La San-Felice, Tome 08, Emma Lyonna, tome 4

Chapter 9

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Ce fut une triste fête que cette solennité suprême dans laquelle chacun semblait célébrer ses propres funérailles, quelque chose de pareil à ce dernier festin des sénateurs de Capoue, à la fin duquel, au milieu des fleurs fanées et au son des lyres mourantes, on fit circuler la coupe empoisonnée dans laquelle quatre-vingts convives burent la mort.

La place choisie fut celle du Palais-National, aujourd'hui place du Plébiscite. Elle était alors beaucoup plus étroite qu'elle ne l'est aujourd'hui.

Des mâts furent plantés sur toute la longueur de la table; chaque mât déroulait au vent une flamme blanche, sur laquelle, en lettres noires, étaient écrits ces mots:

VIVRE LIBRE OU MOURIR!

Au-dessus de cette flamme, et au milieu de chaque mât, était un faisceau de trois bannières, dont les extrémités venaient caresser le front des convives.

L'une était tricolore: c'était la bannière de la liberté.

L'autre était rouge: c'était le symbole du sang répandu et qui restait à répandre encore.

L'autre était noire: c'était l'emblème du deuil qui couvrirait la patrie lorsque la tyrannie, un instant chassée, reviendrait régner sur elle.

Au milieu de la place, au pied de l'arbre de la liberté, s'élevait l'autel de la patrie.

On commença par y célébrer une messe mortuaire en l'honneur des martyrs morts pour la liberté. L'évêque della Torre, membre du corps législatif, y prononça leur oraison funèbre.

Puis on se mit à table.

Le repas fut sobre, triste, presque muet.

Trois fois seulement, il fut interrompu par un double toast: «A la liberté et à la mort!» ces deux grandes déesses invoquées par les peuples opprimés.

De leurs avant-postes, les sanfédistes pouvaient voir le suprême festin; mais ils n'en comprenaient point la sublime tristesse.

Seul le cardinal calculait de quels efforts désespérés sont capables des hommes qui se préparent à la mort avec cette solennelle tranquillité; il n'en était, soit crainte, soit admiration, que plus affermi dans la résolution de traiter avec eux.

LXXIII

LA CAPITULATION

Le 19 juin, comme nous l'avons dit, les bases de la capitulation avaient été jetées sur le papier.

Elles avaient été discutées pendant la journée du 20, au milieu de l'émeute qui ensanglantait la ville et faisait parfois croire à l'impossibilité de mener à bonne fin les négociations.

Le 21, à midi, l'émeute était calmée, et le _repas libre_ avait eu lieu à quatre heures du soir.

Enfin, le 22 au matin, le colonel Mejean descendit du château Saint-Elme, escorté par la cavalerie royaliste, et vint conférer avec le directoire.

Salvato voyait avec une grande joie tous ces préparatifs de paix. La maison de Luisa pillée, le bruit généralement répandu qu'elle avait dénoncé les Backer et que la dénonciation était cause de leur mort, lui inspiraient de vives inquiétudes pour la sûreté de la jeune femme. Insensible à toute crainte pour lui-même, il était plus tremblant et plus timide qu'un enfant quand il s'agissait de Luisa.

Puis une seconde espérance pointait dans son coeur. Son amour pour Luisa avait toujours été croissant, et la possession n'avait fait que l'augmenter. Après la publicité qu'avait prise leur liaison, il était impossible que Luisa demeurât à Naples et y attendît le retour de son mari. Or, il était, probable qu'elle profiterait de l'alternative donnée aux patriotes de rester à Naples ou de fuir, pour quitter non seulement Naples, mais encore l'Italie. Alors, Luisa serait bien à lui, à lui pour toujours: rien ne pourrait la séparer de lui.

Au fait de la capitulation qui avait été discutée sous ses ordres, il avait plusieurs fois, avec intention, expliqué à Luisa l'article 5 de cette capitulation, qui portait que toutes les personnes qui y étaient comprises avaient le choix, ou de rester à Naples, ou de s'embarquer pour Toulon.

Luisa, à chaque fois, avait soupiré, avait pressé son amant contre son coeur, mais n'avait rien répondu.

C'est que Luisa, malgré son ardent amour pour Salvato, n'avait rien décidé encore et reculait, en fermant les yeux pour ne pas voir l'avenir, devant l'immense douleur qu'il lui faudrait causer, le moment arrivé, ou à son époux, ou à son amant.

Certes, si Luisa eût été libre, pour elle comme pour Salvato, c'eût été le suprême bonheur de suivre au bout du monde l'ami de son coeur. Elle eût alors, sans regret, quitté ses amis, Naples et même cette petite maison où s'était écoulée son enfance, si calme, si tranquille et si pure. Mais, à côté de ce bonheur suprême, se dressait dans l'ombre un remords qu'elle ne pouvait écarter.

En partant, elle abandonnait à la douleur et à l'isolement la vieillesse de celui qui lui avait servi de père.

Hélas! cette entraînante passion qu'on appelle l'amour, cette âme de l'univers qui fait commettre à l'homme ses plus belles actions et ses plus grands crimes, si ingénieuse en excuses tant que la faute n'est pas commise, n'a plus que des pleurs et des soupirs à opposer au remords.

Aux instances de Salvato, Luisa ne voulait pas répondre: «Oui» et n'osait répondre: «Non.»

Elle gardait au fond du coeur ce vague espoir des malheureux qui ne comptent plus que sur un miracle de la Providence pour les tirer de la situation sans issue où ils se sont placés par une erreur ou par une faute.

Cependant, le temps passait, et, comme nous l'avons dit, le 22 juin, au matin, le colonel Mejean descendait du château Saint-Elme, pour venir, escorté de la cavalerie royaliste, conférer avec le directoire.

Le but de sa visite était de s'offrir comme intermédiaire entre les patriotes et le cardinal, le directoire n'espérant point obtenir les conditions qu'il demandait.

On se rappelle la réponse de Manthonnet: «Nous ne traiterons que lorsque le dernier sanfédiste aura abandonné la ville.»

Voulant savoir si les forts étaient en mesure de soutenir les paroles hautaines de Manthonnet, le corps législatif, qui siégeait dans le palais national, fit appeler le commandant du Château-Neuf.

Oronzo Massa, dont nous avons plusieurs fois déjà prononcé le nom, sans nous arrêter autrement sur sa personne, a droit, dans un livre comme celui que nous nous sommes imposé le devoir d'écrire, à quelque chose de plus qu'une simple inscription au martyrologe de la patrie.

Il était né de famille noble. Officier d'artillerie dès ses jeunes années, il avait donné sa démission lorsque, quatre ans auparavant, le gouvernement était entré dans la voie sanglante et despotique ouverte par l'exécution d'Emmanuele de Deo, de Vitagliano et de Galiani. La république proclamée, il avait demandé à servir comme simple soldat.

La République l'avait fait général.

C'était un homme éloquent, intrépide, plein de sentiments élevés.

Ce fut Cirillo qui, au nom de l'assemblée législative, adressa la parole à Massa.

--Oronzo Massa, lui demanda-t-il, nous vous avons fait venir pour savoir de vous quel espoir nous reste pour la défense du château et le salut de la ville. Répondez-nous franchement, sans rien exagérer ni dans le bien ni dans le mal.

--Vous me demandez de vous répondre en toute franchise, répliqua Oronzo Massa: je vais le faire. La ville est perdue; aucun effort, chaque homme fût-il un Curtius, ne peut la sauver. Quant au Château-Neuf, nous en sommes encore maîtres, mais par cette seule raison que nous n'avons contre nous que des soldats sans expérience, des bandes inexpérimentées, commandées par un prêtre. La mer, la darse, le port, sont au pouvoir de l'ennemi. Le palais n'a aucune défense contre l'artillerie. La courtine est ruinée, et si, au lieu d'assiégé, j'étais assiégeant, dans deux heures j'aurais pris le château.

--Vous accepteriez donc la paix?

--Oui, pourvu, ce dont je doute, que nous puissions la faire à des conditions qu'il fût possible de concilier avec notre honneur, comme soldats et comme citoyens.

--Et pourquoi doutez-vous que nous puissions faire la paix à des conditions honorables? Ne connaissez-vous point celles que le directoire propose?

--Je les connais, et c'est pour cela que je doute que le cardinal les accepte. L'ennemi, enorgueilli par la marche triomphale qui l'a conduit jusque sous nos murs, poussé par la lâcheté de Ferdinand, par la haine de Caroline, ne voudra pas accorder la vie et la liberté aux chefs de la République. Il faudra donc, à mon avis, que vingt citoyens au moins s'immolent au salut de tous. Ceci étant ma conviction, je demande à être inscrit, ou plutôt à m'inscrire le premier sur la liste.

Et alors, au milieu d'un frémissement d'admiration, s'avançant vers le bureau du président, en haut d'une feuille de papier blanc, il écrivit d'une main ferme:

ORONZO MASSA.--POUR LA MORT.

Les applaudissements éclatèrent, et, d'une seule voix, les législateurs s'écrièrent:

--Tous! tous! tous!

Le commandant du château de l'Oeuf, L Aurora, était, sur l'impossibilité de tenir, du même avis que son collègue Massa.

Restait Manthonnet, qu'il fallait ramener à l'avis des autres chefs: aveuglé par son merveilleux courage, il était toujours le dernier à se rendre aux prudents avis.

On décida que le général Massa monterait à San-Martino et conférerait avec les patriotes établis au pied du château Saint-Elme, et, s'il tombait d'accord avec eux, préviendrait le colonel Mejean que sa présence était nécessaire au directoire.

Un sauf-conduit du cardinal fut donné au commandant du château de l'Oeuf.

Le commandant Massa convainquit Manthonnet que le meilleur parti à prendre était de traiter aux conditions proposées par le directoire, et même à des conditions pires; et, comme il était convenu, il prévint le colonel Mejean qu'on l'attendait pour porter ces conditions au cardinal.

Voilà pourquoi, le 22 juin, le commandant du château Saint-Elme quittait sa forteresse et descendait vers la ville.

Il se rendit droit à la maison qu'occupait le cardinal, au pont de la Madeleine, mais en ne cachant point au directoire qu'il n'avait pas grand espoir que le cardinal acceptât de pareilles conditions.

Il fut immédiatement introduit près de Son Éminence, à laquelle il présenta les articles de la capitulation, déjà signés du général Massa et du commandant L'Aurora.

Le cardinal, qui l'attendait, avait près de lui le chevalier Micheroux, le commandant anglais Foote, le commandant des troupes russes, Baillie, et le commandant des troupes ottomanes, Achmet.

Le cardinal prit la capitulation, la lut, passa dans une chambre à côté, avec le chevalier Micheroux, et les chefs des camps anglais, russe et turc, pour en délibérer avec eux.

Dix minutes après, il rentra, prit la plume, et, sans discussion, mit son nom au-dessous de celui de L'Aurora.

Puis il passa la plume au commandant Foote; celui-ci, à son tour, la passa au commandant Baillie, qui la passa au commandant Achmet.

La seule exigence du cardinal fut que le traité, quoique signé le 22, portât la date du 18.

Cette exigence, à laquelle n'hésita point à se rendre le colonel Mejean, et qui fut un mystère pour tout le monde, grâce à la connaissance approfondie que nous avons de cette époque, et à la correspondance du roi et de la reine, sur laquelle nous eûmes, en 1860, le bonheur de mettre la main, n'en est pas un pour nous.

Il voulait que la date fût antérieure à la lettre qu'il avait reçue de la reine et qui lui défendait de traiter, sous aucun prétexte, avec les rebelles.

Il aurait cette excuse de dire que la lettre était arrivée quand la capitulation était déjà signée.

Et maintenant, il est de la plus grande importance que, traitant à cette heure un point purement historique, nous mettions sous les yeux de nos lecteurs le texte même des dix articles, qui n'a jamais été publié qu'incomplet ou altéré.

Il s'agit d'un procès terrible, où le cardinal Ruffo, condamné en première instance par l'histoire, ou plutôt par un historien, juge partial ou mal renseigné, en appelle à la postérité contre Ferdinand, contre Caroline, contre Nelson.

Voici la capitulation:

«ARTICLE 1er.--Le Château-Neuf et le château de l'Oeuf seront remis au commandant des troupes de Sa Majesté le roi des Deux-Siciles, et de celles de ses alliés, le roi d'Angleterre, l'empereur de toutes les Russies et le sultan de la Porte Ottomane, avec toutes les munitions de guerre et de bouche, artillerie et effets de toute espèce existant dans les magasins, et qui seront reconnus par l'inventaire des commissaires respectifs, après la signature de la présente capitulation.

»ART. 2.--Les troupes composant la garnison conserveront leurs forts jusqu'à ce que les bâtiments dont on parlera ci-après, destinés à transporter les personnes qui voudront aller à Toulon, soient prêts à mettre à la voile.

»ART. 3.--Les garnisons sortiront avec les honneurs militaires, c'est-à-dire avec armes et bagages, tambour battant, mèches allumées, enseignes déployées, chacune avec deux pièces de canon; elles déposeront leurs armes sur le rivage.

»ART. 4.--Les personnes et les propriétés mobilières de tous les individus composant les deux garnisons seront respectées et garanties.

»ART. 5.--Tous les susdits individus pourront choisir, ou de s'embarquer sur les bâtiments parlementaires qui seront préposés pour les conduire à Toulon, ou de rester à Naples, sans être inquiétés, ni eux ni leurs familles.

»ART. 6.--Les conditions arrêtées dans la présente capitulation sont communes à toutes les personnes des deux sexes enfermées dans les forts.

»ART. 7.--Jouiront du bénéfice de ces conditions, tous les prisonniers faits sur les troupes régulières par les troupes de Sa Majesté le roi des Deux-Siciles ou par celles de ses alliés, dans les divers combats qui ont eu lieu avant le blocus des forts.

»ART. 8.--MM. l'archevêque de Salerne, Micheroux, Dillon et l'évêque d'Avellino resteront en otage entre les mains du commandant du fort Saint-Elme jusqu'à l'arrivée à Toulon des patriotes expatriés.

»ART<. 9.--Excepté les personnages nommés ci-dessus, tous les otages et prisonniers d'État renfermés dans les forts seront mis en liberté aussitôt la signature de la présente capitulation.

»ART. 10.--Les articles de la présente capitulation ne pourront être exécutés qu'après avoir été complètement approuvés par le commandant du fort Saint-Elme.

»Fait au Château-Neuf, le 18 juin 1799.

»Ont signé:

»MASSA, _commandant du Château-Neuf;_ L'AURORA, _commandant du château de l'Oeuf;_ CARDINAL RUFFO, _vicaire général du royaume de Naples;_ ANTONIO, CHEVALIER MICHEROUX, _ministre plénipotentiaire de Sa Majesté le roi des Deux-Siciles près les troupes russes;_ E.-T. FOOTE, _commandant les navires de Sa Majesté Britannique;_ BAILLIE, _commandant les troupes de Sa Majesté l'empereur de Russie;_ ACHMET, _commandant les troupes ottomanes_.»

Sous les signatures des différents chefs prenant part à la capitulation, on lisait les lignes suivantes:

«En vertu de la délibération prise par le conseil de guerre dans le fort Saint-Elme, le 3 messidor, sur la lettre du général Massa, commandant le Château-Neuf, lettre en date du 1er messidor, le commandant du château Saint-Elme approuve la susdite capitulation.

»Du fort Saint-Elme, 3 messidor an VII de la république française (21 juin 1799.)

»MEJEAN.»

Le même jour où la capitulation fut réellement signée, c'est-à-dire le 22 juin, le cardinal, enchanté d'en être arrivé à un si heureux résultat, écrivit au roi le récit détaillé des opérations accomplies, et chargea le capitaine Foote, l'un des signataires de la capitulation, de remettre sa lettre à Sa Majesté en personne.

Le capitaine Foote partit aussitôt pour Palerme, sur le _Sea-Horse_.--Depuis quelques jours, il avait succédé, dans le commandement de ce vaisseau, au capitaine Ball, rappelé par Nelson près de lui.

Le lendemain, le cardinal donna tous les ordres nécessaires pour que les bâtiments qui devaient transporter à Toulon la garnison patriote fussent prêts le plus tôt possible.

Le même jour, le cardinal écrivit à Ettore Caraffa pour l'inviter à céder les forts de Civitella et de Pescara à Pronio, aux mêmes conditions que venaient d'être cédés le Château-Neuf et le château de l'Oeuf.

Et, comme il craignait que le comte de Ruvo ne se fiât point à sa parole on vît quelque piège dans sa lettre, il fit demander s'il n'y avait point, dans l'un ou l'autre des deux châteaux, un ami d'Ettore Caraffa dans lequel celui-ci eût toute confiance, pour porter sa lettre et donner au comte une idée exacte de la situation des choses.

Nicolino Caracciolo s'offrit, reçut la lettre des mains du cardinal et partit.

Le même jour, un édit signé du vicaire général fut imprimé, publié et affiché.

Cet édit déclarait que la guerre était finie, qu'il n'y avait plus dans le royaume ni partis ni factions, ni amis ni ennemis, ni républicains ni sanfédistes, mais seulement un peuple de frères et de citoyens soumis également au prince, que le roi voulait confondre dans un même amour.

La certitude de la mort avait été telle chez les patriotes, que ceux mêmes qui, n'ayant pas confiance entière dans la promesse de Ruffo, avaient décidé de s'exiler, regardaient l'exil comme un bien, en comparant l'exil au sort auquel ils se croyaient réservés.

LXXIV

LES ÉLUS DE LA VENGEANCE

Au milieu du choeur de joie et de tristesse qui s'élevait de cette foule d'exilés, selon qu'ils tenaient plus à la vie ou à la patrie, deux jeunes gens, silencieusement et tristement, se tenaient embrassés dans une des chambres du Château-Neuf.

Ces deux jeunes gens étaient Salvato et Luisa.

Luisa n'avait pris encore aucun parti, et c'était le lendemain, 24 juin, qu'il fallait choisir entre son mari et son amant, entre rester à Naples ou partir pour la France.

Luisa pleurait, mais, de toute la soirée, n'avait point eu la force de prononcer une parole.

Salvato était resté longtemps à genoux et, lui aussi, muet devant elle; puis enfin il l'avait prise entre ses bras, et la tenait serrée contre son coeur.

Minuit sonna.

Luisa releva ses yeux baignés de larmes et brillants de fièvre, et compta, les unes après les autres, les douze vibrations du marteau sur le timbre; puis, laissant tomber son bras autour du cou du jeune homme:

--Oh! non, dit-elle, je ne pourrai jamais!

--Que ne pourras-tu jamais, ma Luisa bien-aimée?

--Te quitter, mon Salvato. Jamais! jamais!

--Ah! fit le jeune homme respirant avec joie.

--Dieu fera de moi ce qu'il voudra, mais ou nous vivrons ou nous mourrons ensemble!

Et elle éclata en sanglots.

--Écoute, lui dit Salvato, nous ne sommes point forcés de nous arrêter en France; où tu voudras aller, j'irai.

--Mais ton grade? mais ton avenir?

--Sacrifice pour sacrifice, ma bien-aimée Luisa. Je te le répète, si tu veux fuir au bout du monde les souvenirs que tu laisses ici, j'irai au bout du monde avec toi. Te connaissant comme je te connais, ange de pureté, ce ne sera pas trop de ma présence et de mon amour éternels pour te faire oublier.

--Mais je ne partirai point ainsi, comme une ingrate, comme une fugitive, comme une adultère; je lui écrirai, je lui dirai tout. Son beau, son grand, son sublime coeur me pardonnera un jour, il me donnera l'absolution de ma faute, et, à partir de ce jour seulement, je me pardonnerai à moi-même.

Salvato détacha son bras du cou de Luisa, s'approcha d'une table, y prépara du papier, une plume et de l'encre; puis, revenant à elle et l'embrassant au front:

--Je te laisse seule, sainte pécheresse, dit-il.

Confesse-toi à Dieu et à lui. Celle sur laquelle Jésus a étendu son manteau n'était pas plus digue de pardon que toi.

--Tu me quittes! s'écria la jeune femme presque effrayée de rester seule.

--Il faut que ta parole coule dans toute sa pureté, de ton âme chaste à ton coeur dévoué: ma présence en troublerait le limpide cristal. Dans une demi-heure, nous serons de retour et nous ne nous quitterons plus.

Luisa tendit son front à son amant, qui l'embrassa et sortit.

Puis elle se leva, et, à son tour, s'approchant de la table, s'assit devant elle.

Tous ses mouvements avaient la lenteur que prend le corps dans les moments suprêmes; son oeil fixe semblait chercher à reconnaître, à travers la distance et l'obscurité, la place où le coup frapperait, et à quelle profondeur s'enfoncerait le glaive de la douleur.

Un sourire triste passa sur ses lèvres, et elle murmura en secouant la tête:

--Oh! mon pauvre ami! comme tu vas souffrir!

Puis, plus bas, et d'une voix presque inintelligible:

--Mais pas plus, ajouta-t-elle, que je n'ai souffert moi-même.

Elle prit la plume, laissa tomber son front sur sa main gauche et écrivit:

«Mon bien-aimé père! mon ami miséricordieux!

»Pourquoi m'avez-vous quittée quand je voulais vous suivre! pourquoi n'êtes-vous pas revenu quand je vous ai crié du rivage, à vous qui disparaissiez dans la tempête:

«Ne savez-vous pas que je l'aime!»

»Il était temps encore: je partais avec vous, j'étais sauvée!

»Vous m'avez abandonnée, je suis perdue!

»Il y a eu fatalité.

»Je ne veux pas m'excuser, je ne veux pas vous répéter les paroles que, la main étendue vers le crucifix, vous avez dites au lit de mort du prince de Caramanico, lorsqu'il insistait et que j'insistais moi-même pour que je devinsse votre épouse. Non: je suis sans excuse; mais je connais votre coeur. La miséricorde sera toujours plus grande que la faute.

»Compromise politiquement par cette même fatalité qui me poursuit, je quitte Naples, et, partageant le sort des malheureux qui s'exilent, et parmi lesquels, ô mon doux juge! je suis la plus malheureuse, je pars pour la France.

»Les derniers moments de mon exil sont à vous comme les dernières heures de ma vie seront à vous. En quittant la patrie, c'est à vous que je songe; en quittant l'existence, c'est à vous que je songerai.

»Expliquez cet inexplicable mystère; mon coeur a failli, mon âme est restée pure; la meilleure partie de moi-même, vous l'avez prise et gardée.

»Écoutez, mon ami! écoutez, mon père!

»Je vous fuis encore plus par honte de vous revoir, que par amour pour l'homme que je suis. Pour lui, je donnerais ma vie en ce monde; mais, pour vous, mon salut dans l'autre. Partout où je serai, vous le saurez. Si, pour un dévouement quelconque, vous aviez besoin de moi, rappelez-moi, et je reviendrai tomber à genoux devant vous.

»Maintenant, laissez-moi vous prier pour une créature innocente, qui non-seulement ne sait pas encore qu'elle devra le jour à une faute, mais qui même ne sait pas encore qu'elle vit. Elle peut se trouver seule sur la terre. Son père est soldat: il peut être tué; sa mère est désespérée: elle peut mourir. Promettez-moi que, tant que vous vivrez, mon enfant ne sera point orphelin.

»Je n'emporte point avec moi un seul ducat de l'argent déposé chez les Backer. Est-il besoin de vous dire que je suis parfaitement innocente de leur mort, et que j'eusse subi les tortures avant de dire un mot qui les compromit! Sur cet argent, vous ferez à l'enfant que je vous lègue, en cas de mort, la part que vous voudrez.

»Vous ayant dit tout cela, vous pouvez croire, mon père adoré, que je vous ai tout dit; il n'en est rien. Mon âme est pleine, ma tête déborde. Depuis que je vous écris, je vous revois, je repasse dans mon coeur les dix-huit ans de bontés que vous avez eues pour moi, je vous tends les bras comme au dieu qu'on adore, que l'on offense, et vers lequel on voudrait s'élancer. Oh! que n'êtes-vous là, au lieu d'être à deux cents lieues de moi! je sens que c'est à vous que j'irais, et qu'appuyée à votre coeur, rien ne pourrait m'en arracher.

»Mais ce que Dieu fait est bien fait. Aux yeux de tous, maintenant, je suis non-seulement épouse ingrate, mais encore sujette rebelle, et j'ai à rendre compte, tout à la fois, et de votre bonheur perdu et de votre loyauté compromise. Mon départ vous sauvegarde, ma fuite vous innocente, et vous avez à dire: «Il n'y a pas à s'étonner qu'étant femme adultère, elle soit sujette déloyale.»

»Adieu, mon ami, adieu, mon père! Quand vous voudrez vous faire une idée de ma souffrance, songez à ce que vous avez souffert vous-même. Vous n'avez que la douleur; moi, j'ai le remords.

»Adieu, si vous m'oubliez et si je vous suis inutile!