Chapter 14
A peine eut-il été mis au courant de la mission qui lui était confiée, et eut-il, sous la direction du chanoine Jorio, appris par coeur ce qu'il avait à dire au roi Ferdinand,--car, de peur que le moine ne tombât aux mains des patriotes, on n'avait voulu lui confier aucun papier,--qu'il tira Giacobino de l'écurie comme s'il allait en quête, sortit du couvent son bâton de laurier à la main, descendit le largo delle Pigne, prit la strada San-Giovanni à Carbonara, par l'Arenaccia, gagna le pont de la Maddalena, et, le même jour, tantôt marchant à pied, tantôt porté par Giacobino, alla coucher à Salerne.
Fra Pacifico, en faisant les plus fortes journées possibles, devait suivre les bords de la mer Thyrrénienne, et, à la première occasion qu'il trouverait, passer en Sicile.
En cinq ou six jours, fra Pacifico était parvenu au Pizzo. Il avait, là, des recommandations pressantes pour un certain Trenta-Capelli, ami du vicaire des Carmes, et dont le dévouement à la famille des Bourbons était bien connu.
Et, en effet, Trenta-Capelli non-seulement avait reçu fra Pacifico chez lui, mais encore lui avait ménagé sur une balancelle son passage pour Palerme.
Fra Pacifico s'était donc embarqué au Pizzo, laissant, après une onctueuse et touchante recommandation, Giacobino aux mains de Trenta-Capelli, qui avait promis d'avoir pour le compagnon d'armes du moine les plus grands égards. Fra Pacifico voulait bien battre son âne, fra Pacifico ne pouvait même point se passer de le battre, mais il ne voulait point que d'autres le battissent.
En passant au Pizzo, le moine reprendrait sa bête.
Fra Pacifico avait heureusement abordé à Palerme et s'était immédiatement dirigé vers le palais royal.
Mais, là, il avait appris que le roi chassait dans les bois de la Ficuzza.
Il avait demandé, pour cause d'urgence, à être introduit près de la reine. La reine, à qui le nom de fra Pacifico était bien connu, ne l'avait point fait attendre, et l'avait reçu à l'instant même.
Fra Pacifico, qui connaissait parfaitement la suprématie qu'exerçait Sa Majesté, n'avait point hésité une minute à lui débiter le discours que lui avait fait apprendre de mémoire le chanoine Jorio.
La reine avait jugé la nouvelle si importante, qu'elle avait, à l'instant même, fait mettre les chevaux à une voiture, y avait fait monter avec elle Acton et fra Pacifico, et était partie pour la Ficuzza.
On était arrivé juste au moment où le roi arrivait lui-même de la chasse. Sa Majesté était de fort mauvaise humeur.
Son fusil, ce qui ne lui était jamais arrivé, avait raté deux fois: une première fois sur un sanglier, l'autre sur un chevreuil; ce que le roi regardait non-seulement comme un accident déplorable, mais encore comme le pire de tous les présages.
Il tourna donc le dos à Acton, rudoya la reine et écouta à peine fra Pacifico, qui lui débita, comme il avait fait à Caroline, tous les détails du complot.
Au nom de Backer, le roi se rassénéra quelque peu; mais, à celui de Jorio, son visage se bouleversa.
--Les imbéciles! s'écria-t-il, ils conspirent avec le premier jettatore de Naples, et ils veulent que leur complot réussisse! J'estime fort le vicaire del Carmine, quoique je ne le connaisse pas, et le prince de Canossa, quoique je le connaisse; j'aime les Backer comme la prunelle de mes yeux; mais, parole d'honneur, je ne donnerais pas deux grains de leur tête. Conspirer avec Jorio! il faut qu'ils soient bien las de la vie.
La reine n'avait point contre les jettatori les mêmes préventions que Ferdinand, parce qu'elle n'avait point les mêmes préjugés; mais elle avait pour le gros bon sens du roi un certain respect. Elle multiplia donc les questions à fra Pacifico, qui répondit à tout avec la franchise d'un marin et la confiance d'un enthousiaste.
Selon fra Pacifico, avec les précautions prises, il n'y avait aucune crainte à concevoir et la conspiration ne pouvait manquer de réussir.
Le roi, la reine et Acton se réunirent en comité, et il fut convenu que l'on enverrait fra Pacifico au cardinal pour que celui-ci fût prévenu de ce qui se passait à Naples et tirât des capacités guerrières et religieuses du moine le meilleur parti qu'il pouvait en tirer.
En conséquence, après avoir eu l'honneur de dîner à la table de Leurs Majestés Siciliennes, fra Pacifico revint à Palerme dans la compagnie du roi, de la reine et du lieutenant général.
Là, on avisa au moyen de l'expédier en Calabre le plus tôt possible; et, comme le moine, en sa qualité de partie intéressée, était admis au conseil, il déclara qu'à son avis, le mode de locomotion le plus rapide était une bonne barque, avec la voile latine pour les heures où il y aurait du vent, et deux bons rameurs pour les heures où il n'y en aurait pas.
En conséquence, on donna mille ducats à fra Pacifico pour l'achat ou la nolisation de la barque, le reste de la somme devant, à titre de gratification, revenir au couvent.
Dès le même soir, fra Pacifico, moyennant six ducats, eut frété une barque, montée de deux rameurs, et, avant minuit, il se mettait en route.
Au bout de quatre jours, la barque doublait le Phare, et, deux heures après, comme nous l'avons dit, abordait à Catona.
Fra Pacifico était porteur d'une lettre autographe de Ferdinand pour le cardinal.
Cette lettre était conçue en ces termes:
«Mon éminentissime, j'ai reçu, comme vous le comprenez bien, avec la plus vive satisfaction, la nouvelle de votre arrivée à Messine, et, subséquemment, celle de votre heureux débarquement en Calabre.
»Votre encyclique, que vous m'avez fait parvenir, est un modèle d'éloquence guerrière et religieuse, et je ne doute pas qu'elle ne nous vaille bientôt, jointe à la popularité de votre nom, une brave et nombreuse armée.
»Je vous envoie un de nos bons amis, qui, ne vous est pas inconnu: c'est fra Pacifico, du couvent des capucins de Saint-Hérem. Il arrive de Naples et nous apporte du bon et du mauvais, et, comme le dit le proverbe napolitain, dans ce qu'il vous racontera, il y a à boire et à manger.
»Le bon est que l'on s'occupe de nous à Naples et que l'on songe à faire de nouvelles Vêpres siciliennes contre ces brigands de jacobins; le mal est que l'on ait admis dans les rangs de la conspiration des jettateurs comme le chanoine Jorio, qui ne peuvent manquer de lui porter malheur.
»C'est vous dire, mon éminentissime, que, plus que jamais, je compte sur vous, ne voyant mon salut qu'en vous.
»Je mets, avec son autorisation et celle de son supérieur, fra Pacifico à votre disposition. C'est, vous le savez, un serviteur brave et dévoué. Je ne doute pas qu'il ne vous soit d'une grande utilité, soit que vous vous décidiez à le renvoyer à Naples, soit que vous préfériez le garder près de vous.
»Ne quittez point Catona, et n'entrez point en Calabre sans m'avoir adressé un plan détaillé de la marche matérielle et politique que vous comptez suivre. Mais ce que je vous recommande avant tout, c'est de n'accorder aucun pardon aux coupables, de les punir sans pitié, pour l'exemple des autres, et cela, dès que le crime commis par eux vous sera avéré. La trop grande indulgence dont nous avons usé est cause de l'état déplorable dans lequel nous nous trouvons.
»Que le Seigneur vous conserve et bénisse de plus en plus vos opérations, comme l'en prie dans son indignité et comme vous le souhaite votre affectionné,
»FERDINAND B.»
Le cardinal avait une mission toute prête à donner à fra Pacifico.
C'était de l'envoyer à de Cesare pour ordonner à son lieutenant de faire sa jonction avec lui, Ruffo.
On avait eu des nouvelles du faux prince héréditaire, et les nouvelles étaient des plus satisfaisantes.
Du moment que de Cesare avait été reconnu pour le duc de Calabre par l'intendant de Bari et par les deux vieilles princesses, nul n'eût osé émettre un doute sur son identité.
En conséquence, après avoir reçu à Brindisi les députations de toutes les villes environnantes, il se mit en marche pour Tarente, où il arriva avec trois cents hommes, à peu près.
Là, lui, Boccheciampe et leurs compagnons résolurent, sur le conseil que leur avaient donné M. de Narbonne et les vieilles princesses, de se séparer. De Cesare, c'est-à-dire le prince François, et Boccheciampe, c'est-à-dire le duc de Saxe, resteraient en Calabre; les autres, c'est-à-dire Corbara, Geronda, Colonna Durazzo et Pitta Luga, s'embarqueraient sur la felouque qu'ils avaient nolisée à Brindisi et qui viendrait les prendre à Tarente, et iraient à Corfou presser l'arrivée de la flotte turco-russe.
Disons tout de suite, pour en finir avec les cinq aventuriers que nous venons de nommer les derniers, qu'à peine furent-ils en mer, une galère tunisienne leur donna la chasse et les fit prisonniers.
Il est vrai que le consul d'Angleterre les réclama et qu'ils furent rendus à la liberté après une captivité de quelques mois. Mais, comme ils sortirent d'esclavage trop tard pour prendre part aux événements qui nous restent à raconter, nous nous contenterons de rassurer nos lecteurs sur leur sort, et nous reviendrons à de Cesare et à Boccheciampe, qui, comme on va le voir, faisaient merveille.
De Tarente, ils étaient partis pour Mesagne: là, ils furent reçus avec tous les honneurs dus à leur rang supposé. Ils s'arrêtèrent un instant dans cette ville, rétablirent l'ordre dans la province et la mirent en état de soutenir, en faveur de la cause royale, la lutte qu'ils préparaient.
A Mesagne, ils apprirent que la ville d'Oria s'était démocratisée. Ils se mirent aussitôt en marche, se recrutèrent en route d'une centaine d'hommes et rétablirent le gouvernement bourbonien.
Là, les députations se succédèrent. Elles arrivèrent non-seulement de Lecce, de la province de Bari, mais encore de la Basilicate, c'est-à-dire de l'extrémité opposée à la Calabre. De Cesare recevait les députés avec beaucoup de dignité, mais aussi de reconnaissante affection. A tous il disait qu'il fallait que tout fidèle sujet du roi prît les armes et combattît la révolution, de sorte que, de ces réceptions gracieuses et de ces éloquents discours, il résulta une grande augmentation de volontaires.
Mais les choses ne devaient pas toujours aller sur un terrain si facile. A Francavilla, on s'était tiré des coups de fusil et donné des coups de couteau. Les royalistes, se sentant les plus forts, avaient tué ou blessé quelques démocrates. De Cesare et Boccheciampe arrivèrent, et, il faut leur rendre cette justice, leur arrivée fit cesser à l'instant même les assassinats.
Nous avons eu entre les mains une proclamation de Cesare, signée _François, duc de Calabre_, dans laquelle le faux prince, se dénonçant par son humanité, disait que se rendre justice soi-même était usurper les droits de la justice royale; qu'il fallait laisser aux magistrats la terrible responsabilité de la vie et de la mort, et que Son Altesse voyait avec le plus grand déplaisir les royalistes se livrer à de semblables excès.
C'était assez imprudent au faux prince de parler sur ce ton, lorsque Ferdinand recommandait à Ruffo l'extermination des jacobins.
A Naples, il eût été immédiatement reconnu pour un aventurier; mais, en Calabre, on ne continua pas moins, malgré cette imprudente pitié, de le prendre pour un prince.
Après deux jours passés à Francavilla, de Cesare et Boccheciampe étaient entrés à Ostuni, qu'ils avaient trouvée dans la plus complète anarchie. Le parti royaliste, triomphant à leur approche, s'était emparé de toute l'autorité et avait voulu massacrer un des patriotes les plus connus et les plus intelligents du pays, et, avec lui, toute sa famille.
Ce patriote, homme non-seulement d'un grand talent comme médecin, mais encore d'un grand coeur, ainsi qu'on va le voir, se nommait Airoldi.
Voyant l'inévitable danger venu à lui, il résolut de se sacrifier, mais, en se sacrifiant, de sauver sa famille.
En conséquence, il barricada l'entrée principale de sa maison, qu'il se prépara à défendre jusqu'à la dernière extrémité, tout en faisant fuir sa famille par une porte abandonnée depuis longtemps et qui donnait sur une ruelle sombre et déserte.
Les brigands se ruèrent alors contre la façade de la maison, qui donnait sur la grande rue et qui était barricadée.
Au moment où la porte s'ouvrait, afin que la colère de toute cette multitude se tournât contre lui, il lâcha ses deux coups de fusil sur les assaillants, tua un homme et en blessa un autre.
Puis il jeta derrière lui son fusil déchargé et se livra à ses bourreaux.
Ceux-ci avaient préparé un bûcher pour le brûler, lui, sa femme et ses trois enfants; mais il leur fallut, à leur grand regret, se contenter d'une seule victime.
Ils le lièrent sur le bûcher et le brûlèrent à petit feu.
De Cesare et Boccheciampe avaient été prévenus de ce qui se passait. Ils mirent leurs chevaux au galop; mais, quelque diligence qu'ils fissent, ils arrivèrent trop tard.
Le docteur venait d'expirer.
Ah! nous le savons bien, c'est une triste histoire que celle que nous écrivons sous la forme du roman, et peut-être ne lui avons-nous donné cette forme que pour avoir le droit de la publier et la certitude de la faire lire, et ce sont de misérables alliés, ceux que, de tout temps, de Ferdinand Ier à François II, de Mammone à La Gala, les Bourbons ont eu pour défenseurs de leur cause.
Mais aussi, passant derrière l'histoire et par les mêmes chemins qu'elle a suivis, nous avons le bonheur de pouvoir, à l'égard de certains hommes, rectifier ses jugements. Nous avons déjà peint le cardinal Ruffo, tel qu'il était et non point tel que les historiens, qui n'avaient pas lu sa correspondance avec Ferdinand, nous l'avaient donné.
A un plan moins important et plus éloigné, nous sommes heureux de dire la vérité sur de Cesare et Boccheciampe.
Leur arrivée à Ostuni arrêta le sang et fit cesser les massacres.
Il y a, à notre avis, une grande joie et un grand orgueil à sauver la vie d'un homme; mais l'orgueil ne doit-il pas être aussi grand, la joie aussi grande lorsque l'on tire une mémoire des gémonies où un historien peu consciencieux ou mal renseigné l'avait traînée et qu'on la réhabilite aux yeux de la postérité?
Et voilà ce qui donnera, nous l'espérons, à ce livre un cachet particulier: c'est la conscience avec laquelle il répandra la lumière sur tous et même sur ceux qui, au point de vue de notre opinion, seraient nos ennemis, si, au point de vue de notre conscience, nous ne devions, avant tout, être leur juge.
Ce fut sur la place d'Ostuni, près du bûcher du docteur Airoldi, que fra Pacifico rejoignit de Cesare et son compagnon. Ils étaient occupés à recevoir des députations qui non seulement venaient rendre hommage au faux prince, mais encore lui demander des secours. Lecce était séparée en deux parties, et les républicains étaient les plus forts. Tarente et Martina étaient dans la même situation; Aquaviva était démocratisée jusqu'au fanatisme: Altamura surtout avait fait serment de s'ensevelir sous ses ruines plutôt que de rester sous la domination des Bourbons. Considérées à leur véritable point de vue, les choses ne présentaient donc pas un succès si facile qu'on l'avait cru d'abord.
Fra Pacifico attendit que le faux prince eût reçu les trois ou quatre députations qui lui étaient envoyées, et s'annonça comme venant de la part du vicaire général.
De Cesare pâlit et regarda Boccheciampe; selon lui, le seul vicaire général qui pût envoyer vers lui était le prince François.
L'humilité du messager ne prouvait rien. De Cesare lui-même choisissait pour porter ses ordres ou ses dépêches des moines de bas étage; le moine, quel qu'il soit et à quelque robe qu'il appartienne, étant toujours bien reçu partout, dans l'Italie méridionale, mais à plus forte raison s'il a fait voeu de pauvreté et appartient à quelque ordre mendiant.
--Quel est ce vicaire général? demanda de Cesare pour l'acquit de sa conscience, mais croyant savoir d'avance quelle réponse serait faite à cette question.
--Ce vicaire général, répondit fra Pacifico, est Son Éminence le cardinal Ruffo, et voici la dépêche dont je suis chargé de sa part pour Votre Altesse.
De Cesare regarda Boccheciampe avec une inquiétude croissante.
--Voyons, monseigneur, dit Boccheciampe, décachetez cette lettre et lisez-la, puisqu'elle est à votre adresse.
Et, en effet, la lettre portait cette suscription:
«A Son Altesse royale monseigneur le duc de Calabre.»
De Cesare l'ouvrit et lut:
«Monseigneur,
»Votre auguste père, Sa Majesté Ferdinand, que Dieu garde! m'a fait l'honneur de me nommer son lieutenant, avec charge de reconquérir son royaume de terre ferme, envahi à la fois par les jacobins français et leurs principes.
»Ayant appris, tant à Palerme qu'à Messine, et surtout à mon débarquement en Calabre, où je suis descendu le 8 février du présent mois, l'entreprise hardie que Votre Altesse avait tentée de son côté, et la façon miraculeuse dont Dieu l'avait secondée, je dépêche à Votre Altesse un de nos partisans les plus chaleureux et les plus éprouvés, pour lui dire que le roi votre père, que Dieu garde! malgré le rang suprême que vous êtes destiné à occuper, ayant daigné, tant sa confiance en moi est grande, mettre Votre Altesse sous mes ordres, j'ai l'honneur de lui faire savoir que, dès qu'elle aura assuré la tranquillité des provinces où elle se trouve, je la prie de venir me rejoindre avec ce qu'elle aura de volontaires, d'armes et de munitions, pour que nous marchions ensemble sur Naples, où seulement nous parviendrons à trancher les sept têtes de l'hydre.
»Tout en laissant à Votre Altesse le soin d'apprécier l'époque où elle doit me rejoindre, je lui ferai observer que le plus tôt sera le mieux.
»J'ai l'honneur d'être, avec respect, »De Votre Altesse royale, »Le très-humble serviteur et sujet, »Le cardinal RUFFO.»
Dans cette lettre était inséré un petit papier où, de sa plus fine écriture, le cardinal avait tracé les mots suivants:
«Capitaine de Cesare, le roi connaît votre dévouement et l'approuve, ainsi que celui de vos compagnons. Le jour où vous me rejoindrez, vous abdiquerez le titre de prince, mais vous prendrez à mes côtés le rang de brigadier.
»En attendant, demeurez pour tous le prince héréditaire et que Dieu vous garde ni plus ni moins que si vous étiez lui-même!
»Celui qui vous porte ce billet, quoique tout dévoué à notre cause, ne sait que ce que voudrez lui dire, et il me paraît important, surtout si vous le renvoyez à Naples, qu'il y rentre avec la croyance que vous êtes bien véritablement le duc de Calabre.»
De Cesare lut la lettre, ou plutôt les deux lettres, d'un bout à l'autre avec toute l'attention que l'on peut imaginer; puis il les passa à Boccheciampe, tandis que fra Pacifico, qui prenait l'aventurier corse pour le vrai prince, se tenait respectueusement à quelque distance, attendant ses ordres.
--Vous savez lire, mon ami? demanda Boccheciampe lorsqu'il eut achevé les deux lettres et rendu à de Cesare le billet particulier qui était joint à la dépêche officielle.
--Par la grâce de Dieu, oui, dit fra Pacifico.
--Eh bien, alors, comme Son Altesse ne veut point avoir de secret pour un serviteur si dévoué que vous paraissez l'être, et désire que vous connaissiez le cas que monseigneur le cardinal fait de vous, elle vous autorise à prendre connaissance de cette lettre.
Fra Pacifico reçut, en s'inclinant jusqu'à terre, la lettre des mains du faux duc de Saxe, et la lut à son tour.
Après quoi, il s'inclina de nouveau en signe de remerciement et la rendit à celui qu'il prenait pour le prince.
--Eh bien, dit celui-ci, nous allons en finir, selon les instructions du cardinal, avec les quelques villes qui ont oublié leur devoir et qui résistent au pouvoir royal; après quoi, selon ses instructions toujours, nous nous rangerons immédiatement sous ses ordres.
--Et moi, monseigneur, dit fra Pacifico se redressant de toute la hauteur de sa longue taille avec la confiance d'un homme qui sait combien il peut être utile si on l'emploie convenablement, à quoi allez-vous m'occuper?
Les deux jeunes gens se regardèrent, et, reportant leurs yeux sur fra Pacifico:
--Nous avons besoin d'un messager brave et habile qui nous précède à Martina et à Tarente, qui s'introduise dans ces deux villes et qui y répande nos proclamations.
--Me voilà, dit fra Pacifico frappant la terre de son bâton de laurier. Ah! si j'avais Giacobino!
Les jeunes gens ignoraient ce que c'était que Giacobino, et apprirent du moine que c'était son âne, qu'il avait laissé au Pizzo en s'embarquant pour la Sicile.
Le même soir, fra Pacifico partit pour Martina, portant une charge de proclamations pareille à celle qu'eût pu porter Giacobino.
CXVII
OU LE FAUX DUC DE CALABRE FAIT CE QU'AURAIT DU FAIRE LE VRAI DUC.
Fra Pacifico parti, c'est-à-dire le dé jeté, les deux jeunes gens se demandèrent comment ils allaient faire si les deux villes résistaient.
Ils avaient une espèce d'armée; mais, comme ils ne possédaient que des couteaux et de mauvais fusils, et qu'ils manquaient de canons et de munitions de siége, cette armée ne pouvait rien contre des murailles.
En ce moment, on prévint Son Altesse royale monseigneur le duc de Calabre qu'un certain Jean-Baptiste Petrucci demandait audience. Dans le cas où monseigneur le duc de Calabre ne pourrait le recevoir, il désirait être au moins reçu par monseigneur le duc de Saxe, les nouvelles qu'il apportait étant de la plus haute importance.
Et, en effet, à une heure du matin, il eût été bien indiscret de déranger deux personnages si élevés pour des nouvelles ordinaires.
Don Jean-Baptiste Petrucci fut, à l'instant même, introduit en présence des deux jeunes gens.
Don Jean-Baptiste Petrucci était inspecteur de la marine au nom de la république parthénopéenne. Il venait de recevoir l'ordre d'envoyer à Lecce un détachement de cavalerie et deux pièces de canon avec leurs caissons, leurs munitions et tous leurs accessoires.
Il venait offrir aux deux princes de leur donner ses cavaliers et ses canons, au lieu de les conduire à Lecce.
Il va sans dire que ceux-ci acceptèrent avec joie une offre qui leur arrivait en temps si opportun.
De Cesare nomma don Giovanni-Battista Petrucci inspecteur général de la marine, au lieu d'inspecteur ordinaire. Il lui donna un certificat de loyalisme à valoir autant que de droit, et qu'il signa de son faux nom; puis, comme il fallait attendre le retour de fra Pacifico pour savoir ce que l'on pouvait espérer ou craindre de Tarente et de Martina, on résolut de marcher, afin de ne pas perdre de temps, sur Lecce, qui envoyait une députation pour demander des secours contre les républicains, et particulièrement contre un certain Fortunato Andreoli qui s'était emparé de la forteresse et avait organisé une garde civique, des chasseurs et des cavaliers.
Petrucci offrit d'être de l'expédition, afin de donner par sa présence du coeur à ses cavaliers.
On se mit à neuf heures du matin en route pour Lecce. Chemin faisant, on recueillit deux ou trois cents chasseurs qui s'enfuyaient de la ville, ne voulant pas servir contre leur opinion: ces hommes se réunirent à la petite armée bourbonienne, qui se trouva ainsi portée à plus de mille hommes.
De Cesare entra donc à Lecce avec une force imposante.
Andreoli s'était retiré dans le château et s'y était enfermé; de Cesare le fit sommer de se rendre, et, sur son refus, donna l'ordre d'attaquer.
La résistance ne fut pas longue. Aux premiers coups de fusil, la garnison ouvrit une porte sur la campagne et s'enfuit par cette porte.
Cette victoire, quoique facile, n'en avait pas moins une grande importance. C'était la première rencontre qui avait lieu entre les royalistes et les républicains, et, aux premiers coups de fusil, les républicains avaient cédé la place.
Nous répétons avec intention: aux premiers coups de fusil, car on n'avait pas pu se servir des canons. On avait de l'artillerie et pas d'artilleurs.