La San-Felice, Tome 09, Emma Lyonna, tome 5

Chapter 13

Chapter 133,871 wordsPublic domain

Il fit un signe à Salvato, qui jeta un coup d'oeil sur l'engagement, dit à Tonino que tout était bien ainsi, prit l'engagement et le mit dans sa poche.

Tonino, enchanté de faire enfin légalement partie de l'équipage du _Runner_, remonta sur le pont.

Salvato et son père, restés seuls, s'empressèrent de briser le cachet: l'enveloppe contenait la supplique de Luisa déchirée en huit ou dix morceaux.

On le sait, cette réponse seule était significative; elle disait clairement: «Le roi a été impitoyable.»

Mais à ces fragments déchirés étaient joints deux autres papiers intacts.

Le premier, que Salvato ouvrit, était de l'écriture du chevalier.

Il contenait ce qui suit:

«J'allais vous envoyer ces papiers déchirés sans aucun commentaire,--car, ainsi que la chose était convenue entre nous, ils signifiaient que la princesse avait échoué, et que, de notre côté, il n'y avait plus d'espoir,--quand j'ai reçu du directeur de la police la nomination, sollicitée par moi, de Tonino Monti au poste de geôlier adjoint. Y a-t-il dans cette nomination un moyen de salut? Je n'en sais rien et n'essaye même pas de le chercher, tant ma tête est perdue; mais vous, vous êtes des hommes de ressource et d'imagination, vous avez des moyens de fuite qui me manquent, des hommes d'exécution que je n'ai pas et que je ne saurais où trouver. Cherchez, imaginez, inventez, jetez-vous, s'il le faut, dans l'insensé, dans l'impossible; mais sauvez-la!

»Moi, je ne puis que la pleurer.

»Ci-joint le brevet de Tonino Monti.»

La nouvelle était terrible; mais ni Salvato ni son père n'avaient jamais compté sur la clémence royale. Le désappointement de ce côté-là était donc loin de produire l'effet qu'il avait produit sur le chevalier San-Felice.

Les deux hommes se regardèrent avec tristesse, mais non avec désespoir. Il y avait plus: il leur semblait que cette nomination de Tonino Monti était une compensation à l'échec annoncé par la supplique déchirée.

Comme on l'a vu, eux aussi avaient compté sur cet accident, et, en s'emparant à tout hasard de Tonino, avaient pris leurs mesures en conséquence.

Leurs projets étaient bien vagues encore, ou plutôt ils n'avaient pas encore de projets. Ils étaient là, l'oeil au guet, l'oreille avide, le bras tendu, prêts à saisir l'occasion si l'occasion se présentait. Il leur avait semblé voir une lueur quelconque dans l'accaparement de Tonino; cette lueur s'augmentait de sa nomination. Eh bien, à la lueur de ce crépuscule, ils allaient chercher à donner un corps à ce rêve, jusque-là fugitif, insaisissable.

Il était sept heures du soir. A huit, ils paraissaient avoir pris une résolution; car l'avis fut donné à tout l'équipage qu'on devait lever l'ancre dans l'après-midi du lendemain.

Tonino fut autorisé à aller, dans la soirée même ou le lendemain dans la journée, prendre congé de son père. Mais il déclara qu'il craignait tellement la colère du bonhomme, que, loin d'aller prendre congé de lui, il se sauverait à fond de cale s'il le voyait venir du côté du bâtiment.

Il paraît que Salvato et son père ne pouvaient rien désirer de mieux que cet effroi de Tonino; car ils échangèrent un signe de satisfaction.

Maintenant, nous allons raconter les événements tels qu'ils se passèrent, sans essayer de leur donner d'autre explication que celle des faits.

Le lendemain, vers cinq heures du soir, par un temps nuageux et sombre, la goëlette le _Runner_ commença de faire ses préparatifs pour lever l'ancre.

Pendant cette opération, soit maladresse de l'équipage, soit défaut dans la chaîne, un anneau se rompit et l'ancre resta au fond.

Cet accident arrive parfois, et, quand l'ancre n'est point restée à une trop grande profondeur, des plongeurs descendent au fond de l'eau dans laquelle a échoué le cabestan.

Malgré l'accident arrivé à l'ancre, on ne continua pas moins d'appareiller; seulement, il fut convenu que, l'ancre n'étant qu'à trois brasses de profondeur, un canot resterait avec huit hommes et le contre-maître Giovanni pour repêcher l'ancre, et que la goëlette attendrait en croisant à l'entrée du port.

Pour se faire visible dans une nuit sans lune, elle devait porter trois feux de couleurs différentes.

Vers huit heures du soir, elle fut dégagée des différents navires stationnant dans le port et commença de courir des bordées à l'endroit convenu, tandis que les huit matelots dont on avait eu besoin pour la manoeuvre d'appareillage et de sortie revenaient avec la barque pour repêcher l'ancre.

A la même heure, le geôlier en chef du fort de Castellamare, Ricciardo Monti, sortait de la prison, prévenant le gouverneur qu'il recevait une lettre de son fils lui annonçant que ce fils était nommé geôlier adjoint, selon son plus grand désir, et qu'il reviendrait avec lui entre neuf et dix heures, ayant à remplir quelques formalités de police.

Sans doute, cette lettre lui avait été écrite par Tonino, sur le conseil de quelque camarade, afin de détourner l'attention de son père du départ de la goëlette, où il pouvait entendre dire que son fils était engagé.

Le rendez-vous avait été donné à Ricciardo Monti dans une des petites tavernes de la piazza Marina. Sans défiance aucune, il entra en demandant Tonino Monti. On lui indiqua un corridor conduisant à une salle où, lui dit-on, son fils buvait avec trois ou quatre camarades.

A peine fut-il entré dans la salle, où il chercha vainement des yeux celui qui lui avait donné rendez-vous, qu'il fut saisi par les quatre hommes, lié, bâillonné et couché sur un lit, avec l'assurance qu'il serait libre le lendemain matin et qu'il ne lui serait fait aucun mal s'il n'essayait pas de fuir.

La seule violence qui lui fut faite et qui nécessita l'emploi de la force et surtout des menaces, fut de lui prendre le trousseau de clefs qu'il portait à sa ceinture, clefs à l'aide desquelles il entrait dans la chambre des prisonniers.

Ce trousseau de clefs fut passé, à travers la porte entre-bâillée, à quelqu'un qui attendait derrière cette porte.

Une demi-heure après, un jeune homme de l'âge et de la taille de Tonino frappait à la porte du fort et demandait à parler au gouverneur, de la part de son père.

Le gouverneur ordonna qu'il fût introduit près de lui.

Le jeune homme lui dit alors que Ricciardo Monti, au moment où il traversait la rue de Tolède, tout en fête à cause de l'accouchement de la princesse, avait été blessé par un mortarello qui avait éclaté, et transporté à l'hôpital dei Pellegrini.

Le blessé l'avait aussitôt fait appeler, lui avait remis son trousseau et lui avait donné l'ordre de se rendre sur-le-champ chez Son Excellence le gouverneur, qui était prévenu par lui, de justifier de sa nomination en présentant le brevet à Son Excellence, et de le remplacer jusqu'à sa guérison, qui ne pouvait tarder.

Le gouverneur lut le brevet du nouveau geôlier adjoint; il était parfaitement en règle. Il n'y avait rien d'extraordinaire dans l'accident de Ricciardo Monti, ces sortes d'accidents arrivant par centaines à chaque fête. Il avait, en effet, comme nous l'avons dit, été prévenu que son geôlier en chef sortait pour lui ramener son fils. Il ne prit donc aucun soupçon, invita le faux Tonino à garder provisoirement les clefs de son père, à se faire instruire de son service et à entrer en fonction.

Le nouveau geôlier remit précieusement son brevet dans sa poche, rattacha à sa ceinture les clefs qu'il avait déposées sur la table du gouverneur et sortit.

L'inspecteur, prévenu des désirs du gouverneur, le conduisit de corridor en corridor, lui montrant les chambres habitées.

Il y en avait neuf.

En passant devant celle de la San-Felice, il s'arrêta un instant pour lui expliquer l'importance de la prisonnière: on devait entrer dans sa chambre et s'assurer de sa présence trois fois le jour et deux fois la nuit: la première fois à neuf heures du soir, la seconde à trois heures du matin.

De nouveaux ordres, au reste, avaient été donnés le jour même de redoubler de surveillance à l'intérieur et à l'extérieur.

La tournée finie, l'inspecteur montra la chambre de garde. Le geôlier chargé de veiller sur cette partie de la forteresse devait y demeurer toute la nuit. Il avait quatre heures pour dormir dans le jour.

S'il s'ennuyait ou craignait de s'endormir dans la chambre de garde, il était libre de se promener dans les corridors.

Il était onze heures et demie lorsque l'inspecteur et le nouveau geôlier se séparèrent, l'inspecteur lui recommandant l'exactitude et la vigilance, le geôlier promettant que, sous ce nouveau rapport, il ferait encore plus qu'on n'attendait de lui.

En effet, qui l'eût vu debout à la porte de la chambre de garde, donnant sur le premier corridor et s'ouvrant au pied de l'escalier nº 1, l'oeil ouvert, l'oreille au guet, n'aurait pu l'accuser de manquer à sa parole.

Il se tint là debout et immobile jusqu'à ce que tout bruit s'éteignît dans le fort.

Minuit sonna.

CIII

LA PATROUILLE

Le douzième coup frappé sur le timbre avait à peine cessé de retentir, que le nouveau geôlier, que l'on eût pu prendre jusque-là pour la statue de l'attente, s'anima, et, comme mû d'une résolution subite, monta l'escalier sans hâte, mais sans lenteur. Et, en effet, si son pas était entendu, si son passage était remarqué, si une question lui avait été faite, il eût eu à répondre: «En l'absence de mon père, j'ai la surveillance de la prison; je surveille.»

Mais tout dormait dans la citadelle: personne ne le vit, personne ne l'entendit, personne ne le questionna.

Arrivé au second étage, il parcourut le corridor dans toute sa longueur, puis revint sur ses pas, mais avec plus de précautions, mais étouffant sa marche, l'oreille tendue, retenant son haleine.

Tout à coup, il s'arrêta devant la porte de la prison de la San-Felice.

Il tenait d'avance dans sa main la clef de cette porte.

Il l'introduisit dans la serrure avec tant de précaution et la fit tourner avec tant de lenteur, qu'à peine entendit-on le grincement du fer sur le fer: la porte s'ouvrit.

Cette fois, la nuit était sombre, le vent sifflait à travers les barreaux de la fenêtre, dont on ne distinguait pas même l'ouverture, tant l'obscurité était épaisse.

Le jeune homme fit un pas dans la chambre en retenant son souffle.

Puis, comme il cherchait en vain des yeux la prisonnière.

--Luisa! murmura-t-il.

Un souffle apporta à son oreille le nom de Salvato! puis, au moment même, deux bras s'élancèrent à son cou et une bouche s'appuya contre la sienne.

Un souffle de flamme, un murmure de joie se croisèrent. C'était la première fois depuis le jour de la condamnation au tribunal, et, par conséquent, de leur séparation, que les deux amants se retrouvaient dans les bras l'un de l'autre.

Sans doute, par des signes échangés entre eux dans la journée, Salvato avait prévenu Luisa de cette visite, de peur que la surprise ne lui arrachât quelque cri de terreur. Aussi, on l'a vu, pleine d'espérance, mais pleine de crainte, avait-elle attendu que Salvato prononçât son nom avant de lui répondre.

Il y eut dans le rapprochement de ces deux coeurs, si profondément dévoués l'un à l'autre, un moment d'extase muette et immobile.

Salvato en sortit le premier.

--Allons, chère Luisa, dit-il, maintenant, pas un instant à perdre: nous sommes arrivés au moment suprême où notre sort commun va se décider. Je t'ai dit: «Sois calme et patiente: nous mourrons tous deux ou nous vivrons ensemble.» Tu as compté sur moi, me voilà.

--Oh! oui, et Dieu est grand, Dieu est bon! Maintenant, que puis-je faire? comment puis-je t'aider?

--Écoute, répondit Salvato. J'ai à accomplir un travail qui durera plus d'une heure, j'ai à scier les barreaux de ta fenêtre. Il est minuit et quelques minutes: nous avons encore quatre heures de nuit devant nous. Ne précipitons rien, mais réussissons cette nuit: demain, tout sera découvert.

--Je te le demande une seconde fois, que ferai-je pendant cette heure?

--Je laisse la porte entr'ouverte, comme elle l'est: moitié dans ta prison, moitié dehors, tu écoutes si quelque bruit ne nous menace pas d'un danger. Au moindre soupçon, tu m'appelles, je sors, je referme la porte sur toi. La porte refermée, je suis en ronde de nuit, n'inspirant nulle défiance puisqu'on me trouve dans l'exercice de mon devoir. Je rentre un quart d'heure après et j'achève l'oeuvre commencée. Maintenant, du courage et du sang-froid!

--Sois tranquille, ami, je serai digne de toi, répondit Luisa en lui serrant la main avec une force presque virile.

Salvato tira alors de sa poche deux limes fines à l'acier mordant, l'une pouvant casser pendant l'opération, et, Luisa s'étant, selon sa recommandation, placée de manière à percevoir tout bruit qui se ferait dans les corridors et dans les escaliers, Salvato commença de limer les barreaux de cette main ferme et assurée qu'aucun péril ne pouvait faire trembler.

La lime était si fine, que l'on entendait à peine le cri de la morsure sur le fer. D'ailleurs, ce bruit, même plus perceptible, se fût perdu dans les sifflements du vent et les premiers grondements du tonnerre, annonçant un orage prochain.

--Beau temps! murmura Salvato remerciant tout bas le tonnerre de se mettre de la partie.

Et il continua son travail.

Rien ne vint l'en distraire.

Comme il l'avait prévu, au bout d'une heure, quatre barreaux furent sciés, et la fenêtre présenta une ouverture assez grande pour que deux personnes pussent passer par cette ouverture.

Alors, il releva de nouveau son surtout et détacha une corde roulée autour de sa ceinture. Cette corde, solide, quoique finement tressée, était d'une longueur plus que suffisante pour toucher la terre.

A l'une de ses extrémités était un anneau tout préparé, destiné à être passé dans la partie verticale du barreau scié par Salvato et restés adhérente et scellée à la muraille.

Salvato fit, de distancé en distance, des noeuds à la corde, noeuds destinés à servir de point d'appui à ses mains et à ses genoux.

Puis il sortit de la chambre et parcourut le corridor jusqu'à l'endroit où il aboutissait à l'escalier.

Là, penché sur la lourde rampe de fer, l'oeil interrogeant les ténèbres, l'oreille interrogeant le silence, il demeura un instant immobile et sans respiration.

--Rien!... murmura-t-il avec une expression de joie et de triomphe.

Et, revenant vivement sur ses pas, il rentra dans la chambre, retira la clef de la porte, la referma en dedans, paralysa le serrure en y glissant trois ou quatre clous, prit Luisa dans ses bras, la pressa contre son coeur en lui recommandant le courage, fixa l'anneau à la tige de fer, lia, de peur qu'elles ne se desserrassent par le poids, l'une à l'autre les deux mains de Luisa, et l'invita à lui passer les deux bras autour du cou.

Seulement alors, Luisa comprit le mode d'évasion que comptait employer Salvato, et le coeur lui faillit à l'idée qu'elle allait être suspendue dans le vide, et qu'il lui faudrait descendre de trente pieds de haut suspendue au cou de son amant, qui n'aurait lui-même d'autre appui que la corde.

Cependant, sa terreur fut muette. Elle tomba à genoux, leva au ciel ses mains liées par le mouchoir, fit à voix basse une courte prière à Dieu, et se releva en disant:

--Je suis prête.

En ce moment, un éclair sillonna les nuées, épaisses et basses, et, à la lueur de cet éclair, Salvato put voir de grosses gouttes de sueur sillonner le visage pâle de Luisa.

--Si c'est cette descente qui t'effraye, dit Salvato, qui comptait avec raison sur ses muscles de fer, je te réponds d'arriver à terre sans accident.

--Mon ami, répondit Luisa, je te répète que je suis prête. J'ai confiance en toi, et je crois en Dieu.

--Alors, dit Salvato, ne perdons pas une minute.

Salvato passa la corde en dehors de la fenêtre, s'assura de sa solidité, tendit sa tête à Luisa pour qu'elle passât la chaîne de ses bras autour de son cou, monta sur un tabouret qu'il avait préparé, passa avec Luisa à travers l'ouverture, et, sans s'inquiéter du frissonnement nerveux qui agitait tout le corps de la pauvre femme, il saisit de ses genoux la corde qu'il tenait déjà de ses mains, et se lança dans le vide.

Luisa retint un cri lorsqu'elle se sentit suspendue et balancée au-dessus de ces dalles, dont elle avait si souvent avec effroi mesuré la hauteur, et ferma les yeux en cherchant de ses lèvres celles de Salvato.

--Ne crains rien, murmura tout bas Salvato; j'ai des forces pour trois fois la longueur de cette corde.

Et, en effet, elle se sentait descendre d'un mouvement lent et mesuré indiquant à la fois la force et le sang-froid du puissant gymnaste qui essayait de la rassurer. Mais, à la moitié de la longueur de la corde, Salvato s'arrêta tout à coup.

Luisa ouvrit les yeux.

--Qu'y a-t-il? demanda-t-elle.

--Silence! fit Salvato.

Et il parut écouter avec une attention profonde.

Au bout d'un instant:

--N'entends-tu rien? demanda-t-il à Luisa d'une voix perceptible pour elle seule.

--Les pas de plusieurs hommes, il me semble, répondit celle-ci d'une voix faible comme le dernier soupir de la brise expirante.

--C'est quelque patrouille, fit Salvato. Nous n'aurions pas le temps de descendre avant qu'elle fût passée... Laissons-la passer, nous descendrons après.

--Mon Dieu! mon Dieu! je n'ai plus de force! murmura Luisa.

--Qu'importe, si j'en ai, moi! répondit Salvato.

Pendant ce court dialogue, les pas s'étaient rapprochés, et Salvato, dont les yeux seuls étaient restés ouverts, voyait, à la lueur d'une lanterne portée par un soldat, poindre une patrouille de neuf hommes, contournant le pied de la muraille. Mais peu importait à Salvato; l'obscurité était si grande, qu'à moins d'un éclair, il était invisible à la hauteur à laquelle il était suspendu, et, comme il l'avait dit, il se sentait assez de forces pour attendre que la patrouille fût passée et eût disparu.

La patrouille, en effet, passa sous les pieds des deux fugitifs; mais, au grand étonnement de Salvato, qui la suivait avidement des yeux, elle s'arrêta au pied de la tour, échangea quelques mots avec un soldat en sentinelle et qu'il n'avait pas encore aperçu, laissa un autre soldat à la place de celui-là, et s'enfonça sous la voûte, où un reflet de sa lanterne resta visible, preuve qu'elle ne l'avait pas franchie.

Si rudement trempée que fût l'âme de Salvato, un frisson passa dans ses veines. Il avait tout deviné. La demande du prince de Calabre et de la princesse Marie-Clémentine avait ravivé la haine contre la San-Felice; de nouveaux ordres de surveillance avaient été donnés, et une sentinelle placée au pied de la tour était le résultat de ces ordres.

Luisa, appuyée au coeur de Salvato, sentit, en quelque sorte, son coeur frémir.

--Qu'y a-t-il? demanda-t-elle en ouvrant d'effroi ses grands yeux.

--Rien, répondit Salvato; Dieu nous protégera!

Et, en effet, les fugitifs avaient grand besoin de la protection de Dieu: une sentinelle se promenait au pied de la tour, et les forces de Salvato, suffisantes pour descendre, étaient insuffisantes pour remonter.

D'ailleurs, descendre, c'était la mort possible; remonter, c'était la mort assurée.

Salvato n'hésita point. Il profita du moment où, dans sa promenade régulière et bornée, la sentinelle s'éloignait tournant le dos pour achever de descendre. Mais, au moment même où il touchait la terre, le soldat se retournait. Il vit à dix pas de lui un groupe informe s'agiter dans l'ombre.

--Qui vive? cria-t-il.

Salvato, sans répondre, tenant Luisa à moitié évanouie de terreur entre ses bras, prit sa course vers la mer, où certainement l'attendait la barque.

--Qui vive? répéta la sentinelle en s'apprêtant à mettre en joue.

Salvato, toujours muet, pressa sa course. Il distinguait la barque, il voyait ses amis, il entendait la voix de son père, qui criait, à lui: «Courage!» et, à ses matelots; «Accostez!»

--Qui vive? cria une troisième fois le soldat, le fusil à l'épaule.

Et, comme la demande restait sans réponse, guidé par un éclair qui illumina le ciel en ce moment, le coup partit.

Luisa sentit faiblir Salvato, qui tomba sur un genou, poussant un cri où l'on pouvait distinguer encore plus de rage que de douleur.

Puis, d'une voix étouffée, tandis que le soldat qui venait de faire feu criait: «Aux armes!» lui essayait de crier une dernière fois: «Sauvez-la!»

Luisa, à moitié évanouie, folle de douleur, incapable de faire un mouvement, les poignets liés l'un à l'autre, les bras passés autour du cou de Salvato, vit alors, comme dans un songe, se ruer l'une contre l'autre deux troupes d'hommes ou plutôt de démons furieux, luttant, se frappant, hurlant, la foulant aux pieds avec des cris de mort.

Puis, au bout de cinq minutes, le combat, pour ainsi dire, se déchirait en deux: elle restait mourante aux mains des soldats, qui l'entraînaient vers la citadelle, tandis que les matelots emportaient dans leur barque Salvato mort, la balle du factionnaire lui ayant traversé le coeur et le père de Salvato, évanoui, d'un coup de crosse de fusil qu'il avait reçu sur la tête.

En entrant dans sa prison, Luisa, quoique enceinte de sept mois seulement, Luisa, brisée par les émotions terribles qu'elle venait d'éprouver, fut prise des douleurs de l'enfantement, et, vers cinq heures du matin, accoucha d'un enfant mort.

Une faveur ou plutôt un repentir de la Providence lui épargnait cette dernière douleur d'avoir à se séparer de son enfant!

CIV

L'ORDRE DU ROI

Huit jours après les événements que nous venons de raconter, le vice-roi de Naples, prince de Cassero-Statella, étant au théâtre dei Fiorentini, avec notre vieille connaissance le marquis Malaspina, vit s'ouvrir la porte de sa loge, et, à travers cette porte, aperçut, debout dans le corridor, un huissier du palais, suivi d'un officier de marine.

L'officier de marine tenait un pli scellé d'un large cachet rouge.

--Monsieur le prince vice-roi! dit l'huissier.

L'officier de marine s'inclina et tendit la dépêche au prince.

--De quelle part? demanda le prince.

--De la part de Sa Majesté le roi des Deux-Siciles, répondit l'officier, et, la dépêche étant d'importance, j'oserai en demander un reçu à Votre Excellence.

--Alors, vous venez de Palerme? demanda le prince.

--J'en suis parti avant-hier, sur _la Sirène_, monseigneur.

--La santé de Leurs Majestés était bonne?

--Excellente, prince.

--Donnez un reçu en mon nom, Malaspina.

Le marquis tira un portefeuille de sa poche et commença d'écrire le reçu.

--Que Votre Excellence, dit l'officier, ait la bonté d'indiquer le lieu et l'heure auxquels la dépêche a été remise au prince.

--Ah ça! dit Malaspina, cette dépêche est donc bien importante?

--De la plus haute importance, Excellence.

Le marquis donna le reçu dans les conditions où le demandait l'officier et rentra dans la loge, dont la porte se referma sur lui.

Le prince achevait de lire la dépêche.

--Tenez, Malaspina, lui dit-il, cela vous, regarde.

Et il lui passa le papier.

Le marquis Malaspina le prit, et lut cet ordre, à la fois concis et terrible:

«Je vous expédie la San-Felice. Que, dans les douze heures de son arrivée à Naples, elle soit exécutée.

»Elle est confessée, et, par conséquent, en état de grâce.

»FERDINAND B.»

Malaspina regarda d'un oeil étonné le prince de Cassero-Statella.

--Eh bien? demanda-t-il.

--Eh bien, mon cher, avisez, cela vous regarde.

Et le prince se remit à écouter le _Matrimonio segreto_, chef-d'oeuvre du pauvre Cimarosa, qui venait de mourir à Venise de la peur d'être pendu à Naples.

Malaspina resta muet. Il n'avait jamais cru qu'au nombre de ses devoirs comme secrétaire du vice-roi, fût celui de préparer les exécutions capitales.

Mais, nous l'avons dit, le marquis était un courtisan tout à la fois railleur obéissant; aussi le prince de Cassero n'eut qu'à se retourner vers lui une seconde fois, et lui dire: «Vous avez entendu!» pour qu'il s'inclinât et sortit, muet mais prêt à obéir.

Il descendit, prit une voiture qui stationnait à la porte du théâtre, et se fit conduire à la Vicaria.