La San-Felice, Tome 08, Emma Lyonna, tome 4
Chapter 14
Je ne saurais vous dire combien je suis heureux de voir arriver le roi, la reine et Votre Excellence. Je vous envoie le double d'une proclamation que je charge le cardinal de faire publier, ce que Son Éminence a refusé tout net, en disant qu'il était inutile de lui rien envoyer, attendu qu'il ne ferait rien imprimer. Le capitaine Troubridge sera ce soir à terre avec treize cents hommes de troupes anglaises, et je ferai tout ce que je pourrai pour rester d'accord avec le cardinal jusqu'à l'arrivée de Leurs Majestés. Le dernier arrêté du cardinal défend d'emprisonner qui que ce soit sans son ordre: c'est vouloir clairement sauver les rebelles. En somme, hier, nous avons délibéré pour savoir si le cardinal ne serait point arrêté lui-même. Son frère est gravement compromis; mais il est inutile d'ennuyer plus longtemps Votre Excellence. Je m'arrangerai de manière à faire le mieux possible, et je répondrai sur ma tête du salut de Leurs Majestés. Puisse Dieu mettre une prompte et heureuse fin à tous ces événements, et veuille Votre Excellence me croire, etc.
»HORACE NELSON.
_A Son Excellence sir John Acton._
Sur ces entrefaites, le cardinal, ayant envoyé son frère à bord du _Foudroyant_, ne fut pas peu étonné de recevoir un billet de lui qui lui annonçait que l'amiral l'envoyait à Palerme pour porter à la reine la nouvelle que Naples était rendu _selon ses intentions_.
La lettre qui portait cette nouvelle se terminait par cette phrase:
«J'envoie tout à la fois à Votre Majesté, un messager et un otage.»
Comme on le voit, la récompense du dévouement ne s'était pas fait attendre.
Maintenant, que venait faire le frère du cardinal à bord du _Foudroyant?_
Il venait y rapporter, avec refus de l'imprimer et de l'afficher, cette note de Nelson, à laquelle, dans la situation des choses et après les promesses faites, le cardinal n'avait rien compris.
Voici cette _note_ ou plutôt cette _notification:_
NOTIFICATION
«A bord du _Foudroyant_, 29 juin 1799, au matin.
»Horace Nelson, amiral de la flotte britannique, dans la rade de Naples, donne avis à tous ceux qui ont servi, comme officiers dans l'armée, ou comme officiers dans les charges civiles, l'infâme soi-disant république napolitaine, que, s'ils se trouvent dans la ville de Naples, ils doivent, dans le terme de vingt-quatre heures, pour tout délai, se présenter aux commandants du Château-Neuf et du château de l'Oeuf, se fiant en tous points à la clémence de Sa Majesté Sicilienne; et, s'ils sont hors de la ville à la distance de cinq milles, ils doivent également se présenter auxdits commandants, seulement, à ceux-ci, il est accordé le terme de quarante-huit heures;--autrement, ils seront considérés comme rebelles et ennemis de Sa susdite Majesté Sicilienne.
»HORACE NELSON.»
Mais, si étonné que fût le cardinal du billet de son frère, qui lui annonçait que milord Nelson l'envoyait à Palerme sans lui demander si c'était son bon plaisir d'y aller, il le fut bien davantage eu recevant cette lettre des patriotes:
_A l'éminentissime cardinal Ruffo, vicaire général du royaume de Naples._
«Toute cette partie de la garnison qui, aux termes des traités, a été embarquée pour faire voile vers Toulon, se trouve à cette heure dans la plus grande consternation. Dans sa bonne foi, elle attendait l'exécution du traité, quoique peut-être, dans sa précipitation à sortir du château, toutes les clauses de cette capitulation n'aient pas été strictement observées. Maintenant, voici deux jours que le temps est propice pour mettre à la voile, et les approvisionnements ne sont pas encore faits pour le voyage. En outre, hier, nous avons vu, avec une profonde douleur, enlever, des tartanes, vers sept heures du soir, les généraux Manthonnet, Massa et Bassetti,--les présidents de la commission exécutive, Ercole et d'Agnese,--celui de la commission législative, Dominique Cirillo,--et plusieurs autres de nos compagnons, parmi lesquels Emanuele Borgo et Piati. Tous ont été conduits sur le bâtiment de l'amiral Nelson, où ils ont été retenus toute la nuit, et, finalement, où ils se trouvent encore maintenant, c'est-à-dire à sept heures du matin.
»La garnison attend de votre loyauté l'explication de ce fait et l'accomplissement loyal du traité.
»ALBANESE.
«De la rade de Naples, 29 juin 1799, six heures du matin.»
Un quart d'heure après, le capitaine Baillie et le chevalier Micheroux étaient près du cardinal, et celui-ci expédiait Micheroux à Nelson, en l'invitant à lui expliquer sa conduite, à laquelle il avouait ne rien comprendre, et en le suppliant, si son intention était celle qu'il craignait de deviner, de ne point faire une pareille tache non-seulement à son nom, mais encore au drapeau anglais.
Nelson ne fit que rire de la réclamation du chevalier Micheroux en disant:
--De quoi le cardinal se plaint-il? _J'ai promis de ne pas m'opposer à l'embarquement de la garnison: j'ai tenu parole, puisque la garnison est embarquée. Maintenant qu'elle l'est, je suis dégagé de ma parole et je puis faire ce que je veux._
Et, comme le chevalier Micheroux lui faisait observer que l'équivoque qu'il invoquait était indigne de lui, le sang lui monta au visage d'impatience, et il ajouta:
--D'ailleurs, j'agis selon ma conscience, et j'ai carte blanche du roi.
--Avez-vous les mêmes pouvoirs de Dieu? lui demanda Micheroux. J'en doute.
--Ceci n'est point votre affaire, répliqua Nelson; c'est moi qui agis, et je suis prêt à rendre compte de mes actions au roi et à Dieu. Allez.
Et il renvoya le messager au cardinal, sans prendre la peine de lui faire une autre réponse et de voiler sa mauvaise foi sous une excuse quelconque.
En vérité, la plume tombe des mains de tout honnête homme forcé, par la vérité, à écrire de pareilles choses.
En recevant cette réponse du chevalier Micheroux, le cardinal Ruffo jeta un regard plein d'éloquence au ciel, prit une plume, écrivit quelques lignes, les signa et les expédia à Palerme par un courrier extraordinaire.
C'était sa démission qu'il envoyait à Ferdinand et à Caroline.
LXXX
DEUX HONNÊTES COMPAGNONS
Reprenons cette plume échappée à nos doigts: nous ne sommes pas au bout de notre récit, et le pire nous reste à raconter.
On se rappelle qu'au moment où Nelson reconduisait le cardinal, après la visite au _Foudroyant_, et échangeait avec lui un froid salut, résultat de la dissidence qui s'était élevée entre leurs opinions à l'endroit du traité, Emma Lyonna, posant la main sur l'épaule de Nelson, était venue lui dire que Scipion Lamarra, le même qui avait apporté au cardinal la bannière brodée par la reine et par ses filles, était à bord et l'attendait chez sir William Hamilton.
Comme l'avait prévu Nelson, Scipion Lamarra venait s'entretenir avec lui sur les moyens de s'emparer de Caracciolo, qui avait quitté sa flottille le jour même de l'apparition dans la rade de la flotte de la Grande-Bretagne.
On n'a pas oublié que la reine avait recommandé de vive voix à Emma Lyonna, et par écrit au cardinal, de ne faire aucune grâce à l'amiral Caracciolo, dévoué par elle à la mort.
Elle avait écrit dans les mêmes termes à Scipion Lamarra, un de ses agents les plus dévoués et les plus actifs, afin qu'il s'entendit avec Nelson sur les moyens à employer pour s'emparer de l'amiral Caracciolo, si l'amiral Caracciolo était en fuite au moment où Nelson entrerait dans le port.
Or, Caracciolo était en fuite, comme on l'a vu par la réponse du contre-maître de la chaloupe canonnière que l'amiral avait montée dans le combat du 13, lorsque Salvato, prévenu par Ruffo des dangers que courait l'amiral, s'était mis en quête de lui et était venu demander de ses nouvelles dans le port militaire.
Par un motif tout opposé, l'espion Lamarra avait fait les mêmes démarches que Salvato et était arrivé au même but, c'est-à-dire à savoir que l'amiral avait quitté Naples et cherché un refuge près d'un de ses serviteurs.
Il venait annoncer cette nouvelle à Nelson et lui demander s'il voulait qu'il se mît en quête du fugitif.
Nelson, non-seulement l'y engagea, mais encore lui annonça qu'une prime de quatre mille ducats était promise à celui qui livrerait l'amiral.
A partir de ce moment, Scipion jura que ce serait lui qui toucherait la prime, ou tout au moins la majeure partie de la prime.
S'étant présenté en ami, il avait appris des matelots tout ce que ceux-ci savaient eux-mêmes sur Caracciolo, c'est-à-dire que l'amiral avait cherché un refuge chez un de ses serviteurs de la fidélité duquel il croyait être certain.
Selon toute probabilité, ce serviteur n'habitait point la ville: l'amiral était un homme trop habile pour rester si près de la griffe du lion.
Scipion ne prit donc même point la peine de s'enquérir aux deux maisons que l'amiral possédait à Naples, l'une à Santa-Lucia, presque attenante à l'église,--et c'était celle-là qu'il habitait,--l'autre, rue de Tolède.
Non, il était probable que l'amiral s'était retiré dans quelqu'une de ses fermes, afin d'avoir devant lui la campagne ouverte, s'il avait besoin de fuir le danger.
Une de ces fermes était à Calvezzano, c'est-à-dire au pied des montagnes.
En homme intelligent, Scipion jugea que c'était dans celle-là que Caracciolo devait s'être réfugié. Là, comme nous l'avons dit, il avait, en effet, non-seulement la compagne, mais encore la montagne, ce refuge naturel du proscrit.
Scipion se fit donner un sauf-conduit de Nelson, revêtit un habit de paysan et partit avec l'intention de se présenter à la ferme de Calvezzano comme un patriote qui, fuyant la proscription, exténué qu'il était par la faim, écrasé qu'il était par la fatigue, aimait mieux risquer la mort que d'essayer d'aller plus loin.
Il entra donc hardiment à la ferme, et, feignant la confiance du désespoir, il demanda au fermier un morceau de pain et un peu de paille dans une grange.
Le prétendu fugitif joua si bien son rôle, que le fermier ne prit aucun soupçon; mais, au contraire, sous prétexte de s'assurer que personne ne l'avait vu entrer, le fit cacher dans une espèce de fournil, disant que, pour leur sûreté commune, il allait faire le tour de la ferme.
En effet, dix minutes après, il rentra avec un visage plus rassuré, le tira de sa cachette, le fit asseoir à la table de la cuisine, et lui donna un morceau de pain, un quartier de fromage et un fiasco de vin.
Scipion Lamarra se jeta sur le pain comme un homme affamé, mangeant et buvant avec tant d'avidité, que le fermier, en hôte compatissant, se crut obligé de l'inviter à se modérer, eu lui disant que le pain ni le vin ne lui manqueraient; qu'il pouvait donc boire et manger à loisir.
Comme Lamarra commençait à suivre ce conseil, un autre paysan entra, qui portait le même costume que le fermier, mais paraissait un peu plus âgé que lui.
Scipion fit un mouvement pour se lever et sortir.
--Ne craignez rien, dit le fermier: c'est mon frère.
En effet, le nouveau venu, après un salut d'homme qui est chez lui, prit un tabouret et alla s'asseoir dans un coin de la cheminée.
Le faux patriote remarqua que le frère du fermier choisissait le côté où il y avait le plus d'ombre.
Scipion Lamarra, qui avait vu l'amiral Caracciolo à Palerme, n'eut besoin que de jeter un regard sur le prétendu frère du fermier pour le reconnaître.
C'était François Caracciolo.
Dès lors, Scipion comprit toute la manoeuvre. Le fermier n'avait point osé le recevoir sans la permission de son maître; sous prétexte de voir si l'étranger n'était point suivi, il était sorti pour aller demander cette permission à Caracciolo, et Caracciolo, curieux d'apprendre des nouvelles de Naples, était entré dans la salle et était allé s'asseoir dans la cheminée, redoutant d'autant moins son hôte, que, d'après ce qui lui avait été rapporté, c'était un proscrit.
Aussi, au bout d'un instant:
--Vous venez de Naples? demanda-t-il à Scipion avec une indifférence affectée.
--Hélas! oui, répondit celui-ci.
--Que s'y passe-t-il donc?
Scipion ne voulait pas trop effrayer Caracciolo, de peur que, lui parti, il ne cherchât un autre asile.
--On embarque les patriotes pour Toulon, dit-il.
--Et pourquoi donc ne vous êtes-vous pas embarqué pour Toulon avec eux?
--Parce que je ne connais personne en France et qu'au contraire j'ai un frère à Corfou. Je vais donc tâcher de gagner Manfredonia et de m'y embarquer.
La conversation se borna là. Le fugitif paraissait tellement fatigué, que c'était pitié de le faire veiller plus longtemps: Caracciolo dit au fermier de le conduire à sa chambre, Scipion prit congé de lui avec de grandes protestations de reconnaissance, et, arrivé à sa chambre, pria son hôte de le réveiller avant le jour, afin qu'il pût continuer son chemin vers Manfredonia.
--Ce me sera d'autant plus facile, répondit celui-ci, qu'il faut que je me lève moi-même avant le jour pour aller à Naples.
Scipion ne fit aucune demande, ne risqua aucune observation; il savait tout ce qu'il voulait savoir, et le hasard, qui se fait parfois complice des grands crimes, le servait au delà de ses souhaits.
Le lendemain, à deux heures, le fermier entra dans sa chambre. En un instant, il fut debout, habillé, prêt à partir. Le fermier lui donna un petit paquet préparé d'avance: c'était un pain, un morceau de jambon, une bouteille de vin.
--Mon frère m'a chargé de vous demander si vous avez besoin d'argent, ajouta le fermier.
Scipion eut honte. Il tira sa bourse, qui contenait quelques pièces d'or, et la montra à son hôte; puis il se fit indiquer un chemin de traverse, prit congé de lui, le chargea de présenter tous ses remercîments à son frère et partit.
Mais à peine eut-il fait cent pas, qu'il changea de direction, contourna la ferme, et à un endroit où le chemin se resserrait entre deux collines, vint attendre le fermier, qui ne pouvait manquer de passer là en allant à Naples.
En effet, une demi-heure après, il distingua, au milieu des ténèbres qui commençaient à s'éclaircir, la silhouette d'un homme qui suivait le chemin de Calvezzano à Naples, et qu'il reconnut presque aussitôt pour son fermier.
Il marcha droit à lui: l'autre le reconnut à son tour et s'arrêta étonné.
Il était évident qu'il ne s'attendait pas à une pareille rencontre.
--C'est vous? lui demanda-t-il.
--Comme vous voyez, répondit Scipion.
--Que faites-vous ici, au lieu d'être sur la route de Manfredonia?
--Je vous attends.
--Dans quel but?
--Dans celui de vous dire que, par ordonnance de lord Nelson, il y et peine de mort pour quiconque cache un rebelle.
--En quoi cela peut-il m'intéresser? demanda le fermier.
--En ce que vous cachez l'amiral Caracciolo.
Le fermier essaya de nier.
--Inutile, dit Scipion, je l'ai reconnu: c'est l'homme que vous voulez faire passer pour votre frère.
--Ce n'est pas tout ce que vous avez à me dire? demanda le fermier avec un sourire à l'expression duquel il n'y avait pas à se tromper.
C'était le sourire d'un traître.
--C'est bien, dit Scipion, je vois que nous nous entendrons.
--Combien vous a-t-on promis, demanda le fermier, si vous livriez l'amiral Caracciolo?
--Quatre mille ducats, dit Scipion.
--Y en a-t-il deux mille pour moi?
--Vous avez la bouche large, l'ami!
--Et cependant je ne l'ouvre qu'à moitié.
--Vous vous contenterez de deux mille ducats?
--Oui, si l'on ne se préoccupe pas trop de ce que l'amiral peut avoir d'argent chez moi.
--Et si l'on n'en passe point par où vous voulez?
Le fermier fit un bond en arrière, et, du même coup, tira un pistolet de chacune de ses poches.
--Si l'on ne passe point par où je veux, dit-il, je préviens l'amiral, et, avant que vous soyez à Naples, nous serons assez loin pour que vous ne nous rejoigniez jamais.
--Venez ici, mon camarade: je ne peux et surtout je ne veux rien faire sans vous.
--Ainsi, c'est convenu?
--Pour ma part, oui; mais, si vous voulez vous fier à moi, je vous mènerai en face de quelqu'un avec qui vous pourrez discuter vos intérêts et qui, je vous en réponds, sera coulant sur vos exigences?
--Comment nommez-vous celui-là?
--Milord Nelson.
--Oh! oh! j'ai entendu dire à l'amiral Caracciolo que milord Nelson était son plus grand ennemi.
--Il ne se trompait pas. Voilà pourquoi je puis vous répondre que milord ne marchandera point avec vous.
--Alors, vous venez de la part de l'amiral Nelson?
--Je viens de plus loin.
--Allons, allons, dit le fermier, comme vous l'avez dit, nous nous entendrons à merveille. Venez.
Et les deux honnêtes compagnons continuèrent leur chemin vers Naples.
LXXXI
DE PAR HORACE NELSON
C'était à la suite de l'entrevue que le fermier et Scipion Lamarra avaient eue avec milord Nelson que sir William Hamilton avait écrit à sir John Acton:
«Caracciolo et _douze de ces infâmes rebelles_ seront bientôt entre les mains de milord Nelson.»
Les _douze infâmes rebelles_, nous l'avons vu par la lettre d'Albanese au cardinal, avaient été expédiés à bord du _Foudroyant_.
C'étaient Manthonnet, Massa, Bassetti, Dominique Cirillo, Ercole, d'Agnese, Borgo, Piati, Mario Pagano, Conforti, Bassi et Velasco.
Quant à Caracciolo, il devait être livré le 29 au matin.
En effet, pendant la nuit, six matelots, déguisés en paysans et armés jusqu'aux dents, avaient abordé au Granatello, étaient descendus à terre, et, guidés par Scipion Lamarra, avaient pris le chemin de Calvezzano, où ils étaient arrivés vers trois heures du matin.
Le fermier veillait, tandis que Caracciolo, à qui il avait rapporté de Naples les nouvelles les plus tranquillisantes, s'était couché et dormait aveuglé par cette confiance que les honnêtes gens ont, par malheur, presque toujours, dans les coquins.
Caracciolo avait son sabre sous son chevet, deux pistolets sur sa table de nuit; mais, prévenus par le fermier de ces précautions, les marins, en s'élançant dans la chambre, avaient commencé par mettre la main sur les armes.
Alors, en voyant qu'il était pris et que toute résistance était inutile, Caracciolo avait relevé la tête et tendu de lui-même les mains aux cordes dont on s'apprêtait à le lier.
Il avait bien voulu fuir la mort, tant que la mort n'était pas là; mais, la sentant sous ses pas, il se retournait et lui faisait face.
Une espèce de charrette d'osier attelée de deux chevaux attendait à la porte. On y porta Caracciolo. Les soldats s'assirent autour de lui; Scipion prit les rênes.
Le traître se tint à l'écart et ne parut pas.
Il avait discuté le prix de sa trahison, en avait reçu une partie et devait recevoir le reste après livraison faite de son maître.
On arriva à sept heures du matin au Granatello; on transborda le prisonnier de la charrette dans la barque; les six paysans redevinrent des matelots, ressaisirent leurs avirons et ramèrent vers _le Foudroyant_.
Depuis dix heures du matin, Nelson était sur le pont du _Foudroyant_, sa lunette à la main, et l'oeil tourné vers le Granatello, c'est-à-dire entre Torre-del-Greco et Castellamare.
Il vit une barque se détacher du rivage; mais, à sept ou huit milles de distance, il n'y avait pas moyen de la reconnaître. Cependant, comme elle était la seule qui sillonnât la surface unie et calme de la mer, son oeil ne s'en détourna point.
Un instant après, la belle créature qu'il avait à bord, souriante comme si elle entrait dans un jour de fête, montra sa tête au-dessus de l'escalier du tillac et vint s'appuyer à son bras.
Malgré ses douces habitudes de paresse, qui souvent lui faisaient commencer sa journée lorsque plus de la moitié de la journée était passée, elle s'était levée, ce jour-là, dans l'attente des grands événements qu'il devait voir s'accomplir.
--Eh bien? demanda-t-elle à Nelson.
Nelson lui montra silencieusement du doigt la barque qui s'approchait, n'osant encore lui affirmer que ce fût la barque attendue, mais jugeant, d'après la ligne rigide qu'elle suivait depuis qu'elle avait quitté le rivage en s'avançant vers _le Foudroyant_, que ce devait être elle.
--Où est sir William? demanda Nelson.
--C'est à moi que vous faites cette question? demanda en riant Emma.
Nelson rit à son tour; puis, se retournant:
--Parkenson, dit-il au jeune officier qui se trouvait le plus rapproché de lui, et auquel d'ailleurs, soit sympathie, soit certitude d'être plus intelligemment obéi, il adressait plus volontiers ses ordres,--Parkenson, tâchez donc de découvrir sir William, et dites-lui que j'ai tout lieu de croire que la barque que nous attendons est en vue.
Le jeune homme salua et se mit en quête de l'ambassadeur.
Pendant les quelques minutes que le jeune lieutenant mit à trouver sir William et à l'amener, la barque continuait à s'approcher, et les doutes de Nelson commençaient à disparaître. Les rameurs, nous l'avons dit, déguisés en paysans, ramaient d'une façon trop régulière pour être des paysans, et, d'ailleurs, debout à la proue, se tenait et faisait des signes de triomphe un homme que Nelson finit par reconnaître pour Scipion Lamarra.
Parkenson avait trouvé sir William Hamilton occupé à écrire au capitaine général Acton, et il avait interrompu sa lettre, à peine commencée, pour venir en toute hâte joindre Nelson et Emma Lyonna sur le pont.
La lettre interrompue était sur son bureau, et nous allons donner une nouvelle preuve de la conscience que nous avons mise dans nos recherches, en mettant sous les yeux de nos lecteurs ce commencement de lettre, dont, plus tard, nous leur donnerons la suite.
Voici ce commencement:
«A Bord du _Foudroyant_, 29 juin 1799.
»Monsieur,
»J'ai reçu de Votre Excellence trois lettres, deux en date du 25, et l'autre en date du 26, et je suis enchanté de voir que tout ce que lord Nelson et moi avons fait, a obtenu l'approbation de Leurs Majestés Siciliennes. Le cardinal s'obstine à se séparer de nous et ne veut pas se mêler de la reddition de Saint-Elme. Il a envoyé, pour le remplacer et pour se mettre d'accord sur les moyens d'attaque avec lord Nelson le duc de la Salandra. Le capitaine Troubridge commandera les milices anglaises et les soldats russes; vous arriverez avec quelques bonnes pièces d'artillerie, et alors ce sera le duc de Salandra qui commandera en chef. Troubridge n'a fait aucune opposition à cet arrangement.
»En somme, je me flatte que cette importante affaire sera promptement terminée et que la bannière du roi flottera dans quelques jours sur Saint-Elme, comme elle flotte déjà sur les autres châteaux...»
C'était là qu'en était sir William, lorsque le jeune officier était venu le déranger.
Il était monté sur le pont, comme nous l'avons dit, et était venu se joindre au groupe que formaient déjà Nelson et Emma Lyonna.
Quelques instants après, il n'y avait plus aucun doute: Nelson avait reconnu Scipion Lamarra, et les signes de celui-ci lui avaient donné à connaître que Caracciolo était prisonnier et qu'on le lui amenait.
Que se passa-t-il dans le coeur de l'amiral anglais lorsqu'il apprit cette nouvelle tant désirée? Ni l'historien ni le romancier n'ont la vue assez perçante pour voir au delà de cette couche d'impassibilité qui s'étendit sur son visage.
Bientôt, l'oeil des trois personnes intéressées à cette capture put bientôt, en plongeant au fond de la barque, y voir l'amiral couché et garrotté. Son corps, placé en travers de la barque, avait pu servir d'appui aux deux rameurs du milieu.
Sans doute ne jugea-t-on pas à propos de prendre la peine de contourner le bâtiment pour aborder par l'escalier d'honneur, ou peut-être encore eut-on honte de pousser jusque-là la dérision. Mais tant il y a que la gaffe des deux premiers matelots s'attacha à l'escalier de bâbord, et que Scipion Lamarra s'élança sur cet escalier pour annoncer le premier de vive voix à Nelson la réussite de l'entreprise.
Pendant ce temps, les marins déliaient les jambes de l'amiral pour qu'il pût monter à bord; mais ils lui laissaient les mains liées derrière le dos avec une telle rigidité, que, lorsque ces liens tombèrent, ils avaient laissé autour des poignets la trace sanglante de leurs nombreux anneaux.