La San-Felice, Tome 07, Emma Lyonna, tome 3
Part 11
Mais il s'était fait deux taches sombres dans la vie de la pauvre Luisa.
L'une, qui ne se présentait que de temps en temps à son esprit, qu'écartait la présence de Salvato, que lui faisaient oublier ses caresses: c'était cet homme moitié père, moitié époux, dont, à des intervalles égaux, elle recevait des lettres toujours affectueuses, mais dans lesquelles il lui semblait distinguer les traces d'une tristesse visible à elle seule, et qui était plutôt devinée par son coeur qu'analysée par son esprit.
A ces lettres, elle répondait par des lettres toutes filiales. Elle n'avait point un seul mot à changer aux sentiments qu'elle exprimait au chevalier: c'étaient toujours ceux d'une fille soumise, aimante et respectueuse.
Mais l'autre tache, tache sombre, tache de deuil, qui s'était faite dans la vie de la pauvre Luisa et que rien ne pouvait écarter de son regard, c'était cette implacable idée qu'elle était cause de l'arrestation des deux Backer, et, s'ils étaient exécutés, qu'elle serait cause de leur mort.
Au reste, peu à peu la vie des deux jeunes gens s'était rapprochée et était devenue plus commune. Tout le temps que Salvato ne donnait point à ses devoirs militaires, il le donnait à Luisa.
Selon le conseil de Michele, la San-Felice avait pardonné à Giovannina son étrange sortie, que rendait, d'ailleurs, moins coupable qu'elle ne l'eût été chez nous la familiarité des domestiques italiens avec leurs maîtres.
Au milieu des événements si graves qui s'accomplissaient, au milieu des événements plus graves encore qui se préparaient, les esprits, moins occupés de la chronique privée que de la chose publique, avaient vu, sans autrement s'en préoccuper, cette intimité s'établir entre Salvato et Luisa. Cette intimité, au reste, si complète qu'elle fût, n'avait rien de scandaleux dans un pays qui, n'ayant pas d'équivalent pour le mot _maîtresse_, traduit le mot maîtresse par le mot _amie_.
En supposant donc que, par son indiscrétion, Giovannina eût eu l'intention de faire du tort à sa maîtresse, elle avait eu beau être indiscrète, elle ne lui avait point fait le tort qu'elle espérait.
La jeune fille était devenue sombre et taciturne, mais avait cessé d'être irrespectueuse.
Michele seul avait conservé dans la maison, où, de temps en temps, il venait secouer les grelots de son esprit, sa joyeuse insouciance. Se voyant arrivé à ce fameux grade de colonel qu'il n'eût jamais osé rêver dans ses ambitions les plus insensées, il pensait bien de temps en temps à certain bout de corde voltigeant dans l'espace et vu de lui seul; mais cette vision n'avait d'autre influence sur son moral que de lui faire dire, avec un surcroît de gaieté et en frappant ses mains bruyamment l'une contre l'autre: «Bon! l'on ne meurt qu'une fois!» Exclamation à laquelle le diable seul, qui tenait l'autre bout de cette corde, pouvait comprendre quelque chose.
Un matin qu'en allant de chez Assunta chez sa soeur de lait, c'est-à-dire de Marinella à Mergellina, trajet qu'il faisait à peu près tous les jours, il passait devant la porte du beccaïo, et qu'avec cette flânerie naturelle aux Méridionaux, il s'arrêtait sans aucun motif de s'arrêter, il lui parut qu'à son arrivée, la conversation changeait d'objet et que l'on se faisait certains signes qui voulaient dire visiblement: «Défions-nous: voilà Michele!»
Michele était trop fin pour avoir l'air de voir ce qu'il avait vu; mais, en même temps, il était trop curieux pour ne pas chercher à savoir ce qu'on lui cachait. Il causa un instant avec le beccaïo, qui faisait le républicain enragé et dont il ne put rien tirer; mais, en sortant de chez lui, il entra chez un boucher nommé Cristoforo, ennemi naturel du beccaïo par la seule raison qu'il exerçait, à peu près, le même état que lui.
Cristoforo, qui, lui, était véritablement patriote, avait remarqué, depuis le matin, une assez grande agitation au Marché-Vieux. Cette agitation, à ce qu'il avait cru reconnaître, était causée par deux hommes qui avaient distribué, à quelques individus bien connus pour leur attachement à la cause des Bourbons, des monnaies étrangères d'or et d'argent. Dans un de ces deux hommes, Cristoforo avait reconnu un ancien cuisinier du cardinal Ruffo nommé Coscia et qui, comme tel, était en relation avec les marchands du Marché-Vieux.
--Bon! dit Michele, as-tu vu cette monnaie, compère?
--Oui; mais je ne l'ai pas reconnue.
--Pourrais-tu nous en procurer une, de ces monnaies?
--Rien de plus facile.
--Alors, je sais quelqu'un qui nous dira bien de quel pays elle vient.
Et Michele tira de sa poche une poignée de pièces de toute espèce pour que Cristoforo pût rendre en monnaie napolitaine l'équivalent des monnaies étrangères qu'il allait quérir.
Dix minutes après, il revint avec une pièce d'argent de la valeur d'une piastre, mais plus mince. Elle représentait, d'un coté, une femme à la tête altière, à la gorge presque nue, portant une petite couronne sur le front;--de l'autre, un aigle à deux têtes, tenant dans une de ses serres le globe, dans l'autre le sceptre.
Tout autour de la pièce, à l'endroit et au revers étaient gravées des légendes en lettres inconnues.
Michele épuisa inutilement sa science à essayer de lire ces légendes. Il fut obligé d'avouer, à sa honte, qu'il ne connaissait pas les lettres dont elles se composaient.
Cristoforo reçut de Michele mission de s'informer. S'il apprenait quelque chose, il viendrait lui dire ce qu'il aurait appris.
Le boucher, dont la curiosité n'était pas moins excitée que celle de Michele, se mit immédiatement en quête, tandis que Michele, par la rue de Tolède et le pont de Chiaïa, gagnait Mergellina.
En passant devant le palais d'Angri, Michele s'était informé de Salvato: Salvato était sorti depuis une heure.
Salvato, comme s'en était douté Michele, était à la maison du Palmier, où la duchesse Fusco, confidente de Luisa, avait mis à sa disposition la chambre où il avait été conduit après sa blessure et où il avait passé de si douces et de si cruelles heures.
De cette façon, il entrait chez la duchesse Fusco, qui recevait hautement et publiquement toutes les sommités patriotiques de l'époque, saluait ou ne saluait pas la duchesse, selon qu'elle était visible ou non, et passait dans sa chambre, devenue un cabinet de travail.
Luisa, de chez elle, l'y venait trouver par la porte de communication ouverte entre les deux hôtels.
Michele, qui n'avait pas les mêmes raisons de se cacher, vint tout simplement sonner à la porte du jardin, que Giovannina lui ouvrit.
Michele parlait peu à la jeune fille depuis les soupçons qu'il avait conçus sur elle à l'endroit de sa soeur de lait. Il se contenta donc de la saluer assez cavalièrement. Michele, qu'on ne l'oublie pas, était devenu colonel, et, comme chez Luisa, il était à peu près chez lui, il entra sans rien demander, ouvrit les portes, et, voyant les chambres vides, alla droit à celle qu'il était à peu près sûr de trouver occupée.
Le jeune lazarone avait une manière de frapper qui révélait sa présence; les deux jeunes gens la reconnurent, et la douce voix de Luisa prononça le mot:
--Entrez!
Michele poussa la porte. Salvato et Luisa étaient assis l'un près de l'autre. Luisa avait la tête appuyée à l'épaule de Salvato, qui l'enveloppait de son bras.
Luisa avait les yeux pleins de larmes; Salvato, le front resplendissant d'orgueil et de joie. Michele sourit; il lui semblait voir un jeune époux triomphant, à l'annonce d'une future paternité.
Quel que fût, au reste, le sentiment qui mettait la joie au front de l'un et les larmes aux yeux de l'autre, il devait, sans doute, rester un secret entre les deux amants; car, à la vue de Michele, Luisa posa un doigt sur ses lèvres.
Salvato se pencha en avant et tendit la main au jeune homme.
--Quelles nouvelles? lui demanda-t-il.
--Aucune précise, mon général, mais beaucoup de bruit en l'air.
--Et qui fait ce bruit?
--Une pluie d'argent qui vient on ne sait d'où.
--Une pluie d'argent! Tu t'es mis sous la gouttière, au moins?
--Non. J'ai tendu mon chapeau, et voici une des gouttes qui y est tombée.
Et il présenta la pièce d'argent à Salvato.
Le jeune homme la prit, et, au premier regard:
--Ah! dit-il, un rouble de Catherine II.
Cela n'apprenait rien à Michele.
--Un rouble? demanda-t-il; qu'est-ce que cela?
--Une piastre russe. Quant à Catherine II, c'est la mère de Paul Ier, l'empereur actuellement régnant.
--Où cela?
--En Russie.
--Allons, bon! voilà les Russes qui s'en mêlent. On nous les promettait, en effet, depuis longtemps. Est-ce qu'ils sont arrivés?
--Il paraît, répondit Salvato.
Puis, se levant:
--Cela est grave, ma bien chère Luisa, dit le jeune officier, et je suis forcé de vous quitter; car il n'y a pas de temps à perdre pour savoir d'où viennent ces roubles répandus dans le peuple.
--Allez, dit la jeune femme avec cette douce résignation qui était devenue le caractère principal de sa physionomie depuis la malheureuse affaire des Backer.
En effet, elle sentait qu'elle ne s'appartenait plus à elle-même; que, comme l'Iphigénie antique, elle était une victime aux mains du Destin, et, ne pouvant lutter contre lui, on eût dit qu'elle tentait de le fléchir par sa résignation.
Salvato boucla son sabre et revint à elle avec ce sourire plein de force et de sérénité qui ne s'effaçait de son visage que pour lui rendre la rigidité du marbre, et, l'enveloppant de son bras, sous l'étreinte duquel son corps plia comme une branche de saule:
--Au revoir, mon amour! dit-il.
--Au revoir! répéta la jeune femme. Quand cela?
--Oh! le plus tôt possible! Je ne vis que près de toi, surtout depuis la bienheureuse nouvelle!
Luisa se serra contre Salvato, en cachant sa tête dans sa poitrine; mais Michele put voir la rougeur de son visage s'étendre jusqu'à ses tempes.
Hélas! cette nouvelle que, dans son orgueil égoïste, Salvato appelait une bonne nouvelle, c'est que Luisa était mère!
LVII
LES DERNIÈRES HEURES
Voici ce qui s'était passé et de quelle façon la monnaie russe avait fait son apparition sur la place du Vieux-Marché à Naples.
Le 3 juin, le cardinal était arrivé à Ariano, ville qui, située au plus haut sommet des Apennins, a reçu de sa position le nom de _balcon de la Pouille_. Elle n'avait alors d'autre route que la route consulaire qui va de Naples à Brindisi, la même qui fut suivie par Horace dans son fameux voyage avec Mécène. Du côté de Naples, la montée est si rapide, que les voitures de poste ne peuvent ou plutôt ne pouvaient y monter alors qu'à l'aide de boeufs; de l'autre côté, on n'y arrivait qu'en suivant la longue et étroite vallée de Bovino, qui servait, en quelque sorte, de Thermopyles à la Calabre. Au fond de cette gorge, roule le Cervaro, torrent impétueux jusqu'à la folie, et, sur la rive du torrent, rampe la route qui va d'Ariano au pont de Bovino. Le versant de cette montagne est si encombré de rochers, qu'une centaine d'hommes suffiraient pour arrêter la marche d'une armée. C'est là que Schipani avait reçu l'ordre de s'arrêter, et, s'il eût suivi les ordres donnés, au lieu de se laisser aller à la folle passion de prendre Castelluccio, c'est là que probablement se fût terminée la marche triomphale du cardinal.
A son grand étonnement, au contraire, le cardinal était arrivé à Ariano sans empêchement aucun.
Il y trouva le camp russe.
Or, comme, le lendemain même de son arrivée, il était occupé à visiter ce camp, on lui amena deux individus que l'on venait d'arrêter dans un calessino.
Ces deux individus se donnaient pour des marchands de grains allant dans la Pouille pour y faire leurs achats.
Le cardinal s'apprêtait à les interroger, lorsque, en les regardant avec attention, et voyant que l'un d'eux, au lieu d'être embarrassé ou effrayé, souriait, il reconnut dans le faux marchand de grains un ancien cuisinier à lui nommé Coscia.
Se voyant reconnu, Coscia prit, selon l'habitude napolitaine, la main du cardinal et la baisa; et, comme le cardinal comprit bien que ce n'était point le hasard qui amenait les deux voyageurs au-devant de lui, il les conduisit hors du camp russe, dans une maison isolée, où il put, en toute tranquillité, causer avec eux.
--Vous venez de Naples? demanda le cardinal.
--Nous en sommes partis hier matin, répondit Coscia.
--Vous pouvez me donner des nouvelles fraîches, alors?
--Oui, monseigneur, d'autant mieux que nous-mêmes en venions chercher auprès de Votre Éminence.
En effet, les deux messagers étaient envoyés par le comité royaliste. Ce qui préoccupait le plus tout à la fois les bourgeois et les patriotes, c'était de savoir positivement si les Russes étaient ou n'étaient point arrivés, la coopération des Russes étant une grande garantie pour la réussite de l'expédition sanfédiste, puisqu'elle avait pour appui le plus puissant des empires, numériquement parlant.
Sous ce rapport, le cardinal put satisfaire pleinement les deux envoyés. Il les fit passer au milieu des rangs moscovites, leur assurant que ce n'était que l'avant-garde et que l'armée venait derrière.
Les deux voyageurs, quoique moins incrédules que saint Thomas, purent cependant faire comme lui: voir et toucher.
Ce qu'ils touchèrent particulièrement, ce fut un sac de pièces russes que le cardinal leur remit pour distribuer aux bons amis du Marché-Vieux.
On a vu que maître Coscia s'était acquitté de son message en conscience, puisqu'un des roubles était parvenu jusqu'à Salvato.
Salvato avait aussi compris la gravité du fait, et était sorti pour le vérifier.
Deux heures après, il n'avait plus aucun doute: les Russes avaient fait leur jonction avec le cardinal, et les Turcs étaient près de faire la leur.
La journée n'était point achevée encore, que le bruit s'en était déjà répandu par toute la ville.
Salvato, en rentrant au palais d'Angri, avait trouvé des nouvelles plus désastreuses encore.
Ettore Caraffa, le héros d'Andria et de Trani, était bloqué par Pronio à Pescara, et ne pouvait venir au secours de Naples, qui le considérait cependant comme un de ses plus braves défenseurs.
Bassetti, nommé par Macdonald, avant son départ de Naples, général en chef des troupes régulières, battu par Fra-Diavolo et Mammone, venait de rentrer blessé à Naples.
Schipani, attaqué et battu sur les rives du Sarno, s'était arrêté seulement à Torre-del-Greco et s'était enfermé avec une centaine d'hommes dans le petit fort de Granatello.
Enfin, Manthonnet, le ministre de la guerre, Manthonnet lui-même, qui avait marché contre Ruffo et qui avait compté qu'Ettore Caraffa se joindrait à lui, Manthonnet, privé du secours de ce brave capitaine, n'avait pu, au milieu des populations, qui, excitées par l'exemple de Castelluccio, se soulevaient menaçantes, n'avait pu arriver jusqu'à Ruffo, et, sans avoir dépassé Baïa, avait été contraint de battre en retraite.
Salvato, à la lecture de ces nouvelles fatales, demeura un instant pensif; puis il parut avoir pris une résolution, descendit rapidement dans la rue, sauta dans un calessino et se fit conduire à la maison du Palmier.
Cette fois, il ne prit point la précaution d'entrer par la maison de la duchesse Fusco: il alla droit à cette petite porte du jardin qui s'était si heureusement ouverte pour lui pendant la nuit du 22 au 23 septembre, et y sonna.
Giovannina vint ouvrir, et, en voyant le jeune homme, ne put s'empêcher de pousser un cri de surprise: ce n'était jamais par là qu'il entrait.
Salvato ne se préoccupa point de son étonnement et ne s'inquiéta point de son cri.
--Ta maîtresse est là? lui demanda-t-il.
Et, comme elle ne répondait point, fascinée qu'elle semblait par son regard, il l'écarta doucement de la main et s'avança vers le perron, sans même s'apercevoir que Giovannina la lui avait saisie et l'avait serrée avec une passion que, d'ailleurs, il attribua peut-être à la crainte qu'une situation si précaire faisait naître dans les plus fermes esprits, à plus forte raison dans celui de Giovannina.
Luisa était dans la même chambre où Salvato l'avait laissée. Au bruit inattendu de son pas, à la surprise qu'elle éprouva en l'entendant venir du côté opposé à celui par lequel elle l'attendait, elle se leva vivement, alla vers la porte et l'ouvrit. Salvato se trouva en face d'elle.
Le jeune homme lui prit les deux mains, et, la regardant quelques secondes avec un sourire d'une ineffable douceur et en même temps d'une inexprimable tristesse:
--Tout est perdu! lui dit-il. Dans huit jours, le cardinal Ruffo et ses hommes seront sous les murs de Naples, et il sera trop tard pour prendre un parti. Il faut donc prendre ce parti à l'instant même.
Luisa, de son côté, le regardait avec étonnement mais sans crainte.
--Parle, dit-elle, je t'écoute.
--Il y a trois choses à faire dans les circonstances où nous nous trouvons, continua Salvato.
--Lesquelles?
--La première, c'est de monter à cheval avec cent de mes braves Calabrais, de renverser tous les obstacles que nous rencontrerons sur notre route, d'atteindre Capoue. Capoue a conservé une garnison française. Je te confie à la loyauté de son commandant, quel qu'il soit, et, si Capoue capitule, il te fait comprendre dans la capitulation, et tu es sauvée, car tu te trouves sous la sauvegarde des traités.
--Et toi, demanda Luisa, restes-tu à Capoue?
--Non, Luisa, je reviens ici, car ma place est ici; mais, aussitôt libre de mes devoirs, je te rejoins.
--La seconde? dit-elle.
--C'est de prendre la barque du vieux Basso-Tomeo, qui ira avec ses trois fils t'attendre au tombeau de Scipion, et, profitant de ce qu'il n'y a plus de blocus, de suivre la côte de Terracine jusqu'à Ostie; et, une fois à Ostie, de suivre, en le remontant, le Tibre jusqu'à Rome.
--Viens-tu avec moi? demanda Luisa.
--Impossible.
--La troisième, alors?
--C'est de rester ici, d'y faire la meilleure défense possible et d'y attendre les événements.
--Quels événements?
--Les conséquences d'une ville prise d'assaut et les vengeances d'un roi lâche et, par conséquent, impitoyable.
--Serons-nous sauvés ou mourrons-nous ensemble?
--C'est probable.
--Alors, restons.
--C'est ton dernier mot, Luisa?
--Le dernier, mon ami.
--Réfléchis jusqu'à ce soir: je serai ici ce soir.
--Reviens ce soir; mais, ce soir, je te dirai, comme à cette heure: si tu restes, restons.
Salvato regarda à sa montre.
--Il est trois heures, dit-il: je n'ai pas un instant à perdre.
--Tu me quittes?
--Je monte au fort Saint-Elme.
--Mais le fort Saint-Elme, lui aussi, est commandé par un Français: pourquoi ne me confies-tu point à lui?
--Parce que je ne l'ai vu qu'un instant, et que cet homme m'a fait l'effet d'un misérable.
--Les misérables font parfois, pour de l'argent, ce que les grands coeurs font par dévouement.
Salvato sourit.
--C'est justement ce que je vais tenter.
--Fais, mon ami: tout ce que tu feras sera bien fait, pourvu que tu restes près de moi.
Salvato donna un dernier baiser à Luisa, et, par un sentier côtoyant la montagne, on put le voir disparaître derrière le couvent de Saint-Martin.
Le colonel Mejean, qui, du haut de la forteresse, planait sur la ville et sur ses alentours comme un oiseau de proie, vit et reconnut Salvato. Il connaissait de réputation cette nature franche et honnête, antipode de la sienne. Peut-être le haïssait-il, mais il ne pouvait s'empêcher de l'estimer.
Il eut le temps de rentrer dans son cabinet, et, comme les hommes de cette espèce n'aiment point le grand jour, il abaissa les rideaux, se plaça le dos tourné à la lumière, de manière que son oeil clignotant et douteux ne pût être épié dans la pénombre.
Quelques secondes après que ces mesures étaient prises, on annonça le général de brigade Salvato Palmieri.
--Faites entrer, dit le colonel Mejean.
Salvato fut introduit, et la porte se referma sur eux.
LVIII
OÙ UN HONNÊTE HOMME PROPOSE UNE MAUVAISE ACTION QUE D'HONNÊTES GENS ONT LA BÊTISE DE REFUSER
L'entretien dura près d'une heure.
Salvato en sortit l'oeil sombre et la tête inclinée.
Il descendit la rampe qui conduit de San-Martino à l'Infrascata, prit un calessino qu'il trouva à la descente dei Studi et se fit conduire à la porte du palais royal, où siégeait le directoire.
Son uniforme lui ouvrait toutes les portes: il pénétra jusqu'à la salle des séances.
Il trouva les directeurs assemblés et Manthonnet leur faisant un rapport sur la situation.
La situation était celle que nous avons dite:
Le cardinal à Ariano, c'est-à-dire, en quatre marches, pouvant être à Naples;
Sciarpa à Nocera, c'est-à-dire à deux marches de Naples;
Fra-Diavolo à Sessa et à Teano, c'est-à-dire à deux marches de Naples;
La République, enfin, menacée par les Napolitains, les Siciliens, les Anglais, les Romains, les Toscans, les Russes, les Portugais, les Dalmates, les Turcs, les Albanais.
Le rapporteur était sombre; ceux qui l'écoutaient étaient plus sombres que lui.
Lorsque Salvato entra, tous les yeux se tournèrent de son côté. Il fit signe à Manthonnet de continuer et demeura debout, gardant le silence.
Quand Manthonnet eut fini:
--Avez-vous quelque chose de nouveau à nous annoncer, mon cher général? demanda le président à Salvato.
--Non; mais j'ai une proposition à vous faire. On connaissait le courage fougueux et l'inflexible patriotisme du jeune homme: on écouta.
--D'après ce que vient de vous dire le brave général Manthonnet, vous reste-t-il encore quelque espoir?
--Bien peu.
--Ce peu, sur quoi repose-t-il? Dites-le-nous.
On se tut.
--C'est-à-dire, reprit Salvato, qu'il ne vous en reste aucun, et que vous essayez de vous faire illusion à vous-mêmes.
--Et à vous, vous en reste-t-il?
--Oui, si l'on fait de point en point ce que je vais vous dire.
--Dites.
--Vous êtes tous braves, tous courageux? vous êtes tous prêts à mourir pour la patrie?
--Tous! s'écrièrent les membres du directoire en se levant d'un seul élan.
--Je n'en doute pas, continua Salvato avec son calme ordinaire; mais mourir pour la patrie n'est pas sauver la patrie, et il faut, avant tout, sauver la patrie; car sauver la patrie, c'est sauver la République, et sauver la République, c'est fixer sur cette malheureuse terre l'intelligence, le progrès, la légalité, la lumière, la liberté, qui, avec le retour de Ferdinand, disparaîtraient pour un demi-siècle, pour un siècle peut-être.
Les auditeurs ne répondirent que par le silence, tant le raisonnement était juste et impossible à combattre.
Salvato continua:
--Lorsque Macdonald a été rappelé dans la haute Italie et que les Français ont quitté Naples, je vous ai vus, joyeux, vous féliciter d'être enfin libres. Votre amour-propre national, votre patriotisme de terroir vous aveuglaient; vous veniez de refaire votre premier pas vers l'esclavage.
Une vive rougeur passa sur le front des membres du directoire; Manthonnet murmura:
--Toujours l'étranger!
Salvato haussa les épaules.
--Je suis plus Napolitain que vous, Manthonnet, dit-il, puisque votre famille, originaire de Savoie, habite Naples depuis cinquante ans seulement; moi, je suis de la Terre de Molise, mes aïeux y sont nés, mes aïeux y sont morts. Dieu me donne ce suprême bonheur d'y mourir comme eux!
--Écoutez, dit une voix, c'est la sagesse qui parle par la voix de ce jeune homme.
--Je ne sais pas ce que vous appelez l'étranger; mais je sais ceux que j'appelle _mes frères_. Mes frères, ce sont les hommes, de quelque pays qu'ils soient, qui veulent comme moi la dignité de l'individu par l'indépendance de la nation. Que ces hommes soient Français, Russes, Turcs, Tartares, du moment qu'ils entrent dans ma nuit un flambeau à la main et les mots de progrès et de liberté à la bouche, ces hommes, ce sont _mes frères_. Les étrangers, pour moi, ce sont les Napolitains, mes compatriotes, qui, réclamant le pouvoir de Ferdinand, marchant sous la bannière de Ruffo, veulent nous imposer de nouveau le despotisme d'un roi imbécile et d'une reine débauchée.
--Parle, Salvato! parle! dit la même voix.
--Eh bien, je vous dis ceci: vous savez mourir, mais vous ne savez pas vaincre.