La San-Felice, Tome 07, Emma Lyonna, tome 3

Part 14

Chapter 143,834 wordsPublic domain

En ce moment, la porte du cabinet s'ouvrit et Fritz, avec sa régularité accoutumée, avant que la pendule eût cessé de sonner onze heures, annonçait que _monsieur était servi_.

--As-tu faim, André? demanda le vieux Backer.

--Pas beaucoup, répondit André; mais, comme, au bout du compte, il faut manger, mangeons.

Il se leva et retrouva son père dans le corridor. Tous deux s'acheminèrent vers la salle à manger, suivis des deux sentinelles.

Tous les employés étaient arrivés entre neuf heures et neuf heures un quart, moins Spronio.

Ils n'avaient point osé entrer à la caisse ni dans le cabinet pour présenter leurs respects aux deux prisonniers; mais ils les attendaient au passage, les uns sur la porte de leur bureau, les autres à celle de la salle à manger.

Comme on savait dans quelles conditions les deux prisonniers étaient revenus à la maison de banque, un voile épais de tristesse était répandu sur les visages. Deux ou trois des plus anciens employés détournaient la tête: ceux-là pleuraient.

Le père et le fils, après s'être arrêtés un instant un milieu d'eux, entrèrent dans la salle à manger.

Les sentinelles restèrent à la porte, mais au dedans de la salle à manger. Ordre leur était donné de ne point perdre de vue les deux condamnés.

La table était servie comme de coutume, Fritz se tenait debout derrière la chaise du vieux Simon.

--Quand nous aurons fait notre compte, il ne faudra point oublier tous ces vieux serviteurs-là, dit Simon Backer.

--Oh! soyez tranquille, mon père, répliqua André; par bonheur, nous sommes assez riches pour ne point forcer notre reconnaissance à faire sur eux des économies.

Le déjeuner fut court et silencieux. A la fin de son repas, André, en raison d'une vieille coutume allemande, avait l'habitude de boire à la santé de son père.

--Fritz, dit-il au vieux serviteur, descendez à la cave, prenez une demi-bouteille de tokay impérial de 1672, c'est le plus vieux et le meilleur:--j'ai une santé à porter.

Simon regarda son fils.

Fritz obéit sans demander d'explication, et remonta tenant à la main la demi-bouteille de tokay désignée.

André emplit son verre et celui de son père; puis il demanda à Fritz un troisième verre, l'emplit a son tour et le présenta à Fritz.

--Ami, lui dit-il, car, depuis plus de trente ans que tu es dans la maison, tu n'es plus un serviteur, tu es un ami,--bois avec nous un verre de vin impérial à la santé de ton vieux maître, et que, malgré les hommes et leur jugement, Dieu lui accorde, aux dépens des miens, de longs et honorables jours.

--Que dis-tu, que fais-tu mon fils? s'écria le vieillard.

--Mon devoir de fils, dit en souriant André. Il a bien entendu la voix d'Abraham priant pour Isaac: peut-être entendra-t-il la voix d'Isaac priant pour Abraham.

Simon porta d'une main tremblante son verre à sa bouche et le vida à trois reprises.

André porta le sien d'une main ferme à ses lèvres et le vida d'un trait.

Fritz essaya plusieurs fois de boire le sien: il n'y put parvenir: il étranglait.

André remplit du reste de la demi-bouteille les deux verres que Simon et lui venaient de vider, et, les présentant aux deux soldats:

--Et vous aussi, dit-il, buvez, comme je viens de le faire, à la santé de la personne qui vous est la plus chère.

Les deux soldats burent en prononçant chacun un nom.

--Allons, André, dit le vieillard, à la besogne, mon ami!

Puis, à Fritz:

--Tu t'informeras de Spronio, dit-il; j'ai peur qu'il ne lui soit arrivé malheur.

Les deux prisonniers rentrèrent dans leur bureau, et le travail continua.

--Nous en étions à notre crédit, n'est-ce pas mon père? demanda André.

--Et ce crédit montait à 2,715,087 ducats, répondit le vieillard.

--Eh bien, reprit André, notre débit se compose de 1,125,412 ducats en dettes diverses à Londres, Vienne et Francfort.

--C'est bien, j'inscris.

--275,000 ducats à la chevalière San-Felice.

Le jeune homme ne put prononcer ce nom sans un cruel serrement de coeur.

Un soupir du père répondit au tremblement de voix du fils.

--C'est inscrit, dit-il.

--27,000 ducats à Sa Majesté Ferdinand, que Dieu garde! solde de l'emprunt Nelson.

--Inscrit, répéta Simon.

--28,200 ducats sans nom.

--Je sais ce que c'est, répondit Simon. Quand le prince de Tarsia fut poursuivi par le procureur fiscal Vanni, il déposa chez moi cette somme. Il est mort subitement et sans avoir eu le temps de rien dire à sa famille du dépôt qu'il avait fait chez moi. Tu écriras un mot à son fils, et Klagmann, aujourd'hui même, ira lui porter ces 28,200 ducats.

Il y eut un instant de silence pendant lequel André exécuta l'ordre de son père.

La lettre écrite, il la remit à Klagmann en lui disant:

--Tu porteras cette lettre au prince de Tarsia; tu lui diras qu'il peut se présenter quand il voudra à la caisse; on payera à vue.

--Après? demanda Simon.

--C'est tout ce que nous devons, mon père. Vous pouvez additionner.

Simon additionna et trouva que la maison Backer devait une somme de 1,455,612 ducats, c'est-à-dire 4,922,548 francs de notre monnaie.

Une satisfaction visible se peignit sur les traits du vieillard. Une certaine panique s'était, depuis l'arrestation des deux chefs de la maison, répandue parmi les créanciers. Chacun s'était hâté de réclamer le remboursement de ce qui lui était dû. On avait, en moins de deux mois, fait face à plus de treize millions de traites.

Ce qui aurait renversé toute autre maison, n'avait pas même ébranlé la maison Backer.

--Mon cher Sperling, dit Simon au chef de la comptabilité, pour couvrir les comptes créanciers, vous allez à l'instant même faire préparer des traites sur les débiteurs de la maison pour une somme égale à celle dont nous sommes débiteurs. Ces traites faites, vous les présenterez à André, qui les signera, ayant la signature.

Le chef de la comptabilité sortit pour exécuter l'ordre qui lui était donné.

--Dois-je porter tout de suite cette lettre au prince de Tarsia? demanda Klagmann.

--Oui, allez, et revenez le plus vite possible; mais, en route, tâchez de savoir quelque nouvelle de Spronio.

Le fils et le père restèrent seuls, le père dans son cabinet, le fils à la caisse.

--Il serait bon, je crois, mon père, dit André, de faire une circulaire annonçant la liquidation de notre maison.

--J'allais te le dire, mon enfant. Rédige-la; on en fera faire autant de copies qu'il sera nécessaire, ou, mieux encore, on la fera imprimer; de sorte que tu n'auras la peine de signer qu'une fois.

--Économie de temps. Vous avez raison, mon père, il ne nous en reste pas trop.

Et André rédigea la circulaire suivante:

«Les chefs de la maison Simon et André Backer, de Naples, ont l'honneur de prévenir les personnes avec lesquelles ils sont en relations d'affaires, et particulièrement celles qui pourraient avoir quelque créance sur eux, que, par suite de la condamnation à mort des chefs de la maison, la susdite maison commencera sa liquidation à partir de demain 13 mai, jour de leur exécution.

»Le terme de la liquidation est fixé à un mois.

»On payera à bureau ouvert.»

Cette circulaire terminée. André Backer la lut à son père en lui demandant s'il ne voyait rien à y retrancher ou à y ajouter.

--Il y a à y ajouter la signature, répondit froidement le père.

Et, comme, ainsi que nous l'avons dit, André Backer avait la signature, il signa.

Simon Backer sonna: un garçon de bureau ouvrit la porte de son cabinet.

--Passez chez mon fils, dit-il, prenez-y et portez à l'imprimerie une circulaire qu'il faut composer le plus tôt possible.

Les deux condamnés restèrent de nouveau seuls.

--Mon père, dit André, nous avons à notre actif 1,259,475 ducats. Que comptez vous en faire? Ayez la bonté de me donner vos ordres et je les exécuterai.

--Mon ami, dit le père, il me semble que nous devons, avant tout, penser à ceux qui nous ont bien servis pendant la prospérité et qui nous sont restés fidèles pendant le malheur. Tu as dit que nous étions assez riches pour ne pas faire d'économies sur notre reconnaissance: comment la leur prouverais-tu?

--Mais, mon père, en leur continuant leurs appointements leur vie durant.

--Je voudrais faire mieux que cela, André. Nous avons ici dix-huit personnes attachées à notre service, tant employés que serviteurs; le total des gages et appointements, depuis les plus forts jusqu'aux plus faibles, monte à dix mille ducats. Dix mille ducats représentent un capital de deux cent mille ducats; en prélevant 200,000 ducats, il nous reste une somme de 1,059,475 ducats, somme encore considérable. Mon avis est donc, qu'au bout de notre liquidation, qui peut durer un mois, chacun de nos employés ou de nos serviteurs touche, non pas la rente, mais le capital de ses gages et de ses appointements; est-ce aussi ton avis?

--Mon père, vous êtes la véritable charité, je ne suis, moi, que son ombre; seulement, j'ajouterai ceci: en temps de révolution comme celui où nous vivons, nul ne peut répondre du lendemain. Au milieu d'une émeute, notre maison peut-être pillée, incendiée, que sais-je? Nous avons un encaisse de 400,000 ducats: payons aujourd'hui même à ceux que nous laissons derrière nous le legs qu'ils ne devaient toucher qu'après notre mort. Ce sont des voix qui nous béniront et qui prieront pour nous; et, au point où nous en sommes, ces voix-là sont le meilleur appui que nous puissions imaginer pour nous devant le Seigneur.

--Qu'il soit fait ainsi. Prépare pour Klagmann un ordre de payer aujourd'hui même les 200,000 ducats à qui de droit et le mois qu'ils ont encore à travailler pour nous à appointements doubles.

--L'ordre est signé, mon père.

--Maintenant, mon ami, chacun de nous a dans son coeur certains souvenirs qui, pour être secrets, n'en sont pas moins religieux. Ces souvenirs imposent des obligations. Plus jeune que moi, tu dois en avoir plus que moi, qui ai déjà vu s'éteindre une partie de ces souvenirs. Sur le million cinquante-neuf mille quatre cent soixante-quinze ducats qui nous restent, je prends cent mille ducats et t'en laisse deux cent mille: chacun de nous, sans en rendre compte, fera de cette somme ce que bon lui semblera.

--Merci, mon père. Il nous restera 759,475 ducats.

--Veux-tu que nous laissions 100,000 ducats à chacun des trois établissements humanitaires de Naples, aux Enfants trouvés, aux Incurables, à l'auberge des Pauvres?

--Faites, mon père. Restera 459,475 ducats.

--Dont l'héritier naturel est notre cousin, Moïse Backer, de Francfort.

--Lequel est plus riche que nous, mon père, et qui aura honte de recevoir un pareil héritage de sa famille.

--A ton avis, que faire de cette somme?

--Mon père, je n'ai point de conseil à vous donner lorsqu'il s'agit de philosophie et d'humanité. On va combattre: dans un parti comme dans l'autre, avant que Naples soit prise, il y aura bien des hommes tués. Haïssez-vous nos ennemis, mon père?

--Je ne hais plus personne, mon fils.

--C'est un des salutaires effets de la mort qui vient, dit, comme en se parlant à lui-même et à demi-voix, André.

Puis, tout haut:

--Eh bien, mon père, que diriez-vous de laisser la somme qui nous reste, moins celle nécessaire à la liquidation, aux veuves et aux orphelins que fera la guerre civile, de quelque parti qu'ils soient?

Le vieillard se leva sans répondre, passa de son cabinet dans celui d'André Backer et embrassa son fils en pleurant.

--Et qui chargeras-tu de cette répartition?

--Avez-vous quelqu'un à me proposer, mon père?

--Non, mon enfant. Et toi?

--J'ai une sainte créature, mon père, j'ai la chevalière de San-Felice.

--Celle qui nous a dénoncés?

--Mon père, j'ai beaucoup réfléchi: j'ai appelé, pendant de longues nuits, mon coeur et mon esprit à mon aide, afin qu'ils me donnassent le mot de cette terrible énigme. Mon père, j'ai la conviction que Luisa n'est point coupable.

--Soit, répondit le vieux Simon. Si elle n'est pas coupable, le choix que tu fais est digne d'elle; si elle est coupable, c'est un pardon, et je me joins à toi pour le lui donner.

Cette fois, ce fut le fils qui se jeta dans les bras de son père et qui le pressa contre son coeur.

--Eh bien, dit le vieux Simon, voici notre liquidation faite. Ce n'a point été aussi difficile que je l'aurais cru.

Deux heures après, toutes les dispositions prises par Simon et André Backer étaient connues de toute la maison; employés et serviteurs avaient reçu le capital de leurs appointements et de leurs gages, et les deux condamnés rentraient dans la prison, d'où ils ne devaient plus sortir que pour marcher au supplice au milieu d'un concert de louanges et de bénédictions.

Quant à Spronio, on avait enfin su ce qu'il était devenu.

On s'était présenté la nuit à son domicile pour l'arrêter; il s'était sauvé par une fenêtre, et il était probable qu'il était allé rejoindre le cardinal à Nola.

LXII

UN DERNIER AVERTISSEMENT

Pendant la nuit qui suivit la réintégration des deux Backer à leur prison, dans une des chambres du palais d'Angri, où, il continuait de demeurer, Salvato, assis à une table, le front appuyé dans sa main gauche, écrivait de cette écriture ferme et lisible qui était l'emblème de son caractère, la lettre suivante:

_Au frère Joseph, couvent du Mont-Cassin._

«12 juin 1799.

»Mon père bien-aimé,

»Le jour de la lutte suprême est venu. J'ai obtenu du général Macdonald de rester à Naples, attendu qu'il m'a semblé que mon premier devoir, comme Napolitain, était de défendre mon pays. Je ferai tout ce que je pourrai pour le sauver; si je ne puis le sauver, je ferai tout ce que je pourrai pour mourir. Et, si je meurs, deux noms bien-aimés flotteront sur ma bouche à mon dernier soupir et serviront d'ailes à mon âme pour monter au ciel: le vôtre et celui de Luisa.

»Quoique je connaisse votre profond amour pour moi, je ne vous demande rien pour moi, mon père;--mon devoir m'est tracé, je vous l'ai dit, je l'accomplirai;--mais, si je meurs, ô père bien-aimé! je la laisse seule, et, cause innocente de la mort de deux hommes condamnés hier à être fusillés, qui sait si la vengeance du roi ne la poursuivra pas, tout innocente qu'elle est!

»Si nous sommes vainqueurs, elle n'a point à craindre cette vengeance, et cette lettre n'est qu'un témoignage de plus du grand amour que j'ai pour vous et de l'éternel espoir que j'ai en vous.

»Si nous sommes vaincus, au contraire, si je suis hors d'état de lui porter secours, c'est vous, mon père, qui me remplacerez.

»Alors, mon père, vous quitterez les hauteurs sublimes de votre montagne sainte, et vous redescendrez dans la vie. Vous vous êtes imposé cette mission de disputer l'homme à la mort; vous ne vous écarterez pas de votre but en sauvant cet ange dont je vous ai dit le nom et raconté les vertus.

»Comme, à Naples, l'argent est le plus sûr auxiliaire que l'on puisse avoir, j'ai, dans un voyage à Molise, réuni cinquante mille ducats, dont quelques centaines ont été dépensées par moi, mais dont la presque totalité est enfouie dans une caisse de fer au Pausilippe près des ruines du tombeau de Virgile, au pied de son laurier éternel: vous les trouverez là.

»Nous sommes entourés, je ne dirai pas seulement d'ennemis, ce qui ne serait rien, mais de trahisons, ce qui est horrible. Le peuple est tellement aveuglé, ignorant, abruti par ses moines et ses superstitions, qu'il tient pour ses plus grands ennemis ceux qui veulent le faire libre, et qu'il voue une espèce de culte à quiconque ajoute une chaîne aux chaînes qu'il porte déjà.

»O mon père, mon père, celui qui, comme nous, se consacre au salut des corps, acquiert un grand mérite devant Dieu; mais bien plus grand, croyez-moi, sera le mérite de celui qui se vouera à l'éducation de ces esprits, à l'illumination de ces âmes.

»Adieu, mon père; le Seigneur tient en ses mains la vie des nations; vous tenez dans vos mains plus que ma vie: vous tenez mon âme.

»Tous les respects du coeur.

»Votre SALVATO.

»_P.-S._--Inutile et même dangereux que vous me répondiez, au milieu de tout ce qui se passe ici. Votre messager peut être arrêté et votre réponse lue. Vous remettrez au porteur trois grains de votre chapelet; ils représenteront pour moi cette foi qui me manque, cette espérance que j'ai en vous, cette charité qui déborde de votre coeur.»

Cette lettre achevée, Salvato se retourna et appela Michele.

La porte s'ouvrit aussitôt et Michele parut.

--As-tu trouvé l'homme qu'il nous faut? demanda Salvato.

--Retrouvé, vous voulez dire, car c'est le même qui a fait trois voyages à Rome pour remettre au général Championnet les lettres du comité républicain et lui donner de vos nouvelles.

--Alors, c'est un patriote?

--Qui n'a qu'un regret, Excellence, dit le messager en paraissant à son tour, c'est que vous l'éloigniez de Naples au moment du danger.

--C'est toujours servir Naples, crois-moi, que d'aller où tu vas.

--Ordonnez, je sais qui vous êtes et ce que vous valez.

--Voici une lettre que tu vas porter au mont Cassin: tu demanderas frère Joseph et lui remettras cette lettre, à lui seul, entends-tu?

--Attendrai-je une réponse?

--Comme je ne sais point qui sera maître de Naples lorsque tu reviendras, cette réponse sera un signe convenu entre nous: pour moi, ce signe voudra tout dire, Michele a-t-il fait prix avec toi?

--Oui, répondit le messager, une poignée de main à mon retour.

--Allons, allons, dit Salvato, je vois qu'il y a encore de braves gens à Naples. Va, frère, et que Dieu te conduise!

Le messager partit.

--Maintenant, Michele, dit Salvato, pensons à elle.

--Je vous attends, mon brigadier, dit le lazzarrone.

Salvato boucla son sabre, passa une paire de pistolets dans sa ceinture, donna l'ordre à son calabrais de l'attendre à minuit, avec deux chevaux de main, place du Môle, longea Toledo, prit la rue de Chiaïa, suivit la plage de la mer et atteignit Mergellina.

A mesure qu'il approchait de la maison du Palmier, il lui semblait entendre une espèce de psalmodie étrange, récitée sur un air qui n'en était pas un.

La personne qui faisait entendre ce chant se tenait debout contre la maison, au-dessous de la fenêtre de la salle à manger, et l'on voyait sa longue taille se dessiner sur la muraille par un relief sombre et immobile.

Michele, le premier, reconnut la sorcière albanaise qui, dans toutes les circonstances importantes de la vie de Luisa, lui était apparue.

Il prit le bras de Salvato pour que celui-ci écoutât ce qu'elle disait. Elle en était à la dernière strophe de son chant; mais les deux hommes purent encore entendre ces paroles:

Loin de nous s'enfuit l'hirondelle Lorsque du nord soufflent les vents. Pauvre colombe, fais comme elle, Puisque ton aile Connaît la route du printemps!

--Entrez chez Luisa, dit Michele à Salvato: je vais retenir Nanno; et, si Luisa juge à propos de la consulter, appelez-nous.

Salvato avait une clef de la porte du jardin; car peu à peu, nous l'avons dit, tous ces mystères qui enveloppent un amour naissant et craintif avaient sinon disparu, du moins été un peu éclaircis, quoique les amis seuls pussent lire à travers leur demi-transparence.

Salvato laissa la porte poussée seulement contre la muraille, monta le perron, ouvrit la porte de la salle à manger et trouva Luisa debout devant sa jalousie.

Il était évident que la jeune femme n'avait point perdu un vers de la ballade de Nanno.

En apercevant Salvato, elle alla à lui, et, avec un triste sourire, posa sa tête sur son épaule.

--Je t'ai vu venir de loin avec Michele, dit-elle, j'écoutais cette femme.

--Et moi aussi, dit Salvato; mais je n'ai entendu que la dernière strophe de son chant.

--C'était une répétition des autres. Il y en avait trois: toutes annoncent un danger et invitent à le fuir.

--Tu n'as jamais eu à te plaindre de cette femme?

--Jamais, au contraire. Dès le premier jour où je l'ai vue, elle m'a, il est vrai, prédit une chose qu'alors je croyais impossible.

--La crois-tu plus vraisemblable maintenant?

--Tant de choses impossibles à prévoir sont arrivées depuis que nous nous connaissons, mon ami, que tout me semble devenu possible.

--Veux-tu que nous fassions monter cette sorcière? Si tu n'as jamais eu à te plaindre d'elle, j'ai eu, moi, à m'en louer, puisque c'est elle qui a posé le premier appareil sur ma blessure, que cette blessure pouvait être mortelle et que je n'en suis pas mort.

--Seule, je n'eusse point osé; mais, avec toi, je ne crains rien.

--Et pourquoi n'eusses-tu point osé? dit derrière les deux jeunes gens une voix qui les fit tressaillir, parce qu'ils la reconnurent pour celle de la sorcière. Est-ce que je n'ai pas toujours, comme un bon génie, essayé de détourner de toi le malheur? Est-ce que, si tu avais suivi mes conseils, tu ne serais point à Palerme, auprès de ton protecteur naturel, au lieu d'être ici, tremblante, sous l'accusation d'avoir dénoncé deux hommes qui seront fusillés demain? Est-ce que, aujourd'hui, enfin, tandis qu'il en est temps encore, si tu voulais les suivre, est-ce que tu n'échapperais pas au destin que je t'ai prédit, et vers lequel tu t'achemines fatalement? Je te l'ai dit, Dieu a écrit la destinée des mortels dans leur main, pour que, avec une volonté ferme, ils pussent lutter contre cette destinée. Je n'ai pas vu ta main depuis le jour où je t'ai prédit une mort fatale et violente. Eh bien, regarde-la aujourd'hui, et dis-moi si cette étoile que je t'ai signalée et qui coupait en deux la ligne de la vie, à peine visible à cette époque, n'a pas doublé d'apparence et de grandeur!

La San-Felice regarda sa main et poussa un cri.

--Regarde toi-même, jeune homme, continua la sorcière s'adressant à Salvato, et tu verras si un poinçon rougi au feu la marquerait d'un pourpre plus vif que ne le fait la Providence, qui, par ma bouche, te donne un dernier avis.

Salvato prit Luisa dans ses bras, l'entraîna vers la lumière, ouvrit la main qu'elle s'efforçait de tenir fermée, et jeta à son tour un léger cri d'étonnement: une étoile, large comme une petite lentille, dont les cinq rayons, bien visibles, divergeaient, coupait en deux la ligne de la vie.

--Nanno, dit le jeune homme, je reconnais que tu es notre amie; quand j'avais encore ma liberté d'action, quand je pouvais m'éloigner de Naples, j'ai proposé à Luisa de l'emmener à Capoue, à Gaete, ou même à Rome; aujourd'hui, il est trop tard: je suis enchaîné à la fortune de Naples.

--Voilà pourquoi je suis venue, dit la sorcière; car ce que tu ne peux plus faire, moi, je puis le faire encore.

--Je ne comprends pas, dit Salvato.

--C'est bien simple cependant. Je prends cette jeune femme avec moi, et je l'emmène au nord, c'est-à-dire où le danger n'est pas.

--Et comment l'emmènes-tu?

Nanno écarta sa longue mante, et, montrant un paquet qu'elle tenait à la main:

--Il y a, dit-elle, dans ce paquet un costume complet de paysanne de Maïda. Sous le costume albanais, nul ne reconnaîtra la chevalière San-Felice: elle sera ma fille. Tout le monde connaît la vieille Nanno, et ni républicains ni sanfédistes ne diront rien à la fille de la sorcière albanaise.

Salvato regarda Luisa.

--Tu entends, Luisa, dit-il.

Michele, qui, jusque-là, était reste inaperçu dans l'ombre de la porte, s'approcha de Luisa, et, se mettant à genoux devant elle: