La San-Felice, Tome 07, Emma Lyonna, tome 3

Part 13

Chapter 133,830 wordsPublic domain

A peine le dernier vers avait-il grincé par la voix du chanteur, que le jeune homme lâcha les barreaux et se laissa retomber sur son lit: on entendait des pas dans le corridor et ces pas s'approchaient de la porte.

A la lueur de la triste lampe qui brûlait suspendue au plafond, le père et le fils n'eurent que le temps d'échanger un regard.

Ce n'était pas l'heure où l'on descendait dans leur cachot, et tout bruit inaccoutumé est, on le sait, inquiétant pour des prisonniers.

La porte du cachot s'ouvrit. Les prisonniers virent dans le corridor une dizaine de soldats armés, et une voix impérative prononça ces mots:

--Levez-vous, habillez-vous et suivez-nous.

--La moitié de la besogne est faite, dit gaiement le plus jeune des deux hommes; nous aurons donc l'avantage de ne pas vous faire attendre.

Le vieillard se leva en silence. Chose étrange, c'était celui qui avait le plus vécu qui semblait le plus tenir à la vie.

--Où nous conduisez-vous? demanda-t-il d'une voix légèrement altérée.

--Au tribunal, répondit l'officier.

--Hum! fit André, s'il en est ainsi, j'ai peur qu'il n'arrive trop tard.

--Qui? demanda l'officier croyant que c'était à lui que l'observation était faite.

--Oh! dit négligemment le jeune homme, quelqu'un que vous ne connaissez pas et dont nous parlions quand vous êtes entré.

Le tribunal devant lequel on conduisait les deux prévenus était le tribunal qui avait succédé à celui qui punissait les crimes de lèse-majesté; seulement, il punissait, lui, les crimes de lèse-nation.

Il était présidé par un célèbre avocat, nommé Vicenzo Lupo.

Il se composait de quatre membres et du président; et, pour que l'on n'eût point à conduire les prévenus à la Vicairie, ce qui pouvait exciter quelque émeute, il siégeait au Château-Neuf.

Les prisonniers montèrent deux étages et furent introduits dans la salle du tribunal.

Les cinq membres du tribunal, l'accusateur public et le greffier étaient à leur place, ainsi que les huissiers.

Deux siéges ou plutôt deux tabourets étaient préparés pour les accusés.

Deux avocats nommés d'office étaient assis et attendaient dans deux fauteuils placés à la droite et à la gauche des tabourets.

Ces deux avocats étaient les deux premiers jurisconsultes de Naples.

C'était Mario Pagano et Francesco Conforti.

Simon et André Backer saluèrent les deux jurisconsultes avec la plus grande courtoisie. Quoique appartenant à une opinion entièrement opposée, ils reconnaissaient qu'on avait choisi pour les défendre deux princes du barreau.

--Citoyens Simon et André Backer, leur dit le président, vous avez une demi-heure pour conférer avec vos avocats.

André salua.

--Messieurs, dit-il, agréez tous mes remercîments, non-seulement pour nous avoir donné, à mon père et à moi, des moyens de défense, mais encore pour avoir mis ces moyens de défense en des mains habiles. Toutefois, la manière dont je compte diriger les débats rendra, je le crois, inutile l'intervention de toute parole étrangère; ce qui ne diminuera en rien ma reconnaissance envers ces messieurs, qui ont bien voulu se charger de causes si désespérées. Maintenant, comme on est venu nous chercher dans notre prison au moment où nous nous y attendions le moins, nous n'avons pas pu, mon père et moi, arrêter un plan quelconque de défense. Je vous demanderai donc, au lieu de conférer une demi-heure avec nos avocats, de pouvoir conférer cinq minutes avec mon père. Dans une chose aussi grave que celle qui va se passer devant vous, c'est bien le moins que je prenne son avis.

--Faites, citoyen Backer.

Les deux avocats s'éloignèrent; les juges se retournèrent et causèrent; le greffier et les huissiers sortirent.

Les deux accusés échangèrent quelques paroles à voix basse, puis, même avant le temps qu'ils avaient demandé, se retournèrent vers le tribunal.

--Monsieur le président, dit André, nous sommes prêts.

La sonnette du président se fit entendre pour que chacun reprît sa place et pour faire rentrer les huissiers et le greffier absents.

Les défenseurs, de leur côté, se rapprochèrent des accusés. Au bout de quelques secondes, chacun se retrouva à son poste.

--Messieurs, dit Simon Backer avant de se rasseoir, je suis originaire de Francfort, et, par conséquent, je parle mal et difficilement l'italien. Je me tairai donc; mais mon fils, qui est né à Naples, plaidera ma cause en même temps que la sienne. Elles sont identiques: le jugement doit donc être le même pour lui et pour moi. Réunis par le crime, en supposant qu'il y ait crime à aimer son roi, nous ne devons pas être séparés dans le châtiment. Parle, André; ce que tu diras sera bien dit; ce que tu feras sera bien fait.

Et le vieillard se rassit.

Le jeune homme se leva à son tour, et, avec une extrême simplicité:

--Mon père, dit-il, se nomme Jacques Simon, et moi, je me nomme Jean-André Backer; il a cinquante-neuf ans, et moi, j'en ai vingt-sept; nous habitons rue Medina, nº 32; nous sommes banquiers de Sa Majesté Ferdinand. Instruit depuis mon enfance à honorer le roi et à vénérer la royauté, je n'ai eu, comme mon père, une fois la royauté abolie et le roi parti, qu'un désir: rétablir la royauté, ramener le roi. Nous avons conspiré dans ce but, c'est-à-dire pour renverser la République. Nous savions très-bien que nous risquions notre tête; mais nous avons cru qu'il était de notre devoir de la risquer. Nous avons été dénoncés, arrêtés, conduits en prison. Ce soir, on nous a tirés de notre cachot et amenés devant vous pour être interrogés. Tout interrogatoire est inutile. J'ai dit la vérité.

Tandis que le jeune homme parlait, au milieu de la stupéfaction du président, des juges, de l'accusateur public, du greffier, des huissiers et des avocats, le vieillard le regardait avec un certain orgueil et confirmait de la tête tout ce qu'il disait.

--Mais, malheureux, lui dit Mario Pagano, vous rendez toute défense impossible.

--Quoique ce fût un grand honneur pour moi d'être défendu par vous, monsieur Pagano, je ne veux pas être défendu. Si la République a besoin d'exemples de dévouement, la royauté a besoin d'exemples de fidélité. Les deux principes du droit populaire et du droit divin entrent en lutte; ils ont peut-être encore des siècles à combattre l'un contre l'autre; il faut qu'ils aient à citer leurs héros et leurs martyrs.

--Mais il est cependant impossible, citoyen André Backer, que vous n'ayez rien à dire pour votre défense, insista Mario.

--Rien, monsieur, rien absolument. Je suis coupable dans toute l'étendue du mot, et je n'ai d'autre excuse à faire valoir que celle-ci: le roi Ferdinand fut toujours bon pour mon père, et, mon père et moi, nous lui serons dévoués jusqu'à la mort.

--Jusqu'à la mort, répéta le vieux Simon Backer continuant d'approuver son fils de la tête et de la main.

--Alors, citoyen André, dit le président, vous venez à nous non-seulement avec la certitude d'être condamné, mais encore avec le désir de vous faire condamner?

--Je viens à vous, citoyen président, comme un homme qui sait qu'en venant à vous, il fait son premier pas vers l'échafaud.

--C'est-à-dire avec la conviction qu'en notre âme et conscience, nous ne pouvons faire autrement que de vous condamner?

--Si notre conspiration avait réussi, nous vous avions condamné d'avance.

--Alors, c'était un massacre de patriotes que vous comptiez faire?

--Cent cinquante au moins devaient périr.

--Mais vous n'étiez pas seuls pour accomplir cette horrible action?

--Tout ce qu'il y a de coeurs royalistes à Naples, et il y en a plus que vous ne croyez, se fût rallié à nous.

--Inutile, sans doute, de vous demander les noms de ces fidèles serviteurs de la royauté?

--Vous avez trouvé des traîtres pour nous dénoncer; trouvez-en pour dénoncer les autres. Quant à nous, nous avons fait le sacrifice de notre vie.

--Nous l'avons fait, répéta le vieillard.

--Alors, dit le président, il ne nous reste plus qu'à rendre le jugement.

--Pardon, répondit Mario Pagano, il vous reste à m'entendre.

André se retourna avec étonnement vers l'illustre jurisconsulte.

--Et comment défendriez-vous un homme qui ne veut pas être défendu et qui réclame comme un salaire la peine qu'il a méritée? demanda le président.

--Ce n'est pas le coupable que je défendrai, répondit Mario Pagano, c'est la peine que j'attaquerai.

Et, à l'instant même, avec une merveilleuse éloquence, il établit la différence qui doit exister entre le code d'un roi absolu et la législation d'un peuple libre. Il donna, comme dernières raisons des tyrans, le canon et l'échafaud; il donna, comme suprême but des peuples, la persuasion; il montra les esclaves de la force en hostilité éternelle contre leurs maîtres; il montra ceux du raisonnement, d'ennemis qu'ils étaient, se faisant apôtres. Il invoqua tour à tour Filangieri et Beccaria, ces deux lumières qui venaient de s'éteindre et qui avaient appliqué la toute-puissance de leur génie à combattre la peine de mort, peine inutile et barbare selon eux. Il rappela Robespierre, nourri de la lecture des deux jurisconsultes italiens, disciple du philosophe de Genève, demandant à l'Assemblée législative l'abolition de la peine de mort. Il en appela au coeur des juges pour leur demander, au cas où la motion de Robespierre eût passé, si la révolution française eût été moins grande pour avoir été moins sanglante et si Robespierre n'eût pas laissé une plus éclatante mémoire comme destructeur que comme applicateur de la peine de mort. Il déroula les quatre mois d'existence de la république parthénopéenne et la montra pure de sang versé, tandis qu'au contraire la réaction s'avançait contre elle par une route encombrée de cadavres. Était-ce la peine d'attendre la dernière heure de la liberté pour déshonorer son autel par un holocauste humain? Enfin, tout ce qu'une parole puissante et érudite peut puiser d'inspiration dans un noble coeur et d'exemples dans l'histoire du monde entier, Pagano le donna, et, terminant sa péroraison par un élan fraternel, il ouvrit les bras à André en le priant de lui donner le baiser de paix.

André pressa Pagano sur son coeur.

--Monsieur, lui dit-il, vous m'auriez mal compris si vous avez pu croire un instant que, mon père et moi, nous avons conspiré contre des individus: non, nous avons conspiré pour un principe. Nous croyons que la royauté seule peut faire la félicité des peuples; vous croyez, vous, que leur bonheur est dans la république: assises un jour à côté l'une de l'autre, nos deux âmes regarderont de là-haut juger ce grand procès, et, alors, j'espère que nous aurons oublié nous-mêmes que je suis israélite et vous chrétien, vous républicain et moi royaliste.

Puis, s'adressant à son père et lui offrant le bras:

--Allons, mon père, dit-il, laissons délibérer ces messieurs.

Et, se replaçant au milieu des gardes, il sortit de la chambre du tribunal sans laisser à Francesco Conforti le temps de rien ajouter au discours de son confrère Mario Pagano.

La délibération ne pouvait être longue: le délit était patent et, on l'a vu, les coupables n'avaient pas cherché à le dissimuler.

Cinq minutes après, on rappela les prévenus; ils étaient condamnés à mort.

Une légère pâleur couvrit les traits du vieillard lorsque les paroles fatales furent prononcées; le jeune homme, au contraire, sourit à ses juges et les salua courtoisement.

--Inutile, dit le président, puisque vous avez refusé de vous défendre, inutile de vous demander, comme juges, si vous avez quelque chose à ajouter à votre défense; mais, comme hommes, comme citoyens, comme compatriotes, désespérés d'avoir à porter un si terrible jugement contre vous, nous vous demanderons si vous n'avez pas quelque désir à exprimer, quelque recommandation à faire?

--Mon père a, je crois, une faveur à vous demander, messieurs, faveur que, sans vous compromettre, je crois, vous pouvez lui accorder.

--Citoyen Backer, dit le président, nous vous écoutons.

--Monsieur, répondit le vieillard, la maison Backer et Cie existe depuis plus de cent cinquante ans, et c'est de sa pleine et entière volonté qu'elle a passé de Francfort à Naples. Depuis le 5 mai 1652, jour où elle fut fondée par mon trisaïeul Frédéric Backer, elle n'a jamais eu une discussion avec ses correspondants ni un retard dans ses échéances; or, voici déjà plus de deux mois que nous sommes prisonniers et que la maison marche hors de notre présence.

Le président fit signe qu'il écoutait avec la plus bienveillante attention, et, en effet, non-seulement le président, mais tout le tribunal avait les yeux fixés sur le vieillard. Le jeune homme seul, qui savait probablement ce que son père avait à demander, regardait la terre, tout en fouettant distraitement le bas de son pantalon avec une badine.

Le vieillard continua:

--La faveur que je demande est donc celle-ci.

--Nous écoutons, dit le président, qui avait hâte de connaître cette faveur.

--Dans le cas, reprit le vieillard, où l'on aurait dû nous exécuter demain, nous demanderions, mon fils et moi, que l'on ne nous exécutât qu'après-demain, afin que nous eussions une journée pour faire notre inventaire et établir notre bilan. Si nous faisons ce travail nous-mêmes, je suis certain, malgré les mauvais jours que nous venons de traverser, les services que nous avons rendus au roi et l'argent que nous avons dépensé pour la cause, de laisser la maison Backer de quatre millions au moins au-dessus de ses affaires, et, comme elle fermera pour une cause indépendante de notre volonté, elle fermera honorablement. Puis, vous comprenez bien, monsieur le président, que, dans une maison comme la nôtre, qui fait pour cent millions d'affaires par an, il y a, malgré la confiance qu'on accorde à certains employés, bien des choses dont les maîtres ont seuls le secret. Ainsi, par exemple, il y a peut-être plus de cinq cent mille francs de dépôts confiés à notre honneur, dont les propriétaires n'ont pas même de reçu et ne sont point portés sur nos registres. Vous comprenez, dans le cas où vous me refuseriez notre demande, les risques auxquels serait exposée notre réputation; c'est pourquoi j'espère, monsieur le président, que vous voudrez bien nous faire reconduire demain à la maison, sous bonne garde, nous laisser toute la journée pour faire notre liquidation et ne nous faire fusiller qu'après-demain.

Le vieillard prononça ces paroles avec tant de simplicité et de grandeur à la fois, que non-seulement le président en fut ému, mais tout le tribunal profondément touché. Conforti lui saisit la main, la serra avec un élan qui triomphait de la différence d'opinions, tandis que Mario Pagano ne se cachait nullement pour essuyer une larme qui roulait de ses yeux.

Le président n'eut besoin que de consulter le tribunal d'un regard; puis, saluant le vieillard:

--Il sera fait comme vous désirez, citoyen Backer, et nous regrettons de ne pouvoir faire autre chose pour vous.

--Inutile! répondit Simon, puisque nous ne vous demandons pas autre chose.

Et, saluant le tribunal comme il eût fait d'une société d'amis qu'il quitterait, il prit le bras de son fils, alla avec lui se ranger au milieu des soldats, et tous deux redescendirent vers leur cachot.

Le chant du faux pêcheur avait cessé. André Backer se souleva, à la pointe des poignets, jusqu'à la fenêtre.

La mer était non-seulement silencieuse, mais déserte.

LXI

LA LIQUIDATION

Le lendemain, le guichetier entra à sept heures du matin dans le cachot des deux condamnés. Le jeune homme dormait encore, mais le vieillard, un crayon à la main, une feuille de papier sur les genoux, faisait des chiffres.

L'escorte qui devait les conduire rue Medina attendait.

Le vieillard jeta un coup d'oeil sur son fils.

--Voyons, lui dit-il, lève-toi, André. Tu as toujours été paresseux, mon enfant; il faudra te corriger.

--Oui, répondit André en ouvrant les yeux et en disant bonjour de la tête à son père; seulement, je doute que Dieu m'en laisse le temps.

--Quand tu étais enfant, reprit mélancoliquement le vieillard, et que ta mère t'avait appelé deux ou trois fois, quoique éveillé par elle, tu ne pouvais te décider à quitter ton lit. J'étais parfois obligé de monter moi-même et de te forcer à te lever.

--Je vous promets, mon père, dit en se levant et en commençant de s'habiller le jeune homme, que, si je me réveille après-demain, je me lèverai tout de suite.

Le vieillard se leva à son tour, et, avec un soupir:

--Ta pauvre mère! dit-il, elle a bien fait de mourir!

André alla à son père, et, sans dire une parole, l'embrassa tendrement.

Le vieux Simon le regarda

--Si jeune!... murmura-t-il. Enfin!...

Au bout de dix minutes, les deux prisonniers étaient habillés.

André frappa à la porte de son cachot; le geôlier reparut.

--Ah! dit-il, vous êtes prêts? Venez, votre escorte vous attend.

Simon et André Backer prirent place au milieu d'une douzaine d'hommes chargés de les conduire jusqu'à leur maison de banque, située, comme nous l'avons dit, rue de Medina.

De la porte du Château-Neuf à la maison des Backer, il n'y avait qu'un pas. A peine quelques regards curieux s'arrêtèrent-ils à leur passage, sur les prisonniers, qui, en un instant, furent arrivés à la porte de la maison de banque.

Il était huit heures du matin à peine; cette porte était encore fermée, les employés n'arrivant d'habitude qu'à neuf heures.

Le sergent qui commandait l'escorte sonna: le valet de chambre du vieux Backer vint ouvrir, poussa un cri, et, du premier mouvement, fut prêt à se jeter dans les bras de son maître. C'était un vieux serviteur allemand, qui, tout, enfant, l'avait suivi de Francfort.

--O mon cher seigneur, lui dit-il, est-ce vous? et mes pauvres yeux qui ont tant pleuré votre absence, ont-ils le bonheur de vous revoir?

--Oui, mon Fritz, oui. Et tout va-t-il bien dans la maison? demanda Simon.

--Pourquoi tout n'irait-il pas bien en votre absence, comme en votre présence? Dieu merci, chacun connaît son devoir. A neuf heures du matin, tous les employés sont à leur poste et chacun fait sa besogne en conscience. Il n'y a que moi qui, malheureusement, aie du temps de reste, et cependant, tous les jours, je brosse vos habits; deux fois par semaine, je compte votre linge; tous les dimanches, je remonte les pendules, et je console du mieux que je puis votre chien César, qui, depuis votre départ, mange à peine et ne fait que se lamenter.

--Entrons, mon père, dit André: ces messieurs s'impatientent et le peuple s'amasse.

--Entrons, répéta le vieux Backer.

On laissa une sentinelle à la porte, deux dans l'antichambre, on dispersa les autres dans le corridor. Au reste, comme c'est l'habitude dans ces sortes de maisons, le rez-de-chaussée était grillé. Les deux prisonniers, en rentrant chez eux, n'avaient donc fait que changer de prison.

André Backer s'achemina vers la caisse, et, le caissier n'étant point encore arrivé, l'ouvrit avec sa double clef, tandis que Simon Backer prenait place dans son cabinet, qui n'avait point été ouvert depuis son arrestation.

On plaça des sentinelles aux deux portes.

--Ah! fit le vieux Backer poussant un soupir de satisfaction en reprenant sa place dans le fauteuil où il s'était assis pendant trente-cinq ans.

Puis il ajouta:

--Fritz, ouvrez le volet de communication.

Fritz obéit, ouvrit un ressort donnant du cabinet dans la caisse, de façon que le père et le fils pouvaient, sans quitter chacun son bureau, se parler, s'entendre et même se voir.

A peine le vieux Backer était-il assis, qu'avec des cris et des hurlements de joie un grand épagneul, traînant sa chaîne brisée, se précipita dans son cabinet et bondit sur lui comme pour l'étrangler.

Le pauvre animal avait senti son maître, et, comme Fritz, venait lui souhaiter la bienvenue.

Les deux Backer commencèrent à dépouiller leur correspondance. Toutes les lettres sans recommandation avaient été décachetées par le premier commis; toutes celles qui portaient une mention particulière ou le mot _Personnelle_ avaient été mises en réserve.

C'étaient ces lettres-là qu'on n'avait pu faire parvenir aux prisonniers, avec lesquels toute communication était défendue, que ceux-ci retrouvaient sur leur bureau en rentrant chez eux.

Neuf heures sonnaient à la grande pendule du temps de Louis XIV qui ornait le cabinet de Simon Backer, lorsque, avec sa régularité habituelle, le caissier arriva.

C'était, comme le valet de chambre, un Allemand, nommé Klagmann.

Il n'avait trop rien compris à la sentinelle qu'il avait vue à la porte, ni aux soldats qu'il avait trouvés dans les corridors. Il les avait interrogés; mais, esclaves de leur consigne, ils ne lui avaient pas répondu.

Cependant, comme l'ordre avait été donné de laisser entrer et sortir tous les employés de la maison, il pénétra jusqu'à sa caisse sans difficulté.

Son étonnement fut grand lorsque, à sa place, assis sur sa chaise, il trouva son jeune maître, André Backer, et qu'à travers le vasistas, il put voir, assis dans son cabinet et à sa place habituelle, le vieux Backer.

Hors les sentinelles à la porte, dans l'antichambre et dans les corridors, rien n'était changé.

André répondit cordialement, quoique en conservant la distance du maître à l'employé, aux démonstrations joyeuses du caissier, qui, à travers le vasistas, s'empressa de faire au père les mêmes compliments qu'il venait de faire au fils.

--Où est le chef de la comptabilité? demanda André à Klagmann.

Le caissier tira sa montre.

--Il est neuf heures cinq minutes, monsieur André; je parierais que M. Sperling tourne en ce moment la rue San-Bartolomeo. Votre Seigneurie sait qu'il est toujours ici entre neuf heures cinq et neuf heures sept minutes.

Et, en effet, à peine le caissier avait-il achevé, que l'on entendit dans l'antichambre la voix du chef de la comptabilité qui s'informait à son tour.

--Sperling! Sperling! cria André en appelant le nouvel arrivant; venez, mon ami, nous n'avons pas de temps à perdre.

Sperling, de plus en plus étonné, mais n'osant faire de questions, passa dans le cabinet du chef de la maison.

--Mon cher Sperling, fit Simon Backer en l'apercevant, tandis que Klagmann, attendant des ordres, se tenait debout dans la caisse, mon cher Sperling, je n'ai pas besoin de vous demander si nos écritures sont au courant?

--Elles y sont, mon cher seigneur, répondit Sperling.

--Alors, vous avez une position de la maison?

--Elle a été arrêtée hier par moi, à quatre heures.

--Et que constate votre inventaire?

--Un bénéfice d'un million cent soixante-quinze mille ducats.

--Tu entends, André? dit le père à son fils.

--Oui, mon père: un million cent soixante-quinze mille ducats. Est-ce d'accord avec les valeurs que vous avez en caisse, Klagmann?

--Oui, monsieur André, nous avons vérifié hier.

--Et nous allons vérifier de nouveau ce matin, si tu veux, mon brave garçon.

--A l'instant, monsieur.

Et, tandis que Sperling attendant la vérification de la caisse, causait à voix basse avec Simon Backer, Klagmann ouvrit une armoire de fer à triple serrure, compliquée de chiffres et de numéros, et tira un portefeuille s'ouvrant lui-même à clef. Klagmann ouvrit le portefeuille, et le déposa devant André.

--Combien contient ce portefeuille? demanda le jeune homme.

--635,412 ducats en traites sur Londres, Vienne et Francfort.

André vérifia et trouva le compte exact.

--Mon père, dit-il, j'ai les 635,412 ducats de traites.

Puis, se tournant vers Klagmann:

--Combien en caisse? demanda-t-il.

--425,604 ducats, monsieur André.

--Vous entendez, mon père? demanda le jeune homme.

--Parfaitement, André. Mais, de mon côté, j'ai sous les yeux la balance générale des écritures. Les comptes créanciers s'élèvent à 1,455,612 ducats, et les comptes débiteurs présentent le chiffre de 1,650,000 ducats, lequel, avec d'autres comptes de débiteurs divers et de banques, montant à 1,065,087 ducats, nous donnent un avoir de 2,715,087 ducats. Vois, de ton côté, ce qui existe à notre débit. En même temps que tu vérifieras avec Klagmann, je vérifierai, moi, avec Sperling.