La San-Felice, Tome 07, Emma Lyonna, tome 3

Part 7

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Macdonald recevait l'ordre de rejoindre en Lombardie l'armée française, en pleine retraite devant l'armée austro-russe. Par malheur, il n'était pas tout à fait libre d'obéir. Nous avons vu qu'avant son départ, Championnet avait expédié un corps français dans la Pouille et un corps napolitain dans la Calabre.

Nous savons le résultat de ces deux expéditions.

Broussier et Ettore Caraffa avaient été vainqueurs; mais Schipani avait été vaincu.

Macdonald envoya aussitôt, aux corps français épars tout autour de Naples, l'ordre de se concentrer sur Caserte.

Au fur et à mesure que les républicains se retiraient, les sanfédistes avançaient, et Naples commençait à se trouver resserrée dans un cercle bourbonien. Fra-Diavolo était à Itri; Mammone et ses deux frères étaient à Sora; Pronio était dans les Abruzzes; Sciarpa, dans le Cilento; enfin Ruffo et de Cesare marchaient de front, occupant toute la Calabre, donnant, par la mer Ionienne, la main aux Russes et aux Turcs, et, par la mer Tyrrhénienne, la main aux Anglais.

Sur ces entrefaites, les députés envoyés à Paris pour obtenir la reconnaissance de la république parthénopéenne et faire avec le Directoire une alliance _défensive et offensive_, revinrent à Naples. Mais la situation de la France n'était point assez brillante pour _défendre_ Naples, et celle de Naples assez forte pour _offenser_ les ennemis de la France.

Le Directoire français faisait donc dire à la république napolitaine ce que se disent les uns aux autres, malgré les traités qui les lient, deux États dans les situations extrêmes: _Chacun pour soi_. Tout ce qu'il pouvait faire, c'était de lui céder le citoyen Abrial, homme expert en pareille matière, pour donner une organisation meilleure à la République.

Au moment où Macdonald s'apprêtait à obéir secrètement à l'ordre de retraite qu'il avait reçu, et où il réunissait ses soldats à Caserte, sous le prétexte qu'ils s'amollissaient aux délices de Naples, ou apprit que cinq cents bourboniens et un corps anglais beaucoup plus considérable débarquaient près de Castellamare, sous la protection de la flotte anglaise. Cette troupe s'empara de la ville et du petit fort qui la protége. Comme on ne s'attendait pas à ce débarquement, une trentaine de Français seulement occupaient le fort. Ils capitulèrent, à la condition de se retirer avec les honneurs de la guerre. Quant à la ville, comme elle avait été enlevée par surprise, elle n'avait pu faire ses conditions et avait été mise à sac.

Lorsqu'ils surent ce qui arrivait à Castellamare, les paysans de Lettere, de Groguana, les montagnards des montagnes voisines, espèce de pâtres dans le genre des anciens Samnites, descendirent dans la ville et se mirent à la piller de leur côté.

Tout ce qui était patriote, ou tout ce qui était dénoncé comme tel, fut mis à sac; enfin, le sang donnant la soif du sang, la garnison elle-même fut égorgée au mépris de la capitulation.

Ces événements se passaient la veille du jour où Macdonald devait quitter Naples avec l'armée française; mais ils changèrent ses dispositions. Le hardi capitaine ne voulut point avoir l'air de quitter Naples sous la pression de la peur. Il se mit à la tête de l'armée et marcha droit sur Castellamare. Ce fut inutilement que les Anglais tentèrent d'inquiéter la marche de la colonne française par le feu de leurs vaisseaux; sous le feu de ces mêmes vaisseaux, Macdonald reprit la ville et le fort, y remit garnison, non plus de Français, mais de patriotes napolitains, et, le soir même, de retour à Naples, il faisait don à la garde nationale de trois étendards, de dix-sept canons et de trois cents prisonniers.

Le lendemain, il annonça son départ pour le camp de Caserte, où il allait, disait-il, commander à ses troupes de grandes manoeuvres d'exercice, promettant qu'il serait toujours prêt à revenir sur Naples pour la défendre, et priant qu'on lui fît tenir, tous les soirs, un rapport sur les événements de la journée.

Il laissait entendre qu'il était temps que la République jouît de toute sa liberté, se soutînt par ses propres forces et achevât une révolution commencée sous de si heureux auspices. Et, en effet, il ne restait plus aux Napolitains, guidés par les conseils d'Abrial, qu'à soumettre les insurgés et à organiser le gouvernement.

Le 6 mai au soir, tandis qu'il était occupé à écrire une lettre au commodore Troubridge, lettre dans laquelle il faisait appel à son humanité et l'adjurait de faire tous ses efforts pour éteindre la guerre civile au lieu de l'attiser, on lui annonça le brigadier Salvato.

Salvato, deux jours auparavant, avait fait, à la reprise de Castellamare, des prodiges de valeur sous les yeux du général en chef. Cinq des dix-sept canons avaient été pris par sa brigade; un des trois drapeaux avait été pris par lui.

On connaît déjà le caractère de Macdonald pour être plus âpre et plus sévère que celui de Championnet; mais, brave lui-même jusqu'à la témérité, il était un juste et digne appréciateur de la valeur chez les autres.

En voyant entrer Salvato, Macdonald lui tendit la main.

--Monsieur le chef de brigade, lui dit-il, je n'ai pas eu le temps de vous faire, sur le champ de bataille, ni après le combat, tous les compliments qui vous étaient dus; mais j'ai fait mieux que cela: j'ai demandé pour vous au Directoire le grade de général de brigade, et je compte, en attendant, vous confier le commandement de la division du général Mathieu Maurice, qu'une blessure grave met, pour le moment, en non-activité.

Salvato s'inclina.

--Hélas! mon général, dit-il, je vais peut-être bien mal reconnaître vos bontés; mais, dans le cas où, comme on le dit, vous seriez rappelé dans l'Italie centrale...

Macdonald regarda fixement le jeune homme.

--Qui dit cela, monsieur? demanda-t-il.

--Mais le colonel Mejean, par exemple, que j'ai rencontré faisant des provisions pour le château Saint-Elme, et qui m'a dit, sans autrement me recommander le secret, d'ailleurs, que vous le laissiez au fort Saint-Elme avec cinq cents hommes.

--Il faut, répliqua Macdonald, que cet homme se sente singulièrement appuyé pour jouer avec de pareils secrets, surtout quand on lui a recommandé, sur sa tête, de ne les révéler à qui que ce soit.

--Pardon, mon général: j'ignorais cette circonstance; sans quoi, je vous avoue que je ne vous eusse point nommé M. Mejean.

--C'est bien. Et vous aviez quelque chose à me dire dans le cas où je serais rappelé dans l'Italie centrale?

--J'avais à vous dire, mon général, que je suis un enfant de ce malheureux pays que vous abandonnez; que, privé de l'appui des Français, il va avoir besoin de toutes ses forces et surtout de tous ses dévouements. Pouvez-vous, en quittant Naples, mon général, me laisser un commandement quelconque, si infime qu'il soit, le commandement du château de l'OEuf, le commandement du château del Carmine, comme vous laissez le commandement du château Saint-Elme au colonel Mejean?

--Je laisse le commandement du château Saint-Elme au colonel Mejean par ordre exprès du Directoire. L'ordre porte le nombre d'hommes que je dois y laisser et le chef sous les ordres duquel je dois laisser ces hommes. Mais, n'ayant rien reçu de pareil relativement à vous, je ne puis prendre sur moi de priver l'armée d'un de ses meilleurs officiers.

--Mon général, répondit Salvato, de ce même ton ferme dont lui parlait Macdonald et auquel l'avait si peu habitué Championnet, qui le traitait comme son fils,--mon général, ce que vous me dites là me désespère; car, convaincu que je suis de la nécessité de ma présence dans ce pays, et ne pouvant oublier que je suis Napolitain avant d'être Français, et que, par conséquent, je dois ma vie à Naples avant de la devoir à la France, je serais obligé, sur un refus formel de votre part de me laisser ici, je serais obligé de vous donner ma démission.

--Pardon, monsieur, répondit Macdonald, j'apprécie d'autant mieux votre position, que, de même que vous êtes Napolitain, je suis, moi, Irlandais, et que, quoique né en France de parents qui, depuis longtemps, y étaient fixés, si je me trouvais à Dublin dans les conditions où vous êtes à Naples, peut-être le souvenir de la patrie se réveillerait-il en moi et ferais-je la même demande que vous faites.

--Alors, mon général, dit Salvato, vous acceptez ma démission?

--Non, monsieur; mais je vous accorde un congé de trois mois.

--Oh! mon général! s'écria Salvato.

--Dans trois mois, tout sera fini pour Naples...

--Comment l'entendez-vous, mon général?

--C'est bien simple, dit Macdonald avec un triste sourire: je veux dire que, dans trois mois, le roi Ferdinand sera remonté sur son trône, que les patriotes seront tués, pendus ou proscrits. Pendant ces trois mois-là, monsieur, consacrez-vous à la défense de votre pays. La France n'aura rien à voir à ce que vous ferez, ou, si elle y voit quelque chose, elle n'aura probablement qu'à y applaudir; et, si dans trois mois, vous n'êtes ni tué ni pendu, revenez reprendre parmi nous, près de moi, s'il est possible, le rang que vous occupez dans l'armée.

--Mon général, dit Salvato, vous m'accordez plus que je n'osais espérer.

--Parce que vous êtes de ceux, monsieur, à qui l'on n'accordera jamais assez. Avez-vous un ami à me présenter pour tenir votre commandement en votre absence de la brigade?

--Mon général, il me ferait grand plaisir, je vous l'avoue, d'être remplacé par mon ami de Villeneuve; mais...

Salvato hésita.

--Mais? reprit Macdonald.

--Mais Villeneuve était officier d'ordonnance du général Championnet, et peut-être cet emploi occupé par lui n'est-il pas aujourd'hui un titre de recommandation.

--Près du Directoire, c'est possible, monsieur; mais près de moi il n'y a de titre de recommandation que le patriotisme et le courage. Et vous en êtes une preuve, monsieur; car, si M. de Villeneuve était officier d'ordonnance du général Championnet, vous étiez, vous, son aide de camp, et c'est avec ce titre, s'il m'en souvient, que vous avez si vaillamment combattu à Civita-Castellana. Écrivez vous-même à votre ami M. de Villeneuve, et dites-lui qu'à votre demande, je me suis empressé de lui confier le commandement intérimaire de votre brigade.

Et, de la main, il désigna au jeune homme le bureau où il écrivait lui-même lorsque Salvato était entré. Salvato s'y assit et écrivit, d'une main tremblante de joie, quelques lignes à Villeneuve.

Il avait signé, cacheté la lettre, mis l'adresse et allait se lever, lorsque Macdonald, lui posant la main sur l'épaule, le maintint à sa place.

--Maintenant, un dernier service, lui dit-il.

--Ordonnez, mon général.

--Vous êtes Napolitain, quoique, à vous entendre parler le français ou l'anglais, on vous prendrait ou pour un Français ou pour un Anglais. Vous devez donc parler au moins aussi correctement votre langue maternelle que vous parlez ces langues étrangères. Eh bien, faites-moi le plaisir de traduire en italien la proclamation que je vais vous dicter.

Salvato fit signe qu'il était prêt à obéir.

Macdonald se redressa de toute la hauteur de sa grande taille, appuya sa main au dossier du fauteuil du jeune officier et dicta:

«Naples, 6 mai 1799.

»Toute ville rebelle sera brûlée, et, sur ses ruines, on passera la charrue.»

Salvato regarda Macdonald.

--Continuez, monsieur, lui dit tranquillement celui-ci.

Salvato fit signe qu'il était prêt. Macdonald continua:

«Les cardinaux, les archevêques, les évêques, les abbés, en somme tous les ministres du culte, seront regardés comme fauteurs de la révolte des pays et villes où ils se trouveront, et punis de mort.

»La perte de la vie entraînera la confiscation des biens.»

--Vos lois sont dures, général, fit en souriant Salvato.

--En apparence, monsieur, répondit Macdonald; car, en faisant cette proclamation, j'ai un tout autre but, qui vous échappe, jeune homme.

--Lequel? demanda Salvato.

--La république parthénopéenne, si elle veut se soutenir, va être forcée à de grandes rigueurs, et peut-être même ces rigueurs ne la sauveront-elles pas. Eh bien, en cas de restauration, il est bon, ce me semble, que ceux qui auront appliqué ces rigueurs puissent les rejeter sur moi. Tout éloigné que je serai de Naples, peut-être lui rendrai-je un dernier service et sauverai-je la tête de quelques-uns de ses enfants en prenant sur moi cette responsabilité. Passez-moi la plume, monsieur, dit Macdonald.

Salvato se leva et passa la plume au général.

Celui-ci signa sans s'asseoir, et, se retournant vers Salvato:

--Ainsi, c'est convenu, dit-il, dans trois mois, si vous n'êtes ni tué, ni prisonnier, ni pendu?

--Dans trois mois, mon général, je serai près de vous.

--En allant vous remercier, aujourd'hui, M. de Villeneuve vous portera votre congé.

Et il tendit à Salvato une main que celui-ci serra avec reconnaissance.

Le lendemain, 7 mai, Macdonald partait de Caserte avec l'armée française.

LI

LA FÊTE DE LA FRATERNITÉ

«Il est impossible, disent les _Mémoires pour servir à l'histoire des dernières révolutions de Naples_, il est impossible de décrire la joie qu'éprouvèrent les patriotes lors du départ des Français. Ils disaient, en se félicitant et en s'embrassant, que c'était à partir de ce moment heureux qu'ils étaient véritablement libres, et leur patriotisme, en répétant ces paroles, touchait le dernier degré de l'enthousiasme et de la fureur.»

Et, en effet, il y eut alors un moment à Naples où les folies de 1792 et 1793 se renouvelèrent, non pas les folies sanglantes, heureusement, mais celles qui, en exagérant le patriotisme, placent le ridicule à côté du sublime. Les citoyens qui avaient le _malheur_ de porter le nom de Ferdinand, nom que l'adulation avait rendu on ne peut plus commun, ou le nom de tout autre roi, demandèrent au gouvernement républicain l'autorisation de changer juridiquement de nom, rougissant d'avoir quelque chose de commun avec les tyrans[7]. Mille pamphlets dévoilant les mystères amoureux de la cour de Ferdinand et de Caroline furent publiés. Tantôt, c'était le Sebetus, petit ruisseau qui se jette dans la mer au pont de la Madeleine et qui, pareil à l'antique Scamandre, prenait la parole et se mettait du côté du peuple; tantôt, c'était une affiche, appliquée contre les murs de l'église del Carmine, et sur laquelle étaient écrits ces mots: _Esci fuori, Lazzaro!_ (Lève-toi, Lazare, et sors de ta tombe.) Bien entendu que, dans cette circonstance, _Lazare_ signifiait _lazzarone_, et lazzarone _Masaniello_. De son côté, Eleonora Pimentel, dans son _Moniteur parthénopéen_, excitait le zèle des patriotes et peignait Ruffo comme un chef de brigands et d'assassins, aspect sous lequel, grâce à l'ardente républicaine, il apparaît encore aujourd'hui aux yeux de la postérité.

[7] Nous avons sous les yeux une demande de ce genre, signée d'un homme qui a été depuis ministre de Ferdinand II.

Les femmes, excitées par elle, donnaient l'exemple du patriotisme, recherchant l'amour des patriotes, méprisant celui des aristocrates. Quelques-unes haranguaient le peuple du haut des balcons de leurs palais, lui expliquant ses intérêts et ses devoirs, tandis que Michelangelo Ciccone, l'ami de Cirillo, continuait de traduire en patois napolitain l'Évangile, c'est-à-dire le grand livre démocratique, adaptant à la liberté toutes les maximes de la doctrine chrétienne. Au milieu de la place Royale, tandis que les autres prêtres luttaient, dans les églises et dans les confessionnaux, contre les principes révolutionnaires, employant, pour effrayer les femmes, les menaces, pour réduire les hommes, les promesses,--au milieu de la place Royale, le père Benoni, religieux franciscain de Bologne, avait dressé sa chaire au pied de l'arbre de la Liberté, là justement où Ferdinand, dans sa terreur de la tempête, avait juré d'élever une église à saint François de Paule, si jamais la Providence lui rendait son trône. Là, le crucifix à la main, il comparait les pures maximes dictées par Jésus aux peuples et aux rois à celles dont les rois avaient, pendant des siècles, usé vis-à-vis des peuples, qui, lions endormis, les avaient laissés faire pendant des siècles. Et, maintenant que ces lions étaient éveillés et prêts à rugir et à déchirer, il expliquait à l'un de ces peuples-lions le triple dogme, complétement inconnu à Naples à cette époque et à peine entrevu aujourd'hui, de la liberté, de l'égalité et de la fraternité.

Le cardinal-archevêque Capece Zurlo, soit crainte, soit conviction, appuyait les maximes prêchées par les prêtres patriotes et ordonnait des prières dans lesquelles le _Domine salvam fac rempublicam_ remplaçait le _Domine salvum fac regem_. Il alla plus loin: il déclara dans une encyclique que les ennemis du nouveau gouvernement qui, d'une façon quelconque, travailleraient à sa ruine, seraient exclus de l'absolution, excepté _in extremis_. Il étendait même l'interdit jusqu'à ceux qui, connaissant des conspirateurs, des conspirations ou des dépôts d'armes, ne les dénonceraient pas. Enfin, les théâtres ne représentaient que des tragédies ou des drames dont les héros étaient Brutus, Timoléon, Harmodius, Cassius ou Caton.

Ce fut à la fin de ces spectacles, le 14 mai, que l'on apprit la prise et la dévastation d'Altamura. L'acteur chargé du principal rôle vint non-seulement annoncer cette nouvelle, mais raconter les circonstances terribles qui avaient suivi la chute de la ville républicaine. Un inexprimable sentiment d'horreur accueillit ce récit; tous les spectateurs se levèrent comme secoués par une commotion électrique, et, d'une seule voix, s'écrièrent: «Mort aux tyrans! Vive la liberté!»

Puis, à l'instant même, et sans que l'ordre en eût été donné, éclata comme un tonnerre, à l'orchestre, _la Marseillaise_ napolitaine, _l'Hymne à la Liberté_, de Vicenzo Monti, qu'avait récité la Pimentel chez la duchesse Fusco, la veille du jour où avait été fondé _le Moniteur parthénopéen_.

Cette fois, le danger soulevait le voile des illusions et montrait son visage effaré. Il ne s'agissait plus de perdre le temps en vaines paroles: il fallait agir.

Salvato, usant de la liberté momentanée qui lui était rendue, donna le premier l'exemple. Au risque d'être pris par des brigands, muni des pouvoirs de son père, il partit pour le comté de Molise, et, tant par ses fermiers que par ses intendants, réunit une somme de près de deux cent mille francs, et créa un corps de volontaires calabrais qui prit le nom de _légion calabraise_. C'étaient d'ardents soutiens de la liberté, tous ennemis personnels du cardinal Ruffo, et ayant chacun quelque mort à venger contre les sanfédistes ou leur chef, et résolus à laver le sang avec le sang. Ces mots inscrits sur leurs bannières indiquaient le serment terrible qu'ils avaient fait:

NOUS VENGER, VAINCRE OU MOURIR!

Le duc de Rocca-Romana, excité par cet exemple,--on le croyait du moins,--sortit de son harem de la Descente du géant et demanda et obtint l'autorisation de lever un régiment de cavalerie.

Schipani réorganisa son corps d'armée, détruit et dispersé: il en fit deux légions, donna le commandement de l'une à Spano, Calabrais comptant de longues années de service dans les grades inférieurs de l'armée, et prit le commandement de l'autre.

Abrial, de son côté, remplissait conscieusement la mission à lui confiée par le Directoire.

Le pouvoir législatif fut remis par lui aux mains de vingt-cinq citoyens; le pouvoir exécutif à cinq, le ministère à quatre.

Lui-même choisit les membres qui devaient faire partie de ces trois pouvoirs.

Au nombre des nouveaux élus à ce terrible honneur, qui devait coûter la vie à la plupart, était une de nos premières connaissances, le docteur Dominique Cirillo.

Lorsqu'on lui annonça le choix que l'agent français avait fait de lui, il répondit:

--Le danger est grand, mais l'honneur est plus grand encore. Je dévoue à la République mes faibles talents, mes forces, ma vie.

Manthonnet, de son côté, travaillait nuit et jour à la réorganisation de l'armée. Au bout de quelques jours, en effet, une armée nouvelle était prête à marcher au-devant du cardinal, que l'on sentait pour ainsi dire s'approcher d'instant en instant.

Mais, auparavant, coeur généreux qu'était le ministre de la guerre, il voulut donner à la ville un spectacle qui, tout à la fois, la rassurât et l'exaltât.

Il annonça la fête de la Fraternité.

Le jour marqué pour cette fête, la ville s'éveilla au son des cloches, des canons et des tambourins, comme elle avait l'habitude de le faire dans ses jours les plus heureux.

Toute la garde nationale à pied eut l'ordre de se placer en haie dans la rue de Tolède; toute la garde nationale à cheval se rangea en bataille sur la place du Palais; toute l'infanterie de ligne se massa place du Château.

Disons en passant, qu'il n'y a peut-être pas une capitale au monde où la garde nationale soit si bien organisée qu'à Naples.

Un grand espace était resté libre autour de l'arbre de la Liberté, à dix pas duquel était dressé un bûcher.

Vers onze heures du matin, par une magnifique journée de la fin du mois de mai, toutes les fenêtres étant pavoisées de drapeaux aux couleurs de la République, toutes les femmes garnissant ces fenêtres et secouant leurs mouchoirs aux cris de «Vive la République!» on vit, du haut de la rue de Tolède, s'avancer un immense cortége.

C'étaient d'abord tous les membres du nouveau gouvernement nommés par Abrial, ayant à leur tête le général Manthonnet.

Derrière eux, marchait l'artillerie; puis venaient les trois bannières prises aux bourboniens, une aux Anglais, les deux autres aux sanfédistes, puis cinq ou six cents portraits de la reine et du roi recueillis de toutes parts et destinés au feu; enfin, enchaînés deux à deux, les prisonniers de Castellamare et des villages voisins.

Une masse de peuple, pleine de rumeurs de vengeance et de menaces de haine, suivait en hurlant: «A mort les sanfédistes! à mort les bourboniens!» Car le peuple, avec ses idées de sang, ne pouvait se figurer que l'on tirât les captifs de leur prison pour autre chose que pour les égorger.

Et c'était bien aussi la conviction des pauvres prisonniers, qui, à part quelques-uns qui semblaient porter un défi à leurs futurs bourreaux, marchaient la tête basse et pleurant.

Manthonnet fit un discours à l'armée pour lui rappeler ses devoirs aux jours de l'invasion.

L'orateur du gouvernement fit un discours au peuple, dans lequel il lui prêcha le respect de la vie et de la propriété.

Après quoi, on alluma le bûcher.

Alors, le ministre des finances s'approcha des flammes et y jeta une masse de billets de banque montant à la somme de six millions de francs, économies que, malgré la misère publique, le gouvernement avait faites en deux mois.

Après les billets de banque vinrent les portraits.

Depuis le premier jusqu'au dernier, tous furent brûlés, aux cris de «Vive la République!»

Mais, quand le tour vint d'y jeter les bannières, le peuple se rua sur ceux qui les portaient, s'empara d'elles, les traîna dans la boue et finit par les déchirer en petits morceaux, que les soldats placèrent, fragments presque impalpables, au bout de leur baïonnette.

Restaient les prisonniers.

On les força de s'approcher du bûcher, on les groupa au pied de l'arbre de la Liberté, on les entoura d'un cercle de baïonnettes, et, au moment où ils n'attendaient plus que la mort, au moment où le peuple, les yeux flamboyants, aiguisait ses ongles et ses couteaux, Manthonnet cria:

--A bas les chaînes!

Alors, les principales dames de la ville, la duchesse de Popoli, la duchesse de Conzano, la duchesse Fusco, Eleonora Pimentel se précipitèrent, au milieu des hourras, des bravos, des larmes, des étonnements; elles détachèrent les chaînes des trois cents prisonniers sauvés de la mort, au milieu des cris de «Grâce!» et de ceux mille fois répétés de «Vive la République!»