La San-Felice, Tome 07, Emma Lyonna, tome 3

Part 5

Chapter 53,816 wordsPublic domain

Ferdinand était moins scrupuleux que la République: il prenait de toute main, tout était bon pour lui, et, moins ses défenseurs avaient à perdre, plus, pensait-il, il avait, lui, à gagner.

La fatalité voulut donc que Sciarpa se trouvât commander le petit détachement sanfédiste qui occupait Castelluccio.

Schipani pouvait sans crainte laisser Castelluccio en arrière: il n'y avait pas de danger que la contre-révolution qu'il renfermait s'étendît au dehors: tous les villages qui l'environnaient étaient patriotes.

On pouvait réduire Castelluccio par la faim. Il était facile de bloquer ce village, qui n'avait que pour trois ou quatre jours de vivres, et qui était en hostilité avec tous les villages voisins.

En outre, pendant le blocus, on pouvait transporter de l'artillerie sur une colline, qui le dominait, et, de là, le réduire par quelques coups de canon.

Malheureusement, ces conseils étaient donnés à un homme incapable de les comprendre par les habitants de Rocca et d'Albanetta. Schipani était une espèce de Henriot calabrais, plein de confiance en lui-même et qui eût cru descendre du piédestal où la République l'avait mis en suivant un plan qui ne venait pas de lui.

Il pouvait, en outre, accepter l'offre des habitants de Castelluccio, qui déclaraient être tout prêts à se réunir à la République et à arborer la bannière tricolore, pourvu que Schipani ne leur fit point la honte de passer en vainqueur par leur ville.

Enfin il pouvait traiter avec Sciarpa, homme de bonne composition, qui lui offrait de réunir ses troupes à celles de la République, _pourvu qu'on lui payât sa défection d'un prix équivalant à ce qu'il pouvait perdre en abandonnant la cause des Bourbons_.

Mais Schipani répondit:

--Je viens pour faire la guerre et non pour négocier: je ne suis point un marchand, je suis un soldat.

Le caractère de Schipani une fois connu du lecteur, on peut comprendre que son plan pour s'emparer de Castelluccio, fut bientôt fait.

Il ordonna d'escalader les sentiers à pic qui conduisaient de la vallée au village.

Les habitants de Castelluccio étaient réunis dans l'église, attendant une réponse aux propositions qu'ils avaient faites.

On leur rapporta le refus de Schipani.

Les localités sont pour beaucoup dans les résolutions que les hommes prennent.

Paysans simples, et croyant, en réalité, que la cause de Ferdinand était celle de Dieu, les habitants de Castelluccio s'étaient réunis dans l'église pour y recevoir l'inspiration du Seigneur.

Le refus de Schipani outrageait leurs deux croyances.

Au milieu du tumulte qui suivit le rapport du messager, Sciarpa escalada la chaire et demanda la parole.

On ignorait ses négociations avec les républicains: aux yeux des habitants de Castelluccio, Sciarpa était l'homme pur.

Le silence se fit donc comme par enchantement, et la parole lui fut accordée à l'instant même.

Alors, sous la voûte sainte aux arcades sonores, il éleva la voix et dit:

--Frères! vous n'avez plus maintenant que deux partis à prendre: ou fuir comme des lâches, ou vous défendre en héros. Dans le premier cas, je quitterais la ville avec mes hommes et me réfugierais dans la montagne, vous laissant la défense de vos femmes et de vos enfants; dans le second cas, je me mettrai à votre tête, et, avec l'aide de Dieu, qui nous écoute et nous regarde, je vous conduirai à la victoire. Choisissez!

Un seul cri répondit à ce discours, si simple et, par conséquent, si bien fait pour ceux auxquels il s'adressait:

--La guerre!

Le curé, au pied de l'autel, dans ses habits d'officiant, bénit les armes et les combattants.

Sciarpa fut, à l'unanimité, nommé commandant en chef, et on lui laissa le soin du plan de bataille. Les habitants de Castelluccio mirent leur ville sous sa garde et leur vie à sa disposition.

Il était temps. Les républicains n'étaient plus qu'à une centaine de pas des premières maisons; ils arrivaient à l'entrée du village, haletants, exténués de cette montée rapide. Mais, là, avant qu'ils eussent eu le temps de se remettre, ils furent accueillis par une grêle de balles lancées de toutes les fenêtres par un ennemi invisible.

Cependant, si l'ardeur de la défense était vive, l'acharnement de l'attaque était terrible. Les républicains ne plièrent même pas sous le feu; ils continuèrent de marcher en avant, guidés par Schipani, tenant la tête de la colonne, son sabre à la main. Il y eut alors un instant, non pas de lutte, mais d'obstination à mourir. Cependant, après avoir perdu un tiers de ses hommes, force fut à Schipani de donner l'ordre de battre en retraite.

Mais à peine lui et ses hommes avaient-ils fait deux pas en arrière, que chaque maison sembla vomir des adversaires, formidables quand on ne les voyait pas, plus formidables encore quand on les vit. La troupe de Schipani ne descendit point: elle roula jusqu'au fond de la vallée, avalanche humaine poussée par la main de la mort, laissant sur le versant rapide de la montagne une telle quantité de morts et de blessés, qu'en dix endroits différents le sang coulait en ruisseau comme s'il sortait d'une source.

Heureux ceux qui furent tués roides et qui tombèrent sans souffle sur le champ de bataille! Ils ne subirent pas la mort lente et terrible que la férocité des femmes, toujours plus cruelles que les hommes en pareille circonstance, infligeait aux blessés et aux prisonniers.

Un couteau à la main, les cheveux au vent, l'injure à la bouche, on voyait ces furies, pareilles aux magiciennes de Lucain, errer sur le champ de bataille et pratiquer, au milieu des rires et des insultes, les mutilations les plus obscènes.

A ce spectacle inouï, Schipani devint insensé, plus de rage que de terreur, et, avec sa colonne diminuée de plus d'un tiers, il revint sur ses pas et ne s'arrêta qu'à Salerne.

Il laissait le chemin libre au cardinal Ruffo.

Celui-ci s'approchait lentement, mais sûrement et sans faire un seul pas en arrière. Seulement, le 6 avril, il avait failli être victime d'un accident.

Sans aucun symptôme qui pût faire prévoir cet accident, son cheval s'était cabré, avait battu l'air de ses jambes de devant et était retombé mort. Excellent cavalier, le cardinal avait saisi le moment, et, en sautant à terre, avait évité d'être pris sous le corps du cheval.

Le cardinal, sans paraître attacher aucune importance à cet accident, se fit amener un autre cheval, se mit en selle et continua son chemin.

Le même jour, on arriva à Cariati, où Son Éminence fut reçue par l'évêque.

Ruffo était à table avec tout son état-major, lorsqu'on entendit dans la rue le bruit d'une troupe nombreuse d'hommes armés arrivant en désordre avec de grands cris de «Vive le roi! vive la religion!» Le cardinal se mit au balcon et recula d'étonnement.

Quoique habitué aux choses extraordinaires, il ne s'attendait pas à celle-ci.

Une troupe de mille hommes à peu près, ayant colonel, capitaines, lieutenants et sous-lieutenants, vêtus de jaune et de rouge, boitant tous d'une jambe, venaient se joindre à l'armée de la sainte foi.

Le cardinal reconnut des forçats. Les habillés de jaune, qui représentaient les voltigeurs, étaient les condamnés à temps; les rouges, qui représentaient les grenadiers et, par conséquent, avaient le privilége de marcher en tête, étaient les condamnés à perpétuité.

Ne comprenant rien à cette formidable recrue, le cardinal fit appeler leur chef. Leur chef se présenta. C'était un homme de quarante à quarante-cinq ans, nommé Panedigrano, condamné aux travaux forcés à perpétuité pour huit ou dix meurtres et autant de vols.

Ces détails lui furent donnés par le forçat lui-même avec une merveilleuse assurance.

Le cardinal lui demanda alors à quelle heureuse circonstance il devait l'honneur de sa compagnie et de celle de ses hommes.

Panedigrano raconta alors au cardinal que, lord Stuart étant venu prendre possession de la ville de Messine, il avait jugé inconvenant que les soldats de la Grande-Bretagne logeassent sous le même toit que des forçats.

En conséquence, il avait mis ces derniers à la porte, les avait entassés sur un bâtiment, leur avait laissé la faculté de nommer leurs chefs et les avait débarqués au Pizzo, en leur faisant ordonner par le capitaine de la felouque de continuer leur route jusqu'à ce qu'ils eussent rejoint le cardinal.

Le cardinal rejoint, ils devaient se mettre à sa disposition.

C'est ce que fit Panedigrano avec toute la grâce dont il était capable.

Le cardinal était encore tout étourdi du singulier cadeau que lui faisaient ses alliés les Anglais, lorsqu'il vit arriver un courrier porteur d'une lettre du roi.

Ce courrier avait débarqué au golfe de Sainte-Euphémie, et il apportait au cardinal la nouvelle que Panedigrano venait de lui transmettre de vive voix. Seulement, le roi, ne voulant pas accuser ses bons alliés les Anglais, rejetait la faute sur le commandant Danero, déjà bouc émissaire de tant d'autres méfaits.

Quoique la rougeur ne montât pas facilement au visage de Ferdinand, cette fois il avait honte de l'étrange cadeau que faisait, soit lord Stuart, soit Danero, à son vicaire général, c'est-à-dire à son _alter ego_, et il lui écrivait cette lettre dont nous avons eu l'original entre les mains.

«Mon éminentissime, combien j'ai été heureux de votre lettre du 20, qui m'annonce la continuation de nos succès et le progrès que fait notre sainte cause! Cependant, cette joie, je vous l'avoue, est troublée par les sottises que fait Danero, ou plutôt que lui font faire ceux qui l'entourent. Parmi beaucoup d'autres, je vous signalerai celle-ci:

»Le général Stuart ayant demandé de mettre les forçats hors de la citadelle pour y loger ses troupes, le Danero, au lieu de suivre l'ordre que je lui avais donné d'envoyer les susdits forçats sur la plage de Gaete, a eu l'intelligence de les jeter en Calabre, à seule fin probablement de vous troubler dans vos opérations et de gâter par le mal qu'ils feront le bien que vous faites. Quelle idée vont se faire de moi mes braves et fidèles Calabrais quand ils verront qu'en échange des sacrifices qu'ils s'imposent pour la cause royale, leur roi leur envoie cette poignée de scélérats pour dévaster leurs propriétés et inquiéter leurs familles? Je vous jure, mon éminentissime, que, de ce coup, le misérable Danero a failli perdre sa place, et que je n'attends que le retour de lord Stuart à Palerme pour frapper un coup de vigueur, après m'être concerté avec lui.

»Par des lettres venues sur un vaisseau anglais, de Livourne, nous avons appris que l'empereur avait enfin rompu avec les Français. Il faut nous en féliciter, quoique les premières opérations n'aient pas été des plus heureuses.

»Par bonheur, il y a toute chance que le roi de Prusse s'unisse à la coalition en faveur de la bonne cause.

»Que le Seigneur vous bénisse, vous et vos opérations, comme le prie indignement

»Votre affectionné,

»FERDINAND B.»

Mais, dans le post-scriptum, le roi revient sur la mauvaise opinion qu'il a exprimée à l'endroit des forçats en faisant un retour sur les mérites de leur chef.

«_P.-S._--Il ne faudrait cependant point trop mépriser les services que peut rendre le nommé Panedigrano, chef de la troupe qui va vous rejoindre. Danero prétend que c'est un ancien militaire et qu'il a servi avec zèle et intelligence au camp de San-Germano. Son véritable nom est Nicolo Gualtieri.»

Les craintes du roi relativement aux honorables auxiliaires qu'avait reçus le cardinal n'étaient que trop fondées. Comme la plupart d'entre eux étaient Calabrais, la première chose qu'ils firent fut d'acquitter certaines dettes de vengeance privée. Mais, au deuxième assassinat qui lui fut dénoncé, le cardinal fit faire halte à l'armée, enveloppa ces mille forçats avec un corps de cavalerie et de campieri baroniaux, fit tirer des rangs les deux meurtriers et les fit fusiller à la vue de tous.

Cet exemple produisit le meilleur résultat, et, le lendemain, Panedigrano vint dire au cardinal que, si l'on voulait donner une solde raisonnable à ses hommes, il répondait d'eux corps pour corps.

Le cardinal trouva la demande trop juste. Il leur fit faire sur le pied de vingt-cinq grains par jour, c'est-à-dire d'un franc, un rappel à partir du jour où ils s'étaient organisés et avaient nommé leurs chefs, avec promesse que cette solde de vingt-cinq grains leur serait continuée tant que durerait la campagne.

Seulement, comme les casaques et les bonnets jaunes et rouges donnaient un cachet par trop caractéristique à ce corps privilégié, on leva une contribution sur les patriotes de Cariati pour leur donner un uniforme moins voyant.

Mais, lorsque ceux qui n'étaient point prévenus où ce corps avait pris son origine le voyaient marcher à l'avant-garde, c'est-à-dire au poste le plus dangereux, ils s'étonnaient que tous boitassent, soit de la jambe droite, soit de la jambe gauche.

Chacun boitait de la jambe dont il avait tiré la chaîne.

Ce fut avec cette avant-garde exceptionnelle que le cardinal continua sa marche sur Naples, dont les chemins lui était livrés par la défaite de Schipani à Castelluccio.

Ce sera, au reste, à notre avis, une grande leçon pour les peuples et pour les rois que de comparer à cette marche du cardinal Ruffo celle qui fut exécutée, soixante ans plus tard, par Garibaldi, et d'opposer, au prélat représentant le droit divin, l'homme de l'humanité représentant le droit populaire.

L'un, celui qui est revêtu de la pourpre romaine, qui marche au nom de Dieu et du roi, passe à travers le pillage, les homicides, l'incendie, laissant derrière lui les larmes, la désolation et la mort.

L'autre, vêtu de la simple blouse du peuple, de la simple casaque du marin, marche sur une jonchée de fleurs et s'avance au milieu de la joie et des bénédictions, laissant sur ses pas les peuples libres et radieux.

Le premier a pour alliés les Panedigrano, les Scarpa, les Fra-Diavolo, les Mammone, les Pronio, c'est-à-dire des forçats et des voleurs de grand chemin.

L'autre a pour lieutenants les Tuckery, les de Flotte, les Turr, les Bixio, les Teleki, les Sirtori, les Cosenza, c'est-à-dire des héros.

XLIX

LE CADEAU DE LA REINE

C'est une chose bizarre et qui présente un singulier problème à résoudre au philosophe et à l'historien que le soin que prend la Providence de faire réussir certaines entreprises qui marchent évidemment à l'encontre de la volonté de Dieu.

En effet, Dieu, en douant l'homme d'intelligence et en lui laissant le libre arbitre, l'a chargé incontestablement de cette grande et sainte mission de s'améliorer et de s'éclairer sans cesse, et cela, afin qu'il arrivât au seul résultat qui donne aux nations la conscience de leur grandeur, c'est-à-dire à la liberté et à la lumière.

Mais cette liberté et cette lumière, les nations doivent les acheter par des retours d'esclavage et des périodes d'obscurité qui donnent des défaillances aux esprits les plus forts, aux âmes les plus vaillantes aux coeurs les plus convaincus.

Brutus meurt en disant: «Vertu, tu n'es qu'un mot!» Grégoire VII fait écrire sur son tombeau: «J'ai aimé la justice et haï l'iniquité; voilà pourquoi je meurs dans l'exil.» Kosciusko, en tombant, murmure: _Finis Poloniæ!_

Ainsi, à moins de penser qu'en plaçant les Bourbons sur le trône de Naples, la Providence n'ait voulu donner assez de preuves de leur mauvaise foi, de leur tyrannie et de leur incapacité, pour rendre impossible une troisième restauration, on se demande dans quel but elle couvre de la même égide le cardinal Ruffo en 1799 et Garibaldi en 1860, et comment les mêmes miracles s'opèrent pour sauvegarder deux existences dont l'une devrait logiquement exclure l'autre, puisqu'elles sont destinées à accomplir deux opérations sociales diamétralement opposées, et dont l'une, si elle est bonne, rend naturellement l'autre mauvaise.

Eh bien, rien de plus patent que l'intervention de ce pouvoir supérieur que l'on appelle la Providence dans les événements que nous racontons. Pendant trois mois, Ruffo devient l'élu du Seigneur; pendant trois mois, Dieu le conduit par la main.

Mystère!

Nous avons vu, le 6 avril, le cardinal échapper au danger d'avoir les reins brisés par son cheval, frappé lui-même d'un coup de sang.

Dix jours après, c'est-à-dire le 16 avril, il échappa non moins miraculeusement à un autre danger.

Depuis la mort du premier cheval avec lequel il avait commencé la campagne, le cardinal montait un cheval arabe, blanc et sans aucune tache.

Le 16, au matin, au moment où son Éminence allait mettre le pied à l'étrier, on s'aperçut que le cheval boitait légèrement. Le palefrenier lui fit plier la jambe et lui tira un caillou de la corne du pied.

Pour ne point fatiguer son arabe, ce jour-là, le cardinal décida qu'on le conduirait en main et se fit amener un cheval alezan.

On se mit en marche.

Vers onze heures du matin, en traversant le bois de Ritorto-Grande, près de Tarsia, un prêtre qui était monté sur un cheval blanc et qui marchait à l'avant-garde, servit de point de mire à une fusillade qui tua roide le cheval sans toucher le cavalier.

A peine le bruit eut-il éclaté que l'on avait tiré sur le cardinal,--et, en effet, le prêtre avait été pris pour lui,--qu'il se répandit dans l'armée sanfédiste et y souleva une telle fureur, qu'une vingtaine de cavaliers s'élancèrent dans le bois et se mirent à la poursuite des assassins. Douze furent pris, dont quatre étaient sérieusement blessés.

Deux furent fusillés; les autres, condamnés à une prison perpétuelle dans la forteresse de Maritima.

L'armée sanfédiste s'arrêta deux jours après avoir traversé la plaine où s'élevait l'antique Sybaris, aujourd'hui maremmes infectés: la halte eut lieu dans la buffalerie du duc de Cassano.

Arrivé là, le cardinal la passa en revue. Elle se composait de dix bataillons complets de cinquante hommes chacun, tirés tous de l'armée de Ferdinand. Ils étaient armés de fusils de munition et de sabres seulement, un tiers des fusils, à peu près, manquait de baïonnette.

La cavalerie consistait en douze cents chevaux. Cinq cents hommes appartenant à la même arme suivaient à pied, manquant de monture.

En outre, le cardinal avait organisé deux escadrons de campagne, composés de _bargelli_, c'est-à-dire de gens de la prévôté et de campieri. Ce corps était le mieux équipé, le mieux armé, le mieux vêtu.

L'artillerie consistait en onze canons de tout calibre et en deux obusiers. Les troupes irrégulières, c'est-à-dire celles que l'on appelait les masses, montaient à dix mille hommes et formaient cent compagnies de chacune cent hommes. Elles étaient armées à la calabraise, c'est-à-dire de fusils, de baïonnettes, de pistolets, de poignards, et chaque homme portait une de ces énormes cartouchières nommées _patroncina_, pleine de cartouches et de balles. Ces cartouchières, qui avaient plus de deux palmes de hauteur, couvraient tout le ventre et formaient une espèce de cuirasse.

Enfin, restait un dernier corps, honoré du nom de _troupes régulières_, parce qu'il se composait, en effet, des restes de l'ancienne armée. Mais ce corps n'avait pu s'équiper faute d'argent et ne servait qu'à faire nombre. En somme, le cardinal s'avançait à la tête de vingt-cinq mille hommes, dont vingt mille parfaitement organisés.

Seulement, comme on ne pouvait pas exiger de pareils hommes une marche bien régulière, l'armée paraissait trois fois plus nombreuse qu'elle n'était, et semblait, par l'immense espace qu'elle occupait, une avant-garde de Xerxès.

Aux deux côtés de cette armée, et formant des espèces de barrières dans lesquelles elle était contenue, roulaient deux cents voitures chargées de tonneaux pleins des meilleurs vins de la Calabre, dont les propriétaires et les fermiers s'empressaient de faire don au cardinal. Autour de ces voitures se tenaient les employés chargés de tirer le vin et de le distribuer. Toutes les deux heures, un roulement de tambours annonçait une halte: les soldats se reposaient un quart d'heure et buvaient chacun un verre de vin. A neuf heures, à midi et à cinq heures, les repas avaient lieu.

On bivaquait ordinairement auprès de quelques-unes de ces belles fontaines si communes dans les Calabres et dont l'une, celle de Blandusie, a été immortalisée par Horace.

L'armée sanfédiste, qui voyageait, comme on le voit, avec toutes les commodités de la vie, voyageait, en outre, avec quelques-uns de ses divertissements.

Elle avait, par exemple, une musique, sinon bonne et savante, du moins bruyante et nombreuse. Elle se composait de cornemuses, de flûtes, de violons, de harpes, et de tous ces musiciens ambulants et sauvages qui, sous le nom de _compagnari_, ont l'habitude de venir à Naples pour la neuvaine de l'_Immacolata_ et de la _Natale_. Ces musiciens, qui eussent pu former une armée à part, se comptaient par centaines, de telle façon que la marche du cardinal semblait non-seulement un triomphe, mais encore une fête. On dansait, on incendiait, on pillait. C'était une armée véritablement bien heureuse que celle de Son Éminence le cardinal Ruffo!

Ce fut ainsi qu'elle parvint, sans autre obstacle que la résistance de Cotrone, jusqu'à Matera, chef-lieu de la Basilicate, dans la journée du 8 mai.

L'armée sanfédiste venait à peine de déposer ses armes en faisceaux sur la grande place de Matera, que l'on entendit sonner une trompette, et que l'on vit s'avancer, par une des rues aboutissant à la place, un petit corps d'une centaine de cavaliers conduits par un chef portant l'uniforme de colonel et suivi d'une coulevrine du calibre trente-trois, d'une pièce de canon de campagne, d'un mortier à bombe et de deux caissons remplis de gargousses.

Cette artillerie avait cela de particulier qu'elle était servie par des frères capucins, et que celui qui la commandait marchait en tête, monté sur un âne qui paraissait aussi fier de ce poids que le fameux _âne chargé de reliques_, de la Fontaine.

Ce chef, c'était de Cesare, qui, obéissant aux ordres du cardinal, faisait sa jonction avec lui. Ces cent cavaliers, c'était tout ce qui lui était resté de son armée après la défaite de Casa-Massima. Ces douze artilleurs enfroqués et leur chef, monté sur cet âne si fier de le porter, c'étaient fra Pacifico et son âne Giacobino, qu'il avait retrouvé au Pizzo, non-seulement sain et sauf, mais gros et gras, et qu'il avait repris en passant.

Quant aux douze artilleurs enfroqués, c'étaient les moines que nous avons vus manoeuvrant courageusement et habilement leurs pièces aux siéges de Martina et d'Acquaviva.

Quant au faux duc de Saxe et au vrai Boccheciampe, il avait eu le malheur d'être pris par les Français dans un débarquement que ceux-ci avaient fait à Barlette, et nous verrons plus tard qu'ayant été blessé dans ce débarquement, il mourut de sa blessure.

Le cardinal fit quelques pas au-devant de la troupe qui s'avançait, et, ayant reconnu que ce devait être celle de Cesare, il attendit. Celui-ci, de son côté, ayant reconnu que c'était le cardinal, mit son cheval au galop, et, passant à deux pas de Son Éminence, sauta à terre et le salua en lui demandant sa main à baiser. Le cardinal, qui n'avait aucune raison de conserver au jeune aventurier son faux nom, le salua du vrai, et, comme il le lui avait promis, lui donna le grade de brigadier, correspondant à celui de notre général de brigade, en le chargeant d'organiser la cinquième et la sixième division.

De Cesare arrivait, comme le lui avait commandé le cardinal, pour prendre part au siége d'Altamura.

Juste en face de Matera, en marchant vers le nord, s'élève la ville d'Altamura. Son nom, comme il est facile de le voir, lui vient de ses hautes murailles. La population, qui montait à vingt-quatre mille hommes en temps ordinaire, s'était accrue d'une multitude de patriotes qui avaient fui la Basilicate et la Pouille, et s'étaient réfugiés à Altamura, regardé comme le plus puissant boulevard de la république napolitaine.