La San-Felice, Tome 07, Emma Lyonna, tome 3
Part 15
--Je t'en prie, Luisa, lui dit-il, écoute la voix de Nanno. Tout ce qu'elle a prédit est arrivé jusqu'à présent, pour toi comme pour moi. Pour moi, elle a prédit que, de lazzarone, je deviendrais colonel, et voilà que, contre toute probabilité, je le suis devenu. Reste maintenant le mauvais côté de la prédiction, et il est probable qu'il s'accomplira aussi. Pour toi, elle a prédit qu'un beau jeune homme serait blessé sous tes fenêtres, et le beau jeune homme a été blessé; elle a prédit que tu l'aimerais, et tu l'aimes; elle a prédit que cet amant te perdrait, et il te perd, puisque, par amour pour lui, tu refuses de fuir. Luisa, écoute ce que te dit Nanno! Tu n'es pas homme, toi: tu ne seras pas déshonorée si tu fuis. Nous, il nous faut rester et combattre, combattons. Si nous survivons tous deux, nous allons te rejoindre; si un seul survit, un seul y va. Je sais bien que, si c'est moi qui y vais, je ne remplacerai pas Salvato; mais ce n'est point probable: aucune prédiction ne condamne d'avance Salvato à mort, tandis que, moi, je suis condamné. Quand la sorcière t'a dit tout à l'heure de regarder dans ta main, ma pauvre Luisa, j'ai, malgré moi, regardé dans la mienne. L'étoile y est toujours et bien autrement visible qu'elle ne l'était il y a huit mois, c'est-à-dire le jour de la prédiction. Revêts donc ces habits, chère petite soeur; tu sais comme tu étais jolie sous le costume d'Assunta.
--Hélas! murmura Luisa, ce fut une douce soirée pour moi que celle où je le revêtis. Comme ce temps-là est déjà loin de nous, mon Dieu!
--Ce temps-là peut revenir pour toi, si tu le veux, chère petite soeur; il te faut seulement avoir le courage de quitter Salvato.
--Oh! jamais! jamais! murmura Luisa en passant ses bras autour du cou de Salvato. Vivre avec lui ou mourir avec lui!
--Je le sais bien, insista Michele; certainement, vivre avec lui ou mourir avec lui, ce serait superbe; mais qui te dit qu'en restant ici tu vivras avec lui, ou mourras avec lui? Le désir que tu en as, l'espoir que ce désir te donne; mais, en supposant que tu restes, resteras-tu ici?
--Oh! non! s'écria Salvato, je l'emmène au Château-Neuf. Je sais bien que le château Saint-Elme vaudrait mieux; mais, après ce qui s'est passé entre Mejean et moi, je ne me fie plus à lui.
--Et que faites-vous après l'avoir conduite au Château-Neuf?
--Je me mets à la tête de mes Calabrais, et je combats.
--Donc, vous voyez, monsieur Salvato, que vous ne vivez pas avec elle, et que vous pouvez mourir loin d'elle.
--Vois, chère Luisa, dit Salvato; les choses peuvent, en effet, arriver comme Michele le dit.
--Qu'importe que tu meures loin de moi ou près de moi, Salvato? Toi mort, tu sais bien que je mourrai.
--Et as-tu le droit de mourir, répliqua Salvato en anglais, maintenant que tu ne mourrais plus seule?
--Oh! mon ami! mon ami! murmura Luisa en cachant sa tête dans la poitrine de Salvato.
En ce moment, Giovannina entra, et, le sourire du mauvais ange sur les lèvres:
--Une lettre de M. André Backer pour madame, dit-elle.
Luisa tressaillit, comme si elle eût vu apparaître le fantôme de Backer lui-même.
Salvato la regarda avec étonnement.
Michele se releva et tourna ses regards vers la porte.
Le caissier Klagmann parut. Il était bien connu de la San-Felice: c'était lui qui, d'habitude, lui apportait les intérêts de l'argent qu'elle avait placé ou plutôt que le chevalier avait placé dans la maison Backer.
Il était porteur, non pas d'une lettre, mais de deux lettres pour Luisa.
Ces deux lettres devaient, sans doute, être lues chacune à son tour; car le messager commença par en donner une à Luisa en lui faisant signe que, lorsqu'elle aurait lu la première, il lui donnerait la seconde.
Cette première était la circulaire imprimée adressée aux créanciers de la maison Backer.
Au fur et à mesure que Luisa avait lu le funèbre écrit, sa voix s'était altérée, et, à ces mots: _Par suite de la condamnation à mort des chefs de la maison_, le papier avait échappé à sa main tremblante et sa voix s'était éteinte.
Michele avait ramassé le papier, et, tandis que Luisa sanglotait contre la poitrine de Salvato, qui, de ses deux bras, la pressait sur son coeur, il l'avait lu tout haut jusqu'au bout.
Puis il s'était fait un grand et douloureux silence.
Ce silence, la voix du messager l'avait rompu le premier.
--Madame, dit-il, le papier que l'on vient de lire est la circulaire adressée à tous; mais je suis, en outre, porteur d'une lettre de M. André Backer: cette lettre vous est personnellement adressée et contient ses dernières intentions.
Salvato desserra ses bras pour laisser Luisa lire l'espèce de testament qui lui était annoncé. Celle-ci étendit la main vers Klagmann, reçut la lettre; mais, au lieu de la décacheter elle-même, elle la présenta à Salvato, en lui disant:
--Lisez.
Le premier mouvement de celui-ci fut de repousser doucement la lettre; mais Luisa insista en disant:
--Ne voyez-vous pas, mon ami, que je suis hors d'état de lire moi-même?
Salvato décacheta la lettre, et, comme il était près de la cheminée, sur laquelle brûlaient les bougies d'un candélabre, il put, en continuant de presser Luisa contre son coeur, lire la lettre suivante:
«Madame,
»Si je connaissais une créature plus pure que vous, c'est elle que je chargerais de la sainte mission que je vous laisse en quittant la vie.
»Toutes nos dettes sont payées, notre liquidation faite; il reste à notre maison une somme de quatre cent mille ducats, à peu près.
»Cette somme, mon père et moi la destinons à soulager les victimes de la guerre civile dans laquelle nous succombons, et cela, sans acception des principes que ces victimes professaient, ni des rangs dans lesquels elles seront tombées.
»Nous ne pouvons rien pour les morts, que prier pour eux nous-mêmes en mourant; aussi ne sont-ce point les morts que nous désignons sous le nom de victimes; mais nous pouvons quelque chose--et les victimes, à notre avis, les voilà--pour les enfants et les veuves de ceux qui, d'une façon quelconque, auront été frappés dans la lutte que nous voyons sous son vrai jour à cette heure seulement, et qui, nous le disons avec regret, est une lutte fratricide.
»Mais, pour que cette somme de quatre cent mille ducats soit répartie intelligemment, loyalement, impartialement, c'est entre vos mains bénies, madame, que nous la déposons; vous la répartirez, nous en sommes certains, selon le droit et l'équité.
»Cette dernière preuve de confiance et de respect vous prouve, madame, que nous descendons dans la tombe convaincus que vous n'êtes pour rien dans notre mort sanglante et prématurée, et que la fatalité a tout fait.
»J'espère que cette lettre pourra vous être remise ce soir, et que nous aurons, en mourant, la consolation de savoir que vous acceptez la mission qui a pour but de faire descendre la grâce du ciel sur notre maison et la bénédiction des malheureux sur notre tombe!
»Avec les mêmes sentiments que j'ai vécu, je meurs en me disant, madame, votre respectueux admirateur.»
«ANDRÉ BACKER.»
Tout au contraire de la première, cette seconde lettre sembla rendre des forces à Luisa. A mesure que Salvato, ne pouvant commander lui-même à son émotion, en faisait la lecture d'une voix tremblante, elle redressait radieusement sa tête courbée sous la crainte de l'anathème, et un sourire de triomphe rayonnait au milieu de ses larmes.
Elle s'avança vers la table, sur laquelle il y avait de l'encre, une plume et du papier et écrivit ces mots:
«J'allais partir, j'allais quitter Naples, lorsque je reçois votre lettre: pour remplir le devoir sacré qu'elle m'impose, je reste.
»Vous m'avez bien jugée, et à vous je dis, comme je dirai au Dieu devant qui vous allez paraître et devant qui peut-être je ne tarderai pas à vous suivre,--à vous je dis: Je suis innocente.
»Adieu!
»Votre amie en ce monde et dans l'autre, où, je l'espère, nous nous retrouverons.»
»LUISA.»
Luisa tendit cette réponse à Salvato, qui la prit en souriant, et, sans la lire, la remit à Klagmann.
Le messager sortit et Michele après lui.
--Ainsi dit Nanno, tu restes?
--Je reste, répondit Luisa, dont le coeur ne demandait qu'un prétexte pour se décider en faveur de Salvato, et avait, sans s'en rendre compte peut-être, avidement saisi celui que lui offrait le condamné.
Nanno leva la main, et, d'un ton solennel:
--Vous qui aimez cette femme plus que votre vie et à l'égal de votre âme, dit-elle à Salvato, vous m'êtes témoin que j'ai fait tout ce que j'ai pu pour la sauver; vous m'êtes témoin que je l'ai éclairée sur le danger qu'elle courait, que je l'ai invitée à fuir, et que, contrairement aux ordres donnés par le destin à ceux à qui il révèle l'avenir, je lui ai offert mon appui matériel. Si cruel que soit le sort pour vous, ne maudissez pas la vieille Nanno, et dites, au contraire, qu'elle a fait tout ce qu'elle a pu pour vous sauver.
Et, glissant dans l'ombre, avec laquelle son costume sombre se confondait, elle disparut sans que ni l'un ni l'autre des deux jeunes gens songeassent à la retenir.
LXIII
LES AVANT-POSTES
Avant que Salvato et Luisa se fussent adressé une parole, Michele rentrait.
--Luisa, dit-il, sois tranquille; tout ce qui était un mystère pour les Backer, sera bientôt éclairci pour eux, et ils sauront quel est celui qu'ils doivent maudire comme leur dénonciateur. Il ne peut pas m'arriver pis que d'être pendu; eh bien, au moins, avant d'être pendu, je me serai confessé.
Les deux jeunes gens regardèrent Michele avec étonnement.
Mais lui:
--Nous n'avons pas de temps à perdre en explications, dit-il; la nuit s'avance, et vous savez ce qui nous reste à faire.
--Oui, tu as raison, répondit Salvato. Es-tu prête, Luisa?
--J'ai commandé une voiture pour onze heures, dit Luisa; elle doit être à la porte.
--Elle y est, dit Michele, je l'ai vue.
--C'est bien, Michele. Fais-y porter les quelques effets dont j'aurai besoin pendant mon séjour au Château-Neuf. Ils sont enfermés dans une malle. Moi, je vais donner quelques ordres à Giovannina.
Elle sonna, mais inutilement; la jeune fille ne vint pas.
Elle sonna une seconde fois; mais en vain son regard se fixa-t-il sur la porte par laquelle la servante devait entrer, la porte ne s'ouvrit point.
Luisa se leva et alla elle-même à la chambre de la jeune fille, pensant que peut-être elle était endormie.
La bougie brûlait sur sa table; auprès de la bougie était une lettre cachetée à l'adresse de Luisa.
Cette lettre était de l'écriture de Giovannina.
Luisa la prit et l'ouvrit.
Elle était conçue en ces termes:
«Signora.
»Si vous aviez quitté Naples, je vous eusse suivie partout où vous auriez été, pensant que mes services vous étaient nécessaires.
»Vous restez à Naples, où, entourée de gens qui vous aiment, vous n'avez plus besoin de moi.
»Je n'oserais au milieu des événements qui vont se passer, rester seule à la maison, et rien, pas même un dévouement dont vous n'avez pas besoin, ne me forçant à m'enfermer dans une forteresse où je ne serais pas libre de mes actions, je retourne chez mes parents.
»D'ailleurs, vous avez eu la bonté de régler mes comptes ce matin, et, dans les circonstances où nous sommes, j'ai dû regarder ce règlement comme un congé.
»Je vous quitte donc, signora, pleine de reconnaissance pour les bontés que vous avez eues pour moi, et si triste de cette séparation, que je m'impose le chagrin de ne point vous faire mes adieux, de peur du chagrin, plus grand encore, que j'éprouverais en vous les faisant.
»Croyez-moi, signora, votre très-humble, très-obéissante, très-dévouée servante,
»GIOVANNINA»
Luisa frissonna en lisant cette lettre. Il y avait, malgré les protestations de dévouement et de fidélité qu'elle contenait, un étrange sentiment de froide haine semé de l'un à l'autre bout. On ne le voyait pas avec les yeux, c'est vrai; mais on l'apercevait avec l'intelligence, on le sentait avec le coeur.
Elle revint dans la salle à manger, où était resté Salvato, et lui remit la lettre.
Celui-ci la lut, haussa les épaules et murmura le mot «Vipère!»
En ce moment, Michele rentra. Il n'avait pas trouvé la voiture à la porte et demandait s'il devait en aller chercher une autre.
Il n'y avait point à attendre son retour, c'était évidemment Giovannina qui l'avait prise pour partir.
Ce que Michele avait de mieux à faire, c'était de courir jusqu'à Pie-di-Grotta, où il avait une place de fiacres, et d'en ramener une autre.
--Mon ami, dit Luisa, laisse-moi profiter de ces quelques moments de retard qui nous sont imposés par le hasard pour faire une dernière visite à la duchesse Fusco et lui faire proposer une dernière fois de courir une même chance en la conduisant avec moi au Château-Neuf. Si elle reste, je lui recommanderai la maison qui va être complétement abandonnée.
--Va, mon enfant chéri, dit Salvato en l'embrassant au front, comme un père, en effet, eût fait à son enfant.
Luisa s'engagea dans le corridor, ouvrit la porte de communication et pénétra dans le salon.
Le salon, comme toujours, était plein de toutes les notabilités républicaines.
Malgré l'imminence du danger, malgré le hasard de l'événement, les visages étaient calmes. On sentait que tous ces hommes de progrès, qui s'étaient engagés par conviction dans la voie périlleuse, étaient prêts à la suivre jusqu'au bout, et, comme les vieux sénateurs de la République, à attendre la mort sur leurs chaises curules.
Luisa fit sa sensation ordinaire de beauté et d'intérêt; on se groupa autour d'elle. Chacun, dans ce moment suprême ayant un parti pris pour soi, demandait aux autres le parti qu'ils allaient prendre, espérant peut-être que celui-là était le meilleur.
La duchesse restait chez elle et y attendait les événements. Elle tenait prêt un costume de femme du peuple, sous lequel, en cas de danger imminent, elle comptait fuir. La fermière d'une de ses masseries lui tenait une retraite préparée.
Luisa la pria de veiller sur sa maison jusqu'au moment où elle-même quitterait la sienne, et lui annonça que Salvato, ne sachant point si, au milieu du combat, il aurait la possibilité de veiller sur elle, lui avait fait préparer une chambre au Château-Neuf, où elle restait sous la garde du gouverneur Massa, ami de Salvato.
C'était là, d'ailleurs, qu'à la dernière extrémité devaient se réfugier les patriotes, personne ne se fiant à l'hospitalité de Mejean, qui, on le savait, avait demandé cinq cent mille francs pour protéger Naples, et qui, pour cinq cent cinquante mille francs, était disposé à l'anéantir.
On disait même--ce qui, au reste, n'était point vrai--qu'il avait traité avec le cardinal Ruffo.
Luisa chercha des yeux Éléonore Pimentel, pour laquelle elle avait une grande admiration; mais, un instant avant son entrée, Éléonore avait quitté le salon pour se rendre à son imprimerie.
Nicolino vint la saluer, tout fier de son bel uniforme de colonel de hussards, qui, le lendemain, devait être déchiqueté par les sabres ennemis.
Cirillo, qui, comme nous l'avons dit, faisait partie de l'Assemblée législative, laquelle s'était déclarée en permanence, vint l'embrasser. Il lui souhaita, non pas toute sorte de bonheurs,--dans la situation où l'on se trouvait, il y avait peu de bonheur à espérer,--mais la vie saine et sauve, et, lui posant la main sur la tête, il lui donna tout bas sa bénédiction.
La visite de Luisa était faite. Elle embrassa une dernière fois la duchesse Fusco: les deux femmes sentirent ensemble jaillir les larmes de leur coeur.
--Ah! murmura Luisa en voyant les larmes de son amie se mêler aux siennes, nous ne devons plus nous revoir!
La duchesse Fusco leva son regard vers le ciel, comme pour lui dire: «Là-haut, on se retrouve toujours.»
Puis elle la reconduisit jusqu'à la porte de communication.
Là, elles se séparèrent, et, comme l'avait prophétisé Luisa, pour ne plus se revoir.
Salvato attendait Luisa, Michele avait amené une voiture. Les deux jeunes gens, les bras enlacés et sans avoir eu besoin de se communiquer leur idée, allèrent dire adieu à la _chambre heureuse_, comme ils l'appelaient; puis ils fermèrent les portes, dont Michele prit les clefs. Salvato et Luisa montèrent dans la voiture; Michele, malgré son bel uniforme, monta sur le siége, et le fiacre roula vers le Château-Neuf.
Quoiqu'il ne fût point encore tard, toutes les portes et toutes les fenêtres étaient fermées, et l'on sentait qu'une profonde terreur planait sur la ville: des hommes, de temps en temps, s'approchaient des maisons, stationnaient un instant et s'enfuyaient effarés.
Salvato remarqua ces hommes, et, inquiet de ce qu'ils faisaient, dit à Michele, en ouvrant la vitre de devant, de tâcher de mettre la main sur un de ces coureurs nocturnes et de s'assurer de ce qu'ils faisaient.
En arrivant au palais Caramanico, l'on aperçut un de ces hommes; sans que la voiture s'arrêtât Michele sauta à terre et bondit sur l'homme.
Il jetait un rouleau de cordes par le soupirail de la cave.
--Qui es-tu? lui demanda Michele.
--Je suis le facchino du palais.
--Que fais-tu?
--Vous le voyez bien. J'ai été chargé par le locataire du premier étage d'acheter vingt-cinq brasses de cordes et de les lui apporter ce soir. Je me suis attardé à boire au Marché-Vieux, et, en arrivant au palais, j'ai trouvé tout fermé: ne voulant pas réveiller le garde-poste, j'ai jeté le paquet dans la cave du palais par le soupirail: on les y trouvera demain.
Michele, ne voyant rien de bien répréhensible dans le fait, lâcha l'homme qu'il tenait au collet et qui, à peine libre, prit ses jambes à son cou et s'enfonça dans la strada del Pace.
Cette brusque fuite l'étonna.
Du palais Caramanico au Château-Neuf, tout le long de la Chiaïa et de la montée du Géant, il vit le même fait se reproduire. Deux fois, Michele essaya de s'emparer de ces rôdeurs chargés de quelque mission inconnue; mais, comme s'ils se fussent tenus sur leurs gardes, il n'en put venir à bout.
On arriva au Château-Neuf. Grâce au mot d'ordre, que connaissait Salvato, la voiture put entrer dans l'intérieur: elle passa devant l'arc de triomphe aragonais et s'arrêta devant la porte du gouverneur.
Il faisait une ronde de nuit sur les remparts: il rentra un quart d'heure après l'arrivée de Salvato.
Tous deux conduisirent Luisa à la chambre préparée pour elle: elle faisait suite aux appartements de madame Massa elle-même, et il était évident qu'on lui avait réservé la plus jolie et la plus commode des chambres.
Minuit sonnait: il était l'heure de se séparer. Luisa prit congé de son frère de lait, puis de Salvato, lesquels, par la même voiture qui les avait amenés, se firent conduire jusqu'au môle.
Là, ils trouvèrent aux mains du Calabrais les chevaux qu'ils avaient commandés, montèrent en selle, et, suivant la strada del Piliere, la rade, la Marine-Neuve et la Marinella, ils traversèrent le pont de la Madeleine et se lancèrent au galop sur la route de Portici.
La route était garnie de troupes républicaines, échelonnées du pont de la Madeleine, premier poste extérieur, jusqu'au Granatello, poste le plus rapproché de l'ennemi, commandé, comme nous l'avons dit, par Schipani.
Tout le monde veillait sur le chemin. A tous les corps de garde, Salvato s'arrêtait, descendait de cheval, s'informait et donnait quelques instructions.
La première station qu'il fit fut au fort de Vigliana.
Ce petit fort s'élève au bord de la mer, à la droite du chemin qui va de Naples à Portici; il défend l'arrivée du pont de la Madeleine.
Salvato fut reçu avec des acclamations. Le fort de Vigliana était défendu par cent cinquante de ses Calabrais, sous le commandement d'un prêtre nommé Toscano.
Il était évident que c'était sur ce petit fort, qui défendait l'approche de Naples, que se porterait tout l'effort des sanfédistes; aussi la défense avait-elle été confiée à des hommes choisis.
Toscano fit voir à Salvato tous ses préparatifs de défense. Il comptait, lorsqu'il serait forcé, mettre le feu à ses poudres et se faire sauter, lui et ses hommes.
Au reste, Toscano ne comptait pas les prendre par surprise; tous étaient prévenus, tous avaient consenti à ce suprême sacrifice à la patrie, et le drapeau qui flottait au-dessus de la porte portait cette légende:
NOUS VENGER! VAINCRE OU MOURIR!
Salvato embrassa le digne curé, remonta à cheval aux cris de «Vive la République!» et continua son chemin.
A Portici, les républicains témoignèrent à Salvato de grandes inquiétudes. Ils avaient affaire à des populations rendues essentiellement royalistes par leurs intérêts. Ferdinand avait à Portici un palais où il passait l'automne; presque tout l'été, le duc de Calabre habitait le palais voisin de la Favorite. Ils ne pouvaient se fier à personne, se sentaient entourés de piéges et de trahisons. Comme aux jours de tremblement de terre, le sol semblait frissonner sous leurs pieds.
Il arriva au Granatello.
Avec sa confiance ou plutôt son imprudence accoutumée, Schipani dormait; Salvato le fit éveiller et lui demanda des nouvelles de l'ennemi.
Schipani lui répondit qu'il comptait être attaqué par lui le lendemain, et qu'il prenait des forces pour le bien recevoir.
Salvato lui demanda s'il ne tenait point quelques renseignements plus précis des espions qu'il avait dû envoyer. Le général républicain lui avoua qu'il n'avait envoyé aucun espion et que ces moyens déloyaux de faire la guerre lui répugnaient. Salvato s'informa s'il avait fait garder la route de Nola, où était le cardinal, et d'où, par les pentes du Vésuve, il pourrait faire filer des troupes sur Portici et sur Resina, pour lui couper la retraite. Il répondit que c'était à ceux de Resina et de Portici de prendre ces précautions, et que, quant à lui, s'il trouvait les sanfédistes sur son chemin, il passerait au milieu d'eux.
Cette manière de faire la guerre et de disposer de la vie des hommes faisait hausser les épaules à l'habile stratégiste, élevé à l'école des Championnet et des Macdonald. Il comprit qu'avec un homme comme Schipani, il n'y avait aucune observation à faire, et qu'il fallait tout abandonner au génie sauveur des peuples.
Voyons un peu ce que le cardinal, plus méticuleux que Schipani sur les moyens de se garder, faisait pendant ce temps.
A minuit, c'est-à-dire à l'heure où nous avons vu Salvato partir du Château-Neuf, le cardinal Ruffo, dans la chambre principale de l'évêché de Nola, assis devant une table, ayant près de lui son secrétaire
Sacchinelli et le marquis Malaspina, son aide de camp, recevait les nouvelles et donnait ses ordres.
Les courriers se succédaient avec une rapidité qui témoignait de l'activité que le général improvisé avait mise à organiser ses correspondances.
Lui-même décachetait toutes les lettres, de quelque part qu'elle vinssent, et dictait les réponses, tantôt à Sacchinelli, tantôt à Malaspina. Rarement répondait-il lui-même, excepté aux lettres secrètes, un tremblement nerveux rendant sa main inhabile à écrire.
Au moment où nous entrons dans la chambre où il attend les messagers, il a déjà reçu de l'évêque Ludovici l'annonce que Panedigrano et ses mille forçats doivent être arrivés à Bosco, dans la matinée du 12.
Il tient à la main une lettre du marquis de Curtis, qui lui annonce que le colonel Tchudy, voulant faire oublier sa conduite de Capoue, parti de Palerme avec quatre cents grenadiers et trois cents soldats formant une espèce de légion étrangère, doit être débarqué à Sorrente pour attaquer par terre le fort de Castellamare, tandis que le _Sea-Horse_ et _la Minerve_ l'attaqueront par mer.
Cette lettre lue, il se leva et alla consulter, sur une autre table, une grande carte qui y était déployée, et, debout, appuyé d'une main sur la table, il dicta à Sacchinelli les ordres suivants:
«Le colonel Tchudy suspendra, si elle est commencée, l'attaque du fort de Castellamare et se mettra immédiatement d'accord avec Sciarpa et Panedigrano pour attaquer l'armée de Schipani le 13 au matin.