La San-Felice, Tome 09, Emma Lyonna, tome 5
Chapter 11
--Je vais entrer dans votre vie, monsieur, lui dit le faux Américain, par un triste mais noble souvenir. J'étais au tribunal de Monte-Oliveto le jour où vous êtes venu sauver la vie à votre femme. C'est moi qui vous ai suivi et abordé au sortir du tribunal. Je portais alors l'habit d'un moine bénédictin.
San-Felice fit un pas en arrière et pâlit légèrement.
--Alors, murmura-t-il, vous êtes le père?
--Oui. Vous souvenez-vous de ce que vous me dîtes lorsque je vous fis cette demi-confidence?
--Je vous dis: «Faisons tout ce que nous pourrons pour la sauver.»
--Et aujourd'hui?
--Oh! aujourd'hui, de tout coeur, je vous répète la même chose.
--Eh bien, moi, dit le faux Américain, je suis ici pour cela.
--Et moi, dit le chevalier, j'ai l'espoir d'y réussir cette nuit.
--Voudrez-vous me tenir au courant de vos tentatives?
--Je vous le promets.
--Maintenant, qui vous conduit vers moi, puisque vous ne m'avez pas reconnu?
--L'ordre du prince royal. Le bruit s'est répandu que vous apportiez des nouvelles très-graves, et le prince m'envoie à vous avec l'intention de vous conduire au roi. Répugnez-vous à être présenté à Sa Majesté.
--Je ne répugne à rien de ce qui peut servir vos projets et ne demande pas mieux que de détourner les regards de la police du véritable but qui m'amène ici.--Au reste, je doute qu'elle reconnaisse, sous ce costume et dans cette condition le frère Joseph, chirurgien du couvent du Mont-Cassin. Et reconnût-elle le frère Joseph, chirurgien du Mont-Cassin, qu'elle serait à cent lieues de se douter de ce qu'il vient faire à Palerme.
--Écoutez-moi donc, alors.
--J'écoute.
--Tandis qu'avec le prince royal, vous irez au palais, et tandis que le roi vous y recevra, moi, avec une permission de la police, je pénétrerai jusqu'auprès de la prisonnière. Je vais lui faire part d'un projet arrêté aujourd'hui entre le duc, la duchesse de Calabre et moi. Si notre projet réussit, et je vous dirai ce soir quel est ce projet, vous n'avez plus rien à faire: la malheureuse est sauvée et l'exil remplace pour elle la peine capitale. Or, l'exil pour elle, c'est le bonheur: que Dieu lui donne donc l'exil! Si notre projet échoue, elle n'aura plus, je vous le déclare, d'espoir qu'en vous. Ce moment venu, vous me direz ce que vous désirez de moi. Coopération active ou simples prières, vous avez le droit de tout exiger. J'ai déjà fait le sacrifice de mon bonheur au sien: je suis prêt à faire le sacrifice de ma vie à la sienne.
--Oh! oui, nous savons cela: vous êtes l'ange du dévouement.
--Je fais ce que je dois, et c'est dans cette ville même que j'ai pris l'engagement que je remplis aujourd'hui. Maintenant, vous sortirez du palais à la même heure à peu près où je sortirai de la prison; le premier libre attendra l'autre à la place des Quatre-Cantons.
--C'est convenu.
--Alors, venez.
--Un ordre à donner, et je suis à vous.
On comprend le sentiment de délicatesse qui avait éloigné Salvato au moment où le chevalier était monté; mais son père, jugeant de quelles angoisses il devait être agité, voulait, en s'éloignant de la goëlette, lui dire ce qu'il ne savait que très-superficiellement, c'est-à-dire les conditions dans lesquelles les choses se trouvaient.
Donc, tout était pour le mieux: Luisa était prisonnière mais vivante, et le chevalier San-Felice, le duc et la duchesse de Calabre conspiraient pour elle.
Il était impossible qu'avec de pareilles protections, on ne parvint pas à la sauver.
D'ailleurs, si l'on échouait, il serait là, lui, pour tenter, avec son père, quelque coup désespéré dans le genre de celui qui l'avait sauvé lui-même.
Joseph Palmieri remonta: le chevalier l'attendait dans le canot qui l'avait amené. Le faux capitaine donna, en effet, très-haut quelques ordres en américain, et prit place près du chevalier.
Nous avons vu comment les choses s'étaient passées au palais, et quelles nouvelles apportait le propriétaire de la goëlette; il nous reste à voir maintenant ce qui, pendant ce temps-là, s'était passé dans la prison, et quel était le projet qui avait été arrêté entre le chevalier et ses deux puissants protecteurs, le duc et la duchesse de Calabre.
À dix heures précises, le chevalier frappait à la porte de la forteresse.
Ce mot de forteresse indique que la prison dans laquelle était renfermée la malheureuse Luisa était plus qu'une prison ordinaire: c'était un donjon d'État.
Ce fut donc au gouverneur que le chevalier fut conduit.
En général, les militaires sont exempts de ces petites passions qui, dans les prisons civiles, se mettent au service des haines de la puissance. Le colonel qui remplissait la charge de gouverneur reçut et salua poliment le chevalier, prit connaissance de l'autorisation qu'il avait de communiquer avec la prisonnière, fit appeler le geôlier en chef et lui ordonna de conduire le chevalier à la chambre de la personne qu'il avait la permission de visiter.
Puis, remarquant que la permission avait été délivrée sur la demande du prince et reconnaissant San-Felice pour être un des familiers du palais:
--Je prie Votre Excellence, dit-il en prenant congé du chevalier, de mettre mes respects et mes hommages aux pieds de Son Altesse royale.
Le chevalier, touché de rencontrer cette courtoisie là où il craignait de se heurter à quelque brutalité, promit non-seulement de s'acquitter de la commission, mais encore de dire à Son Altesse royale combien le gouverneur avait eu d'égards à sa recommandation.
De son côté, le geôlier en chef, voyant la courtoisie avec laquelle le gouverneur parlait au chevalier, jugea que le chevalier était un très-grand personnage, et se hâta de le conduire avec toute sorte de saluts à la chambre de Luisa, située au second étage d'une des tours.
Au fur et à mesure qu'il montait, le chevalier sentait sa poitrine s'oppresser. Comme nous l'avons dit, il n'avait pas revu Luisa depuis la séance du tribunal, et ce n'était point sans une profonde émotion qu'il allait se trouver en face d'elle. Aussi, en arrivant à la porte de la chambre, et, au moment où le geôlier allait mettre la clef dans la serrure, il lui posa la main sur l'épaule en murmurant:
--Par grâce, mon ami, un instant!
Le geôlier s'arrêta. Le chevalier s'appuya contre la muraille, les jambes lui manquaient.
Mais les sens des prisonniers acquièrent, dans le silence, dans la solitude et dans la nuit, une acuité toute particulière. Luisa avait entendu des pas dans l'escalier, et avait reconnu que ces pas s'arrêtaient à sa porte.
Or, ce n'était pas l'heure, à laquelle on avait l'habitude d'entrer dans sa prison. Inquiète, elle était descendue de son lit, où elle s'était jetée tout habillée; l'oreille tendue, les bras allongés, elle s'était rapprochée de la porte dans l'espoir de saisir quelque bruit qui lui permît de deviner dans quel but on venait la visiter au tiers de la nuit.
Elle savait que, jusqu'à l'heure de son accouchement, sa vie était sauvegardée par l'ange protecteur qu'elle portait dans son sein; mais elle comptait les jours avec terreur; elle allait accomplir son septième mois.
Pendant que le chevalier, appuyé à la muraille extérieure, et la main sur sa poitrine, tâchait de calmer les battements de son coeur, elle, de l'autre côté de la porte, écoutait donc, haletante et pleine d'angoisses.
Le chevalier comprit qu'il ne pouvait rester ainsi éternellement. Il fit un appel à ses forces, et, d'une voix assez ferme:
--Ouvrez maintenant, mon ami, dit-il au geôlier.
Ces paroles étaient à peine prononcées qu'il lui sembla, de l'autre côté de la porte, entendre un faible cri: mais ce cri, si c'en était un, fut immédiatement étouffé par le grincement de la clef dans la serrure.
La porte s'ouvrit; le chevalier s'arrêta sur le seuil.
A deux pas, dans l'intérieur de la chambre, baignée tout entière par un rayon de la lune qui passait à travers la fenêtre grillée, mais sans vitres, Luisa était agenouillée, blanche, les cheveux épars, les mains allongées sur ses genoux et pareille à la _Madeleine_ de Canova.
Elle avait, à travers la porte, reconnu la voix de son mari, et elle l'attendait dans l'attitude où la femme adultère attendait le Christ.
Le chevalier, à son tour, poussa un cri, la souleva entre ses bras, et, à demi évanouie, l'emporta sur son lit.
Le geôlier referma la porte en disant:
--Quand Votre Excellence entendra sonner onze heures...
--C'est bien, lui répondit San-Felice ne lui donnant pas le temps d'achever sa phrase.
La chambre demeura sans autre lumière que le rayon de lune qui, suivant le mouvement de la nocturne planète, se rapprochait lentement des deux époux. Nous eussions dû dire: de ce père et de cette fille. Rien n'était plus paternel, en effet, que ce baiser dont Luciano couvrait le front pâle de Luisa; rien n'était plus filial que cette étreinte dont les bras tremblants de Luisa serraient Luciano.
Ni l'un ni l'autre ne disaient une parole: on entendait seulement des sanglots étouffés.
Le chevalier comprenait que la honte n'était pas la seule cause des sanglots de Luisa. Elle n'avait pas revu Salvato, elle avait entendu prononcer sa condamnation, elle ne savait pas ce qu'il était devenu.
Elle n'osait faire une question, et, par un sentiment d'exquise délicatesse, le chevalier n'osait répondre à sa pensée.
En ce moment, les angoisses de la mère se traduisaient par un mouvement si violent de l'enfant, que Luisa poussa un cri.
Le chevalier l'avait senti, et un frisson avait passé par tous ses membres; mais, de sa voix douce:
--Tranquillise-toi, innocente créature, dit-il: ton père vit, il est libre et ne court aucun danger.
--Oh! Luciano! Luciano! s'écria Luisa en se laissant glisser aux pieds de San-Felice.
--Mais, continua vivement le chevalier, je suis venu pour autre chose: je suis venu pour parler de toi, avec toi, mon enfant chéri.
--De moi?
--Oui, nous voulons te sauver, ma fille bien-aimée.
Luisa secoua la tête en signe qu'elle croyait la chose impossible.
--Je le sais, répondit San-Felice répondant à sa pensée, le roi t'a condamnée; mais nous avons un moyen d'obtenir ta grâce.
--Ma grâce! un moyen! répéta Luisa; vous connaissez un moyen d'obtenir ma grâce?
Et elle secoua la tête une seconde fois.
--Oui, reprit San-Felice, et ce moyen, je vais te le dire. La princesse est grosse.
--Heureuse mère! s'écria Luisa, elle n'attend pas avec terreur le jour où elle embrassera son enfant!
Et elle se renversa en arrière, sanglotant et se tordant les bras.
--Attends, attends, dit le chevalier, et prie pour sa délivrance: le jour de sa délivrance sera celui de ta liberté.
--Je vous écoute, dit Luisa ramenant sa tête en avant et la laissant tomber sur la poitrine de son mari.
--Tu sais, continua San-Felice, que, quand la, princesse royale de Naples accouche d'un garçon, elle a droit à trois grâces, qui ne lui sont jamais refusées?
--Oui, je sais cela.
--Eh bien, le jour où la princesse royale accouchera, au lieu de trois grâces, elle n'en demandera qu'une, et cette grâce sera la tienne.
--Mais dit Luisa, si elle accouche d'une fille?
--D'une fille! d'une fille! s'écria San-Felice, à la pensée duquel cette alternative ne s'était pas présentée. C'est impossible! Dieu ne le permettra pas!
--Dieu a bien permis que je fusse injustement condamnée, dit Luisa avec un douloureux sourire.
--C'est une épreuve! s'écria le chevalier, et nous sommes sur une terre d'épreuves.
--Ainsi, c'est votre seul espoir? demanda Luisa.
--Hélas! oui, répondit San-Felice; mais n'importe! Tiens (il tira un papier de sa poche), voici une supplique rédigée par le duc de Calabre, écrite par sa femme, signe-la, et fions-nous en Dieu.
--Mais je n'ai ni plume ni encre.
--J'en ai, moi, répondit le chevalier.
Et, tirant un encrier de sa poche, il y trempa une plume; puis, soutenant Luisa, il la conduisit près de la fenêtre, pour que, éclairée par le rayon de la lune, elle pût signer.
Luisa signa.
--Là! dit-il en relevant la tête, je vais te laisser cette plume, cette encre et un cahier de papier; tu trouveras bien moyen de les cacher quelque part: ils peuvent t'être utiles.
--Oh! oui, oui, donnez, mon ami! dit Luisa. Oh! comme vous êtes bon et comme vous pensez à tout! Mais qu'avez-vous, et que regardez-vous?
En effet, les regards du chevalier s'étaient, à travers les doubles barreaux de la fenêtre, fixés sur la partie du port que l'on pouvait apercevoir par l'ouverture.
A trente ou quarante mètres du pied de la tour, se balançait la goëlette du capitaine Skinner.
--Miracle du ciel! murmura le chevalier. Allons! je commence à croire que c'est lui qui est destiné à te sauver.
Un homme se promenait de long en large sur le pont, et, de temps en temps, jetait un regard avide sur le fort, comme s'il eût voulu en sonder les murailles.
En ce moment, la clef grinça dans la serrure: onze heures sonnaient.
Le chevalier prit la tête de Luisa entre ses deux mains et dirigea son regard vers le pont du petit bâtiment.
--Vois-tu cet homme? lui dit-il à voix basse.
--Oui, je le vois. Eh bien, après?
--Eh bien, Luisa, cet homme, c'est lui.
--Qui, lui? demanda la jeune femme toute frissonnante.
--Celui qui te sauvera si je ne te sauve pas, moi. Mais (il lui prit la tête et lui baisa passionnément le front et les yeux) je te sauverai! je te sauverai! je te sauverai!
Et il s'élança hors de la prison, dont la porte se referma sans que Luisa s'en aperçût.
Toute son âme était passée dans ses yeux, et ses yeux dévoraient de leur regard cet homme qui se promenait sur le pont de la goëlette.
XCIX
PETITS ÉVÉNEMENTS GROUPÉS AUTOUR DES GRANDS
Si la scène se fût passée de jour, au lieu de se passer dans la nuit, le chevalier se fût précipité par les escaliers, sans s'inquiéter du geôlier en chef, et en continuant de s'écrier: «Je la sauverai!» Mais le corridor était dans l'obscurité la plus complète, n'ayant pas même le rayon de lune qui éclairait la prison de Luisa.
Force lui fut d'attendre le guichetier et sa lanterne.
Celui-ci le reconduisit avec les mêmes marques d'attention dont il l'avait comblé à son arrivée. Aussi, arrivé dans la cour, le chevalier mit-il la main à sa poche et, en tirant les quelques pièces d'or qu'elle contenait, les offrit-il au geôlier.
Celui-ci les prit et les pesa d'un air mélancolique dans sa main en secouant la tête.
--Mon ami, dit San-Felice, c'est bien peu, je le sais; mais je me souviendrai de toi, sois tranquille; seulement, c'est à la condition que tu auras toute sorte d'égards pour la pauvre femme qui est ta prisonnière.
--Je ne me plains pas de ce que Votre Excellence me donne, tant s'en faut! répondit-il. Mais, si Son Excellence voulait, elle pourrait, d'un mot, faire plus pour moi que je ne pourrai jamais faire pour elle.
--Et que puis-je faire pour toi? demanda San-Felice.
--J'ai un fils, Excellence, et, depuis un an, je sollicite sans pouvoir l'obtenir, son admission comme geôlier dans la forteresse. S'il y était, je le chargerais spécialement du service de la dame en question, dont je ne peux pas m'occuper, n'ayant que la surveillance générale.
--Je ne demande pas mieux, dit San-Felice, qui pensa tout de suite au parti qu'il pouvait tirer de ce protecteur de bas étage. Et de qui dépend sa nomination?
--Sa nomination dépend du chef de la police.
--T'es-tu déjà adressé à lui?
--Oui; mais, vous comprenez, Excellence, il faudrait pouvoir... (et il fit le geste d'un homme qui compte de l'argent), et je ne suis pas riche.
--C'est bien: tu feras une demande et tu me l'adresseras.
--Excellence, dit le geôlier en chef en tirant un papier de sa poche, pendant que vous étiez dans la chambre de la prisonnière, j'ai rédigé ma demande, pensant que vous seriez assez bon pour vous en charger.
--Je m'en charge, en effet, mon ami, dit le chevalier, et il ne dépendra pas de moi que tu n'obtiennes ce que tu désires. Si tu as besoin de moi, viens chez Son Altesse royale le duc de Calabre et demande le chevalier San-Felice.
Et, mettant la pétition dans sa poche, le chevalier prit congé de son protégé, sortit de la forteresse et se dirigea vers la place des Quatre-Cantons, où, on se le rappelle, il avait rendez-vous avec le faux capitaine américain.
Celui-ci l'attendait, et, en l'apercevant, marcha droit à lui.
Tous deux s'abordèrent en s'interrogeant.
Joseph Palmieri raconta sa visite au roi, se félicita de la façon dont il avait été reçu et surtout de la certitude où il était maintenant de pouvoir rester à son mouillage, c'est-à-dire dans le voisinage du fort.
De son côté, le chevalier lui fit part de son projet, et, pour qu'il s'en rendît bien compte, lui donna à lire la demande en grâce rédigée par le duc de Calabre.
Joseph Palmieri s'approcha de la lampe d'une madone et lut; dans sa distraction, le chevalier s'était trompé et lui avait donné à lire la supplique du geôlier en chef, au lieu de la demande en grâce du duc.
Mais Joseph Palmieri n'était pas homme à laisser passer à portée de sa main une circonstance qui pût lui être utile sans mettre la main dessus. Il commença par prendre l'adresse du futur geôlier: _Tonino Monti, via della Salute, nº 7_; et, rendant la supplique au chevalier:
--Vous vous êtes trompé de papier, lui dit-il.
Le chevalier fouilla à sa poche et y trouva, en effet, le placet qu'il avait cru donner et en place duquel il avait donné la supplique du geôlier en chef.
Joseph Palmieri la lut avec plus d'attention encore que la première.
--Oui, sans doute, dit-il, si Ferdinand a un coeur, il y a une chance; mais je doute qu'il en ait un.
Et il remit la demande en grâce au chevalier.
--A quelle époque, demanda-t-il, comptez-vous sur l'accouchement de la princesse?
--Mais elle attend sa délivrance du jour au lendemain.
--Attendons comme elle, dit Palmieri. Mais, si le roi refuse, ou si elle accouche d'une fille?...
--Alors, vous recevrez cette même supplique déchirée en morceaux, ce qui voudra dire que vous pouvez agir à votre tour, attendu que, de notre coté, il n'y aura plus d'espoir; ou sinon ce seul mot: SAUVÉE! vous dira tout ce que vous aurez besoin de savoir. Seulement, vous me donnez votre parole de ne rien tenter d'ici là?
--Je vous la donne; seulement, vous me permettrez de m'informer topographiquement de la chambre qu'occupe la prisonnière dans la forteresse?
Le chevalier saisit la main de son interlocuteur, en la lui serrant avec un mouvement de fiévreuse énergie.
--La jeunesse est puissante devant le Seigneur, dit-il. La fenêtre de la prisonnière donne directement sur la goëlette le _Runner_.
Et il s'éloigna rapidement en cachant son visage dans son manteau.
Le chevalier ne s'était pas trompé, et, cette fois encore, les sympathiques effluves de la jeunesse avaient divisé leurs courants magnétiques. A peine le chevalier avait-il quitté la chambre de Luisa, après lui avoir fait remarquer cet homme, qui, à une demi-encablure du pied de la forteresse, se promenait pensif sur le pont de la goëlette, que Salvato--car c'était bien Salvato lui-même--crut entendre passer dans l'air son nom emporté par la brise de la nuit.
Il leva la tête, ne vit rien et crut s'être trompé.
Mais le même son frappa une seconde fois son oreille.
Ses yeux se fixèrent alors sur l'ouverture sombre qui se dessinait dans la muraille grise, et, à travers les barreaux de cette ouverture, il crut voir s'agiter une main et un mouchoir.
Le cri correspondant à celui qui sortait du coeur de la prisonnière s'élança du sien, et les ondes de l'air frémirent de nouveau, agitées par ces deux syllabes: «Luisa!»
Le mouchoir se détacha de la main, flotta un instant dans l'air et tomba au pied de la muraille.
Salvato eut la prudence d'attendre un instant, de regarder autour de lui si personne n'avait vu ce qui venait de se passer, et, s'étant assuré que tout était bien resté entre lui et la prisonnière, sans prévenir aucun des hommes de l'équipage, il mit le youyou à, la mer, et, comme un pêcheur qui tend ses ligues, il s'approcha de la plage.
Un espace de terrain d'une dizaine de mètres séparait le quai du pied du mur de la prison, et le bonheur voulut qu'aucune sentinelle n'y fût placée.
Salvato amarra son canot au rivage, ne fit qu'un bond, se trouva au pied de la muraille, ramassa le mouchoir et revint au canot.
A peine y avait-il repris sa place, qu'il entendit le pas mesuré d'une patrouille; mais, au lieu de s'éloigner du quai, ce qui eût pu donner des soupçons, il enfonça le mouchoir dans sa poitrine et resta dans le canot, faisant avec sa ligne ce mouvement de haut en bas que fait un homme qui pêche à la palangre.
La patrouille parut au pied de la tour; le sergent qui la commandait se détacha des rangs et s'approcha du canot.
--Que fais-tu là? demanda-t-il à Salvato, vêtu en simple marin.
Celui-ci lui fit répéter la question une seconde fois, comme s'il n'eût pas compris; puis:
--Vous le voyez bien, répondit Salvato avec un accent anglais très-prononcé, je pêche.
Quoique détestés par les Siciliens, les Anglais devaient à la présence de Nelson certains égards que l'on n'accordait point aux individus des autres nations.
--Il est défendu d'amarrer des bateaux au quai, répondit le chef de la patrouille, et il y a de la place dans le port pour pêcher sans venir pêcher ici. Au large donc, l'ami!
Salvato fit entendre un grognement de mauvaise humeur, tira du fond de la mer sa palangre, à laquelle il eut la chance de trouver pendu un calamaris, et rama vers la goëlette.
--Bon! dit le sergent en rejoignant sa patrouille, voilà qui le changera de son boeuf salé.
Et, enchanté de la plaisanterie, il disparut un instant sous une voûte dont il explora la profondeur sombre, reparut et continua sa ronde de nuit en longeant les murs extérieurs de la forteresse.
Quant à Salvato, il s'était déjà plongé dans l'intérieur de la goëlette, baisant le mouchoir marqué d'une L, d'une S et d'une F.
Un des quatre coins était noué; il y porta vivement la main et sentit un papier.
Sur le papier étaient écrits ces mots:
«Je t'ai reconnu, je te vois, je t'aime! Voici mon premier moment de joie depuis que je t'ai quitté.
»Mon Dieu, pardonnez-moi si c'est parce que j'espère en lui que j'espère en vous!
»Ta LUISA.»
Salvato remonta sur le pont; ses yeux se reportèrent immédiatement vers l'ouverture.
La main blanche se dessinait toujours sur les barreaux sombres.
Salvato secoua le mouchoir, le baisa, et son nom passa de nouveau à son oreille avec la brise de la nuit.
Mais, comme il eût été imprudent, par une nuit aussi claire, de continuer un semblable échange de signes, Salvato s'assit et demeura immobile, tandis qu'à travers le double barreau, son oeil, habitué aux ténèbres, pouvait encore distinguer la blanche apparition, vers laquelle ne le guidait plus la main imprudente.
Quelques instants après, on entendit le bruit d'une double rame qui battait la mer, et l'on vit, à travers le labyrinthe de bâtiments qui couvraient le port, s'avancer une barque qui s'arrêta au pied du petit escalier de la goëlette.
C'était Joseph Palmieri qui rentrait à bord.
--Bonne nouvelle! s'écria en anglais Salvato, s'élançant dans les bras de son père. Elle est là, là, à cette fenêtre! Voilà son mouchoir et une lettre d'elle!
Joseph Palmieri sourit d'un ineffable sourire et murmura:
--O pauvre chevalier! tu avais bien raison de dire: «La jeunesse est puissante devant Dieu!»
C
LA NAISSANCE D'UN PRINCE ROYAL
Quelques jours après les événements que nous venons de raconter, le roi chassait la caille à tir, escorté de son fidèle Jupiter, dans les jardins de la Bagaria et sur le versant septentrional des collines qui s'élèvent à quelque distance de la plage.
Il avait avec lui les deux plus fidèles compagnons de ces sortes de plaisirs, excellents tireurs comme lui, sir William Hamilton et le président Cardillo.
La chasse était splendide: c'était le retour des cailles.