La San-Felice, Tome 08, Emma Lyonna, tome 4
Chapter 15
Caracciolo passa devant ce groupe ennemi dont la joie insultait à son malheur, et fut conduit dans une chambre de l'entre-pont, dont on laissa la porte ouverte en plaçant deux sentinelles à cette porte.
A peine Caracciolo avait-il fait cette courte apparition, que sir William, désireux d'annoncer le premier au roi et à la reine cette bonne nouvelle, se précipita dans sa chambre, reprit la plume et continua:
«Nous venons d'avoir le spectacle de Caracciolo, _pâle, avec une longue barbe, à moitié mort, les yeux baissés, les mains garrottées_. Il a été amené à bord du vaisseau _le Foudroyant_, où se trouvent déjà non-seulement ceux que je vous ai nommés, mais encore le fils de Cassano[7], don Julio, le prêtre Pacifico et d'autres infâmes traîtres. Je suppose qu'il sera fait promptement justice des plus coupables. En vérité, c'est une chose qui fait horreur; mais, moi qui connais leur ingratitude et leurs crimes, je suis moins impressionné du châtiment que les nombreuses personnes qui ont assisté à ce spectacle. Je crois, d'ailleurs, que c'est pour nous une excellente chose que d'avoir à bord du _Foudroyant_ les principaux coupables, au moment où l'on va attaquer Saint-Elme, attendu que nous pourrons trancher une tête à chaque boulet que les Français tireront sur la ville de Naples.
»Adieu, mon très-cher monsieur, etc.
»W. HAMILTON.
[Note 7: Un mot sur ce jeune homme, qui ne joue aucun rôle dans notre histoire, mais qui va nous fournir, en passant, la mesure de l'abaissement de certaines âmes à cette époque. Il eut la tête tranchée, quoique âgé de seize ans à peine. Huit jours après l'exécution, son père donnait un grand dîner à ses juges!]
»_P.-S._--Venez, s'il est possible, pour accommoder toutes choses. J'espère que nous aurons terminé, avant leur arrivée, quelques affaires qui pourraient affliger Leurs Majestés. Le procès de Caracciolo va être fait par les officiers de Leurs Majestés Siciliennes. S'il est condamné, comme c'est probable, la sentence sera immédiatement exécutée. Il semble déjà à moitié mort d'abattement. Il demandait à être jugé par des officiers anglais.
»Le bâtiment qui vous portera cette lettre partant à l'instant pour Palerme, je ne puis rien vous dire de plus.»
Et, cette fois, sir William Hamilton pouvait, sans crainte de se tromper, annoncer que le procès ne durerait pas longtemps.
Voici les ordres de Nelson; on ne l'accusera point d'avoir fait attendre l'accusé:
_Au capitaine comte de Thurn, commandant la frégate de Sa Majesté_ LA MINERVE.
«De par Horace Nelson;
»Puisque François Caracciolo, commodore de Sa Majesté Sicilienne, a été fait prisonnier, et est accusé de rébellion contre son légitime souverain, pour avoir fait feu sur la bannière royale hissée sur la frégate _la Minerve_, qui se trouvait sous vos ordres.
»Vous êtes requis et, en vertu de la présente, il vous est ordonné de réunir cinq des plus anciens officiers qui se trouvent sous votre commandement, en retenant la présidence pour vous, et d'informer pour savoir si le délit dont est accusé ledit Caracciolo peut être prouvé; et, si la preuve du délit ressort de l'instruction, _vous devez recourir à moi pour savoir quelle peine il subira_.
A bord du _Foudroyant_, golfe de Naples, 29 juin 1799.
»HORACE NELSON.»
Ainsi, vous le voyez par le peu de mots que nous avons soulignés, ce n'était point le conseil de guerre qui faisait le procès, ce n'étaient pas les juges qui avaient reconnu la culpabilité, qui devaient appliquer la peine selon leur conscience; non, c'était Nelson, qui n'assistait ni à l'instruction ni à l'interrogatoire; qui, pendent ce temps peut-être, parlait d'amour avec la belle Emma Lyonna; c'était Nelson qui, sans même avoir pris connaissance du procès, se chargeait de prononcer la sentence et de déterminer la peine!
Aussi, l'accusation est-elle si grave, qu'une fois encore, comme la chose nous est arrivée si souvent dans le cours de ce récit, le romancier, qui craint qu'on ne l'accuse de trop d'imagination, passe la plume à l'historien et lui dit: «A ton tour, frère: la fantaisie n'a pas le droit d'inventer, l'histoire seule a le droit de dire ce que tu vas dire.»
Nous affirmons donc qu'il n'y a pas un mot de ce que l'on a lu depuis le commencement de ce chapitre, nous affirmons donc qu'il n'y a pas un mot de ce qu'on va lire jusqu'à la fin de ce chapitre qui ne soit l'exacte vérité: ce n'est pas notre faute si, pour être nue, elle n'en est pas moins terrible.
Nelson, sans s'inquiéter du jugement de la postérité et même des contemporains, avait décidé que le procès de Caracciolo aurait lieu sur son propre bâtiment, attendu, comme le disent MM. Clarke et Marc Arthur dans leur _Vie de Nelson_, que l'amiral craignait que, si le procès se faisait à bord d'un navire napolitain, le navire ne se révoltât, _tant_, ajoutent ces messieurs, _tant Caracciolo était aimé dans la marine!_
Aussi le procès commença-t-il immédiatement après la publication de l'arrêté rendu par Nelson, celui-ci ne s'inquiétant point, dans son servilisme pour la reine Caroline, pour le roi Ferdinand, et peut-être même dans son orgueil personnel, si profondément offensé par Caracciolo; celui-ci ne s'inquiétant point, disons-nous, s'il foulait aux pieds toutes les lois internationales, puisqu'il n'avait pas le droit de juger son égal en rang, son supérieur comme position sociale, lequel, s'il était coupable, n'était coupable qu'envers le roi des Deux-Siciles, et non envers le roi d'Angleterre.
Et maintenant, pour que l'on ne nous accuse pas de sympathie à l'égard de Caracciolo et d'injustice envers Nelson, nous allons purement et simplement tirer du livre des panégyristes de l'amiral anglais le procès-verbal du jugement. Ce procès-verbal, dans sa simplicité, nous paraît bien autrement émouvant que le roman inventé par Cuoco ou fabriqué par Coletta.
Les officiers napolitains composant le conseil de guerre, sous la présidence du comte de Thurn, se réunirent immédiatement dans le carré des officiers.
Deux marins anglais, sur l'ordre du comte de Thurn, se rendirent à la chambre où était enfermé Caracciolo, lui enlevèrent les cordes qui le garrottaient et le conduisirent devant le conseil de guerre.
La chambre où il était réuni resta ouverte, selon l'usage, et tous purent y entrer.
Caracciolo, en reconnaissant dans ses juges, à part le comte de Thurn, tous les officiers qui avaient servi sous lui, sourit et secoua la tête.
Il était évident que pas un de ces hommes n'oserait l'absoudre.
Il y avait du vrai dans ce qu'avait dit sir William. Quoique âgé de quarante-neuf ans à peine, grâce à sa barbe inculte, à ses cheveux en désordre, Caracciolo en paraissait soixante et dix.
Cependant, arrivé en face de ses juges, il se redressa de toute la hauteur de sa taille et retrouva l'assurance, la fermeté, le regard d'un homme habitué à commander, et son visage, bouleversé par la rage, prit l'expression d'un calme hautain.
L'interrogatoire commença. Caracciolo ne dédaigna point d'y répondre, et le résumé de ses réponses fut celui-ci:
«Ce n'est point la République que j'ai servie, c'est Naples; ce n'est point la royauté que j'ai combattue, c'est le meurtre, le pillage, l'incendie. Depuis longtemps, je faisais le service de simple soldat, lorsque j'ai été en quelque sorte contraint de prendre le commandement de la marine républicaine, commandement qu'il m'était impossible de refuser.»
Si Nelson eût assisté à l'interrogatoire, il eût pu appuyer cette assertion de Caracciolo; car il n'y avait pas trois mois que Troubridge lui avait écrit, on se le rappelle:
«J'apprends que Caracciolo a l'honneur de monter la garde comme simple soldat. Hier, il a été vu faisant la sentinelle au palais. _Il avait refusé de prendre du service;_ mais il paraît que les jacobins forcent tout le monde.»
On lui demanda alors pourquoi, puisqu'il avait servi forcément, il n'avait pas profité des occasions nombreuses qui lui avaient été offertes de fuir.
Il répondit que fuir était toujours fuir; que peut-être avait-il été retenu par un faux point d'honneur, mais qu'enfin il avait été retenu. Si c'était un crime, il l'avouait.
L'interrogatoire se borna là. On voulait de Caracciolo un simple aveu: cet aveu, il l'avait fait, et, quoique fait avec beaucoup de calme et de dignité, bien que la manière dont avait répondu Caracciolo _lui eût_, dit le procès-verbal, _mérité la sympathie des officiers anglais parlant italien qui avaient assisté à la séance,_ la séance fut close: le crime était prouvé.
Caracciolo fut reconduit à sa chambre et gardé de nouveau par deux sentinelles.
Quant au procès-verbal, il fut porté à Nelson par le comte de Thurn. Nelson le lut avidement; une expression de joie féroce passa sur son visage. Il prit une plume et écrivit:
_Au commodore comte de Thurn_.
«De par Horace Nelson:
»Attendu que le conseil de guerre, composé d'officiers au service de Sa Majesté Sicilienne, a été réuni pour juger François Caracciolo sur le crime de rébellion envers son souverain;
»Attendu que ledit conseil de guerre a pleinement acquis la preuve de ce crime, et, par conséquent, dans cette conviction, rendu contre ledit Caracciolo un jugement qui a pour conséquence la peine de mort;
»Vous êtes, par la présente, requis et commandé de faire exécuter ladite sentence de mort contre ledit Caracciolo, par le moyen de la pendaison, à l'antenne de l'arbre de trinquette de la frégate _la Minerve_, appartenant à Sa Majesté Sicilienne, laquelle frégate se trouve sous vos ordres. Ladite sentence devra être exécutée aujourd'hui, à cinq heures après midi; et, après que le condamné sera resté pendu, depuis l'heure de cinq heures jusqu'au coucher du soleil, à ce moment la corde sera coupée et le cadavre jeté à la mer.
«A bord du _Foudroyant_, Naples, 29 juin 1799.
»HORACE NELSON.»
Deux personnes étaient dans la cabine de Nelson au moment où il rendit cette sentence. Fidèle au serment qu'elle avait fait à la reine, Emma resta impassible et ne dit pas une parole en faveur du condamné. Sir William Hamilton, quoique médiocrement tendre à son égard, après avoir lu la sentence que venait d'écrire Nelson, ne put s'empêcher de lui dire:
--La miséricorde veut que l'on accorde vingt-quatre heures aux condamnés pour se préparer à la mort.
--Je n'ai point de miséricorde pour les traîtres, répondit Nelson.
--Alors, sinon la miséricorde, du moins la religion.
Mais, sans répondre à sir William, Nelson lui prit la sentence des mains, et, la tendant au comte de Thurn:
--Faites exécuter, dit-il.
LXXXII
L'EXÉCUTION
Nous l'avons dit et nous le répétons, dans ce funèbre récit,--qui imprime une si sombre tache à la mémoire d'un des plus grands hommes de guerre qui aient existé,--nous n'avons rien voulu donner à l'imagination, quoiqu'il soit possible que, par un artifice de l'art, nous ayons eu l'espoir d'arriver à produire sur nos lecteurs une plus profonde impression que par la simple lecture des pièces officielles. Mais c'était prendre une trop grave responsabilité, et, puisque nous en appelons d'office à la postérité du jugement de Nelson, puisque nous jugeons le juge, nous voulons que, tout au contraire du premier jugement, fruit de la colère et de la haine, l'appel ait tout le calme et toute la solennité d'une cause loyale et sûre de son succès.
Nous allons donc renoncer à ces auxiliaires qui nous ont si souvent prêté leur puissant concours, et nous en tenir à la relation anglaise, qui doit naturellement être favorable à Nelson et hostile à Caracciolo.
Nous copions.
Pendant ces heures solennelles qui s'écoulèrent entre le jugement et l'exécution de la sentence, Caracciolo fit deux fois appeler près de lui le lieutenant Parkenson et deux fois le pria d'aller intercéder pour lui près de Nelson.
La première, pour obtenir la révision de son jugement;
La seconde, pour qu'on lui fit la grâce d'être fusillé au lieu d'être pendu.
Et, en effet, Caracciolo s'attendait bien à la mort, mais à la mort par la hache ou par la fusillade.
Son titre de prince lui donnait droit à la mort de la noblesse; son titre d'amiral lui donnait droit à la mort du soldat.
Toutes deux lui échappaient pour faire place à la mort des assassins et des voleurs, à une mort infamante.
Non-seulement Nelson outre-passait ses pouvoirs en condamnant à mort son égal comme rang, son supérieur comme position sociale, mais encore il choisissait une mort qui devait, aux yeux de Caracciolo, doubler l'horreur du supplice.
Aussi, pour échapper à cette mort infâme, Caracciolo n'hésita-t-il point à descendre à la prière.
--Je suis un vieillard, monsieur, dit-il au lieutenant Parkenson; je ne laisse point de famille pour pleurer ma mort, et l'on ne supposera point qu'à mon âge, et isolé comme je suis, j'aie grand'peine à quitter la vie; mais la honte de mourir comme un pirate m'est insupportable, et, je l'avoue, me brise le coeur.
Pendant tout le temps que dura l'absence du jeune lieutenant, Caracciolo fut fort agité et parut fort inquiet.
Le jeune officier rentra: il était évident qu'il revenait avec un refus.
--Eh bien? demanda vivement Caracciolo.
--Voici, mot pour mot, les paroles de milord Nelson, dit le jeune homme: «Caracciolo a été impartialement jugé par les officiers de sa nation: ce n'est point à moi, qui suis étranger, d'intervenir pour faire grâce.»
Caracciolo sourit amèrement.
--Ainsi, dit-il, milord Nelson a eu le droit d'intervenir pour me faire condamner à être pendu, et il n'a pas le droit d'intervenir pour me faire fusiller, au lieu de me faire pendre!
Puis, se retournant vers le messager:
--Peut-être, mon jeune ami, lui dit-il, n'avez-vous point insisté près de milord comme vous eussiez dû le faire.
Parkenson avait les larmes aux yeux.
--J'ai tellement insisté, prince, dit-il, que milord Nelson m'a renvoyé avec un geste de menace en me disant: «Lieutenant, si j'ai un conseil à vous donner, c'est de vous mêler de votre affaire.» Mais n'importe, continua-t-il, si Votre Excellence a quelque autre mission à me donner, dût-elle me faire tomber en disgrâce, je l'accomplirai de grand coeur.
Caracciolo sourit en voyant les larmes du jeune homme, et, lui tendant la main:
--Je me suis adressé à vous, lui dit-il, parce que vous êtes le plus jeune officier, et qu'à votre âge, il est rare que l'on ait le coeur mauvais. Eh bien, un conseil: croyez-vous qu'en m'adressant à lady Hamilton, elle obtienne quelque chose pour moi de milord Nelson?
--Elle a une grande influence sur milord, dit le jeune homme; essayons.
--Eh bien, allez; suppliez-la. J'ai peut-être, dans un temps plus heureux, eu des torts envers elle; qu'elle les oublie, et, en commandant le feu que l'on dirigera contre moi, je la bénirai.
Parkenson sortit, alla sur le tillac, et, voyant qu'elle n'y était point, essaya de pénétrer chez elle; mais, malgré ses prières, la porte demeura fermée.
A cette réponse, Caracciolo vit qu'il lui fallait perdre tout espoir, et, ne voulant point abaisser plus bas sa dignité, il serra la main du jeune officier et résolut de ne plus prononcer une seule parole.
A une heure, deux matelots entrèrent chez lui, en même temps que le comte de Thurn lui annonçait qu'il fallait quitter _le Foudroyant_ et passer à bord de _la Minerve_.
Caracciolo tendit les mains.
--C'est derrière et non pas devant que les mains doivent être liées, dit le comte de Thurn.
Caracciolo passa ses mains derrière lui.
On laissa un long bout pendant dont un matelot anglais tint l'extrémité. Sans doute craignait-on, si on lui laissait les mains libres, qu'il ne s'élançât à la mer et n'échappât au supplice par le suicide. Grâce à la corde et à la précaution prise d'en mettre l'extrémité aux mains d'un matelot, cette crainte ne pouvait se réaliser.
Ce fut donc lié et garrotté comme le dernier des criminels, que Caracciolo, un amiral, un prince, un des hommes les plus éminents de Naples, quitta le pont du _Foudroyant_, qu'il traversa tout entier entre deux haies de matelots.
Mais, quand l'outrage est poussé jusque là, il retombe sur celui qui le fait, et non pas sur celui qui le subit.
Deux barques, armées en guerre, accompagnaient à bâbord et à tribord la barque que montait Caracciolo.
On aborda à _la Minerve_. En revoyant de près ce beau bâtiment, sur lequel il avait régné et qui lui avait obéi avec tant de soumission pendant la traversée de Naples à Palerme, Caracciolo poussa un soupir et deux larmes perlèrent au coin de ses yeux.
Il monta par l'escalier de bâbord, c'est-à-dire par l'escalier des inférieurs.
Les officiers et les soldats étaient rangés sur le pont.
La cloche piquait une heure et demie.
Le chapelain attendait.
On demanda à Caracciolo s'il désirait employer le temps qui lui restait à une sainte conférence avec le prêtre.
--Est-ce toujours don Severo qui est chapelain de _la Minerve?_ demanda-t-il.
--Oui, Excellence, lui répondit-on.
--En ce cas? conduisez-moi à lui.
On conduisit le condamné à la cabine du prêtre.
Le digne homme avait dressé à la hâte un petit autel.
--J'ai pensé, dit-il à Caracciolo, qu'à cette heure suprême, vous auriez peut-être le désir de communier.
--Je ne crois pas mes péchés assez grands pour qu'ils ne puissent être lavés que par la communion; mais, fussent-ils plus grands encore, la manière infâme dont je vais finir me paraîtrait suffisante à leur expiation.
--Refuserez-vous de recevoir le corps sacré de Notre-Seigneur? demanda le prêtre.
--Non, Dieu m'en garde! répondit Caracciolo en s'agenouillant.
Le prêtre dit les paroles saintes qui consacrent l'hostie, et Caracciolo reçut pieusement le corps de Notre-Seigneur.
--Vous aviez raison, mon père, dit-il; je me sens plus fort et surtout plus résigné qu'auparavant.
La cloche piqua successivement deux heures, trois heures, quatre heures, cinq heures.
La porte s'ouvrit.
Caracciolo embrassa le prêtre, et, sans dire une parole, suivit le piquet qui venait le chercher.
En arrivant sur le pont, il vit un matelot qui pleurait.
--Pourquoi pleures-tu? lui demanda Caracciolo. Celui-ci, sans répondre, mais en sanglotant, lui montra la corde qu'il tenait entre ses mains.
--Comme nul ne sait que je vais mourir, dit Caracciolo, nul ne me pleure que toi, mon vieux compagnon d'armes. Embrasse-moi donc au nom de ma famille et de mes amis.
Puis, se tournant du côté du _Foudroyant_, il vit sur la dunette un groupe de trois personnes qui regardaient.
L'une d'elles tenait une longue-vue.
--Écartez-vous donc un peu, mes amis, dit Caracciolo aux marins qui faisaient la haie; vous empêchez milord Nelson de voir.
Les marins s'écartèrent.
La corde avait été jetée par-dessus la vergue de misaine; elle pendait au-dessus de la tête de Caracciolo.
Le comte de Thurn fit un signe.
Le noeud coulant fut passé au cou de l'amiral, et douze hommes, tirant le câble, enlevèrent le corps à une dizaine de pieds de hauteur.
En même temps, une détonation se fit entendre, et la fumée d'un coup de canon monta dans les agrès du bâtiment.
Les ordres de milord Nelson étaient exécutés.
Mais, quoique l'amiral anglais n'eût pas perdu le moindre détail du supplice, aussitôt ce coup de canon tiré, le comte de Thurn rentra dans sa cabine et écrivit:
«Avis est donné à Son Excellence l'amiral lord Nelson que la sentence rendue contre François Caracciolo a été exécutée de la manière qui avait été ordonnée.
»A bord de la frégate de Sa Majesté Sicilienne _la Minerve_, le 29 juin 1799.
»Comte de THURN.»
Une barque fut mise immédiatement à la mer pour porter cet avis à Nelson.
Nelson n'avait pas besoin de cet avis pour savoir que Caracciolo était mort. Comme nous l'avons dit, il n'avait pas perdu un détail de l'exécution, et, d'ailleurs, en tournant ses regards vers _la Minerve_, il pouvait voir le cadavre se balançant au-dessous de la vergue et flottant dans l'espace.
Aussi, avant que la chaloupe eût atteint le bâtiment, avait-il déjà écrit à Acton la lettre suivante:
«Monsieur, je n'ai point le temps d'envoyer à Votre Excellence le procès fait à ce misérable Caracciolo; je puis seulement vous dire qu'il a été jugé ce matin et qu'il s'est soumis à la juste sentence prononcée contre lui.
»J'envoie à Votre Excellence mon approbation telle que je l'ai donnée:
«J'approuve la sentence de mort prononcée contre François Caracciolo, laquelle sera exécutée aujourd'hui, à bord de la frégate _la Minerve_, à cinq heures.»
»J'ai l'honneur, etc.
»HORACE NELSON. »
Le même jour, et par le même courrier, sir William Hamilton écrivait la lettre suivante, qui prouve avec quel acharnement Nelson avait suivi, à l'égard de l'amiral napolitain, les instructions du roi et de la reine:
A bord du _Foudroyant_, 29 juin 1799.
«Mon cher monsieur,
»J'ai à peine le temps d'ajouter à la lettre de milord Nelson, que Caracciolo a été condamné par la majorité de la cour martiale, et que milord Nelson a ordonné que l'exécution de la sentence aurait lieu aujourd'hui, à cinq heures de l'après-midi, à la vergue de _la Minerve_, et que le corps serait ensuite jeté à la mer. Thurn a fait observer qu'il était d'habitude, en pareille circonstance, d'accorder vingt-quatre heures au condamné pour pourvoir au salut de son âme; mais les ordres de milord Nelson ont été maintenus, quoique j'aie appuyé l'opinion de Thurn.
»Les autres coupables sont demeurés à la disposition de Sa Majesté Sicilienne à bord des tartanes, enveloppées par toute notre flotte.
»Tout ce que fait lord Nelson est dicté par sa conscience et son honneur, et je crois que, plus tard, ses dispositions seront reconnues comme les plus sages que l'on ait pu prendre. Mais, en attendant, pour l'amour de Dieu, faites que le roi vienne à bord du _Foudroyant_ et qu'il y arbore son étendard royal.
»Demain, nous attaquerons Saint-Elme: le dé est jeté. Dieu favorisera la bonne cause! c'est à nous de ne point démentir notre fermeté et de persévérer jusqu'au bout.
»W. HAMILTON.»
On voit que, malgré sa conviction que les décisions de Nelson sont les meilleures que l'on puisse prendre, sir William Hamilton et ceux dont il est l'interprète appellent avec une espèce de frénésie le roi sur _le Foudroyant_. Il leur tarde que la présence royale consacre l'horrible drame qui vient d'y être représenté.
Cette sentence et son exécution, sont ainsi consignées sur le livre de bord de Nelson, où nous les copions littéralement. On verra qu'ils n'y tiennent point grande place:
«Samedi 29 juin, le temps étant tranquille mais nuageux, est arrivé le vaisseau de Sa Majesté _le Rainah_ et le brick _Balloone_. UNE COUR MARTIALE A ÉTÉ RÉUNIE, A JUGÉ, CONDAMNÉ ET PENDU FRANÇOIS CARACCIOLO A BORD DE LA FRÉGATE NAPOLITAINE _la Minerve_.»
Et, moyennant ces trois lignes, le roi Ferdinand fut rassuré, la reine Caroline satisfaite, Emma Lyonna maudite, et Nelson déshonoré!
FIN DU TOME QUATRIÈME
TABLE
LXIV.--La journée du 13 juin LXV.--Ce qu'allait faire le beccaïo via dei Sospiri-dell'Abisso LXVI.--La nuit du 13 au 14 juin LXVII.--La journée du 14 juin LXVIII.--La nuit du 14 au 15 juin LXIX.--Chute de saint Janvier.--Triomphe de saint Antoine LXX.--Le messager LXXI.--Le dernier combat LXXII.--Le repas libre LXXIII.--La capitulation LXXIV.--Les élus de la vengeance LXXV.--La flotte anglaise LXXVI.--La Némésis lesbienne LXXVII.--Où le cardinal fait ce qu'il peut pour sauver les patriotes, et où les patriotes font ce qu'il peuvent pour se perdre LXXVIII.--Où Ruffo fait son devoir d'honnête homme, et sir William Hamilton son devoir de diplomate LXXIX.--La foi punique LXXX.--Deux honnêtes compagnons LXXXI.--De par Horace Nelson LXXXII.--L'exécution
Poissy.--Typ. S. Lejay et Cie.
End of Project Gutenberg's La San-Felice, Tome 8, by Alexandre Dumas