La San-Felice, Tome 07, Emma Lyonna, tome 3

Part 3

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On savait que la forteresse, en mauvais état, ne pouvait opposer qu'une médiocre résistance. Un conseil de guerre fut, en conséquence, réuni chez le lieutenant-colonel français, lequel déclara hautement et clairement qu'il n'y avait que deux partis à prendre, et ajouta qu'en sa qualité d'étranger il se réunirait à la majorité.

Ces deux partis étaient:

Ou d'accepter les propositions que le cardinal avait fait faire par son parlementaire Dardano, et, dans ce cas, il fallait à l'instant même mettre en liberté le parlementaire;

Ou de faire une vigoureuse sortie et de chasser les brigands, de prendre place immédiatement sur les remparts et d'attendre derrière eux, en faisant une défense désespérée, l'armée française, qui, disait-on, était en marche vers la Calabre.

Ce dernier avis avait été adopté. Le lieutenant-colonel français s'y rangea, et tout se prépara pour la sortie, de la réussite ou de l'insuccès de laquelle allait dépendre le salut ou la chute de la ville.

En conséquence, ce même jour du vendredi saint, dès neuf heures du matin, tambour battant, mèche allumée, les républicains sortirent de la ville. Les royalistes, de leur côté, ne présentant qu'un front étroit et dissimulant les trois quarts de leurs forces, les laissèrent accomplir une fausse manoeuvre, à l'aide de laquelle les républicains croyaient les envelopper.

Mais à peine, de part et d'autre, le feu de l'artillerie eut-il commencé, que les masses cachées, qui avaient réglé leur plan de bataille, d'après les conseils de Pansanera, se levèrent à droite et à gauche, laissant au centre, pour faire tête aux républicains, les deux compagnies de ligne et l'artillerie; puis, favorisées par l'inclinaison même du terrain, les deux ailes se rabattirent au pas de course sur le flanc des républicains, et, à demi-portée de fusil, firent, à droite et à gauche, une décharge qui, grâce à l'adresse des tireurs, eut un terrible résultat.

Les patriotes virent au premier coup d'oeil l'embuscade dans laquelle ils étaient tombés, et, comme il n'y avait d'autre parti à prendre que de se faire tuer sur place et d'abandonner, par conséquent, la ville à l'ennemi, ou de faire une prompte retraite et de chercher à réparer, derrière les murs, le désastre que l'on venait d'éprouver, ils s'arrêtèrent à la retraite, et l'ordre en fut donné. Mais, enveloppés comme ils l'étaient, les patriotes ne purent opérer cette retraite que dans le plus grand désordre et hâtivement, abandonnant leur artillerie, poursuivis de si près, que, Pansanera et sept ou huit de ses hommes étant arrivés en même temps que les fuyards à la porte de la ville, ils empêchèrent, avec le feu qu'ils firent, que ces derniers ne levassent le pont derrière eux, de manière que les républicains, ne pouvant refermer la porte par laquelle ils étaient rentrés, et les sanfédistes s'étant rendus maîtres de cette porte, ils furent obligés d'abandonner la ville et de se renfermer dans la citadelle.

La porte restée ouverte et sans défense, chacun s'y précipita, déchargeant son arme sur ce qu'il rencontrait, hommes, femmes, enfants, animaux même, et répandant de tous côtés la terreur; mais, dès qu'un peu d'ordre put être établi dans l'agression, les forces isolées se réunirent et se combinèrent contre la forteresse.

Les assaillants commencèrent par s'emparer de toutes les maisons environnant le château, et, de toutes les fenêtres, le feu commença contre lui.

Mais, tandis que cette fusillade s'échangeait entre les troupes régulières et les défenseurs du château, les deux compagnies de troupes de ligne entraient dans la ville, mettaient leur artillerie en position et faisaient feu à leur tour.

Or, le hasard voulut qu'un obus coupât la lance du drapeau républicain et renversât la bannière aux trois couleurs napolitaines qui avait été élevée sur le château. A cette vue, l'ancienne garnison royale, qui, à contre-coeur, s'était réunie aux patriotes, crut que c'était pour elle un avis du ciel de redevenir royaliste, et tourna immédiatement ses armes contre les républicains et les Français: elle abaissa le pont-levis et ouvrit les portes.

Les deux compagnies de ligne entrèrent aussitôt dans le château, et les Français, réduits à dix-sept, furent, avec les patriotes, enfermés dans le même château où ils étaient venus chercher un asile.

Le parlementaire Dardano, condamné à mort, mais qui n'avait pas subi sa peine, fut mis en liberté.

De ce moment, la ville de Cotrone avait été abandonnée à toutes les horreurs d'une ville prise d'assaut, c'est-à-dire au meurtre, au pillage, au viol et à l'incendie.

Le cardinal arrivait au moment où, repue de sang, d'or, de vin, de luxure, son armée accordait à la malheureuse ville expirante la trêve de la lassitude.

XLVI

LES PETITS CADEAUX ENTRETIENNENT L'AMITIÉ

Pendant que le cheval du cardinal Ruffo, portant son illustre maître, entrait dans la ville de Cotrone ayant du sang jusqu'au ventre, et se cabrait à la vue et au bruit des maisons s'écroulant dans les flammes, le roi chassait, pêchait et jouait.

Nous ne savons point quelles améliorations l'exil avait apportées à sa pêche et à son jeu; mais nous savons que jamais saint Hubert lui-même, patron des chasseurs, ne fut entouré de délices pareilles à celles au milieu desquelles le roi Ferdinand oubliait la perte de son royaume.

L'honneur que le roi avait fait au président Cardillo en acceptant une chasse dans son fief d'Illice avait empêché bien des gens de dormir et, entre autres, l'abbesse des Ursulines de Caltanizetta.

Son couvent, situé à moitié chemin à peu près de Palerme à Girgenti, possédait d'immenses domaines en plaines et en forêts. Ces plaines et ces forêts, déjà fort giboyeuses, furent peuplées, par cette excellente abbesse, d'un surcroît de daims, de cerfs et de sangliers, et, lorsque la chasse fut véritablement devenue digne d'un roi, l'abbesse elle-même, avec quatre de ses plus jolies religieuses, partit pour Palerme, demanda une audience à Sa Majesté, et la supplia de vouloir bien donner à de pauvres recluses, dont elle dirigeait les âmes, la satisfaction d'une chasse. Celle qui était offerte se présentait dans des conditions si exceptionnelles et si attrayantes, que le roi n'eut garde de la refuser, et qu'il fut convenu que, le lendemain, le roi partirait avec l'abbesse et ses quatre aides de camp, passerait un jour à se préparer par ses dévotions aux massacres des daims, des cerfs et des chevreuils, comme Charles IX, par les mêmes pratiques saintes, s'était préparé aux massacres des huguenots, et que, le lendemain de cette préparation, il passerait de la vie contemplative à la vie active.

Le roi partit en effet. Un courrier envoyé d'avance avait annoncé au reste de la communauté que les voeux de l'abbesse avaient été agréés, et que Sa Majesté arriverait seule d'abord, mais bientôt serait suivie de toute sa cour.

Le roi se promettait une grande liesse de cette partie de chasse, faite dans des conditions si nouvelles. Au moment où il allait monter en voiture, on lui remit, de la part de la reine, le numéro du _Moniteur parthénopéen_, qui annonçait la découverte du complot Backer et l'arrestation des deux chefs de ce complot, c'est-à-dire du père et du fils. On se rappelle la grande amitié que le roi avait vouée au jeune André: aussi, sa colère fut-elle double, d'abord de voir découvert un complot qui devait, à la fois, le débarrasser, sans qu'il eût à s'en mêler lui-même, des Français et des jacobins, et ensuite de voir arrêtés les deux hommes qui, au milieu d'une indifférence qu'il n'était point sans avoir remarquée, lui avaient donné de si grandes marques de dévouement.

Par bonheur, les affaires du cardinal et celle de Troubridge, qui allaient à merveille, lui laissaient l'espoir de la vengeance. Il prit sur ses tablettes le nom de Luisa Molina San-Felice, et se jura à lui-même que, s'il remontait jamais sur le trône, la _Mère de la patrie_ payerait cher le titre dont l'avait décorée le _Moniteur parthénopéen_.

Par bonheur, chez Ferdinand, les sensations, et surtout les sensations pénibles, ne persistaient point avec opiniâtreté. Une fois qu'il eut poussé un soupir à l'adresse de Simon et un autre soupir à l'adresse d'André Backer, une fois qu'il se fut promis la mort de la San-Felice, il se livra tout entier aux sensations complétement opposées que devaient faire naître dans son esprit quatre jeunes et jolies religieuses, et une abbesse poussant si loin le respect de la royauté, que les moindres désirs du roi étaient pour elle des ordres aussi sacrés que s'ils lui venaient de Dieu même et lui fussent transmis par l'intermédiaire de ses anges.

Tout le monde connaissait l'ardeur du roi pour la chasse. Aussi fut-on bien étonné à Palerme lorsque, dans la nuit, arriva un courrier annonçant que Sa Majesté, s'étant trouvée un peu fatiguée du voyage, et, ayant besoin de repos, faisait dire, non point que la chasse était contremandée, mais que le départ des autres chasseurs était retardé de quarante-huit heures. Le messager était chargé de rassurer les trop grandes inquiétudes que ce contre-ordre pouvait éveiller à Palerme, en disant que le médecin de la communauté n'avait conçu aucune inquiétude sur la santé du roi, mais avait seulement ordonné des bains aromatisés.

Au moment où le courrier était parti, le roi prenait son premier bain.

La chronique ne dit point si la chambre de l'abbesse, comme celle du président Cardillo, était en face de celle du roi, et si, à quatre heures du matin, Ferdinand eut envie de voir quelle figure faisait une abbesse en cornette de nuit, comme il avait eu envie de voir quelle figure faisait un président en bonnet de coton; elle se contente de dire que le roi resta une semaine entière au couvent; que, pendant cinq jours consécutifs, on chassa; que les chasses furent aussi abondantes que dans les forêts de Persano et d'Asproni; que le roi s'amusa fort et que les religieuses eurent toutes les distractions qu'elles pouvaient espérer de sa présence royale.

Le roi promit solennellement de revenir, et ce ne fut qu'à cette condition que les saintes colombes écartèrent, pour laisser partir Ferdinand, les ailes sous lesquelles elles l'abritaient.

A moitié route de Caltanizette à Palerme, le roi rencontra un courrier du cardinal. Ce courrier lui apportait une lettre dans laquelle se trouvaient tous les détails de la prise de Cotrone et des horreurs qui avaient été commises. Le cardinal déplorait ces horreurs, s'en excusait auprès du roi et lui disait que, la ville ayant été prise en son absence, il n'avait pu les empêcher.

Il lui demandait aussi ce qu'il devait faire des dix-sept Français qui se trouvaient enfermés dans la citadelle avec les patriotes calabrais.

Le roi ne voulut point tarder à exprimer toute sa satisfaction au cardinal. Une halte avait été fixée pour son dîner à Villafrati.

Sa Majesté demanda une plume et de l'encre, et, de sa propre main, répondit au cardinal la lettre suivante.

Si nous avons eu le regret de ne pouvoir mettre sous les yeux de nos lecteurs la lettre du cardinal Ruffo, nous avons, en échange, la satisfaction de pouvoir leur faire lire la réponse du roi, que nous avons traduite sur l'original lui-même, et dont nous garantissons l'authenticité.

«Villafrati, 5 avril 1799.

»Mon éminentissime, je reçois, sur la route de Caltanizette à Palerme, votre lettre du 26 mars, dans laquelle vous me racontez toutes les affaires de cette malheureuse ville de Crotone. Le sac qu'elle a subi me fait grand'peine, quoique, à vrai dire, entre nous, les habitants méritaient bien ce qui leur est arrivé pour leur rébellion contre moi. C'est pourquoi je vous répète que je veux qu'on ne fasse aucune miséricorde à ceux qui se sont montrés rebelles à Dieu et à moi. Quant aux Français que vous avez trouvés dans la forteresse, j'expédie à l'instant l'ordre qu'ils soient immédiatement renvoyés en France, attendu qu'il faut les regarder comme une race empestée et se garantir de leur contact par l'éloignement.

»A mon tour de vous donner des nouvelles. Deux expéditions m'ont été faites par le commodore Troubridge, une de Procida, qui m'est arrivée dimanche dernier à Caltanizetta, où j'étais _en retraite_, et l'autre avant-hier. Comme personne près de moi ne savait l'anglais, je les ai immédiatement renvoyées à Palerme pour que lady Hamilton me les traduisît. Aussitôt traduites, je vous enverrai la copie de ces lettres. J'espère que les nouvelles qu'elles contiennent et celles que je pourrai recueillir en arrivant, et que je vous enverrai aussitôt, ne vous feront point de peine, d'après ce qu'a pu comprendre Circello, qui baragouine un peu d'anglais. Troubridge demandait qu'on lui envoyât un juge pour juger et condamner les rebelles. J'ai écrit à Cardillo de m'en choisir un de sa main, de sorte que, s'il a exécuté mon ordre et que le juge soit parti lundi, Dieu et le vent aidant, il doit, recommandation étant donnée audit juge de ne pas faire de cérémonie avec les accusés, il doit, dis-je, à cette heure y avoir pas mal de _casicavalli_ de faits.

«Je vous recommande, de mon côté, mon éminentissime, d'agir conformément à ce que je vous ai écrit, avec la plus grande activité. _De grands coups de bâton et de petits morceaux de pain font de beaux enfants_, comme dit le proverbe napolitain.

«Nous sommes ici dans la plus grande anxiété, attendant des nouvelles de nos chers petits Russes. S'ils arrivent vite, j'espère qu'en peu de temps nous ferons la noce, et, qu'avec l'aide du Seigneur, nous verrons la fin de cette maudite histoire.

«Je suis au désespoir que le temps continue d'être pluvieux, attendu que la pluie doit nuire à nos opérations. J'espère qu'elle ne nuit pas à votre santé. La nôtre est bonne, Dieu merci! et, fût-elle mauvaise, que les bonnes nouvelles que nous recevons de vous la rendraient meilleure. Que le Seigneur vous conserve et bénisse de plus en plus vos opérations, comme le désire et l'en prie indignement

»Votre affectionné

»Ferdinand B.»

Il y a dans la lettre de Sa Majesté une phrase que nos lecteurs peu habitués à la langue italienne, ou plutôt au patois napolitain, n'ont pas dû comprendre; c'est celle où le roi dit, par manière de plaisanteries: _Si le juge est arrivé, il doit, à cette heure, y avoir pas mal de casicavalli de faits._

Quiconque s'est promené dans les rues de Naples a vu les plafonds des marchands de fromage garnis d'un comestible de cette espèce qui se fabrique particulièrement en Calabre. Il a la forme d'un énorme navet qui aurait une tête.

Dans une enveloppe très-dure, il contient une certaine quantité de beurre frais, qui grâce à la suppression complète de l'air, peut se maintenir frais pendant des années.

Ces fromages sont pendus par le col.

Le roi, en disant qu'il y a, il l'espère bien, pas mal de _casicavalli_ de faits, veut dire tout simplement qu'il espère qu'il y a déjà bon nombre de patriotes pendus.

Quant au proverbe royal: _De grands coups de bâton et de petits morceaux de pain font de beaux enfants_, je crois qu'il n'a pas besoin d'explication. Il n'y a pas de peuple qui n'ait entendu sortir de la bouche de quelqu'un de ses rois un proverbe du même genre et qui n'ait fait sa révolution pour avoir des coups de bâton moins lourds et des morceaux de pain plus gros.

La première chose que demanda, en arrivant à Palerme, le roi Ferdinand, fut la traduction des lettres de Troubridge.

Cette traduction l'attendait.

Il n'eut donc qu'à la joindre à la lettre qu'il avait écrite au cardinal à Villafrati, et le même messager put tout emporter:

_A lord Nelson._

«3 avril 1799.

»Les couleurs napolitaines flottent sur toutes les îles de Ponsa. Votre Seigneurie n'a jamais assisté à semblable fête. Le peuple est littéralement fou de joie et demande à cor et à cri son monarque bien-aimé. Si la noblesse était composée de gens d'honneur ou d'hommes à principes, rien ne serait plus facile que de faire tourner l'armée du côté du roi. Ayez seulement mille braves soldats anglais, et je vous promets que le roi sera remonté sur son trône dans quarante-huit heures. Je prie Votre Seigneurie de recommander particulièrement au roi le capitaine Cianchi. C'est un brave et hardi marin, un bon et loyal sujet, désireux de faire du bien à son pays. Si toute la flotte du roi de Naples avait été composée d'hommes comme lui, le peuple ne se fût point révolté.

»J'ai à bord un brigand nommé Francesco, ex-officier napolitain. Il a ses propriétés dans l'île d'Ischia. Il tenait le commandement du fort lorsque nous nous en emparâmes. Le peuple a mis en lambeaux son infâme habit tricolore et a arraché ses boutons, qui portaient le bonnet de la Liberté. Étant alors sans habit, il eut l'audace de revêtir son ancien uniforme d'officier napolitain. Mais, tout en lui laissant l'habit, je lui ai arraché les épaulettes et la cocarde, et l'ai forcé à jeter ces objets par-dessus le bord; après quoi, je lui fis l'honneur de le mettre aux doubles fers. Le peuple a mis en morceaux l'arbre de la Liberté et en charpie la bannière qui le surmontait; de sorte que, de cette bannière, je ne puis mettre le plus petit morceau aux pieds de Sa Majesté. Mais, quant à l'arbre de la Liberté, je suis plus heureux: je vous en envoie deux bûches, avec les noms de ceux qui les ont données.

»J'espère que Sa Majesté en fera du feu et s'y chauffera.

»TROUBRIDGE.

»_P.-S._--J'apprends à l'instant même que Caracciolo _a l'honneur de monter la garde comme simple soldat, et qu'hier il était en sentinelle à la porte du palais. Ils obligent tout le monde, bon gré ou mal gré, à servir_.

»Vous savez que Caracciolo a donné sa démission au roi.»

Nous avons souligné dans le post-scriptum de Troubridge, ce qui a rapport à Caracciolo.

Ces deux phrases, comme on le verra plus tard, si Nelson eût eu la loyauté de produire la lettre de Troubridge, eussent pu avoir une grande influence sur l'esprit des juges lorsqu'on fit son procès à l'amiral.

Voici la seconde lettre de Troubridge; elle porte la date du lendemain:

«4 avril 1792.

»Les troupes françaises montent à un peu plus de deux mille hommes.

»Elles sont ainsi distribuées:

»300 soldats à Saint-Elme;

»200 au château de l'OEuf;

»1,400 au château Neuf;

»100 à Pouzzoles;

»30 à Baïa.

»Leurs combats à Salerne ont été suivis de grandes pertes; pas un de leurs hommes n'est revenu sans blessures. Ils étaient 1,500.

»D'un autre côté, on dit qu'à l'attaque d'une ville nommée Andria, dans les Abruzzes, trois mille Français ont été tués.

»Les Français et les patriotes napolitains se querellent. Il règne entre les uns et les autres une grande défiance. Il arrive souvent que, dans les rondes de nuit, quand l'un crie: «Qui vive?» et que l'autre répond: «Vive la République!» on échange des coups de feu.

»Votre Seigneurie voit qu'il n'est point prudent de s'aventurer dans les rues de Naples.

»Je reçois à l'instant la nouvelle qu'un prêtre nommé Albavena prêche la révolte à Ischia. J'envoie soixante Suisses et trois cents sujets fidèles pour lui donner la chasse. J'espère l'avoir mort ou vif dans la journée. Je prie en grâce Votre Seigneurie de demander au roi un juge honnête par le retour du _Perseus_; autrement, il me sera impossible de continuer ainsi. Les misérables peuvent être, d'un moment à l'autre, arrachés de mes mains et être mis en morceaux par le peuple. Pour le calmer, il faudrait, au plus vite, pendre une douzaine de républicains.»

Troubridge venait à peine d'expédier ces deux lettres et de perdre de vue le petit aviso grec qui les portait à Palerme, qu'il vit s'avancer vers sa frégate une balancelle venant dans la direction de Salerne.

A tout moment, il lui arrivait de la terre, des comunications importantes. Aussi, après s'être assuré que c'était bien au _Sea-Horse_, qu'il montait, que la barque avait affaire, il attendit qu'elle accostât le bâtiment; ce qu'elle fit après avoir répondu aux questions habituelles en pareille circonstance.

La balancelle était montée par deux hommes, dont l'un prit sur sa tête une espèce de bourriche qu'il apporta sur le pont. Arrivé là, il demanda où était Son Excellence le commodore Troubridge.

Troubridge s'avança. Il parlait un peu italien: il put donc interroger lui-même l'homme à la bourriche.

Celui-ci ne savait pas même ce qu'il apportait. Il était chargé de remettre l'objet, quel qu'il fût, au commodore, et d'en prendre un reçu, comme preuve que lui et son camarade s'étaient acquittés de leur commission.

Avant de donner le reçu, Troubridge voulut savoir ce que contenait le panier. En conséquence, il coupa les ficelles qui retenaient la paille, et, au milieu du double cercle de ses officiers et de ses matelots, attirés par la curiosité, il plongea sa main dans la paille; mais aussitôt il la retira avec un mouvement de dégoût.

Toutes les lèvres s'ouvrirent pour demander ce que c'était; mais la discipline qui règne à bord des bâtiments anglais arrêta la question sur les lèvres.

--Ouvre ce panier, dit Troubridge au matelot qui l'avait apporté, en même temps qu'il s'essuyait les doigts avec un mouchoir de batiste, comme fait Hamlet après avoir tenu dans sa main le crâne d'Yorick.

Le matelot obéit, et l'on vit apparaître d'abord une épaisse chevelure noire.

C'était le contact de cette chevelure qui avait causé au commodore la sensation de dégoût qu'il n'avait pu réprimer.

Mais le marinier n'était point aussi dégoûté que l'aristocrate capitaine. Après la chevelure, il mit à découvert le front, après le front les yeux, après les yeux le reste du visage.

--Tiens, dit-il en la prenant par les cheveux, et en tirant hors du panier qui la contenait et dans lequel elle avait été emballée avec toute sorte de soins une tête fraîchement coupée et reposant délicieusement sur une couche de son,--tiens, c'est la tête de don Carlo Granosio di Gaffoni.

Et, en tirant la tête de son enveloppe, il fit tomber un billet.

Troubridge le ramassa. Il était justement à son adresse.

Il contenait les lignes suivantes[2]:

[2] Inutile de dire que nous ne changeons pas une lettre au billet, et que nous nous contentons d'en donner la traduction.

_Au commandant de la station anglaise._

«Salerne, 24 avril au matin.

»Monsieur,

»Comme fidèle sujet de Sa Majesté mon roi Ferdinand, que Dieu garde! j'ai la gloire de présenter à Votre Excellence la tête de don Carlo Granosio di Gaffoni, qui était employé dans l'administration directe de l'infâme commissaire Ferdinand Ruggi. Ledit Granosio a été tué par moi dans un lieu appelé les Puggi, dans le district de Ponte-Cognaro, tandis qu'il prenait la fuite.

»Je prie Votre Excellence d'accepter cette tête et de vouloir bien considérer mon action comme une preuve de mon attachement à la couronne.

»Je suis, avec le respect qui vous est dû,

»Le fidèle sujet du roi,

»GIUSEPPE MANIUTIO VITELLA.»

--Une plume et du papier, demanda Troubridge après avoir lu.

On lui apporta ce qu'il demandait.

Il écrivit en italien:

«Je soussigné reconnais avoir reçu de M. Giuseppe Maniutio Vitella, par les mains de son messager, la tête en bon état de don Carlo Granosio di Gaffoni, et m'empresse de lui assurer que, par la première occasion, cette tête sera envoyé au roi, à Palerme, qui appréciera, je n'en doute point, un pareil cadeau.

»TROUBRIDGE.

»Le 24 avril 1799, à quatre heures de l'après-midi.»

Il enveloppa une guinée dans le reçu et le donna au marinier, qui se hâta d'aller rejoindre son compagnon, moins pressé probablement de partager la guinée avec lui que de lui raconter l'événement.

Troubridge fit signe à un de ses matelots de prendre la tête par les cheveux, de la réintégrer dans le sac et de remettre la bourriche dans l'état où elle était avant d'être ouverte.

Puis, lorsque l'opération fut terminée:

--Porte cela dans ma cabine, dit-il.

Et, avec ce flegme qui n'appartient qu'aux Anglais et un mouvement d'épaules qui n'appartenait qu'à lui: