Chapter 9
Championnet se rapprocha de la cheminée, se replaça dans le rayon de lumière projeté par le candélabre, déplia le papier qu'il était en train de lire, lorsque Dufresse l'avait interrompu, et, de sa voix douce et sonore à la fois, en excellent italien:
--Mesdames et messieurs, dit-il, je vous demande la permission de vous lire le premier article du _Moniteur parthénopéen_, qui paraît demain samedi, 6 février 1799, vieux style,--et je me sers du vieux style, parce que je ne vous crois pas encore parfaitement habitués au nouveau; sans quoi, je dirais samedi 18 pluviôse. Ce sont les épreuves de cet article que je reçois à l'instant même de l'imprimerie. Voulez-vous l'entendre, et, comme il doit être en quelques mots l'expression de l'opinion de tous, faire vos observations, si vous avez des observations à faire?
Cette espèce d'annonce excita la plus vive curiosité. Nous l'avons dit, le nom du rédacteur en chef du _Moniteur_ était encore inconnu, et chacun était avide de savoir de quelle façon il débuterait dans cet art, complétement ignoré à Naples, de la publicité quotidienne.
Chacun se tut donc, même Monti, même Cimarosa, même Velasco, même Nicolino, même leur élève, le perroquet de la duchesse.
Championnet, au milieu du plus profond silence, lut alors l'espèce de programme suivant:
_Liberté_. _Égalité_
MONITEUR PARTHÉNOPÉEN.
N° 1er
Samedi 18 pluviôse, an VII de la liberté et 1er de la République napolitaine une et indivisible.
»Enfin, nous sommes libres!...»
Un frémissement courut dans l'assemblée, et chacun fut prêt à répéter par acclamation ce cri qui s'échappait de tous les coeurs généreux, et par lequel un nouvel organe des grands principes propagés par la France annonçait son existence au monde.
Championnet, avant même que ce frémissement fût éteint, continua:
«Enfin, le jour est venu où nous pouvons prononcer sans crainte les saints noms de _liberté_ et d'_égalité_, en nous proclamant les dignes fils de la république mère, les dignes frères des peuples libres de l'Italie et de l'Europe.
»Si le gouvernement tombé a donné un exemple inouï d'aveugle et implacable persécution, le nombre des martyrs de la patrie s'est augmenté, voilà tout. Pas un seul d'entre eux, en face de la mort, n'a fait un pas en arrière; tous, au contraire, d'un oeil serein, ont regardé l'échafaud et d'un pas ferme en ont monté les degrés. Beaucoup, au milieu des plus atroces douleurs, sont restés sourds aux promesses de l'impunité, aux offres de récompenses que l'on murmurait à leurs oreilles, stables dans leur foi, immuables dans leurs convictions.
»Les passions mauvaises insinuées depuis tant d'années, par tous les moyens de séduction possibles, dans les classes les plus ignorantes du peuple, à qui les proclamations et les instructions pastorales dépeignaient la généreuse nation française sous les plus noires couleurs, les basses menées du vicaire général François Pignatelli, dont le nom seul soulève le coeur, menées qui avaient pour but de faire croire au peuple que la religion serait abolie, la propriété ruinée, ses femmes et ses filles violées, ses fils assassinés, ont, par malheur, taché de sang la belle oeuvre de notre régénération. Plusieurs pays se sont insurgés pour attaquer les garnisons françaises et ont succombé sous la justice militaire; d'autres, après avoir assassiné beaucoup de leurs concitoyens, se sont armés pour s'opposer au nouvel ordre de choses, et ont dû, après une courte lutte, céder à la force. La nombreuse population de Naples, à laquelle, par la bouche de ses sbires, le vicaire général distillait la haine et l'assassinat, cette population, après sept jours d'anarchie sanglante, après s'être emparée des châteaux et des armes, après avoir saccagé la propriété et menacé la vie des honnêtes citoyens, cette population, pendant deux jours et demi, s'opposa à l'entrée de l'armée française. Les braves qui composaient cette armée, six fois moins nombreux que leurs adversaires, foudroyés du haut des toits, du haut des fenêtres, du haut des bastions par des ennemis invisibles, soit dans les chemins de traverse, soit dans les sentiers montueux, soit dans les rues étroites et tortueuses de la ville, ont dû conquérir le terrain pied à pied, plus encore par le courage intelligent que par la force matérielle. Mais, opposant un exemple de vertu et de civilisation à tant d'abrutissement et de cruauté, au fur et à mesure que le peuple était forcé de déposer les armes, le vainqueur généreux embrassait les vaincus et leur pardonnait.
»Quelques valeureux citoyens, profitant de l'intelligente victoire de notre brave Nicolino Caracciolo, digne du nom illustre qu'il porte, quelques valeureux citoyens, entrés au fort Saint-Elme dans la nuit du 20 au 21 janvier, avaient juré de s'ensevelir sous ses ruines, mais de proclamer la liberté du fond même de leur tombe, et, là, ils avaient dressé l'arbre symbolique non-seulement en leur nom, mais encore au nom des autres patriotes que les circonstances tenaient éloignés d'eux. Dans la journée du 21 janvier, jour à jamais mémorable, on voyait s'avancer les invincibles drapeaux de la république française; ils lui jurèrent alliance et fidélité. Enfin, le 23, à une heure de l'après-midi, l'armée fit son entrée victorieuse à Naples. Oh! ce fut alors un magique spectacle que de voir succéder, entre les vaincus et les vainqueurs, la fraternité à la boucherie, et que d'entendre le brave général Championnet reconnaître notre république, saluer notre gouvernement, et, par de nombreuses et loyales proclamations, assurer à chacun la possession de la propriété, donner à tous l'assurance de la vie.»
La lecture, qui avait déjà, au précédent paragraphe, été interrompue par de nombreux applaudissements, le fut cette fois par un hourra unanime. L'auteur avait touché une fibre sensible et résonnante dans tous les coeurs napolitains, celle de la reconnaissance de la partie éclairée de la population à la république française, qui, à travers tant de périls, par des succès incroyables ou inespérés, venait lui apporter ces deux lumières qui émanent de Dieu lui-même, la civilisation et la liberté.
Championnet salua les applaudisseurs avec son charmant sourire et reprit:
»L'entrée, par la trahison, du despote déchu à Rome, sa fuite honteuse à Palerme sur les vaisseaux anglais, l'encombrement sur ces vaisseaux des trésors publics et privés, des dépouilles de nos galeries et de nos musées, des richesses de nos institutions pieuses, du pillage de nos banques, vol impudent et manifeste, qui a enlevé à la nation les dernières ressources de son numéraire, tout est connu maintenant.
»Citoyens, vous savez le passé, vous voyez le présent, c'est à vous de préparer et d'assurer l'avenir!»
La lecture de ce cri de liberté, jeté à la fois par la bouche et par le coeur, cet appel patriotique à la fraternité des citoyens dans une ville où, jusqu'à ce jour, la fraternité était un mot inconnu, ce dévouement à la patrie dont les martyrs du passé avaient donné l'exemple aux martyrs de l'avenir, récompensé par l'éloge public, tout cela porta plus encore que la valeur du discours, si bien en harmonie, au reste, avec le sentiment de nationalité qui, au jour des révolutions, s'éveille et bout dans les âmes, tout cela porta le succès de la lecture jusqu'à l'exaltation. Ceux qui venaient de l'entendre crièrent d'une seule voix: «L'auteur!» et l'on vit alors descendre de son estrade et venir, d'un pas lent et timide dans sa majesté, se ranger près de Championnet, pareille à la muse de la patrie, protégée par la victoire, la belle, chaste et noble Eleonora Pimentel.
L'article était écrit par elle; c'était elle, ce rédacteur en chef inconnu du _Moniteur parthénopéen_. Une femme avait réclamé l'honneur, mortel peut-être, de cette rédaction, pour laquelle des hommes timides demandaient, patriotes bien connus cependant, le bénéfice de l'_incognito_.
Alors, de l'exaltation, on passa à l'enthousiasme; des hourras frénétiques éclatèrent; tous ces patriotes, quels qu'ils fussent, juges, législateurs, lettrés, savants, officiers généraux se précipitèrent vers elle avec cet enthousiasme méridional qui se traduit par des gestes désordonnés et des cris furieux. Les hommes tombèrent à genoux, les femmes s'approchèrent en s'inclinant. C'était le succès de Corinne chantant au Capitole la grandeur évanouie des Romains, succès d'autant plus grand pour Éleonora que ce n'était point la grandeur du passé qu'elle chantait, mais les espérances de l'avenir. Et, comme il faut toujours que le grotesque se mêle au sublime, au moment où cessait une triple salve d'applaudissements, on entendit une voix rauque et avinée qui criait: «Vive la République! mort aux tyrans!»
C'était celle du perroquet de la duchesse Fusco, élève, comme nous l'avons dit, de Velasco et de Nicolino, qui faisait honneur à ses maîtres et montrait qu'il avait profité de leurs leçons.
Il était deux heures du matin: cet épisode comique termina la soirée. Chacun, enveloppé de son manteau ou de sa coiffe, appela ses gens et fit appeler sa voiture; car tous ces sans-culottes, comme le roi les appelait, appartenant à l'aristocratie de la fortune ou de la science, tout au contraire des sans-culottes français, avaient des voitures et des gens.
Après avoir embrassé les femmes, serré la main des hommes, pris congé de tous, la duchesse Fusco resta seule dans le salon, tout à l'heure plein de monde et de bruit, maintenant solitaire et mort, et, allant droit à une fenêtre devant laquelle retombait un riche rideau de damas cramoisi, elle souleva ce rideau, et, côte à côte dans l'embrasure de cette fenêtre comme deux oiseaux dans un même nid, elle découvrit Luisa et Salvato, qui, au milieu de toute cette foule, avec ce laisser aller auquel, en Italie, nul ne trouve à redire, s'étaient isolés et, la main dans la main, la tête appuyée contre l'épaule, se disaient de ces douces choses qui, quoique dites à voix basse, couvrent, pour ceux qui les écoutent, les roulements du tonnerre et les éclats de la foudre.
Les deux jeunes gens, au rayon de lumière qui pénétrait dans leur réduit, éclairé jusque-là seulement par une douce pénombre, rentrèrent dans la vie réelle, de laquelle ils étaient sortis sur les ailes dorées de l'idéal, et tournèrent, sans changer de position, leurs yeux souriants vers la duchesse, comme durent le faire les premiers habitants du Paradis surpris par un ange du Seigneur sous le berceau de verdure et au milieu des massifs de fleurs, au moment où, pour la première fois, ils venaient d'échanger le mot _je t'aime!_
Ils étaient entrés là au commencement de la soirée et y étaient restés jusqu'à la fin. De tout ce qui avait été dit, ils n'avaient rien entendu; de tout ce qui s'était passé, ils ne se doutaient même pas. Les vers de Monti, la musique de Cimarosa, l'article de la Pimentel, tout était venu se briser contre cette tenture de damas qui séparait du monde leur Eden ignoré.
En voyant le salon vide, en voyant la duchesse seule, ils ne comprirent qu'une chose, c'est qu'il était l'heure de se séparer.
Ils poussèrent un soupir, et, en même temps, ensemble, avec le même accent, ils murmurèrent:
--A demain!
Puis, ému, chancelant d'amour, Salvato serra une dernière fois Luisa contre son coeur, prit congé de la duchesse, et sortit, tandis que Luisa, jetant les bras au cou de son amie, dans la pose de la jeune fille antique confiant son secret à Vénus, murmurait aux oreilles de la duchesse:
--Oh! si tu savais combien je l'aime!
CX
ANDRÉ BACKER
En repassant le seuil de la porte de communication, Luisa trouva Giovannina qui l'attendait dans le corridor.
La jeune fille laissait transparaître sur sa figure cette satisfaction qu'éprouvent les inférieurs quand une occasion importante leur est donnée d'entrer dans la vie de leurs maîtres.
Luisa sentit pour sa femme de chambre un mouvement de répulsion qu'elle n'avait point encore éprouvé.
--Que faites-vous là, et que me voulez-vous? demanda-t-elle.
--J'attendais madame pour lui dire une chose de la plus haute importance, répondit Giovannina.
--Et quelle chose avez-vous à me dire?
--Que le beau banquier est là.
--Le beau banquier? De qui voulez-vous parler, mademoiselle?
--De M. André Backer.
--De M. André Backer! Et comment M. André Backer est-il là?
--Il est venu dans la soirée, madame, vers dix heures; il a demandé à vous parler; selon les ordres que madame m'avait donnés, j'ai d'abord refusé de le recevoir; il a insisté alors avec tant d'obstination, que je lui ai dit la vérité, c'est-à-dire que madame n'y était pas; il a cru que c'était une défaite, et, comme il me suppliait, au nom de l'intérêt de madame, de le laisser lui dire quelques paroles seulement, je lui ai fait voir toute la maison pour lui montrer que vous étiez bien véritablement sortie; alors, comme, malgré ses prières, je refusais de lui dire où vous étiez, il a pénétré, malgré moi, dans la salle à manger, s'est assis sur une chaise et a dit qu'il vous attendrait.
--Alors, comme je n'ai aucune raison de recevoir M. André Backer à deux heures du matin, je rentre chez la duchesse, et je n'en sortirai que quand M. André Backer sera hors de chez moi.
Et Luisa fit, en effet, un mouvement pour rentrer chez son amie.
--Madame!... dit à l'autre bout du corridor une voix suppliante.
Cette voix fit passer Luisa de l'étonnement, nous ne dirons pas à la colère, son coeur de colombe ne connaissant pas ce sentiment extrême, mais à l'irritation.
--Ah! c'est vous, monsieur, lui dit-elle en marchant résolument à lui.
--Oui, madame, répondit le jeune homme, incliné, le chapeau à la main, dans l'attitude la plus respectueuse.
--Alors, vous avez entendu ce que je viens, à propos de vous, de dire à ma femme de chambre?
--Je l'ai entendu.
--Comment, vous étant introduit chez moi presque de force, et sachant que je désapprouve vos visites, comment êtes-vous encore ici?
--Parce qu'il y a urgence à ce que je vous parle, urgence absolue; comprenez-vous, madame?
--Urgence absolue? répéta Luisa avec un accent de doute.
--Madame, je vous engage ma parole d'honnête homme,--cette parole qu'un homme de notre nom et de notre maison n'a jamais, depuis trois cents ans, engagée légèrement,--je vous engage ma parole que, pour la sécurité de votre fortune et le salut de votre vie, je vous donne ma parole qu'il faut que vous m'entendiez.
L'accent de conviction avec lequel le jeune homme prononça ces paroles ébranla la San-Felice.
--Sur cette assurance, monsieur, demain, à une heure convenable, je vous recevrai.
--Demain, madame, peut-être sera-t-il trop tard; puis, une heure convenable... Qu'entendez-vous par une heure convenable?
--Dans la journée, vers midi, par exemple, de plus grand matin même, si vous le voulez.
--Pendant le jour, on me verra entrer chez vous, madame, et il est important que nul ne sache que vous m'avez vu.
--Pourquoi cela?
--Parce que, de ma visite, il pourrait résulter un grand danger.
--Pour moi ou pour vous? dit en essayant de sourire Luisa.
--Pour tous deux, répondit gravement le jeune banquier.
Il se fit un instant de silence. Il n'y avait point à se tromper à l'intonation sérieuse du visiteur nocturne.
--Et, d'après les précautions que vous prenez, répliqua Luisa, il me paraît que cette conversation doit avoir lieu sans témoins.
--Ce que j'ai à vous dire, madame, ne peut-être dit que seul à seul.
--Et vous savez que, dans une conversation seul à seul, il est une chose dont il vous est interdit de me parler?
--Aussi, madame, si je vous en parle, ne sera-ce que pour vous faire comprendre qu'à vous seule je pouvais faire la révélation que vous allez entendre.
--Venez, monsieur, dit Luisa.
Et, passant devant André, qui, pour la laisser passer, se rangea contre le mur des corridors, elle le conduisit dans la salle à manger, que Giovannina avait éclairée, et referma la porte derrière lui.
--Vous êtes certaine, madame, dit Backer regardant autour de lui, que personne ne peut nous écouter et nous entendre?
--Il n'y a ici que Giovannina, et vous l'avez vue rentrer chez elle.
--Mais derrière cette porte, ou derrière celle de votre chambre à coucher, elle pourrait écouter.
--Fermez-les toutes deux, monsieur, et passons dans le cabinet de travail de mon mari.
Les précautions mêmes que prenait André Backer pour que sa conversation ne fût point entendue avaient complètement rassuré Luisa sur le sujet de la conversation. Le jeune homme n'eût point osé se livrer à de pareilles insistances, s'il eût été question de lui parler d'un amour si franchement repoussé déjà.
La porte du cabinet resta ouverte, et les deux portes de la salle à manger fermées avec soin donnèrent à Backer la certitude qu'il ne pouvait être entendu.
Luisa était tombée sur une chaise, et, la tête dans sa main, le coude appuyé à la table sur laquelle, autrefois, travaillait son mari, elle rêvait.
Depuis le départ du chevalier, c'était la première fois qu'elle rentrait dans ce cabinet: une foule de souvenirs y rentraient avec elle et l'assiégeaient.
Elle pensait à cet homme si parfaitement bon pour elle, dont la mémoire s'était cependant si facilement et presque si complètement éloignée de sa pensée; elle mesurait presque avec effroi l'étendue de cet amour qu'elle avait voué à Salvato, amour jaloux et envahisseur qui s'était emparé d'elle et avait, pour ainsi dire, chassé de son coeur tout autre sentiment; elle se demandait, de là à une infidélité complète, quelle distance il y avait, et elle s'aperçut que la distance morale parcourue était plus grande que la distance matérielle qui lui restait à parcourir.
La voix d'André Backer la tira de cette rêverie rapide et la fit tressaillir. Elle avait déjà oublié qu'il était là.
Elle lui fit signe de s'asseoir.
André s'inclina, mais resta debout.
--Madame, dit André, quelle que soit la défense que vous m'avez faite de jamais vous parler de mon amour, il faut cependant, pour que vous compreniez la démarche que je fais près de vous et l'étendue du danger auquel je m'expose en la faisant, il faut cependant que vous compreniez combien cet amour était dévoué, profond et respectueux.
--Monsieur, dit Luisa en se levant, que vous parliez de cet amour au passé au lieu d'en parler au présent, vous n'en parlez pas moins d'un sentiment dont je vous ai absolument interdit l'expression. J'espérais, en vous recevant à cette heure, et après vous avoir manifesté ma répugnance à vous recevoir, n'avoir point à vous rappeler ma défense.
--Daignez m'entendre, madame, et veuillez me donner le temps de m'expliquer. Je vous ai dit qu'il était nécessaire que je vous rappelasse cet amour pour vous faire comprendre l'importance de la révélation que je vais vous faire.
--Eh bien, monsieur, arrivez vite à cette révélation.
--Mais cette révélation, madame, je voudrais que vous comprissiez bien que, de ma part, c'est une folie, presque une trahison.
--Alors, monsieur, ne la faites pas; ce n'est pas moi qui vais vous chercher, ce n'est pas moi qui vous presse.
--Je le sais, madame, et je prévois même que, probablement, vous ne m'aurez nulle reconnaissance de ce que je vais vous dire; mais n'importe! une fatalité me pousse, il faut que ma destinée s'accomplisse.
--J'attends, monsieur, répondit Luisa.
--Eh bien, madame, sachez donc qu'une grande conspiration est ourdie, et que de nouvelles Vêpres siciliennes se préparent non-seulement contre les Français, mais aussi contre leurs partisans.
Luisa sentit un frisson courir par tout son corps, et, à l'instant même, devint attentive. Ce n'était plus d'elle qu'il était question, c'était des Français, et, par conséquent, de Salvato. La vie de Salvato était menacée, et peut-être cette révélation de Backer allait-elle lui donner moyen de sauver cette vie si chère qu'elle avait déjà conservée.
Par un mouvement involontaire, et en se penchant sur la table, elle se rapprocha du jeune homme; sa bouche était muette, mais ses yeux interrogeaient.
--Dois-je continuer? demanda Backer.
--Continuez, monsieur, fit Luisa.
--Dans trois jours, c'est-à-dire dans la nuit de vendredi à samedi, non-seulement les dix mille Français qui sont à Naples et dans les environs, mais encore, comme je vous l'ai dit, madame, tous ceux qui sont leurs partisans seront égorgés. Entre dix et onze heures du soir, les maisons où les meurtres doivent s'accomplir seront marquées d'une croix rouge; à minuit, le massacre aura lieu.
--Mais c'est horrible, mais c'est atroce, monsieur, ce que vous me dites là!
--Pas plus horrible que les Vêpres siciliennes, pas plus atroce que la Saint-Barthélémy. Ce que Palerme a fait pour échapper aux Angevins et Paris pour se délivrer des huguenots, Naples peut bien le faire pour se débarrasser des Français.
--Et vous ne craignez point que, vous hors de cette maison, je ne coure révéler ce projet?
--Non, madame! car vous réfléchirez que je ne vous ai pas même demandé la promesse de garder le secret; non, madame! car vous réfléchirez qu'un dévouement comme le mien ne doit pas être payé par une ingratitude; non, madame! car vous réfléchirez que votre nom est trop beau et trop pur pour être attaché par l'histoire au pilori de la trahison.
Luisa tressaillit; car elle comprit, en effet, ce qu'il y avait de grandeur et de dévouement dans ce secret que lui confiait, sans condition aucune, le jeune banquier. Seulement, il lui restait à savoir pourquoi il le lui confiait.
--Excusez-moi, monsieur, dit-elle, mais j'en suis à me demander ce que j'ai à faire avec les Français et avec les partisans des Français, moi, la femme du bibliothécaire, je dirai plus, de l'ami du prince royal.
--C'est vrai, madame; mais le chevalier San-Felice n'est plus là pour vous protéger par sa présence, pour vous couvrir par son loyalisme; et laissez-moi vous dire ceci, madame: j'ai vu avec terreur que votre maison était de celles qui devaient être marquées d'une croix.
--Ma maison? s'écria Luisa en se levant.
--Madame, je conçois que ce que je vous dis vous étonne, vous révolte même. Mais écoutez-moi jusqu'au bout. Dans des temps comme les nôtres, temps de trouble et d'orage, nul n'est exempt de soupçon, et, d'ailleurs, quand les soupçons dorment, les dénonciateurs sont là pour les éveiller. Eh bien, madame, j'ai vu, j'ai tenu entre mes mains, j'ai lu de mes yeux une dénonciation, anonyme, c'est vrai, mais tellement précise, qu'il n'y a pas à douter de sa véracité.
--Une dénonciation? fit Luisa étonnée.
--Une dénonciation, oui, madame.
--Mais une dénonciation contre moi?
--Contre vous.
--Et que disait cette dénonciation? demanda Luisa pâlissant malgré elle.
--Elle disait, madame, que, dans la nuit du 22 au 23 septembre de l'année dernière, vous aviez recueilli chez vous un aide de camp du général Championnet.
--Oh! murmura Luisa sentant la sueur lui monter au front.
--Que cet aide de camp blessé par Pasquale de Simone avait été soustrait par vous à la vengeance de la reine; qu'il avait été pansé par une sorcière albanaise nommée Nanno; qu'il était resté six semaines caché chez vous, et n'en était sorti, déguisé en paysan des Abruzzes, que pour aller rejoindre le général Championnet assez à temps pour prendre part à la bataille de Civita-Castellana.
--Eh bien, monsieur, dit Luisa, lorsque cela serait, y a-t-il un crime à recueillir un blessé, à sauver la vie à un homme, et faut-il, avant de verser sur ses blessures le baume du bon Samaritain, faut-il s'informer de son nom, de sa patrie ou de son opinion?