La San-Felice, Tome 07, Emma Lyonna, tome 3

Part 2

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Aussi, lorsqu'ils surent que celui qui avait été leur chef était là prisonnier, ils voulurent enfoncer les portes de sa prison et le remettre à leur tête pour marcher de nouveau contre l'ennemi. C'est que cette armée, armée toute révolutionnaire, était douée d'un intelligence que n'ont point les armées du despotisme, et que cette intelligence lui disait que, si l'ennemi était vainqueur, il devait cette victoire bien plus à l'impéritie de nos généraux qu'au courage et au mérite des siens.

Championnet refusa de commander comme chef, mais prit un fusil pour combattre comme volontaire.

Par bonheur, son défenseur l'en empêcha.

--Que pensera votre ami Joubert, lorsqu'il saura ce que vous aurez fait, lui dit-il, lui qui a donné sa démission, parce que l'on vous avait enlevé votre épée! Si vous vous faites tuer sans jugement, on dira que vous vous êtes fait tuer, parce que vous étiez coupable.

Championnet se rendit à ce raisonnement.

Quelques jours après la retraite de l'armée française, sur le point d'abandonner Turin, on força le général Moreau, qui avait succédé à Scherer dans le commandement de l'armée d'Italie, d'envoyer Championnet à Grenoble.

C'était presque sa patrie.

Par un singulier jeu du hasard, il eut pour compagnons de voyage ce même général Mack, qui avait, à Caserte, voulu lui rendre une épée qu'il n'avait point voulu recevoir, et ce même Pie VI que la Révolution envoyait mourir à Valence.

C'était à Grenoble que Championnet devait être jugé.

«Vous traduisez Championnet à la barre d'un tribunal français, s'écria Marie-Joseph Chénier à la tribune des Cinq-Cents: c'est sans doute pour lui faire faire amende honorable d'avoir renversé le dernier trône de l'Italie!»

Le premier qui fut appelé comme témoin devant le conseil de guerre fut son aide de camp Villeneuve.

Il s'avança d'un pas ferme en face du président, et, après avoir respectueusement salué l'accusé:

--Que n'appelez-vous aussi, dit-il, en même temps que moi tous les compagnons de ses victoires? Leur témoignage serait unanime comme leur indignation. Entendez cet arrêt d'un historien célèbre: «Une puissance injuste peut maltraiter un honnête homme, mais ne peut le déshonorer.»

Pendant que le procès se jugeait, arriva la journée du 30 prairial, qui chassa du Directoire Treilhard, Révellière-Lepaux et Merlin, pour y introduire Gohier, Roger-Ducos et le général Moulin.

Cambacérès eut le portefeuille de la justice, François de Neufchâteau celui de l'intérieur, et Bernadotte celui de la guerre.

Aussitôt arrivé au pouvoir, Bernadotte donna l'ordre d'interrompre, comme honteux et antinational, le procès intenté à Championnet, son compagnon d'armes à l'armée de Sambre-et-Meuse, et lui écrivit la lettre suivante:

«Mon cher camarade,

»Le Directoire exécutif, par décret du 17 courant, vous nomme commandant en chef de l'armée des Alpes. Trente mille hommes attendent impatiemment l'occasion de reprendre l'offensive sous vos ordres.

»Il y a quinze jours, vous étiez dans les fers; le 30 prairial vous a délivré. L'opinion publique accuse aujourd'hui vos oppresseurs; ainsi, votre cause est devenue, pour ainsi dire, nationale: pouviez-vous désirer un sort plus heureux?

»Assez d'autres trouvent dans la Révolution le prétexte de calomnier la République; pour des hommes tels que vous, l'injustice est une raison d'aimer davantage la patrie. On a voulu vous punir d'avoir renversé des trônes; vous vous vengerez sur les trônes qui menaceront la forme de notre gouvernement.

»Allez, monsieur, couvrez de nouveaux lauriers la trace de vos chaînes; effacez, ou plutôt conservez cette honorable empreinte: il n'est point inutile à la liberté de remettre incessamment sous nos yeux les attentats du despotisme.

»Je vous embrasse comme je vous aime.

»BERNADOTTE.»

Championnet partit pour l'armée des Alpes; mais la mauvaise fortune de la France avait eu le temps de prendre le dessus sur le bonheur du bâtard. Joubert, consacrant à sa jeune femme quinze jours précieux qu'il eût dû donner à son armée, perdit la bataille de Novi et se fit tuer.

Moins heureux que son ami, Championnet perdit celle de Fossano, et, ne pouvant se faire tuer comme Joubert, tomba malade et mourut, en disant:

--Heureux Joubert!

Ce fut à Antibes qu'il rendit le dernier soupir. Son corps fut déposé dans le fort Carré.

On trouva un peu moins de cent francs dans les tiroirs de son secrétaire, et ce fut son état-major qui fit les frais de ses funérailles.

XLV

L'ARMÉE DE LA SAINTE FOI

Le 16 mars, à peu près à la même heure où Championnet sortait de Naples, appuyé au bras de Salvato, le cardinal Ruffo, en passant dans la petite commune de Borgia, rencontra une députation de la ville de Catanzaro, qui venait au-devant de lui.

Elle se composait du chef de la _rota_ (du tribunal), don Vicenzo Petroli, du cavalier don Antonio Perruccoli, de l'avocat Saverio Landari, de don Antonio Greco et de don Alessandro Nava.

Saverio Landari, en sa qualité d'avocat, prit la parole, et, contre les habitudes du barreau, exposa au cardinal, dans toute leur simplicité et toute leur clarté, les faits suivants:

Que, quoique les royalistes eussent tué, mis en fuite ou arrêté à peu près tous ceux qui étaient soupçonnés d'appartenir au parti républicain, la ville de Catanzaro, dans sa désolation, ne cessait de nager dans la plus horrible anarchie, au milieu des meurtres, des pillages et des vengeances privées.

En conséquence, au nom de tout ce qui restait d'honnêtes gens à Catanzaro, le cardinal était prié de venir le plus tôt possible au secours de la malheureuse ville.

Il fallait que la situation fût bien grave pour que les royalistes demandassent des secours contre les gens de leur propre parti.

Il est vrai que quelques-uns des membres de la députation que Catanzaro avait envoyée au cardinal, avaient fait partie des comités démocratiques, et, entre autres, le chef de la rote, Vicenzo Petroli, qui, ayant été du gouvernement provisoire, était un de ceux qui avaient mis à prix la tête du cardinal et celle du conseiller de Fiore.

Le cardinal fit semblant de ne rien savoir de tout cela: ce qui lui importait, à lui, c'était que les villes lui ouvrissent leurs portes, quels que fussent ceux qui les lui ouvraient. En conséquence, pour apporter au mal le plus prompt remède possible, il demanda qui était chef du peuple à Catanzaro.

On lui répondit que c'était un certain don François de Giglio.

Il demanda une plume, de l'encre, et, sans descendre de son cheval, écrivit sur son genou:

«Don François de Giglio,

»La guerre comme vous la faites est bonne contre les jacobins obstinés qui se font tuer ou prendre les armes à la main, et non contre ceux qui ont été contraints par la menace ou la violence de se réunir aux rebelles, surtout si ces derniers se repentent et s'en remettent à la clémence du roi: à plus forte raison cette guerre n'a-t-elle point d'excuse contre les citoyens pacifiques.

»En conséquence, je vous ordonne, et sous votre propre responsabilité, de faire immédiatement cesser les meurtres, le pillage et toute voie de fait.»

Cet ordre fut immédiatement envoyé à Catanzaro, sous la protection d'une escorte de cavalerie.

Puis, accompagné de la députation, le cardinal reprit, vers Catanzaro, sa marche un instant interrompue.

L'avant-garde, arrivée au fleuve Corace, l'antique Crotalus, fut forcée, faute de ponts, de passer en char et à la nage. Pendant ce temps, le cardinal, qui n'oubliait pas les études d'archéologie faites par lui à Rome, s'écarta du chemin pour aller visiter les ruines d'un temple grec.

Ces ruines, que l'on voit encore aujourd'hui, et que l'auteur de ce livre a visitées en suivant la même route que le cardinal Ruffo, sont celles d'un temple de Cérès, à une heure duquel sont les ruines d'Amphissum, où mourut Cassiodore, premier consul et ministre de Théodoric, roi des Goths. Cassiodore avait vécu près de cent ans, et passa de ce monde à l'autre dans une petite retraite qui domine toute la contrée, et où il écrivit son dernier livre du _Traité de l'âme_.

Le cardinal passa le Corace après tout le monde et s'arrêta à la marine de Catanzaro, riante plage, semée de riches villas où les familles nobles ont l'habitude de passer la saison d'hiver.

La plage de Catanzaro n'offrant au cardinal aucun abri pour loger sa troupe, et les pluies d'hiver commençant à venir avec cette abondance particulière à la Calabre, il décida d'envoyer une partie de son armée au blocus de Cotrone, où la garnison royale avait pris du service sous les républicains, où s'étaient réunis tous les patriotes fugitifs de la province, et où avaient débarqué, sur un bâtiment venu d'Égypte, trente-deux officiers subalternes d'artillerie, un colonel et un chirurgien français.

Le cardinal détacha donc de son armée deux mille hommes de troupes régulières, et spécialement les compagnies des capitaines Joseph Spadea et Giovanni Celia. A ces deux compagnies il en adjoignit une troisième, de ligne, avec deux canons et un obusier. Toute l'expédition fut mise sous les ordres du lieutenant-colonel Perez de Vera. Il y adjoignit comme officier parlementaire le capitaine Dandano de Marceduse. Enfin, un bandit de la pire espèce, mais qui connaissait parfaitement le pays, où il exerçait depuis vingt ans le métier de voleur de grand chemin, fut chargé des importantes fonctions de guide de l'armée.

Ce bandit, nommé Pansanera, était célèbre par dix ou douze meurtres.

Le jour de l'arrivée du cardinal à la plage de Catanzaro, il se jeta à ses pieds et sollicita de lui la faveur d'être entendu en confession.

Le cardinal comprit que ce n'était point un pénitent ordinaire qui lui venait ainsi le fusil à l'épaule et la cartouchière aux reins, le poignard et les pistolets à la ceinture.

Il descendit de cheval, s'écarta de la route et alla s'asseoir au pied d'un arbre.

Le bandit s'agenouilla et déroula, avec les marques du plus profond repentir, la longue série de ses crimes.

Mais le cardinal n'avait point le choix des instruments qu'il employait. Celui-là pouvait lui être utile. Il se contenta de l'assurance de son repentir, et, sans s'informer si ce repentir était bien sincère, il lui donna l'absolution. Le cardinal était pressé d'utiliser au profit du roi les connaissances topographiques que don Alonzo Pansanera avait acquises en manoeuvrant contre la société.

L'occasion ne tarda point à s'offrir, et, comme nous l'avons dit, Pansanera fut nommé guide de la colonne expéditionnaire. La colonne se mit en route, et le cardinal resta derrière elle pour réorganiser l'armée et organiser la réaction.

Au bout de trois jours, il se mit à son tour en marche; mais, comme il fallait faire trois étapes en suivant le rivage de la mer, et sans passer par aucun lieu habité, le cardinal chargea son commissaire aux vivres, don Gaetano Peruccioli, de réunir un certain nombre de voitures chargées de pains, de biscuits, de jambons, de fromage et de farine, puis, ses ordres exécutés, de se mettre en marche sur Cotrone.

A la fin de la première journée, on arriva sur les bords du fleuve Trocchia, qui se trouvait gonflé par les pluies et par la fonte des neiges.

Pendant le passage, qui s'effectua avec une grande difficulté, et en conséquence avec un grand désordre, le commissaire des vivres et les vivres disparurent, avec toute l'administration.

On le voit, don Alonzo Pansanera n'eût pas mieux fait que Gaetano Peruccioli.

Nommé de la veille, il n'avait pas perdu de temps pour poser la première pierre de l'édifice de sa fortune[1].

[1] On sait que, dans toute la partie historique, c'est de l'histoire pure et simple que nous faisons: nous n'inventons ni ne retranchons.

Ce fut dans la nuit seulement, et lorsque l'armée s'arrêta pour bivaquer, que la disparition de Peruccioli se fit connaître par la complète absence des vivres.

On ne mangea point cette nuit-là.

Le lendemain, par bonheur, après deux lieues de marche, on trouva un magasin plein d'excellente farine et des bandes de porcs à moitié sauvages, telles qu'on en rencontre à chaque pas dans la Calabre. Cette double manne fut la bienvenue au désert et immédiatement convertie en soupe au lard. Le cardinal en mangea comme les autres, quoique ce fût un samedi, c'est-à-dire jour maigre. Mais, en sa qualité de haut dignitaire de l'Église, il avait pour lui des pouvoirs qu'il étendit à toute l'armée.

L'armée sanfédiste put donc sans remords manger sa soupe au lard, et la trouver excellente. Le cardinal fut de l'avis de l'armée.

Une chose qui n'étonna pas moins le cardinal que la disparition du commissaire des vivres Peruccioli, fut l'apparition du marquis Taccone, chargé, par ordre du général Acton, de suivre l'armée de la sainte foi comme trésorier et venant la joindre à cet effet.

Le cardinal était justement dans le magasin aux farines lorsqu'on lui annonça le marquis Taccone. Son Excellence arrivait dans un mauvais moment: le cardinal était de mauvaise humeur, n'ayant pas mangé depuis la veille à midi.

Il crut que le marquis Taccone lui rapportait les cinq cent mille ducats qu'il n'avait pas pu se procurer à Messine, ou plutôt il fit semblant de le croire. Le cardinal était un homme trop expérimenté pour commettre de pareilles erreurs.

Il était assis à une table, et, sur un escabeau que l'on avait trouvé à grand'peine, il expédiait des ordres.

--Ah! vous voilà, marquis, dit-il avant même que celui-ci eût franchi la porte. En effet, j'ai reçu avis de Sa Majesté que vous aviez retrouvé les cinq cent mille ducats et que vous me les rapportiez.

--Moi? dit Taccone étonné. Il faut que Sa Majesté ait été induite en erreur.

--Eh bien, alors, demanda le cardinal, que venez-vous faire ici? A moins, cependant, que vous ne veniez comme volontaire?

--Je viens envoyé par le capitaine général Acton, Votre Éminence.

--A quel titre?

--A titre de trésorier de l'armée.

Le cardinal éclata de rire.

--Est-ce que vous croyez, lui demanda-t-il, que j'ai cinq cent mille ducats à vous donner pour compléter le million?

--Je vois avec douleur, dit le marquis Taccone, que Votre Excellence me soupçonne d'infidélité.

--Vous vous trompez, marquis. Mon Éminence vous accuse de vol, et, jusqu'à ce que vous m'ayez donné la preuve du contraire, j'affirmerai l'accusation.

--Monseigneur, dit Taccone en tirant un portefeuille de sa poche, je vais avoir l'honneur de vous prouver que cette somme et beaucoup d'autres ont été employées à divers usages par ordre de monseigneur le capitaine général Acton.

Et, s'approchant du cardinal, il ouvrit son portefeuille.

Le cardinal y plongea son oeil perçant, et, voyant une foule de papiers qui lui parurent non-seulement de la plus haute importance, mais encore de la plus grande curiosité, il allongea la main, prit le portefeuille, et, appelant la sentinelle de garde à sa porte:

--Faites venir deux de vos camarades, dit-il; qu'ils prennent monsieur au collet, qu'ils le conduisent à un quart de lieue d'ici et qu'ils le laissent sur la grande route. Si monsieur fait mine de revenir, tirez sur lui comme sur un chien, attendu que j'estime un chien bien au delà d'un voleur.

Puis, au marquis Taccone, tout abasourdi de l'accueil:

--Ne vous inquiétez point de vos papiers, dit-il; j'en ferai prendre fidèle copie, je les ferai numéroter avec soin et je les enverrai au roi. Retournez donc à Palerme; vos papiers y seront aussitôt que vous.

Et, pour prouver au marquis Taccone qu'il lui disait la vérité, le cardinal commença la revue de ses papiers avant même que le marquis fût sorti de la chambre.

Le cardinal, en mettant la main sur le portefeuille du marquis Taccone, avait fait une véritable trouvaille. Mais, comme nous n'avons pas eu ce portefeuille sous les yeux, nous nous contenterons de répéter à cette occasion ce que dit Dominique Sacchinelli, historien de l'illustre _porporato_:

A la vue de ces papiers, qui avaient tous rapport à des dépenses secrètes, écrit-il, le cardinal put se convaincre que le plus grand ennemi du roi était Acton. C'est pourquoi, emporté par son zèle, il écrivit au roi, en lui envoyant tous les papiers de Taccone, dont il avait eu la précaution de conserver un double:

«Sire, la présence du général Acton à Palerme compromet la sûreté de Votre Majesté et de la famille royale...»

Sacchinelli, à qui nous empruntons ce fait et qui, après avoir été le secrétaire du cardinal, est devenu son historien, ne put surprendre au passage autre chose que la phrase que nous guillemetons, la lettre du cardinal au roi étant écrite tout entière de sa main et n'étant restée qu'un instant sous ses yeux, tant le cardinal avait hâte de l'envoyer au roi.

Mais ce que nous pouvons dire en toute connaissance de cause, c'est que les cinq cent mille ducats ne se retrouvèrent jamais.

A la nouvelle de la disparition du commissaire des vivres Peruccioli, le cardinal n'avait pas jugé à propos de traverser le fleuve gonflé par la pluie.

Pendant que l'on amasserait les vivres nécessaires à l'expédition, l'eau baisserait.

Et, en effet, le 23 mars au matin, le fleuve étant devenu guéable, et une quantité suffisante de vivres ayant été amassée, le cardinal ordonna de se remettre en route, lança le premier son cheval dans l'eau, et, quoiqu'il en eût jusqu'à la ceinture, il traversa le fleuve heureusement.

Toute l'armée le suivit.

Trois hommes seulement furent entraînés par le courant et sauvés par des mariniers du Pizzo.

Au moment où le cardinal mettait le pied sur la rive opposée, il lui arriva un messager courant à toute bride et tout souillé de boue, qui lui annonçait que la ville de Cotrone avait été prise la veille 22 mars.

Cette nouvelle fut reçue aux cris de «Vive le roi! vive la religion!»

Le cardinal poursuivit son chemin à marches forcées, et, passant par Cutro, il arriva le 25 mars, seconde fête de Pâques, en vue de Cotrone.

La ville fumait en plusieurs endroits et dénotait des restes d'incendie.

Le cardinal, en s'approchant, entendit des coups de feu, des cris, des clameurs qui lui indiquèrent que sa présence était urgente.

Il mit son cheval au galop; mais à peine avait-il franchi la porte de la ville, qu'il s'arrêta épouvanté; les rues étaient jonchées de morts; les maisons, saccagées, n'avaient plus ni portes ni fenêtres; quelques-unes, comme nous l'avons dit, brûlaient.

Arrêtons-nous un instant sur Cotrone, dont la destruction fut un des plus douloureux épisodes de cette guerre inexpiable.

Cotrone, sur le nom de laquelle vingt-cinq siècles ont passé et ont, voilà tout, changé une lettre de place, est l'ancienne Crotone, rivale de Sybaris. Elle fut la capitale d'une des plus anciennes républiques de la Grande Grèce, dans le _Brutium_. La pureté de ses moeurs, la sagesse de ses institutions dues à Pythagore, qui y fonda une école, la fit l'ennemie de Sybaris. Elle donna naissance à plusieurs athlètes célèbres, et, entre autres, au fameux Milon, qui, comme M. Martin (du Nord) et M. Mathieu (de la Drôme), fit, non pas du département, mais de la ville où il était né, un appendice à son nom. C'était lui qui, serrant sa tête avec une corde, la faisait éclater en enflant ses tempes; c'était lui qui portait un boeuf autour du Cirque au pas gymnastique, et, après l'avoir porté, l'assommait d'un coup de poing et le mangeait dans la journée. Le célèbre médecin Démocède, qui vivait à la cour de Polycrate de Samos, ce tyran trop heureux, qui retrouvait dans le ventre des poissons les anneaux qu'il jetait à la mer, était de Crotone, et encore cet Alcméon, disciple d'Amyntas, qui fit un livre sur la nature de l'âme, qui écrivit sur la médecine et qui, le premier, ouvrit des porcs et des singes pour se rendre compte de la conformation du corps humain.

Cotrone fut dévastée par Pyrrhus, prise par Annibal, et reprise par les Romains, qui y envoyèrent une colonie.

A l'époque où nous sommes arrivé de notre récit, Cotrone n'était plus qu'une espèce de bourg, qui n'en avait pas moins conservé le nom de son aïeule. Elle avait un petit port, un château sur la mer, des restes de fortifications et de murailles qui la faisaient compter au rang des places fortes.

Comme les républicains y étaient en majorité, la garnison royale, au moment où éclata la révolution, fut forcée de pactiser avec eux. Son commandant, Foglia, avait été destitué et arrêté comme royaliste, et à sa place avait été nommé le capitaine Ducarne, qui était en prison comme suspect de patriotisme. Par un chassé-croisé assez ordinaire dans ces sortes de circonstances, Foglia, qu'il avait remplacé à son poste, l'avait remplacé dans son cachot.

En outre, à cette garnison, sur laquelle il ne fallait pas trop compter, on devait ajouter tous les patriotes fuyant devant Ruffo et de Cesare, qui s'étaient réunis à Cotrone et renfermés dans ses murs, ainsi que trente-deux Français venant, comme nous l'avons dit, d'Égypte.

Ces trente-deux Français étaient la vraie force résistante de la ville, et la preuve, c'est que, sur trente-deux, quinze se firent tuer.

Les deux mille hommes envoyés par le cardinal contre Cotrone firent sur la route la boule de neige. Tous les paysans qui, aux environs de Cotrone et de Catanzaro, purent prendre un fusil, prirent ce fusil et se réunirent à l'expédition. En outre, sans tenir compte de l'armée sanfédiste, une masse d'individus armés, de ceux-là qui se réunissent en toute occasion et dans tous les temps, se tenait aux environs de Cotrone, attendant le moment de _faire un coup_, et, en attendant, coupant, pour faire quelque chose, les communications de la ville avec les villages et occupant les meilleures positions.

Dans la matinée du jeudi saint, le 21 mars, le capitaine parlementaire Dardano fut expédié à Cotrone par le chef de l'expédition royaliste. Les Cotronais le reçurent les yeux bandés. Il montra alors ses lettres de créance signées du cardinal; mais peut-être y manquait-il quelque formalité d'étiquette; car le capitaine Dardano fut pris, jeté en prison, soumis à une commission militaire et condamné à mort, comme _brigandant_ contre la République. Peut-être le verbe _brigander_ n'est-il point français; mais, à coup sûr, il est napolitain, et l'on nous permettra de le franciser, vu le grand usage que nous aurons à en faire.

Les sanfédistes, voyant que leur parlementaire ne revenait point, et qu'ils ne recevaient aucune réponse à la sommation qu'ils avaient faite à la ville de se rendre, résolurent de ne pas perdre un instant, afin de délivrer le capitaine Dardano, s'il était encore vivant, et de le venger s'il était mort. En conséquence, ils recoururent à leur guide Pansanera, se groupèrent autour de lui, lui adjoignirent, pour plus grande sûreté, un homme du pays, et, conduits par eux, s'avancèrent, pendant une nuit obscure, jusque sous les murs de la ville, où, du côté du Nord, ils occupèrent une position avantageuse.

Ils profitèrent de l'obscurité, toujours pour faire arriver et mettre en batterie au milieu d'eux leur petite artillerie, et, montrant seulement les deux compagnies de ligne, ils cachèrent les volontaires, c'est-à-dire une masse de trois ou quatre mille hommes, dans les plis du terrain, ne s'inquiétant de la pluie qui tombait à torrents que pour leur recommander de mettre à l'abri leurs cartouchières et la batterie de leurs fusils.

Ils demeurèrent là toute la nuit du vendredi saint, et, au point du jour, le chef de l'expédition, le colonel-lieutenant Perez, envoya, en manière de défi, dans la place quelques obus et quelques grenades.

Au bruit que firent en éclatant ces projectiles, à la vue des deux compagnies de ligne qui se tenaient debout et découvertes, les Crotonais crurent que le cardinal, dont ils connaissaient la marche, était sous leurs murs avec une armée régulière.