La San-Felice, Tome 07, Emma Lyonna, tome 3
Part 16
»Tchudy et Sciarpa attaqueront de front, tandis que Panedigrano glissera sur les flancs et côtoiera la lave du Vésuve, de manière à dominer le chemin par lequel Schipani tentera de faire sa retraite.
»En outre, comme il est possible que, sachant l'arrivée du cardinal à Nola, le général républicain veuille se retirer sur Naples, dans la crainte que la retraite ne lui soit coupée, ils le pousseront vigoureusement devant eux.
»A la Favorite, le général républicain trouvera le cardinal Ruffo, qui aura contourné le Vésuve. Enveloppé de tout côté, Schipani sera forcé de se faire tuer ou de se rendre.»
Le cardinal fit faire une triple copie de cet ordre, signa chacune des copies et, par trois messagers, les expédia à ceux auxquels elles étaient adressées.
Ces ordres étaient à peine partis, que le cardinal, supposant quelqu'une de ces mille combinaisons qui font échouer les plans les mieux arrêtés, fit appeler de Cesare.
Au bout de cinq minutes, le jeune brigadier entrait tout armé et tout botté: la fiévreuse activité du cardinal gagnait tout ce qui l'entourait.
--Bravo, mon prince! lui dit Ruffo, qui parfois, en plaisantant, lui conservait ce titre. Êtes-vous prêt?
--Toujours, Éminence, répondit le jeune homme.
--Alors, prenez quatre bataillons d'infanterie de ligne, quatre pièces d'artillerie de campagne, dix compagnies de chasseurs calabrais et un escadron de cavalerie; longez le flanc septentrional du Vésuve, celui qui regarde la Madonna-del-Arco, et arrivez de nuit, s'il est possible, à Resina. Les habitants vous attendent, prévenus par moi, et tout prêts à s'insurger en notre faveur.
Puis, se tournant vers le marquis:
--Malaspina, lui dit-il, donnez au brigadier cet ordre écrit et signez-le pour moi.
En ce moment, le chapelain du cardinal, entrant dans la chambre, s'approcha de lui et lui dit tout bas:
--Éminence, le capitaine Scipion Lamarra arrive de Naples et attend vos ordres dans la chambre à côté.
--Ah! enfin! dit le cardinal respirant avec plus de liberté qu'il n'avait fait jusqu'alors. J'avais peur qu'il ne lui fût arrivé malheur, à ce pauvre capitaine. Dites-lui que je suis à lui à l'instant même et faites-lui compagnie en m'attendant.
Le cardinal tira une bague de son doigt et l'appliqua sur les ordres qui étaient expédiés en son nom.
Ce Scipion Lamarra, dont le cardinal paraissait attendre l'arrivée avec tant d'impatience, était ce même messager par lequel la reine avait envoyé sa bannière au cardinal, et qu'elle lui avait recommandé comme bon à tout.
Il arrivait de Naples, où il avait été envoyé par le cardinal. Le but de cette mission était de s'aboucher avec un des principaux complices de la conspiration Backer, nommé Gennaro Tansano.
Gennaro Tansano faisait le patriote, était inscrit des premiers aux registres de tous les clubs républicains, mais dans le seul but d'être au courant de leurs délibérations, dont il donnait avis au cardinal Ruffo, avec lequel il était en correspondance.
Une partie des armes qui devaient servir lorsque éclaterait la conjuration Backer étaient en dépôt chez lui.
Les lazzaroni de Chiaïa, de Pie-di-Grotta, de Pouzzoles et des quartiers voisins étaient à sa disposition.
Aussi, comme on l'a vu, le cardinal attendait-il impatiemment sa réponse.
Il entra dans le cabinet où l'attendait Lamarra, déguisé en garde national républicain.
--Eh bien? lui demanda-t-il en entrant.
--Eh bien, Votre Éminence, tout va au gré de nos désirs. Tansano passe toujours pour un des meilleurs patriotes de Naples, et personne n'a l'idée de le soupçonner.
--Mais a-t-il fait ce que j'ai dit?
--Il l'a fait, oui, Votre Éminence.
--C'est-à-dire qu'il a fait jeter des cordes dans les soupiraux des maisons des principaux patriotes.
--Oui; il eût bien voulu savoir dans quel but; mais, comme je l'ignorais moi-même, je n'ai pu le renseigner là-dessus. N'importe; l'ordre venant de Votre Éminence, il a été exécuté de point en point.
--Vous en êtes sûr?
--J'ai vu les lazzaroni à l'oeuvre.
--Ne vous a-t-il pas remis un paquet pour moi?
--Si fait, Éminence, et le voici enveloppé d'une toile cirée.
--Donnez.
Le cardinal coupa avec un canif les bandelettes qui tenaient le paquet fermé, et tira de son enveloppe une grande bannière, où il était représenté à genoux devant saint Antoine, suppliant le saint, tandis que celui-ci lui montre ses deux mains pleines de cordes.
--C'est bien cela, dit le cardinal enchanté. Maintenant, il me faut un homme qui puisse répandre dans Naples le bruit du miracle.
Pendant un instant, il demeura pensif, se demandant quel était l'homme qui pouvait lui rendre ce service.
Tout à coup, il se frappa le front.
--Que l'on me fasse venir fra Pacifico, dit-il.
On appela fra Pacifico, qui entra dans le cabinet, où il resta une demi-heure enfermé avec Son Éminence.
Après quoi, on le vit aller à l'écurie, en tirer Giaccobino et prendre avec lui la route de Naples.
Quant au cardinal, il rentra dans le salon, expédia encore quelques ordres et se jeta tout habillé sur son lit, recommandant qu'on le réveillât au point du jour.
Au point du jour, le cardinal fut réveillé. Un autel avait été dressé pendant la nuit au milieu du camp sanfédiste, placé en dehors de Nola. Le cardinal, vêtu de la pourpre, y dit la messe en l'honneur de saint Antoine, qu'il comptait substituer dans la protection de la ville à saint Janvier, qui, ayant fait deux fois son miracle en faveur des Français, avait été déclaré jacobin et dégradé par le roi de son titre de commandant général des troupes napolitaines.
Le cardinal avait longtemps cherché, saint Janvier dégradé, à qui pouvait échoir sa succession, et s'était enfin arrêté à saint Antoine de Padoue.
Pourquoi pas à saint Antoine le Grand qui, si l'on scrute sa vie, méritait bien autrement cet honneur que saint Antoine de Padoue? Mais sans doute le cardinal craignait-il que la légende de ses tentations popularisées par Callot, jointe au singulier compagnon qu'il s'était choisi, ne nuisissent à sa dignité.
Saint Antoine de Padoue, plus moderne que son homonyme de mille ans, obtint, quel qu'en soit le motif, la préférence et ce fut à lui qu'au moment de combattre, le cardinal jugea à propos de remettre la sainte cause.
La messe dite, le cardinal monta à cheval avec sa robe de pourpre et se plaça à la tête du principal corps.
L'armée sanfédiste était séparée en trois divisions.
L'une descendait par Capodichino pour attaquer la porte Capuana.
L'autre contournait la base du Vésuve par le versant nord.
La troisième faisait même route par le versant méridional.
Pendant ce temps, Tchudy, Sciarpa et Panedigrano attaquaient ou devaient attaquer Schipani de face.
Le 15 juin, vers huit heures du matin, on vit, du haut du fort Saint-Elme, apparaître et s'avancer l'armée sanfédiste soulevant autour d'elle un nuage de poussière.
Immédiatement, les trois coups de canon d'alarme furent tirés du Château-Neuf, et les rues de Naples devinrent, en un instant, solitaires comme celles de Thèbes, muettes comme celle de Pompéi.
Le moment suprême était arrivé, moment solennel et terrible quand il s'agit de l'existence d'un homme, bien autrement solennel et bien autrement terrible quand il s'agit de la vie ou de la mort d'une ville.
FIN DU TOME TROISIÈME
TABLE
XLIII.--Aigle et vautour 1 XLIV.--L'accusé 14 XLV.--L'armée de la sainte foi 23 XLVI.--Les petits cadeaux entretiennent l'amitié 45 XLVII.--Ettore Caraffa 62 XLVIII.--Schipani 80 XLIX.--Le cadeau de la reine 94 L.--Le commencement de la fin 121 LI.--La fête de la Fraternité 134 LII.--Hommes et loups de mer 145 LIII.--Le rebelle 164 LIV.--De quels éléments se composait l'armée catholique de la sainte foi 174 LV.--Correspondance royale 185 LVI.--La monnaie russe 203 LVII.--Les dernières heures 212 LVIII.--Où un honnête homme propose une mauvaise action que d'honnêtes gens ont la bêtise de refuser 221 LIX.--La Marseillaise napolitaine 232 LX.--Où Simon Backer demande une faveur 244 LXI.--La liquidation 261 LXII.--Un dernier avertissement 281 LXIII.--Les avant-postes 299
Poissy.--Typ. S. Lejay et Cie.