La San-Felice, Tome 07, Emma Lyonna, tome 3
Part 9
Un matin, Naples tressaillit au bruit du canon.
Trois bâtiments, nous l'avons dit, restaient seuls en observation dans la rade de Naples. Au nombre de ces trois bâtiments était _la Minerve_, autrefois montée par l'amiral Caracciolo, maintenant par un capitaine allemand nommé le comte de Thurn.
La nouvelle de l'apparition d'une flotte française dans la Méditerranée était parvenue au gouvernement républicain, et Éléonore Pimentel avait, dans son _Moniteur_, hautement annoncé que cette flotte venait au secours de Naples.
Caracciolo, qui avait franchement pris le parti de la République, et qui, comme tous les hommes de loyauté et de coeur, ne se donnait pas à moitié; Caracciolo résolut de profiter du départ de la majeure partie des vaisseaux anglais pour essayer de reprendre les îles, déjà couvertes de gibets par Speciale.
Il choisit un beau jour de mai où la mer était calme, et, sortant de Naples, protégé par les batteries du fort de Baïa et par celles de Miliscola, il fit attaquer par son aile gauche les bâtiments anglais, tandis que de sa personne il attaquait le comte de Thurn, qui commandait, ainsi que nous l'avons dit, _la Minerve_, c'est-à-dire l'ancienne frégate de Caracciolo.
Ce fut cette attaque contre un bâtiment portant la bannière royale qui, plus tard, fournit la principale accusation contre Caracciolo.
Par malheur, le vent soufflait du sud-ouest et était entièrement contraire aux chaloupes canonnières et aux petits bâtiments de la République. Caracciolo aborda deux fois corps à corps _la Minerve_, qui, deux fois, par la puissance de ses manoeuvres, lui échappa. Son aile gauche, sous le commandement de l'ancien gouverneur de Castellamare, le même qui avait conservé trois vaisseaux à la République, et qui, quoiqu'il s'appelât de Simone, n'avait aucun rapport de parenté avec le sbire de la reine, allait même s'emparer de Procida, lorsque le vent, qui s'était levé pendant le combat, se changea en tempête et força toute la petite flottille à virer de bord et à rentrer à Naples.
Ce combat--qui s'était passé sous les yeux des Napolitains, lesquels, sortis de la ville, couvraient les rivages du Pausilippe, de Pouzzoles et de Misène, tandis que les terrasses des maisons étaient couvertes de femmes qui n'avaient point osé se hasarder hors de la ville,--fit le plus grand honneur à Caracciolo, et fut un triomphe pour ses hommes. Tout en faisant éprouver une perte sérieuse aux Anglais, il n'eut que cinq marins tués, ce qui était un miracle après trois heures de combat. Il est vrai que, comme il était indispensable de faire croire que l'on pouvait lutter avec les Anglais, on fit grand bruit de cette escarmouche, à laquelle l'amour-propre national et surtout le _Moniteur parthénopéen_ donnèrent beaucoup plus d'importance qu'elle n'en avait. Il en résulta, que cette prétendue victoire parvint jusqu'à Palerme, augmenta encore la haine de la reine contre Caracciolo, et lui donna contre lui une arme auprès du roi.
Et, en effet, à partir de ce moment, Caracciolo était véritablement un rebelle, ayant tiré sur le drapeau de son souverain.
Au reste, satisfait de la tentative qu'il avait essayée avec sa marine naissante, le gouvernement républicain vota des remercîments à Caracciolo, fit donner cinquante ducats à chaque veuve des marins tués pendant la bataille, ordonna que leurs fils seraient adoptés par la patrie et toucheraient la même paye que recevaient leurs pères morts.
Ce ne fut point le tout. On donna un banquet sur la place Nationale, l'ancienne place du Château, et à ce banquet furent invités avec toute leur famille ceux qui avaient pris part à l'expédition.
Pendant le banquet, une quête et une souscription, furent faites parmi les spectateurs pour subvenir aux frais de construction de nouveaux bâtiments, et, dès le lendemain, avec les premiers fonds versés, on se mit à l'oeuvre.
A aucune de ces fêtes patriotiques, à aucun de ces banquets, à aucune de ces assemblées Luisa ne paraissait. Elle avait complétement cessé de fréquenter le salon de la duchesse Fusco: elle restait renfermée chez elle. Son seul désir était de se faire oublier.
Puis un remords lui rongeait le coeur. Cette accusation portée contre les Backer, accusation qui lui était attribuée, cette arrestation qui en avait été la suite, cette épée de Damoclès suspendue sur la tête d'un homme qui s'était perdu pour l'avoir trop aimée, étaient pour elle, du moment qu'elle se trouvait seule avec sa pensée, un éternel sujet de tristesse et de larmes.
Nous avons dit qu'un dernier effort avait été fait, et que l'on avait mis sur pied, pour marcher contre les sanfédistes, tout ce qu'on avait pu réunir de patriotes dévoués.
Mais le départ des Français avait porté un coup terrible à la République.
Réduit à son corps de Napolitains, Hector Caraffa, le héros d'Andria et de Trani, s'était trouvé trop faible pour résister aux nombreux ennemis qui l'entouraient, et s'était renfermé dans Pescara, où il était bloqué par Pronio.
Banetti, ancien officier bourbonien dont on avait fait un chef de brigade, avait été battu par Fra-Diavolo et par Mammone, et était revenu blessé à Naples.
Schipani, avec une nouvelle armée réorganisée tant bien que mal, avait été attaqué et vaincu par les populations de la Cava, de Castellamare et des villages voisins, et ne s'était reformé que derrière le village de Torre-del-Greco.
Enfin, Manthonnet, qui marchait contre Ruffo, ne put arriver jusqu'à lui; serré de tous côtés par les populations, menacé d'être coupé par les sanfédistes, il avait été contraint de battre en retraite sans avoir été plus loin que la Terre de Bari.
Toutes ces nouvelles arrivaient à Salvato, chargé de garder Naples et d'y maintenir la tranquillité avec sa légion calabraise. Ce poste difficile, mais qui lui permettait de veiller sur Luisa, de la voir tous les jours, de la soutenir, de la consoler, lui avait été donné, non pas sur sa demande, mais à cause de sa fermeté et de son courage bien reconnus, et puis encore du profond dévouement qu'avait pour lui Michele, qui, comme chef du peuple, pouvait rendre de grands services ou faire de grands torts à la République, soit en la servant, soit en la trahissant. Mais, par bonheur, Michele était ferme dans sa foi. Devenu républicain par reconnaissance, il restait républicain par conviction.
Le miracle de saint Janvier a lieu deux fois l'an, sans compter les miracles hors tour. Le jour du miracle officiel approchait, et tout le monde se demandait si saint Janvier resterait fidèle aux sympathies qu'il avait manifestées pour la République au moment où la République, abandonnée par les Français, était si cruellement menacée par les sanfédistes. Il s'agissait pour saint Janvier d'une position importante à perdre ou à gagner. En trahissant les patriotes comme Rocca-Romana, il se raccommodait évidemment avec le roi, et restait, en cas de restauration, le protecteur de Naples; en demeurant fidèle à la République, il partageait sa fortune, tombait avec elle ou restait debout avec elle.
Toutes les autres préoccupations politiques furent mises à part pour faire place aux préoccupations religieuses.
Salvato, chargé de la tranquillité de la ville et sûr de ses Calabrais, les disposa stratégiquement, de manière à faire face à l'émeute, mais laissa entièrement au saint son libre arbitre. Jeune patriote, ardent, brave jusqu'à la témérité, peut-être n'eût-il point été fâché d'avoir à en finir d'un seul coup avec le parti réactionnaire, qu'il était facile de reconnaître plus agité et plus agissant que jamais.
Un soir, Michele était venu prévenir Salvato qu'il avait su par Assunta, qui le tenait de ses frères et du vieux Basso-Tomeo, que la contre-révolution devait avoir lieu le lendemain et qu'un complot dans le genre de celui des Backer devait éclater.
Il prit à l'instant même toutes ses dispositions, ordonna à Michele de faire mettre ses hommes sous les armes, prit cinq cents hommes de ses lazzaroni pour garder les quartiers aristocratiques avec ses Calabrais, lui donna mille Calabrais pour garder les vieux quartiers avec ses lazzaroni, et attendit tranquillement que la réaction donnât signe de vie.
La réaction resta muette; mais, au lever du jour, sans que l'on sût comment ni par qui, on trouva plus de mille maisons marquées d'une croix rouge.
C'étaient les maisons désignées au pillage seulement.
Sur les portes de trois ou quatre cents maisons, la croix rouge était surmontée d'un signe noir pareil à un point posé sur un _i_.
C'étaient les maisons destinées au massacre.
Ces menaces qui indiquaient une guerre, implacable, étaient mal venues s'adressant à Salvato, dont la sauvage valeur se roidissait contre les obstacles et les brisait, au risque d'être brisé par eux.
Il alla trouver le Directoire, qui, sur sa proposition, ordonna que tous les citoyens en état de porter les armes, à l'exception des lazzaroni, seraient forcés d'entrer dans la garde nationale; déclara que tous les employés, excepté les membres du Directoire, forcés de rester à leur poste, et des quatre ministres, seraient également inscrits sur les rôles de la garde nationale, attendu que c'était à eux, attachés par leur emploi au gouvernement, de donner, en combattant au premier rang, l'exemple du courage et du patriotisme.
Puis, comme plein pouvoir lui fut donné pour la compression de la révolte, il fit arrêter plus de trois mille personnes, au nombre desquelles le troisième frère du cardinal Ruffo; fit conduire les trois cents principaux au Château-Neuf ou au château de l'OEuf, fit miner les forteresses pour les faire sauter avec les prisonniers qu'elles renfermaient, quand il n'y aurait plus moyen de les défendre, et laissa entendre qu'il se proposait de faire passer sous la ville des conduits pleins de poudre, afin que les royalistes comprissent qu'il s'agissait non pas d'un combat à armes courtoises, mais d'une guerre d'extermination, et qu'il n'y avait pour eux et les républicains d'autre espérance qu'une même mort, dans le cas où le cardinal Ruffo s'obstinerait à vouloir reprendre Naples.
Enfin, toujours à l'instigation de Salvato, dont l'âme ardente semblait se répandre en langues de feu, toutes les sociétés patriotiques s'armèrent, se choisirent des officiers et élurent pour leur commandant un brave colonel suisse, autrefois au service des Bourbons, mais à la parole duquel on pouvait se fier, nommé Joseph Writz.
Au milieu de tous ces événements, le jour du miracle arriva. Il était facile de comprendre avec quelle impatience ce jour était attendu par les bourboniens, et avec quelle terreur les patriotes aux âmes faibles le voyaient venir.
Avons-nous besoin de dire à quelle angoisse, au milieu de tous ces événements divers, était en proie le coeur de la pauvre Luisa, qui ne vivait que dans Salvato et par Salvato, lequel lui-même ne vivait que par miracle au milieu des poignards auxquels il avait déjà si miraculeusement échappé une première fois, et qui, à toutes les terreurs de sa maîtresse, répondait:
--Tranquillise-toi, chère Luisa; ce qu'il y a de plus prudent à Naples, c'est le courage.
Quoique Luisa ne sortît plus depuis longtemps, le jour où devait s'opérer le miracle elle était, au point du jour, dans l'église de Santa-Chiara, priant devant la balustrade. L'instruction n'avait pu, chez elle, tuer le préjugé napolitain: elle croyait à saint Janvier et à son miracle.
Seulement, en priant pour le miracle, elle priait pour Salvato.
Saint Janvier l'exauça. A peine le Directoire, le Corps législatif et les fonctionnaires publics, revêtus de leurs uniformes, furent-ils entrés dans l'église, à peine la cavalerie et l'infanterie de la garde nationale se furent-elles massées à la porte, que le miracle se fit.
Décidément, saint Janvier restait ferme dans son opinion et était toujours jacobin.
Luisa rentra chez elle en bénissant saint Janvier et en croyant plus que jamais à sa puissance.
LIV
DE QUELS ÉLÉMENTS SE COMPOSAIT L'ARMÉE CATHOLIQUE DE LA SAINTE-FOI
Nous avons, on se le rappelle, laissé le cardinal Ruffo à Altamura. Après une halte de quatorze jours, le 24 mai, il se remit en marche, passant successivement par Gravina, Paggio, Ursino, Spinazzola, Venosa, la patrie d'Horace, puis Melfi, Ascoli et Bovino.
Que l'on permette à celui qui écrit ces lignes de s'arrêter un instant à un épisode par lequel l'histoire de sa famille se trouve mêlée à l'histoire de Naples.
Pendant son séjour à Altamura, le cardinal reçut du savant Dolomieu une lettre datée de Brindisi; il était prisonnier dans la forteresse de cette ville, avec le général Manscourt et le général Alexandre Dumas, mon père.
Voici comment la chose était arrivée:
Le général Alexandre Dumas, à la suite de sa brouille avec Bonaparte, avait demandé et obtenu la permission de revenir en France.
En conséquence, le 9 mars 1799, ayant frété un petit bâtiment et y ayant donné passage à ses deux amis, le général Manscourt et le savant Dolomieu, il partit d'Alexandrie.
Le bâtiment s'appelait _la Belle-Maltaise_; le capitaine était Maltais, on voyageait sous pavillon neutre.
Le capitaine s'appelait Félix.
Le bâtiment avait besoin de réparations. Il fut convenu que ces réparations seraient faites au nom de celui qui le nolisait. Les experts les estimant à soixante louis, le capitaine Félix en reçut cent, dit qu'il avait fait les réparations, et l'on partit sur cette assurance.
Il ne les avait pas faites.
A quarante lieues d'Alexandrie, le bâtiment avait commencé de faire eau. Par malheur, il était impossible, à cause du vent contraire, de rentrer dans le port dont on venait de sortir. On résolut de continuer la route avec le plus de toile possible; seulement, plus il allait vite, plus le bâtiment se fatiguait.
Le troisième jour, la situation était presque désespérée.
On commença par jeter à la mer les dix pièces de canon qui faisaient la défense du bâtiment, puis neuf chevaux arabes que le général Dumas ramenait en France, puis un chargement de café, et enfin jusqu'aux malles des passagers.
Malgré cet allégement, le navire s'enfonçait de plus en plus. On prit hauteur, on était à l'entrée du golfe Adriatique. On convint de gagner le port le plus proche, c'était Tarente.
Le dixième jour, on eut connaissance de la terre. Il était temps: vingt-quatre heures de plus, et le navire sombrait sous voiles.
Les passagers, privés de toute nouvelle depuis leur séjour en Égypte, ignoraient que Naples fût en guerre avec la France.
On mouilla à une petite île située à une lieue de Tarente, à peu près; de cette île, le général Dumas avait envoyé le patron au gouverneur de la ville pour exposer la détresse des passagers et réclamer des secours.
Le capitaine rapporta du gouverneur de Tarente une réponse verbale qui invitait les Français à débarquer en toute confiance.
En conséquence, _la Belle-Maltaise_ reprit la mer, et, une demi-heure après, elle entrait dans le port de Tarente.
Les passagers descendirent les uns après les autres, furent fouillés, entassés dans la même chambre, où l'on finit par leur déclarer qu'ils étaient prisonniers de guerre.
Le troisième jour, on donna, aux trois prisonniers principaux, c'est-à-dire au général Manscourt, à Dolomieu et au général Dumas une chambre particulière.
Ce fut alors que Dolomieu, en son nom et en celui de ses compagnons, écrivit au cardinal Ruffo pour se plaindre à lui de la violation du droit des gens et lui apprendre de quelle trahison ils étaient victimes.
Le cardinal répondit à Dolomieu que, sans entrer en discussion sur le droit qu'avait ou n'avait pas le roi de Naples de le retenir prisonnier ainsi que les deux généraux français et ses autres compagnons, il lui faisait seulement connaître qu'il lui était impossible de lui accorder un passage par voie de terre, ne sachant pas d'escorte assez puissante et assez courageuse pour les empêcher d'être massacrés en traversant la Calabre, tout entière insurgée contre les Français; que, quant à les renvoyer en France par la voie de mer, il ne le pouvait sans la permission des Anglais; que tout ce qu'il pouvait faire était d'en référer au roi et à la reine.
Il ajoutait, en manière de conseil, qu'il invitait les généraux Manscourt et Alexandre Dumas à traiter avec les généraux en chef des armées de Naples et d'Italie de leur échange avec le colonel Boccheciampe, qui venait d'être fait prisonnier, déclarant que le roi de Naples faisait plus de cas del signor Boccheciampe tout seul que de tous les autres généraux napolitains prisonniers, soit en France, soit en Italie.
Des négociations, furent, en conséquence, ouvertes sur cette base; mais bientôt on apprit que Boccheciampe, blessé dans l'affaire où il avait été fait prisonnier, était mort des suites de ses blessures.
Cette nouvelle coupa court aux négociations.
Un mois après, le général Manscourt et le général Dumas furent transportés au château de Brindisi.
Quant à Dolomieu, il fut, lorsque Naples retomba au pouvoir du roi, transporté dans les prisons de Naples, où il fut traité avec la dernière rigueur.
Un jour qu'il réclamait de son geôlier quelque adoucissement à sa position, le geôlier refusa ce que lui demandait l'illustre savant.
--Prends garde! lui dit celui-ci: je sens qu'avec de pareils traitements, je n'ai plus que quelques jours à vivre.
--Que m'importe? lui répondit le geôlier. Je ne dois compte que de vos os.
Les instances de Bonaparte l'arrachèrent de sa captivité après la bataille de Marengo; mais il ne rentra en France que pour y mourir.
Le surlendemain de son entrée au château de Brindisi, comme le général Dumas reposait sur son lit, sa fenêtre ouverte, un paquet d'un certain volume passa à travers les barreaux de cette fenêtre et vint tomber au milieu de la chambre.
Le prisonnier se leva et ramassa le paquet: il était ficelé; il coupa les cordelettes qui le ficelaient et reconnut que ce paquet se composait de deux volumes.
Ces deux volumes étaient intitulés _le Médecin de campagne_, par Tissot.
Un petit papier, plié entre la première et la seconde page, renfermait ces mots: _De la part des patriotes calabrais. Voir au mot POISON_.
Le général Dumas chercha le mot indiqué; il était doublement souligné.
Il comprit que sa vie était menacée. Il cacha les deux volumes, de peur qu'ils ne lui fussent enlevés; mais il lut et relut assez souvent l'article recommandé pour apprendre par coeur les remèdes applicables aux différents genres d'empoisonnement que l'on pouvait tenter sur lui.
Nous avons publié, dans nos _Mémoires_, un récit de la captivité du général Dumas écrit par lui-même. Échangé, après neuf tentatives d'empoisonnement, contre le général Mack, le même que nous avons vu figurer dans cette histoire, il revint mourir en France d'un cancer à l'estomac.
Quant au général Manscourt, empoisonné dans son tabac, il devint fou et mourut dans sa prison.
Quoique cet épisode ne se rattache que faiblement à notre histoire, nous l'avons cité comme digne de figurer au troisième plan de notre tableau.
En arrivant à Spinazzola, le cardinal Ruffo reçut avis que quatre cent cinquante Russes étaient débarqués à Manfredonia, sous les ordres du capitaine Baillie.
Ils avaient avec eux onze pièces de canon.
Le cardinal écrivit à l'instant même pour que cette petite troupe, qui, si faible qu'elle fût, représentait et engageait un grand empire, ne manquât de rien et fût reçue avec tous les égards dus aux soldats du czar Paul Ier.
Le 29 mai au soir, le cardinal arriva à Melfi, où il s'arrêta pour célébrer la fête de saint Ferdinand et faire reposer un jour son armée.
«La Providence voulut, dit son historien,--tout ce qui arrivait au cardinal Ruffo arrivait naturellement par ordre de la Providence,--la Providence voulut donc que, pour rendre la fête plus brillante, apparût tout à coup à Melfi le capitaine Achmeth, expédié de Corfou par Kadi-Bey, et porteur de lettres du commandant de la flotte ottomane, annonçant que le grand visir avait définitivement donné l'ordre de secourir le roi des Deux-Siciles, allié de la Sublime Porte, avec toutes les forces dont on pourrait disposer. Il venait, en conséquence, demander s'il n'y aurait pas moyen de débarquer dans les Pouilles quelques milliers d'hommes pour les faire marcher, unis aux Russes, contre les patriotes napolitains.
La Providence, à force de faire pour le cardinal, faisait trop. Quoique son éducation romaine l'eût fait exempt de préjugés, ce n'était pas sans une certaine hésitation qu'il faisait marcher côte à côte la croix de Jésus et le croissant de Mahomet, sans compter les Anglais hérétiques et les Russes schismatiques.
Cela ne s'était point vu depuis Manfred, et, on le sait, à Manfred la chose avait assez mal réussi.
Le cardinal répondit donc que ce secours serait utile devant Naples, dans le cas où la cité rebelle s'obstinerait à persister dans sa rébellion; que le trajet par terre sur la plage de l'Adriatique était long et incommode; qu'au contraire, tout devenait facile si les Turcs voulaient bien adopter la voie de mer et se rendre de Corfou dans le golfe de Naples; ce qui était l'affaire de quelques jours, surtout dans le mois de mai, le plus propice de tous à la navigation dans la Méditerranée. La flotte turque, en passant, pourrait s'arrêter à Palerme, et tout y combiner avec l'amiral Nelson et le roi Ferdinand.
Cette réponse fut remise à l'ambassadeur, que le cardinal invita à dîner. Mais là se présenta un autre obstacle, ou plutôt un autre embarras. Les officiers turcs de la suite du capitaine Achmeth ne buvaient ou plutôt ne devaient pas boire de vin. Le cardinal avait eu l'idée de lever la difficulté en leur donnant de l'eau-de-vie; mais les Turcs, sachant de quoi il s'agissait, levèrent cette difficulté plus simplement encore que ne le faisait le cardinal, en disant que, puisqu'ils venaient défendre des chrétiens, ils pouvaient boire du vin comme eux.
Grâce à cette infraction, nous ne dirons pas aux lois, mais aux conseils de Mahomet,--Mahomet ne défendant pas, mais conseillant seulement de ne pas boire du vin,--le dîner fut des plus gais, et l'on put boire à la fois à la santé du sultan Sélim et du roi Ferdinand.
Le 31 mai, au point du jour, l'armée sanfédiste partit de Melfi, passa l'Ofanto et arriva à Ascoli, où Son Éminence reçut le capitaine Baillie, Irlandais commandant les Russes. Quatre cent cinquante Russes étaient arrivés heureusement à Montecalvello, et s'y étaient immédiatement établis dans un camp retranché auquel ils avaient donné le nom de fort Saint-Paul.
On entra aussitôt au conseil et il fut convenu que le commandant Baillie retournerait à l'instant même à Montecalvello, et que le colonel Carbone, avec trois bataillons de ligne et un détachement de chasseurs calabrais, servirait d'avant-garde aux troupes russes. Un commissaire spécial nommé Apa, fut désigné pour veiller au soin des vivres, et reçut les plus pressantes recommandations pour que les bons alliés du roi Ferdinand ne manquassent de rien.
De son côté, le commandant Baillie promit de laisser, et laissa, en effet, au pont de Bovino, où le cardinal devait arriver le 2 juin, une escorte de trente grenadiers russes qui devaient lui servir de garde d'honneur.
Le cardinal descendit au palais du duc de Bovino, où il rencontra le baron don Luis de Riseis, qui venait au-devant de lui en qualité d'aide de camp de Pronio.
C'était pour la première fois que le cardinal avait des nouvelles précises des Abruzzes.
Ce fut alors seulement qu'il apprit les trois victoires remportées par les Français et par la légion napolitaine à San-Severo, à Andria et à Trani; mais, en même temps, il apprit leur retraite rapide, causée par le rappel de Macdonald dans la haute Italie. Les chefs royalistes opérant dans les Abruzzes, dans les provinces de Chieti et dans celle de Teramo, demandaient les ordres du vicaire général.