La San-Felice, Tome 08, Emma Lyonna, tome 4
Chapter 7
Puis, séance tenante, on nomma à sa place, par acclamation, saint Antoine, qui, en découvrant la _conjuration des cordes_, avait enlevé à saint Janvier son reste de popularité,--on nomma saint Antoine patron de Naples.
La France, en 1793, avait détrôné Dieu; Naples pouvait bien, en 1799, détrôner saint Janvier.
Une corde fut passée autour du cou du buste de saint Janvier, et le buste fut traîné par toutes les rues du vieux Naples, puis conduit au camp du cardinal, qui confirma le jugement porté contre lui, le déclara déchu de son grade de capitaine général du royaume, et, mettant, au nom du roi, le séquestre sur son trésor et sur ses biens, reconnut non-seulement saint Antoine pour son successeur, mais encore--ce qui prouvait qu'il n'était point étranger à la révolution qui venait de s'opérer--remit aux lazzaroni une immense bannière sur laquelle était peint saint Janvier fuyant devant saint Antoine, qui le poursuivait armé de verges.
Quant à saint Janvier, le fuyard, il tenait d'une main un paquet de cordes et de l'autre une bannière tricolore napolitaine.
Lorsqu'on connaît les lazzaroni, on peut se faire une idée de la joie que leur causa un pareil présent, avec quels cris il fut reçu et combien il redoubla leur enthousiasme de meurtre et de pillage.
Fra Pacifico fut nommé, à l'unanimité, porte-enseigne, et prit, bannière à la main, la tête de la procession.
Derrière lui, venait la première bannière, où était représenté le cardinal à genoux devant saint Antoine, lui révélant la conjuration des cordes.
Celle-là était portée par le vieux Basso Tomeo, escorté de ses trois fils, comme de trois gardes du corps.
Puis venait maître Donato, tirant saint Janvier par sa corde, attendu que, du moment qu'il était condamné, il appartenait au bourreau, ni plus ni moins qu'un simple mortel.
Enfin des milliers d'hommes, armés de tout ce qu'ils avaient pu rencontrer d'armes, hurlant, vociférant, enfonçant les portes, jetant les meubles par les fenêtres, mettant le feu à ces bûchers et laissant derrière eux une traînée de sang.
Et puis, soit superstition, soit raillerie, le bruit s'était répandu que tous les patriotes s'étaient fait graver l'arbre de la liberté sur l'une ou l'autre partie du corps, et ce bruit servait de prétexte à des avanies étranges. Chaque patriote que les lazzaroni rencontraient, soit dans la rue, soit chez lui, était dépouillé de ses habits et chassé par les rues à coups de fouet, jusqu'à ce que, las de cette course, celui qui le poursuivait lui tirât quelque coup de fusil ou de pistolet dans les reins, pour en finir tout de suite avec lui, ou dans la cuisse, pour lui casser une jambe et faire durer le plaisir plus longtemps.
Les duchesses de Pepoli et de Cassano, qui avaient commis ce crime, impardonnable aux yeux des lazzaroni, de quêter pour les patriotes pauvres, furent arrachées de leur palais; on leur coupa avec des ciseaux leurs robes, leurs jupons, tous leurs vêtements enfin, à la hauteur de la ceinture, et on les promena nues--chastes matrones qu'aucun outrage ne pouvait avilir!--de rue en rue, de place en place, de carrefour en carrefour; après quoi, elles furent conduites au castel Capuana, et jetées dans les prisons de la Vicairie.
Une troisième femme avait mérité, comme elles, le titre de mère de la patrie: c'était la duchesse Fusco, l'amie de Luisa. Son nom fut tout à coup prononcé, on ne sait par qui,--la tradition veut que ce soit par un de ceux qu'elle avait secourus. Il fut aussitôt décidé qu'on irait la chercher chez elle, et qu'on la soumettrait au même supplice. Seulement, il fallait, pour arriver à Mergellina, traverser la ligne formée par les républicains de la place de la Vittoria au château Saint-Elme. Mais, en arrivant aux Giardini, qu'ils ne savaient pas gardés, ils furent accueillis par une telle fusillade, que force leur fut de rétrograder en laissant une douzaine de morts ou de blessés sur le champ de bataille.
Cet échec ne les fit point renoncer à leur dessein: ils se représentèrent à la salita di San-Nicolas-de-Tolentino. Mais ils rencontrèrent le même obstacle à la strada San-Carlo-delle-Tartelle, ou ils laissèrent encore un certain nombre de morts et de blessés.
Enfin, ils comprirent que, dans leur ignorance des positions prises par les républicains, ils donnaient dans quelque ligne stratégique. Ils résolurent, en conséquence, de tourner le sommet de Saint-Martin, sur lequel ils voyaient flotter le drapeau des patriotes, par la rue de l'Infrascata, de gagner celle de Saint-Janvier-Antiquano, et de descendre à Chiaïa par la salita del Vomero.
Là, ils étaient complétement maîtres du terrain. Quelques-uns s'arrêtèrent pour faire leurs dévotions à la madone de Pie-di-Grotta, et les autres--et ce fut la majeure partie--continuèrent leur route par Mergellina, jusqu'à la maison de la duchesse Fusco.
En arrivant à la fontaine du Lion, celui qui conduisait la bande proposa, pour plus grande certitude de s'emparer de la duchesse, de cerner la maison sans bruit. Mais un homme cria qu'il y avait une femme bien autrement coupable que la duchesse Fusco: c'était celle qui avait recueilli l'aide de camp du général Championnet blessé, celle qui avait dénoncé le père et le fils Backer, et qui, en les dénonçant, avait été cause de leur mort.
Or, cette femme, c'était la San-Felice.
Sur cette proposition, il n'y eut qu'un cri: «Mort à la San-Felice!»
Et, sans prendre les précautions nécessaires pour s'emparer de la duchesse Fusco, les lazzaroni s'élancèrent vers la maison du Palmier, enfoncèrent les portes du jardin, et, par le perron, se ruèrent dans la maison.
La maison, on le sait, était complétement vide.
La première rage se passa sur les vitres, que l'on brisa, sur les meubles, que l'on jeta par les fenêtres; mais cette destruction d'objets néanmoins parut bientôt insuffisante.
Les cris «La duchesse Fusco! la duchesse Fusco! à mort la mère de la patrie!» se firent bientôt entendre. On enfonça la porte du corridor qui joignait les deux maisons, et l'on se rua, de celle de la San-Felice dans celle de la duchesse.
En examinant la maison de la San-Felice, il était facile de voir que cette maison avait été complétement abandonnée depuis quelques jours, tandis qu'on n'avait qu'à jeter les yeux sur celle de la duchesse Fusco pour s'assurer qu'elle avait été abandonnée à l'instant même.
Les restes d'un dîner se voyaient sur une table servie de très-belle argenterie; dans la chambre de la duchesse, gisaient à terre la robe et les jupons qu'elle venait de quitter, et dont la présence indiquait qu'elle s'était enfuie protégée par un déguisement. S'ils ne s'étaient pas amusés à piller et à saccager la maison de la San-Felice, ils prenaient la duchesse Fusco, qu'ils venaient chercher de si loin et pour laquelle ils avaient fait tuer inutilement une vingtaine d'entre eux.
Une rage féroce les prit. Ils commencèrent à tirer des coups de pistolet dans les glaces, à mettre le feu aux tentures, à hacher les meubles de coups de sabre,--lorsque, tout à coup, les faisant tressaillir au milieu de cette occupation, une voix venant du jardin cria insolemment à leur oreilles:
--Vive la République! Mort aux tyrans!
Un hurlement de cannibales répondit à ce cri; ils allaient donc avoir quelqu'un sur qui ils se vengeraient de leur déception.
Ils s'élancèrent dans le jardin par les fenêtres et par les portes.
Le jardin formait un grand carré long, planté de beaux arbres et fermé de murs; seulement, comme ce jardin ne présentait aucun abri, l'imprudent qui venait de révéler sa présence par le cri provocateur ne pouvait leur échapper.
La porte du jardin qui donnait sur le Pausilippe était encore ouverte: il était probable que cette porte avait donné passage à la duchesse Fusco.
Cette probabilité se changea en certitude, lorsque, sur le seuil de cette porte s'ouvrant sur la montagne, les lazzaroni trouvèrent un mouchoir aux initiales de la duchesse.
La duchesse ne pouvait être loin, et ils allaient faire une battue aux environs; mais, pour la seconde fois, sans qu'ils pussent deviner d'où il venait, retentit le cri, poussé avec plus d'impudence encore que la première fois, de «Vive la République! Mort aux tyrans!»
Les lazzaroni, furieux, se retournèrent: les arbres n'étaient ni assez gros, ni assez serrés pour cacher un homme; d'ailleurs, le cri semblait parti du premier étage de la maison.
Quelques-uns des pillards rentrèrent dans la maison et se jetèrent par les degrés, tandis que les autres restaient dans le jardin, en criant:
--Jetez-le-nous par les fenêtres!
C'était bien l'intention des dignes sanfédistes; mais ils eurent beau chercher, regarder par les cheminées, dans les armoires, sous les lits: ils ne trouvèrent pas le moindre patriote.
Tout à coup, au-dessus de la tête de ceux qui étaient restés dans le jardin, retentit, pour la troisième fois, le cri révolutionnaire.
Il était évident que celui qui poussait ce cri était caché dans les branches d'un magnifique chêne vert qui étendait son ombre sur un tiers du jardin.
Tous les yeux se portèrent vers l'arbre et fouillèrent son feuillage. Enfin, sur l'une des branches, on aperçut, juché comme sur un perchoir, le perroquet de la duchesse Fusco, l'élève de Nicolino et de Velasco, qui, dans le trouble répandu par l'invasion des lazzaroni, avait gagné le jardin, et qui, dans son effroi, ne trouvait rien de mieux à dire que le cri patriotique que lui avaient appris les deux républicains.
Mal prit au pauvre papagallo d'avoir révélé sa présence et son opinion dans une circonstance où son premier soin eût dû être de cacher l'une et l'autre. A peine fut-il découvert et reconnu pour le coupable, qu'il devint le point de mire des fusils sanfédistes, qu'une décharge retentit, et qu'il tomba au pied de l'arbre, percé de trois balles.
Ceci consola un peu les lazzaroni de leur mésaventure: ils n'avaient pas fait buisson creux tout à fait. Il est vrai qu'un oiseau n'est pas un homme; mais rien ne ressemble plus à certains hommes qu'un oiseau qui parle.
Cette exécution faite, on se rappela saint Janvier, que Donato traînait toujours au bout d'une corde, et, comme on n'était qu'à deux pas de la mer, on monta dans une barque, on gagna le large, et, après avoir plongé plusieurs fois le buste du saint dans l'eau, Donato, au milieu des cris et des huées, lâcha la corde, et saint Janvier, ne pensant point que ce fût le moment de faire un miracle, au lieu de remonter à la surface de la mer, soit impuissance, soit mépris des grandeurs célestes, disparut dans les profondeurs de l'abîme.
LXX
LE MESSAGER
Du haut des tours du Château-Neuf, Luisa San-Felice et Salvato, la jeune femme appuyée au bras du jeune homme, avaient pu voir ce qui se passait dans la maison du Palmier et dans la maison de la duchesse Fusco.
Luisa ignorait d'où venait cette invasion, et dans quel but elle était faite. Seulement, on se rappelle que la duchesse avait refusé de suivre Luisa au Château-Neuf, disant qu'elle préférait rester chez elle et que, si elle était menacée d'un danger sérieux, elle avait des moyens de fuite.
Il était incontestable, à voir tout le mouvement qui se faisait à Mergellina, que le danger, était sérieux; mais Luisa espérait que la duchesse avait pu fuir.
Elle fut fort effrayée lorsqu'elle entendit cette fusillade éclatant tout à coup: elle était loin de se douter qu'elle fût dirigée contre un perroquet.
En ce moment, un homme vêtu en paysan des Abruzzes toucha du bout du doigt l'épaule de Salvato; celui-ci se retourna et poussa un cri de joie.
Il venait de reconnaître ce messager patriote qu'il avait envoyé à son père.
--Tu l'as vu? demanda vivement Salvato.
--Oui, Excellence, répondit le messager.
--Que lui as-tu dis?
--Rien. Je lui ai remis votre lettre.
--Que t'a-t-il dit, lui?
--Rien. Il m'a donné ces trois grains tirés de son chapelet.
--C'est bien. Que puis-je faire pour toi?
--Me donner le plus d'occasions possible de servir la République, et, quand tout sera désespéré, celle de me tuer pour elle.
--Ton nom?
--Mon nom est un nom obscur et qui ne vous apprendrait rien. Je ne suis pas même Napolitain, quoique j'aie dix ans habité les Abruzzes: je suis citoyen de cette ville encore inconnue qui sera un jour la capitale de l'humanité.
Salvato le regarda avec étonnement.
--Reste au moins avec nous, lui dit-il.
--C'est à la fois mon désir et mon devoir, répondit le messager.
Salvato lui tendit la main: il comprenait qu'à un tel homme on ne pouvait offrir d'autre récompense.
Le messager entra dans le fort; Salvato revint près de Luisa.
--Ton visage m'annonce une bonne nouvelle, bien-aimé Salvato! lui dit Luisa.
--Oui, cet homme vient de m'apporter une bonne nouvelle, en effet.
--Cet homme!
--Vois ces grains de chapelet.
--Eh bien?
--Ils nous indiquent qu'un coeur dévoué et une volonté persistante veillent, à partir de ce moment, sur nous, et que, dans quelque danger que nous nous trouvions, il ne faudra point désespérer.
--Et de qui vient ce talisman, qui a le privilége de t'inspirer une telle confiance?
--D'un homme qui m'a voué un amour égal à celui que j'ai pour toi,--de mon père.
Et alors, Salvato, qui avait déjà eu l'occasion, on se le rappelle peut-être, de parler à Luisa de sa mère, lui raconta pour la première fois la terrible légende de sa naissance, telle qu'il l'avait racontée aux six conspirateurs le soir de son apparition au palais de la reine Jeanne.
Salvato touchait à la fin de son récit, quand son attention fut attirée par le mouvement de la frégate anglaisé le _Sea-Horse_, commandée, comme nous l'avons déjà dit, par le capitaine Ball. Cette frégate, qui était ancrée d'abord en face du port militaire, avait décrit, en passant devant le Château-Neuf et le château de l'Oeuf, un grand cercle qui aboutissait à Mergellina, c'est-à-dire à l'endroit même où les lazzaroni, descendus par le Vomero, accomplissaient, dans la maison du Palmier et dans celle de la duchesse Fusco, l'oeuvre de vengeance à laquelle nous avons assisté.
A l'aide d'une longue-vue, il crut reconnaître que les Anglais débarquaient quatre pièces de canon de gros calibre, et les mettaient en batterie dans la villa, à l'endroit désigné sous le nom des Tuileries.
Deux heures après, le bruit d'une vive canonnade se faisait entendre à l'extrémité de Chiaïa, et des boulets venaient s'enfoncer dans les murailles du château de l'Oeuf.
Le cardinal, ayant appris que, par le Vomero, les lazzaroni étaient descendus à Mergellina, leur avait, par le même chemin, envoyé un renfort de Russes et d'Albanais, tandis que le capitaine Ball leur apportait des canons que l'on pouvait faire monter par l'Infrascata et descendre par le Vomero.
C'étaient ces canons, qui venaient d'être mis en batterie, qui battaient le fort de l'Oeuf.
Grâce à ce nouveau poste conquis par les sanfédistes, les patriotes étaient investis de tous les côtés, et il était facile de comprendre que, garantie comme elle l'était, la batterie que l'on venait d'élever ferait le plus grand mal au château de l'Oeuf.
Aussi, à la cinquième ou sixième décharge d'artillerie, Salvato vit-il une barque se détacher des flancs du colosse, qui semblait attaché à la terre par un fil.
Cette barque était montée par un patriote qui, en voyant Salvato sur l'une des tours du Château-Neuf, et, en le reconnaissant à son uniforme pour un officier supérieur, lui montra une lettre.
Salvato donna l'ordre qu'on ouvrît la porte de la poterne.
Dix minutes après, le messager était près de lui et la lettre dans sa main.
Il la lut, et, comme cette lettre paraissait d'un intérêt général, il ramena Luisa à sa chambre, descendit dans la cour, et, faisant appeler le commandant Massa et les officiers enfermés dans le château, il leur lut la lettre suivante:
«Mon cher Salvato,
»J'ai remarqué que vous suiviez, avec le même intérêt que moi, mais sans jouir d'une aussi bonne place, les scènes qui viennent de se passer à Mergellina.
»Je ne sais pas si Pizzofalcone, qui vous masque tant soit peu la rivière de Chiaïa, ne vous empêche pas de voir aussi distinctement ce qui se passe aux Tuileries: en tout cas, je vais vous le dire.
»Les Anglais viennent d'y débarquer quatre pièces de canon, qu'un détachement d'artilleurs russes a mis en batterie sous la garde d'un bataillon d'Albanais.
»Vous entendez son ramage!
»Si elle chante ainsi pendant vingt-quatre heures seulement, il suffira qu'un autre Josué vienne avec une demi-douzaine de trompettes pour faire tomber les murailles du château de l'Oeuf.
»Cette alternative, qui m'est assez indifférente, n'est pas prise avec la même philosophie par les femmes et les enfants qui sont réfugiés au château de l'Oeuf et qui, à chaque boulet qui ébranle ses murailles, éclatent en plaintes et en gémissements.
»Voilà l'exposé de la situation assez inquiétante dans laquelle nous nous trouvons.
»Voici maintenant la proposition que je prends sur moi de vous faire pour en sortir.
»Les lazzaroni disent que, quand Dieu s'ennuie là-haut, il ouvre les fenêtres du ciel et regarde Naples.
»Or, je ne sais pourquoi j'ai l'idée que Dieu s'ennuie, et que, pour se récréer ce soir, il ouvrira une de ses fenêtres pour nous regarder.
»Essayons ce soir de contribuer à sa distraction en lui donnant, s'il est tel que je me le figure, le spectacle qui doit être le plus agréable à ses yeux: celui d'une troupe d'honnêtes gens houspillant une bande de canailles.
»Qu'en pensez-vous?
»J'ai avec moi deux cents de mes hussards, qui se plaignent d'engourdissement dans les jambes, et qui, ayant conservé leurs carabines, et chacun d'eux une douzaine de cartouches, ne demandent pas mieux que de les utiliser.
»Voulez-vous transmettre ma proposition à Manthonnet et aux patriotes de Saint-Martin? Si elle leur agrée, une fusée tirée par eux indiquera qu'à minuit nous nous joindrons pour chanter la messe sur la place de Vittoria.
»Faisons en sorte que cette messe soit digne d'un cardinal!
»Votre ami sincère et dévoué,
»NICOLINO.»
Les dernières lignes de la lettre furent couvertes d'applaudissements.
Le gouverneur du Château-Neuf voulait prendre le commandement du détachement que fournirait pour cette exécution nocturne le Château-Neuf.
Mais Salvato lui fît observer que son devoir et l'intérêt de tous étaient qu'il restât au château dont il avait le gouvernement, pour en tenir les portes ouvertes aux blessés et aux patriotes, s'ils étaient repoussés.
Massa se rendit aux instances de Salvato, à qui échut alors, sans conteste, le commandement.
--Maintenant, demanda le jeune brigadier, un homme de résolution pour porter un double de cette lettre à Manthonnet!
--Me voici, dit une voix.
Et, perçant la foule, Salvato vit venir à lui ce patriote génois qui lui avait servi de messager auprès de son père.
--Impossible! dit Salvato.
--Et pourquoi impossible?
--Vous êtes arrivé depuis deux heures à peine: vous devez être écrasé de fatigue.
--Sur ces deux heures, j'ai dormi une heure et je me suis reposé.
Salvato, qui connaissait le courage et l'intelligence de son messager, n'insista point davantage dans son refus; il fit une double copie de la lettre de Nicolino et la lui donna, avec injonction de ne la remettre qu'à Manthonnet lui-même.
Le messager prit la lettre et partit.
Par le vico della Strada-Nuova, par la strada de Monte-di-Dio, par la strada Ponte-di-Chiaïa et enfin par la rampe del Petrigo, le messager atteignit le couvent de San-Martino.
Il trouva les patriotes très-inquiets. Cette canonnade qu'ils entendaient du côté de la rivière de Chiaïa les préoccupait désagréablement. Aussi, lorsqu'ils surent qu'ils s'agissait d'enlever les pièces qui la faisaient, furent-ils tous, et Manthonnet le premier, d'accord qu'une troupe de deux cents hommes se joindrait aux deux cents Calabrais de Salvato et aux deux cents hussards de Nicolino.
On venait d'achever la lecture de la lettre, lorsqu'une fusillade se fit entendre aux Giardini. Manthonnet ordonna aussitôt une sortie pour porter secours à ceux que l'on attaquait. Mais, avant que ces hommes fussent à la salita San-Nicolas-de-Tolentino, des fuyards remontaient vers le quartier général, annonçant que, attaqués par un bataillon d'Albanais venant à l'improviste du vico del Vasto, le petit poste des Giardini n'avait pu résister et avait été emporté de vive force.
Les Albanais n'avaient fait grâce à personne, et une prompte fuite avait pu seule sauver ceux qui apportaient cette nouvelle.
On remonta vers San-Martino.
L'événement était désastreux, surtout avec le plan que l'on venait d'arrêter pour la nuit suivante. Les communications étaient coupées entre San-Martino et le château de l'Oeuf. Si l'on essayait de passer de vive force, ce qui était possible, on passait, mais en éveillant par le bruit du combat ceux qu'on voulait surprendre.
Manthonnet était d'avis, coûte que coûte, de reprendre à l'instant même les Giardini; mais le patriote génois qui avait apporté la lettre de Salvato et que celui-ci avait présenté comme un homme d'une rare intelligence et d'un vrai courage, annonça qu'il se ferait fort, entre dix et onze heures du soir, de débarrasser toute la rue de Tolède de ses lazzaroni et de livrer ainsi le passage aux républicains. Manthonnet lui demanda la communication de son projet; le Génois y consentit, mais ne voulut le dire qu'à lui seul. La confidence faite, Manthonnet parut partager la confiance que le messager avait en lui-même.
On attendit donc la nuit.
Au dernier tintement de l'_Ave Maria_, une fusée, partie de San-Martino, s'éleva dans les airs et annonça à Nicolino et à Salvato de se tenir prêts pour minuit.
A dix heures du soir, le messager, sur lequel tout le monde avait les yeux fixés, attendu que, de la réussite de sa ruse, dépendait le succès de l'expédition nocturne qui, au dire de Nicolino, devait distraire et réjouir Dieu,--à dix heures, le messager demanda une plume et du papier, et écrivit une lettre.
Puis, la lettre écrite, il mit bas son habit, endossa une veste déchirée et sale, changea sa cocarde tricolore pour une cocarde rouge, plaça la lettre qu'il venait d'écrire entre la baguette et le canon de son fusil, gagna, en faisant un grand tour par des chemins détournés, la strada Foria, et, se présentant dans la rue de Tolède par le musée Borbonico, comme s'il venait du pont de la Madeleine, il s'ouvrit, après des efforts inouïs, une route dans la foule, et finit par arriver au quartier général des deux chefs.
Ces deux chefs étaient, on se le rappelle, Fra-Diavolo et Mammone.
Tous deux occupaient le rez-de-chaussée du palais Stigliano.
Mammone était à table, et, selon son habitude, avait près de lui un crâne nouvellement scié à la tête d'un mort, peut-être même à la tête d'un mourant, et auquel adhéraient encore des débris de cervelle.
Il était seul et sombre à table: personne ne se souciait de partager ses repas de tigre.
Fra-Diavolo, lui aussi, soupait dans une chambre voisine. Près de lui était assise, vêtue en homme, cette belle Francesca dont il avait tué le fiancé et qui, huit jours après, était venue le rejoindre dans la montagne.
Le messager fut conduit à Fra-Diavolo.
Il lui présenta les armes, et l'invita à prendre la dépêche dont il était porteur.
Et effet, la dépêche était adressée à Fra-Diavolo, et venait, ou plutôt était censée venir du cardinal Ruffo.
Elle donnait l'ordre au célèbre chef de bande de le rejoindre immédiatement au pont de la Madeleine avec tous les hommes dont il pouvait disposer. Il s'agissait, disait Son Éminence, d'une expédition de nuit qui ne pouvait être confiée qu'à un homme d'exécution tel qu'était Fra-Diavolo.
Quant à Mammone, comme ses troupes se trouvaient diminuées de plus de moitié, il se retirerait pour cette nuit, quitte à reprendre son poste le lendemain matin, derrière le musée Borbonico et s'y fortifierait.