La San-Felice, Tome 09, Emma Lyonna, tome 5
Chapter 12
Les cailles, comme tout chasseur sait, ont par an deux passages. Dans le premier, aux mois d'avril et de mai, elles vont du midi au nord; à cette époque, elles sont maigres et sans saveur. Dans le second, qui a lieu au mois de septembre et d'octobre, elles sont, au contraire, grasses et succulentes, surtout en Sicile, leur première étape pour regagner l'Afrique.
Le roi Ferdinand s'amusait donc,--nous ne dirons pas comme un roi, nous savons trop bien que, tout roi qu'il était, il ne s'était pas toujours amusé, mais comme un chasseur qui nage dans le gibier.
Il avait tiré cinquante coups et tué cinquante pièces, et il offrait de parier qu'il irait ainsi jusqu'à la centaine, sans en manquer une seule.
Tout à coup, on vit venir un cavalier courant à toute bride; et, guidé par les coups de fusil, à la distance de cinq cents pas à peu près des chasseurs, il arrêta son cheval, se dressa sur ses étriers pour voir lequel des trois était le roi, et, l'ayant reconnu, il vint droit à lui.
Ce cavalier était un messager que le duc de Calabre envoyait au roi, son père, pour lui annoncer que la duchesse était prise des premières douleurs, et, le prier, selon les lois de l'étiquette, d'assister à l'accouchement.
--Bon! fit le roi, tu dis les premières douleurs?
--Oui, sire.
--En ce cas, j'ai bien une heure ou deux devant moi. Antonio Villari est-il là?
--Oui, sire, et deux autres médecins avec lui.
--Alors, tu vois bien: je n'y puis rien faire. Tout beau, Jupiter! Je vais encore tuer quelques cailles. Retourne à Palerme, et dis au prince que je te suis.
Et il alla à Jupiter, qui, sur la recommandation de son maître, tenait l'arrêt aussi ferme que s'il eût été changé en pierre.
La caille partit, le roi la tua.
--Cinquante et une, Cardillo! dit-il.
--Pardieu! dit le président, de mauvaise humeur de n'en être qu'à la trentaine, avec un chien comme le vôtre, ce n'est pas malin. Je ne sais même pas comment Votre Majesté se donne la peine de brûler de la poudre et de semer du plomb. A sa place, je prendrais le gibier à la main.
Le domestique qui suivait le roi, lui passait, pendant ce temps, un autre fusil tout chargé.
--Eh bien, dit le roi au messager, tu n'es pas encore parti?
--J'attendais pour savoir si le roi n'avait pas d'autres ordres à me donner.
--Tu diras à mon fils que j'en suis à ma cinquante et unième caille, et que Cardillo n'est encore qu'à sa trentième.
Le messager repartit au galop, et la chasse continua.
Le roi, en une heure, tua vingt-cinq autres cailles.
Il changeait son fusil déchargé contre un fusil chargé, lorsqu'il vit revenir le même messager à fond de train.
--Eh bien, lui cria-t-il, tu viens me dire que la duchesse est accouchée?
--Non, sire; je viens, au contraire, dire à Votre Majesté qu'elle souffre beaucoup.
--Que veut-elle que j'y fasse?
--Votre Majesté sait qu'en pareille circonstance sa présence est commandée par le cérémonial. Il peut arriver un malheur.
--Eh bien, demanda le président, qu'y a-t-il?
--Il y a que cela ne va pas tout seul, à ce qu'il paraît, répondit Ferdinand.
--De sorte que nous allons quitter la chasse au milieu de la journée? Au reste, que Votre Majesté la quitte si elle veut, je reste: je ne m'en retournerai que quand j'aurai mes cent pièces.
--Ah! dit Ferdinand, une idée! Retourne vite à Palerme et ordonne de sonner toutes les cloches.
--Et je puis dire à Son Altesse royale...?
--Tu peux lui dire que j'y suis aussitôt que toi. As-tu vu nos chevaux?
--Ils sont à la grille de la Bagaria, sire.
--Eh bien, dis-leur, en passant, de se rapprocher.
Le messager repartit au galop.
Un quart d'heure après, toutes les cloches de Palerme étaient en branle.
--Ah! dit le roi, voilà qui doit lui faire du bien. Et il continua sa chasse.
Il en était à sa quatre-vingt-dixième caille, sans en avoir manqué une seule.
--Voulez-vous parier que j'irai jusqu'à la centaine, sans un faux coup, Cardillo?
--Ce n'est pas la peine.
--Pourquoi cela?
--Parce que voilà le messager qui revient.
--Diable! dit Ferdinand. Tout beau, Jupiter! Je vais toujours tuer ma quatre-vingt-onzième, en attendant.
La caille partit, le roi la tua.
Lorsqu'il se retourna, le messager était près de lui.
--Eh bien, lui demanda Ferdinand, les cloches l'ont-elles soulagée?
--Non, sire: les médecins ont des craintes.
--Les médecins ont des craintes! répéta Ferdinand en se grattant l'oreille. C'est grave, alors?
--Très-grave, sire.
--En ce cas, qu'on expose le saint sacrement.
--Sire, je ferai observer à Votre Majesté que les médecins disent que votre présence est urgente.
--Urgente! urgente! répéta Ferdinand avec impatience; je n'y ferai pas plus que le bon Dieu!
--Sire, le cheval de Votre Majesté est là.
--Je le vois bien, pardieu! Va, va, mon garçon; et, si le saint sacrement n'y fait rien, j'irai moi-même.
Et il ajouta à voix basse:
--Quand j'aurai tué mes cent cailles, bien entendu.
Au bout d'un quart d'heure, le roi avait tué ces cent cailles. Sir William l'avait suivi de près et en avait tué quatre-vingt-sept. Le président Cardillo était de dix en arrière sur sir William et de vingt-trois sur le roi: aussi était-il furieux.
Les cloches sonnaient toujours à grande volée, ce qui prouvait qu'il n'y avait pas de nouveau.
--_Alla malora!_ dit le roi avec un soupir, il paraît qu'elle s'entête à ne rien finir que je ne sois là. Allons-y donc. On a bien raison de dire: «Ce que femme veut, Dieu le veut.»
Et, sautant à cheval:
--Vous êtes libres d'aller jusqu'à vos cent cailles, dit-il aux deux autres chasseurs. Moi, je retourne à Palerme.
--En ce cas, dit sir William, je suis Votre Majesté: ma charge m'oblige à ne pas vous quitter dans un pareil moment.
--C'est bien, allez, dit Cardillo; moi, je reste.
Le roi et sir William mirent leurs montures au galop.
Au moment où ils entraient dans la ville, le carillon des cloches cessa.
--Ah! ah! dit le roi, il paraît que c'est fini. Maintenant, reste à savoir si c'est un garçon ou une fille.
On passa devant une église: tous les cierges étaient allumés, le saint sacrement était exposé sur l'autel, l'église était pleine de gens qui priaient.
On entendit le bruit des pétards et l'on vit l'air sillonné par les fusées.
--Bien! dit le roi, voilà qui est de bon augure.
Le roi vit de loin venir le même messager; il tenait son chapeau en l'air et criait: «Vive le roi!» Tout le monde courait après lui ou s'élançait au-devant de lui. C'était miracle qu'il n'écrasât personne.
Du plus loin qu'il aperçut le roi:
--Un prince, sire! un prince! cria-t-il.
--Eh bien, dit le roi à sir William, quand j'aurais été là, je n'y aurais rien ajouté.
Les cris du peuple annoncèrent l'arrivée de Ferdinand au palais.
Tout le monde était dans la joie, et le roi était attendu avec la plus grande impatience.
Le duc et la duchesse de Calabre avaient pris à coeur la cause de la San-Felice, non pour elle, qu'ils ne connaissaient pas, l'ayant vue à peine, mais pour son mari.
Le pauvre chevalier, plus mort que vif, plus agité surtout que si c'était son propre sort qui allait se débattre, était à genoux dans un cabinet attenant à la chambre à coucher, et priait.
C'est qu'il connaissait le roi, et qu'il savait qu'il avait beaucoup à craindre et peu à espérer.
La jeune mère était dans son lit. Elle n'avait aucun doute, elle: qui pourrait refuser quelque chose à ce bel enfant qu'elle venait de mettre au monde avec tant de douleurs? Ce serait une impiété!
Ne serait-il pas roi un jour? n'était-il pas d'heureux augure qu'il entrât dans la vie par la porte de la clémence et en balbutiant le mot _Grâce_!
On avait eu le temps, son grand-père n'étant pas encore là au moment de sa naissance, de lui faire sa toilette et de lui passer une magnifique robe de dentelles.
Il avait les cheveux blonds des princes autrichiens, des yeux bleus étonnés qui regardaient sans voir, la peau fraîche comme une rose et blanche comme du satin.
La mère le tenait couché près d'elle, ne se lassant pas de l'embrasser. Elle lui avait glissé, dans les plis de la robe qui recouvrait ses langes royaux, la supplique de la malheureuse San-Felice.
On entendit dans la rue, se rapprochant du palais sénatorial, les cris de «Vive le roi!»
Le prince pâlit: il lui sembla, à lui si craintif devant son père, qu'il allait commettre un crime de lèse-majesté.
La princesse fut plus courageuse que lui.
--O François, dit-elle, nous ne pouvons cependant pas abandonner cette pauvre femme!
San-Felice, qui entendit ces mots, ouvrit la porte de l'alcôve, et par cette porte passa sa tête pâle et effarée.
--O mon prince! dit-il avec le ton du reproche.
--J'ai promis, je tiendrai, dit François. J'entends les pas du roi: ne te montre pas, ou tu perds tout.
San-Felice referma la porte du cabinet au moment où le roi ouvrait celle de la chambre à coucher.
--Eh bien, eh bien, dit-il en entrant, tout est donc fini, et de la bonne façon, grâce à Dieu! Je te fais mon compliment, François.
--Et à moi, sire? demanda l'accouchée.
--A vous, je vous le ferai quand j'aurai vu l'enfant.
--Sire, vous savez que j'ai droit à trois faveurs, dit la princesse, comme ayant donné un héritier au royaume?
--Et on vous les accordera, si c'est un beau mâle.
--Oh! sire, c'est un ange!
Et elle prit l'enfant à son côté et le présenta au roi.
--Ah! par ma foi, dit le roi en le lui prenant des mains et en se retournant vers son fils, je n'aurais pas mieux fait, moi qui m'en pique.
Il y eut un moment de silence; toutes les respirations étaient arrêtées, tous les coeurs cessaient de battre.
On attendait que le roi vît le placet.
--Oh! oh! qu'a-t-il donc sous le bras?
--Sire, dit Marie-Clémentine, au lieu des trois faveurs que l'on accorde d'habitude à la princesse royale qui donne un héritier à la couronne, je n'en demande qu'une.
Et sa voix, en prononçant ces paroles, était si tremblante, que le roi la regardait avec étonnement.
--Diable! ma chère fille, dit le roi, il paraît que c'est bien difficile, ce que vous désirez?
Et, couchant l'enfant dans le pli de son bras gauche, il prit le papier de la main droite et le déplia lentement en regardant le prince François, qui pâlit, et la princesse Marie-Clémentine, qui se laissa retomber sur son oreiller.
Le roi commença de lire; mais, dès les premiers mots, son sourcil se fronça et l'expression de son visage devint sinistre.
--Oh! dit-il avant même d'avoir tourné la page, si c'était cela que vous aviez à me demander, monsieur mon fils, et vous, madame ma belle-fille, vous avez perdu votre peine. Cette femme est condamnée, cette femme mourra.
--Sire! balbutia le prince.
--Dieu lui-même voudrait la sauver, que j'entrerais en lutte contre Dieu!
--Sire, au nom de cet enfant!
--Tenez! s'écria le roi, reprenez-le, votre enfant! le voilà, je vous le rends.
Et, le rejetant violemment sur le lit, il sortit en criant:
--Jamais! jamais!
La princesse Marie-Clémentine poussa un gémissement et prit dans ses bras son enfant qui pleurait.
--Oh! pauvre innocent! dit-elle, cela te portera malheur...
Le prince tomba sur une chaise sans avoir la force de prononcer une parole.
Le chevalier poussa la porte du cabinet, et, plus pâle qu'un mort, il vint ramasser la supplique qui était tombée à terre.
--O mon ami! dit le prince en lui tendant la main, tu le vois, il n'y a pas de notre faute.
Mais lui, sans paraître voir ni entendre le prince, sortit en déchirant la supplique et en disant:
--C'est véritablement un monstre que cet homme!
CI
TONINO MONTI
A l'instant même où le roi s'élançait, furieux, hors de la chambre de la princesse royale, et où San-Felice le suivait en déchirant la supplique, le capitaine Skinner discutait dans sa cabine le prix de son engagement avec un grand et beau garçon de vingt-cinq ans, qui était venu s'offrir à lui pour faire partie de l'équipage de la goëlette.
Quand nous disons _s'offrir à lui_, la chose pourrait être dite d'une façon plus exacte. La veille, un de ses meilleurs matelots, qui exerçait à bord le poste de contre-maître et qui était né à Palerme, chargé par le capitaine Skinner de recruter quelques hommes pour renforcer son équipage, avait vu, à la porte de la maison nº 7 de la rue della Salute, un beau jeune homme coiffé d'un bonnet de pêcheur et portant un caleçon relevé jusqu'au-dessus du genou, lequel laissait voir une jambe vigoureuse et fine tout à la fois.
Il s'était arrêté un instant devant lui et l'avait regardé avec une attention et une persistance qui lui avaient valu, en patois sicilien, cette question:
--Que me veux-tu?
--Rien, avait répondu le contre-maître dans le même patois. Je te regarde et je me dis, à part moi, que c'est une honte.
--Qu'est-ce qui est une honte?
--Qu'un grand et fort gaillard comme toi, qui ferait un si beau matelot, soit destiné à faire un si mauvais geôlier.
--Qui t'a dit cela? demanda le jeune homme.
--Que t'importe, du moment que je le sais!
Le jeune homme haussa les épaules.
--Que veux-tu! dit-il, l'état de pêcheur ne nourrit pas son homme, et l'état de geôlier rapporte deux carlins par jour.
--Bon! deux carlins par jour! dit le contre-maître en faisant claquer ses doigts: belle rétribution pour un si triste métier! Moi, je suis à bord d'un bâtiment où les mousses ont deux carlins, les novices quatre, et les matelots huit.
--Tu gagnes huit carlins par jour, toi? demanda le jeune pêcheur.
--Moi? J'en gagne douze: je suis contre-maître.
--Peste! dit le pêcheur, quel commerce fait donc ton capitaine, pour payer ses hommes ce prix-là?
--Il ne fait aucun commerce, il se promène.
--Il est donc riche?
--Il est millionnaire.
--Bon état, et qui vaut encore mieux que celui de matelot à huit carlins.
--Lequel, cependant, vaut mieux que celui de geôlier à deux.
--Je ne dis pas; mais c'est mon père qui s'est coiffé de cette idée-là. Il veut absolument que je lui succède comme geôlier en chef.
--Ce qui lui vaut?
--Six carlins par jour.
Le contre-maître se mit à rire.
--Au fait, dit-il, voilà un riche avenir! Et tu es décidé?
--Ah! je n'ai pas la vocation. Mais, ajouta-t-il avec l'insouciance des hommes du Midi, il faut bien faire quelque chose.
--Ce n'est pas amusant de se lever la nuit, de faire des rondes dans les corridors, d'entrer dans les cachots, de voir de malheureux prisonniers qui pleurent!
--Bah! on s'y habitue. Est-ce qu'il n'y a pas partout des gens qui pleurent!
--Ah! je vois ce que c'est, dit le contre-maître: tu es amoureux, et tu ne veux pas quitter Palerme.
--Amoureux! j'ai eu deux maîtresses dans ma vie, et l'une m'a quitté pour un officier anglais, l'autre pour un chanoine de Sainte-Rosalie.
--Alors, libre comme l'air?
--Libre comme l'air. Et, si tu as un bon poste à m'offrir, comme je ne suis pas encore nommé geôlier, que j'attends depuis trois ans ma nomination, fais tes offres.
--Un bon poste?... Je n'en ai pas d'autre que celui de matelot à bord de mon bâtiment.
--Et quel est ton bâtiment?
--Le _Runner_.
--Ah! ah! vous êtes de l'équipage américain?
--Eh bien, as-tu quelque chose contre les Américains?
--Ils sont hérétiques.
--Celui-là est catholique comme toi et moi.
--Et tu t'engages à me faire recevoir à bord?
--J'en parlerai au capitaine.
--Et j'aurai huit carlins par jour comme les autres?
--Oui.
--Fait-on la pagnote, ou est-on nourri?
--On est nourri.
--Convenablement?
--On a le café et le petit verre de rhum le matin; à midi, la soupe, un morceau de boeuf ou de mouton rôti, du poisson, si l'on en a pincé, et, le soir, du macaroni.
--Je voudrais voir cela.
--Il ne tient qu'à toi. Il est onze heures et demie, on dîne à midi; je t'invite à dîner avec nous.
--Et le capitaine?
--Le capitaine? Est-ce qu'il fera attention à toi!
--Ah! ma foi, dit le jeune homme, j'accepte; j'allais dîner avec un morceau de baccala.
--Pouah! fit le contre-maître: il y a un chien à bord, il n'en veut pas.
--_Madonna!_ dit le jeune homme, il y a beaucoup de chrétiens alors qui ne demanderaient pas mieux que d'être chiens à bord de ton bâtiment.
Et, passant son bras sous celui du contre-maître, il suivit le quai jusqu'à la Marina.
A la Marina, il y avait un canot amarré, près du débarcadère. Il était gardé par un seul matelot; mais le contre-maître fit entendre un roulement de son sifflet, et trois autres matelots accoururent et sautèrent dans la barque, où le contre-maître et le jeune pêcheur descendirent à leur tour.
--Au _Runner_! et vivement! leur dit en mauvais anglais le contre-maître en prenant place au gouvernail.
Les matelots se roidirent sur leurs rames, et la légère embarcation glissa sur l'eau.
Dix minutes après, elle abordait l'escalier de bâbord du _Runner_.
Le contre-maître avait dit la vérité: ni le capitaine ni son second ne parurent remarquer l'arrivée d'un étranger à bord. On se mit à table, et, comme la pêche avait été bonne et qu'un des matelots, Provençal de naissance, avait fait une bouillabaisse, le repas fut encore plus soigné que le contre-maître ne l'avait annoncé.
Nous devons avouer que les trois plats qui se succédèrent, arrosés d'une demi-bouteille de vin de Calabre parurent produire une sensation favorable sur l'esprit de l'invité.
Au dessert, le capitaine parut sur le pont, accompagné de son second, et, en se promenant, se dirigea vers l'avant du petit bâtiment.
A l'approche du capitaine, les matelots se levèrent, et, comme le capitaine leur faisait signe de la main de se rasseoir:
--Pardon, mon capitaine, dit le contre-maître, mais j'ai une prière à vous faire.
--Et que veux-tu? demanda le capitaine Skinner en riant. Voyons, parle, mon brave Giovanni.
--Ce n'est pas moi, capitaine, c'est un de mes compatriotes que j'ai racolé par les rues de Palerme, et que j'ai invité à dîner avec nous.
--Ah! ah! Et où est-il, ton compatriote?
--Le voilà, capitaine.
--Que demande-t-il?
--Une grande faveur, capitaine.
--Laquelle?
--Celle de boire à votre santé.
--C'est chose accordée, dit le capitaine, et tout le bénéfice en sera pour moi.
--Hourra pour le capitaine! crièrent les matelots d'une seule voix.
Skinner salua de la tête.
--Et comment s'appelle ton compatriote? demanda-t-il.
--Ma foi, dit Giovanni, je n'en sais rien.
--Je m'appelle votre serviteur, Excellence, répondit le jeune homme, et voudrais bien que vous me répondissiez que vous vous appelez mon maître.
--Ah! ah! tu as de l'esprit, garçon!
--Vous croyez, Excellence?
--J'en suis sûr.
--Depuis que ma mère me le disait quand j'étais tout petit, personne cependant ne s'en est aperçu.
--Mais enfin tu as encore un autre nom que celui de mon serviteur?
--J'en ai deux autres, Excellence.
--Lesquels?
--Tonino Monti.
--Attends donc, attends donc, dit le capitaine comme s'il cherchait à rappeler ses souvenirs, il me semble que je te connais.
Le jeune homme secoua dubitativement la tête.
--Cela m'étonnerait bien, dit-il.
--Je me rappelle... Oui, c'est cela. N'es-tu pas le fils du geôlier en chef du fort de Castellamare?
--Ma foi, oui. Eh bien, il faut que vous soyez sorcier pour avoir deviné cela...
--Je ne suis pas sorcier, mais je suis l'ami de quelqu'un qui sollicite pour toi le poste de geôlier, je suis l'ami du chevalier San-Felice.
--Et qui ne l'obtiendra pas, naturellement.
--Bon! et pourquoi ne l'obtiendrait-il pas? Le chevalier est non-seulement le bibliothécaire, mais encore l'ami du duc de Calabre.
--Oui; mais il est le mari de la prisonnière si chaudement recommandée par Sa Majesté, et qui ne vit que par grâce. Si le chevalier avait eu quelqu'un d'influent, il aurait commencé par obtenir la vie de sa femme.
--C'est justement parce qu'on lui a refusé ou qu'on lui refusera probablement une grande faveur que l'on sera charmé de lui en accorder une petite.
--Que Dieu me fasse la grâce de ne pas vous entendre!
--Et pourquoi cela?
--Parce qu'il m'arrangerait mieux de vous servir que de servir le roi Ferdinand.
--Je ne veux cependant pas, je te le déclare, répliqua en riant le capitaine Skinner, lui faire concurrence.
--Oh! vous ne lui ferez pas concurrence, capitaine: je donne ma démission avant d'être nommé.
--Ah! capitaine, dit Giovanni, acceptez-la. Tonino est un bon garçon. Pêcheur d'enfance, ça fera un excellent marin. Je réponds de lui. Nous serons tous contents de le voir porter sur le rôle de l'équipage.
--Oh! oui, oui! s'écrièrent tous les matelots.
--Capitaine, dit Tonino, la main sur sa poitrine, foi de Sicilien, si Votre Excellence m'accorde ma demande, vous serez content de moi.
--Écoute, mon ami, répondit le capitaine, je ne demande pas mieux, car tu me parais un bon garçon. Mais je ne veux pas qu'on dise que je suis un racoleur, et qu'on m'accuse de t'avoir engagé pendant que tu étais ivre. Amuse-toi avec tes compagnons tant qu'il te plaira; mais rentre ce soir chez toi. Réfléchis cette nuit, demain toute la journée, et, demain au soir, si tu es toujours dans les mêmes intentions, reviens, et nous terminerons.
--Vive le capitaine! cria Tonino.
--Vive le capitaine! répéta tout l'équipage.
--Voilà quatre piastres, dit Skinner: allez à terre, mangez-les, buvez-les, cela ne me regarde pas; mais que tout le monde, ce soir, soit ici, et qu'il n'y ait pas trace du vin que l'on aura bu. Allez.
--Mais la goëlette, capitaine? demanda Giovanni.
--Laisse deux hommes à bord.
--Bon, capitaine! c'est à qui ne voudra pas rester.
--Vous tirerez au sort, et chacune des victimes recevra une piastre pour consolation.
On tira au sort, et les deux matelots qui tombèrent reçurent chacun une piastre.
Le soir, à neuf heures, tout le monde était rentré, et, comme l'avait recommandé le capitaine, on était gai, mais voilà tout.
Le capitaine passa la revue de son équipage, comme il avait l'habitude de le faire tous les soirs, et fit à Giovanni, mais pour lui seul, le signe de le suivre dans son cabinet.
Dix minutes après, excepté les matelots du premier quart de nuit, tout le monde était couché à bord.
Giovanni se glissa dans la cabine du capitaine, qui attendait avec son second. Tous deux paraissaient impatients.
--Eh bien? lui demanda Skinner.
--Eh bien, capitaine, il est à nous.
--Tu en es sûr?
--Comme si je le voyais déjà couché sur le rôle.
--Et tu crois que demain...?
--Demain, à six heures du soir, aussi vrai que je m'appelle Giovanni Capriolo, il aura signé.
--Dieu le veuille! murmura le second: ce sera déjà la moitié de notre affaire faite.
Et, en effet, le lendemain, comme l'avait promis Giovanni, et comme nous l'avons dit dans les premières lignes de ce chapitre, après avoir débattu pour la forme le chiffre des appointements, sur sa demande expresse consignée dans l'engagement, Tonino Monti, libre et majeur, s'engageait pour trois ans comme matelot à bord du _Runner_, et recevait d'avance trois mois d'appointements, se soumettant à toute la rigueur de la loi, s'il manquait à sa parole.
CII
LE GEOLIER EN CHEF
Au moment où le nouvel enrôlé venait d'opposer--avec quelque difficulté d'exécution, mais lisiblement néanmoins,--sa signature au bas de l'engagement, un matelot entrait dans la cabine, tenant à la main une enveloppe contenant des papiers qu'un messager venait d'apporter de la part du chevalier San-Felice, avec recommandation expresse de ne les remettre qu'au capitaine Skinner lui-même.
Dès midi, le bruit s'était répandu dans Palerme que la duchesse de Calabre était atteinte des douleurs de l'enfantement. Les propriétaires de la goëlette étaient trop intéressés à cet événement pour n'être point des premiers à en être instruits; puis le son des cloches, puis l'exposition du saint sacrement leur avaient appris les craintes de la cour; enfin, les pétards, les fusées et les illuminations les avaient mis au courant de l'heureux résultat auquel ils portaient un si vif intérêt, puisque la vie de la prisonnière y était en quelque sorte attachée.
Le capitaine Skinner comprit donc à l'instant que l'enveloppe contenait, quelle qu'elle fût, la décision du roi.