bruit au Vieux-Marché, attendu que, depuis huit jours, on n'a pendu personne à Naples. Or, depuis plus d'un mois, il n'y avait pas eu d'exécution. On savait les prisons presque vidées par les bourreaux. On ne pouvait plus guère compter sur ce genre de spectacle pour maintenir le peuple dans la soumission. Le supplice de la San-Felice était donc le bienvenu, et il fallait le rendre le plus éclatant et le plus douloureux possible pour qu'il fît prendre patience à ces bêtes féroces du Vieux-Marché que, depuis six mois, Ferdinand nourrissait de chair humaine et désaltérait avec du sang.
Il est vrai que le hasard, en éloignant maître Donato, c'est-à-dire le bourreau patenté, et en lui substituant le beccaïo, c'est-à-dire un bourreau amateur, ménageait, sous ce rapport, de douces surprises au peuple bien-aimé de Sa Majesté Sicilienne.
Nous n'essayerons pas de peindre ce que fut pour la pauvre femme cette nuit d'angoisses. Seule, son amant mort, son enfant mort; jetée, le corps meurtri au dehors, mutilé au dedans, sur ce matelas funèbre, dans cette antichambre de l'échafaud qui avait vu passer tant de martyrs, elle resta dans l'atonie terrible de la prostration morale et physique; ne sortant de cette prostration que pour compter les heures, dont chaque vibration, comme un coup de poignard, pénétrait dans son coeur; puis, le dernier frisson du bronze éteint, le calcul fait du temps qui lui restait à vivre, laissant retomber sa tête sur sa poitrine, et rentrant dans sa somnolente agonie.
Enfin, quatre heures, cinq heures, six heures sonnèrent, et le jour parut: le dernier!
Il était sombre et pluvieux, en harmonie, du moins, avec la lugubre cérémonie qu'il allait éclairer: un sinistre jour de novembre, un de ces jours qui annoncent la mort de l'année.
Le vent sifflait dans les corridors; la pluie, qui tombait à torrents, fouettait les fenêtres.
Luisa, sentant que l'heure approchait, se souleva avec effort sur ses genoux, appuya sa tête à la muraille, et, grâce à cet appui, pouvant demeurer à demi debout, se mit à prier.
Mais elle n'avait plus mémoire d'aucune prière, ou plutôt, n'ayant jamais prévu la situation où elle se trouvait, elle n'avait pas de prière pour cette situation, et, simple écho d'un coeur défaillant, ses lèvres répétaient: «Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu!»
A sept heures, on ouvrit la porte extérieure des _bianchi_. Elle frissonna sans savoir quelle était la signification du bruit qu'elle entendait; mais tout bruit était pour elle un coup frappé par la mort sur la porte de la vie!
A sept heures et demie, elle entendit un pas lourd et intermittent retentir dans la chapelle; puis la porte de sa prison s'ouvrit, et, sur le seuil, elle vit apparaître quelque chose de fantastique et de hideux, un être comme en enfantent les étreintes du cauchemar.
C'était le beccaïo, avec sa jambe de bois, sa main gauche mutilée, son visage fendu, son oeil crevé.
Un large couperet était passé dans sa ceinture, près de son couteau à égorger les moutons.
Il riait.
--Ah! ah! dit-il, te voilà, la belle! Je ne connaissais pas toute ma chance. Je savais bien que tu étais la dénonciatrice des pauvres Backer; mais je ne savais pas que tu fusses la maîtresse de cet infâme Salvato!... Il est donc mort! ajouta-t-il en grinçant des dents, et je n'aurai pas la joie de vous tuer tous les deux ensemble!... Au fait, reprit-il, j'aurais été trop embarrassé de savoir par lequel des deux commencer!
Puis, descendant les trois ou quatre marches qui conduisaient de la chapelle dans la prison, et voyant la splendide chevelure de Luisa éparse sur ses épaules:
--Ah! dit-il, voilà des cheveux qu'il faudra couper: c'est dommage.
Il s'avança vers la prisonnière.
--Allons, dit-il, levons-nous, il est temps.
Et, d'un geste brutal, il étendit la main pour la saisir sous le bras.
Mais, avant que sa jambe de bois lui eût permis de traverser la salle, la porte des _bianchi_ s'était ouverte, et un pénitent vêtu de la longue robe blanche, dont les yeux seuls brillaient à travers les ouvertures de sa cagoule, s'était placé entre le bourreau et la victime, et, étendant la main pour empêcher le beccaïo de faire un pas de plus:
--Vous ne toucherez cette femme que sur l'échafaud, dit-il.
Au son de cette voix, la San-Felice jeta un cri, et, retrouvant des forces qu'elle-même croyait perdues, elle se dressa tout debout sur ses pieds, s'appuyant à la muraille, comme si cette voix, si douce qu'elle fût, lui eût causé plus de terreur que la voix menaçante ou railleuse du beccaïo.
--Il faut qu'elle soit en chemise et pieds nus pour faire amende honorable, répondit le beccaïo; il faut que ses cheveux soient coupés pour que je lui coupe la tête: qui lui coupera les cheveux? qui lui ôtera sa robe?
--Moi, dit le pénitent de sa même voix, tout à la fois douce et ferme.
--Oh! oui, vous, dit Luisa avec un inexprimable accent, et en joignant les mains.
--Tu entends, dit le pénitent, sors et attends-nous dans la chapelle: tu n'as rien à faire ici.
--J'ai tout droit sur cette femme! s'écria le beccaïo.
--Tu as droit sur sa vie, non pas sur elle; tu as reçu des hommes l'ordre de la tuer; j'ai reçu de Dieu celui de l'aider à mourir; exécutons chacun l'ordre que nous avons reçu.
--Ses effets m'appartiennent, son argent m'appartient, tout ce qui est à elle m'appartient. Rien que ses cheveux valent quatre ducats!
--Voici cent piastres, dit le pénitent, jetant une bourse pleine d'or dans la chapelle pour forcer le beccaïo de l'y aller chercher. Tais-toi, et sors.
Il y eut dans l'âme immonde de cet homme un instant de lutte entre l'avarice et la haine: l'avarice l'emporta. Il passa dans la chambre à côté, jurant et maudissant.
Le pénitent le suivit, tira la porte sans la fermer, mais suffisamment pour dérober la prisonnière aux regards curieux.
Nous avons dit quelle était la puissance des _bianchi_ et comment leur protection s'étendait sur les derniers moments des condamnés, qui n'appartenaient au bourreau que lorsqu'ils avaient levé la main de dessus l'épaule du patient et qu'ils avaient dit à l'exécuteur: _Cet homme (ou cette femme) est à toi._
Le pénitent descendit lentement les marches de l'escalier, et, tirant des ciseaux de dessous sa robe, s'approcha de Luisa en les lui montrant.
--Vous ou moi? demanda-t-il.
--Vous! oh! vous! s'écria Luisa.
Et elle se tourna vers lui, de manière qu'il pût accomplir cette suprême et funèbre tâche qu'on appelle la toilette du condamné.
Le pénitent étouffa un soupir, leva les yeux au ciel, et l'on put voir, à travers l'ouverture de son masque de toile, de grosses larmes rouler de ses yeux.
Puis il réunit le plus doucement qu'il put, de sa main gauche, la luxuriante chevelure de la prisonnière en une seule poignée, et, glissant, de la main droite, les ciseaux entre sa main gauche et le cou, en prenant toute précaution pour que le fer ne le touchât point, il coupa lentement cet ornement de la vie, qui devenait un obstacle à l'heure de la mort.
--A qui voulez-vous que ces cheveux soient remis? demanda le pénitent lorsque les cheveux furent coupés.
--Gardez-les pour l'amour de moi, je vous en supplie! dit Luisa.
Le pénitent les approcha de sa bouche, pendant que Luisa ne pouvait le voir, et les baisa.
--Et maintenant, dit Luisa en passant avec un frisson sa main derrière son cou dénudé, que me reste-il à faire?
--Le jugement vous condamne à l'amende honorable, en chemise et pieds nus.
--Oh! les tigres! murmura Luisa, chez qui la pudeur se révoltait.
Le pénitent, sans dire un mot, rentra dans le vestiaire des _bianchi_, à la porte duquel se promenait une sentinelle, détacha une robe de pénitent, en coupa le capuchon avec ses ciseaux, et, la présentant à Luisa:
--Hélas! dit-il, voilà tout ce que je puis faire pour vous.
La condamnée poussa un cri de joie: elle avait compris que cette robe montant jusqu'à la naissance du cou et s'étendant sur ses pieds, n'était pas une chemise, mais un linceul qui voilait sa nudité à tous les regards et qui étendait à l'avance sur elle le suaire sacré de la mort.
--Je sors, dit le pénitent: vous m'appellerez quand vous serez prête.
Dix minutes après, on entendit la voix de Luisa qui disait:
--Mon père!
Le pénitent rentra.
Luisa avait déposé ses habits sur un escabeau. Elle était vêtue de sa chemise, ou plutôt de sa robe; elle avait les pieds nus.
L'extrémité de l'un d'eux sortait du bas de la toile: l'oeil du pénitent se porta sur la pointe de ce pied si délicat avec lequel elle devait, sur le pavé de Naples, marcher jusqu'à l'échafaud.
--Dieu ne veut pas, dit-il, qu'il manque quelque chose à votre passion... Courage, martyre! vous êtes sur le chemin du ciel.
Et, lui présentant son épaule, sur laquelle la prisonnière s'appuya, il monta avec elle les marches du petit escalier; et, poussant la porte de la chapelle:
--Nous voilà, dit-il.
--Vous y avez mis le temps! dit le beccaïo. Il est vrai que, quand la condamnée est belle...
--Silence, misérable! dit le pénitent: tu as le droit de mort, pas celui d'insulte.
On descendit l'escalier, on passa à travers les trois grilles, on arriva dans la cour.
Douze prêtres attendaient avec les enfants de choeur portant les bannières et les croix.
Vingt-quatre _bianchi_ se tenaient prêts à accompagner la patiente, et des moines de plusieurs ordres à couvert sous les arcades devaient compléter le cortége.
La pluie tombait à torrents.
Luisa regarda autour d'elle; elle semblait chercher quelque chose.
--Que désirez-vous? demanda le pénitent.
--Je voudrais bien un crucifix, demanda Luisa.
Le pénitent tira de sa robe un petit crucifix d'argent suspendu par un ruban de velours noir, on lui passa le ruban au cou.
--O mon Sauveur! dit-elle, jamais je ne souffrirai ce que vous avez souffert; mais je suis une femme: donnez-moi la force!
Elle baisa le crucifix, et, comme fortifiée par ce baiser:
--Allons, dit-elle!
Le cortége s'ébranla. Les prêtres marchaient les premiers, chantant les prières des morts.
Puis, hideux dans sa joie, riant d'un rire féroce, agitant de la main droite son couperet avec le signe d'un homme qui coupe une tête, s'appuyant de la main gauche sur un bâton pour aider sa marche disloquée, derrière les prêtres, marchait le beccaïo.
Ensuite venait Luisa, le bras droit appuyé sur l'épaule du pénitent et pressant de la main gauche le crucifix sur ses lèvres.
Derrière eux marchaient les vingt-quatre _bianchi_.
Enfin, après les _bianchi_, venaient des moines de tous les ordres et de toutes les couleurs.
Le cortége déboucha sur la place de la Vicaria: la foule était immense.
Des cris de joie accueillirent le cortége, mêlés d'injures et de malédictions. Mais la victime était si jeune, si résignée, si belle; tant de rapports divers, dont quelques-uns n'étaient pas dénués d'intérêt et de sympathie, avaient couru sur son compte, qu'au bout de quelques instants, les injures et les menaces s'éteignirent peu à peu et firent place au silence.
D'avance la voie douloureuse était tracée. Par la strada dei Tribunali, on gagna la rue de Tolède; puis on suivit la rue encombrée de monde. Les maisons semblaient bâties de têtes.
A l'extrémité de la rue de Tolède, les prêtres tournèrent à gauche, passèrent devant Saint-Charles, tournèrent le largo Castello, et prirent la via Medina, où était située, on se le rappelle, la maison Backer.
La grande porte avait été changée en reposoir, dont une espèce d'autel, chargé de fleurs de papier et de cierges que le vent avait éteints, formait la base.
Le cortége s'y arrêta et fit autour de Luisa un grand demi-cercle dont elle devint le centre.
La pluie avait trempé sa robe et l'avait collée à ses membres: elle s'agenouilla toute grelottante.
--Priez! lui dit durement un prêtre.
--Bienheureux martyrs, mes frères, dit Luisa, priez pour une martyre comme vous!
On fit une station de dix minutes, à peu près; puis on se remit en marche.
Cette fois, la funèbre procession revint sur ses pas, prit la strada del Molo, la strada Nuova, rentra dans le vieux Naples par la place du Marché, et s'arrêta en face du grand mur où les Backer avaient été fusillés.