La San-Felice, Tome 06

Chapter 11

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--C'est vrai.

--L'impôt de l'huile?

--C'est vrai.

--L'impôt sur le poisson séché?

--C'est vrai. Mais pourquoi ont-ils aboli le titre d'_excellence_? Qu'est-ce qu'elle leur a fait, cette pauvre _excellence_? Elle ne coûtait rien à personne.

--A cause de l'égalité.

--Qu'est-ce que cela, l'égalité? Est-ce que nous connaissons cela, nous?

--Et voilà justement le malheur, c'est que vous ne la connaissiez pas. Autrefois, il y avait des princes, des ducs; aujourd'hui, il n'y a que des citoyens. Tu es citoyen, toi, comme le prince de Maliterno, comme le duc de Rocca-Romana, comme les ministres, comme le maire, comme les conseillers municipaux!

--A quoi cela m'avance-t-il?

--A quoi cela t'avance?

--Oui, je te le demande.

--Regarde-moi.

--Je te regarde.

--Suis-je habillé comme toi?

--Il s'en faut.

--Eh bien, voilà ce que c'est que l'égalité, Giambardella. L'égalité, c'est pouvoir, étant né lazzarone, devenir colonel... Autrefois, les seigneurs étaient colonels dans le ventre de leur mère. Es-tu venu au monde avec un parchemin dans ta poche et des galons sur tes manches, toi? As-tu vu nos femmes faire de pareils enfants? Non, c'étaient les nobles qui en faisaient ainsi. Eh bien, moi, je suis colonel, grâce à quoi? A l'égalité. Avec l'égalité, tu peux devenir lieutenant de marine, ton fils peut devenir capitaine, ton petit-fils amiral.

Giambardella fit un geste de doute.

--Il faudra du temps pour arriver là, dit-il.

--Bon! répondit Michele, il ne faut pas tout demander à la fois. Le bon Dieu lui-même, qui est tout-puissant, a fait le monde en sept jours. Le gouvernement d'aujourd'hui est, comme on dit, un gouvernement provisoire, ce n'est point encore la république. La constitution qui doit faire notre bonheur se discute: quand elle sera faite, nous pourrons, selon notre bien-être ou nos souffrances, établir une comparaison entre le présent et le passé. Les savants, comme le chevalier San-Felice, le docteur Cirillo, M. Salvato, savent pourquoi les saisons changent; nous autres imbéciles, nous nous apercevons seulement que nous avons chaud et froid. Nous en avons souffert bien d'autres sous le tyran, et, grâce à Dieu, nous y avons survécu: guerres, pestes, famines, sans compter les tremblements de terre. Les savants disent que nous serons heureux sous la république; ils se réunissent et travaillent à notre bien; laissons-leur le temps d'accomplir leur ouvrage.

Et il ajouta sentencieusement:

--Celui qui veut récolter vite sème des radis, et, au bout d'un mois, mange des radis; celui qui veut du pain sème du blé et attend un an. Il en est ainsi de la république: c'est le blé du peuple. Attendons patiemment qu'il pousse, et, quand il sera mûr, nous le moissonnerons.

--_Amen!_ dit Giambardella fort ébranlé, sinon convaincu, par la démonstration de Michele. Mais, c'est égal, ajouta-t-il avec un soupir, tant qu'il faudra que l'homme travaille pour vivre, il ne sera point parfaitement heureux.

--Dame, fit Michele, il y a du vrai là dedans; mais, que veux-tu! il paraît que cela ne peut pas être autrement, et la preuve, c'est que voilà le vent qui tombe et que tu vas être obligé d'amener ta voile et de ramer jusqu'à Castellamare.

En effet, depuis quelques minutes, le vent mollissait et la voile battait contre le mât. Les mariniers l'abaissèrent, prirent leurs avirons et, avec un soupir, commencèrent à ramer.

Heureusement, on était arrivé à la hauteur de Torre-del-Greco, et, après trois quarts d'heure de nage, on aborda à Castellamare.

Les mariniers payés, Michele se mit en quête d'une voiture, et l'on partit pour Salerne, où l'on arriva deux heures après.

La voiture s'arrêta à l'Intendance. Là, Michel s'informa et apprit que Salvato venait de la quitter, il y avait une demi-heure à peine, et on lui dit qu'on le trouverait à l'hôtel de la _Ville_.

Le cocher reçut l'ordre d'aller à l'hôtel de la _Ville_.

Salvato était dans son appartement, et avait dit que, si quelqu'un venait de Naples, on l'introduisît à l'instant même près de lui.

Il était évident qu'il avait reçu la réponse de la lettre adressée à Luisa, et qu'il attendait Michele.

Lorsque s'ouvrit sa porte, il se leva vivement pour aller au-devant du messager; mais, en voyant entrer une femme au lieu d'un homme qu'il attendait, il jeta un cri de surprise, puis, en reconnaissant Luisa au lieu de Michele, un cri de joie.

Son premier mouvement fut de bondir vers la jeune femme, de la serrer contre son coeur et d'appuyer ses lèvres contre ses lèvres.

Ce fut autour de Luisa de pousser un cri d'étonnement et de bonheur. Elle n'avait jamais été si complètement abandonnée aux bras de son amant, et, sous la flamme de ce baiser, elle avait éprouvé une sensation de volupté telle, que cette sensation ne s'était arrêtée que sur les limites de la douleur.

Michele n'avait point dépassé le seuil de la porte, et, sans avoir été vu, il se retira sur la pointe du pied et se tint dans la chambre qui précédait celle des deux amants.

--Vous! vous! s'écria Salvato. Vous êtes venue vous-même!

--Oui, moi-même, mon bien-aimé Salvato; car ni messager si habile qu'il fût, ni lettre si pressante qu'elle fût, ne pouvaient me remplacer.

--Vous avez raison, ma soeur chérie. Qui pourrait, fût-ce l'ange de l'amour lui-même, remplacer votre présence bénie? Est-ce que toutes les flammes de la terre réunies pourraient remplacer un rayon de soleil? Mais enfin, qui me vaut un pareil bonheur? Vous savez, chère Luisa, que je ne serai bien sûr que vous êtes là que quand je connaîtrai la cause qui vous amène.

--Ce qui m'amène, Salvato,--écoute bien ceci!--c'est la certitude que tu ne sauras pas me refuser une prière que je te ferai à genoux, une chose à laquelle je te dirai que ma vie est attachée; c'est que tu m'accorderas ma demande sans t'informer pourquoi cette demande t'est adressée; c'est que, lorsque je te dirai: «Fais cela!» tu le feras aveuglément, sans discussion, sans retard, à l'instant même.

--Et tu as eu raison de compter sur mon obéissance, Luisa, si tu ne me demandes rien contre mon devoir ni contre mon honneur.

--Oh! je me doutais bien que tu allais me faire quelque objection du genre de celle-là. Contre ton devoir! contre ton honneur! N'as-tu pas fait ton devoir jusqu'aujourd'hui, au delà du devoir? Ton honneur, ne l'as tu pas porté assez haut pour qu'il ne puisse recevoir aucune atteinte? Il ne s'agit point de ton honneur, il ne s'agit point de ton devoir; il s'agit de savoir si tu m'obéiras aveuglément dans une circonstance où il est question de ma vie.

--Ta vie! Quel risque peut courir ta vie, je te le demande?

--Crois-tu en moi, Salvato?

--Comme je croirais dans l'ange de la vérité.

--Eh bien, alors, fais ce que je vais te dire, sans objection et sans lutte.

--Dis.

--Demande à ton général, aujourd'hui, pour Rome, par exemple, une mission qui te fasse sortir du royaume avant vendredi soir.

Salvato regarda Luisa avec un profond étonnement.

--Que je demande une mission qui m'éloigne du royaume, c'est-à-dire qui me sépare de toi! répondit Salvato. Quel besoin as-tu donc de me voir loin de toi?

--Écoute, mon Salvato, ne te quitter jamais, t'avoir sans cesse sous les yeux, demeurer éternellement à tes côtés comme j'y suis maintenant, ce serait le voeu de mon coeur, le bonheur de ma vie; mais, que veux-tu! il y a des choses mystérieuses et absolues auxquelles il faut obéir. Crois-moi quand je te dis: nous sommes menacés d'un grand malheur, épargne-nous ce malheur en t'éloignant.

--Ce malheur qui _nous_ menace, car il me semble, ma bien-aimée Luisa, que tu parles pour moi et pour toi?...

--Pour moi et pour toi, Salvato, plus pour moi encore que pour toi.

--Ce malheur qui nous menace, reprit Salvato, vient-il de la Sicile? Le chevalier San-Felice a-t-il des soupçons et rentre-t-il à Naples?

--Le chevalier n'a pas de soupçons et ne rentre point à Naples. Si le chevalier avait des soupçons et me disait le premier mot de ces soupçons, je me jetterais à ses pieds et je lui dirais: «Pardonne-moi, mon père! un amour irrésistible, une indomptable fatalité m'a entraînée vers lui. Je l'aime plus que ma vie, puisque je l'aime plus que mon devoir. Ce malheur que, dans ta sagesse infinie, tu avais prévu, au lit de mort de mon père, ce malheur est arrivé. Pardonne-moi, pardonne-nous!» Et il nous pardonnerait. Non: la menace est plus terrible et ne vient point de là.

--D'où vient-elle donc, alors? Dis-le; et, au lieu de fuir devant elle comme un enfant, on y fera face comme un homme et comme un soldat.

--Tu ne peux point y faire face, tu ne peux pas la combattre; là est le malheur; tu peux l'éviter, voilà tout, et en faisant aveuglément ce que je te dis.

--Chère Luisa, permets à ma raison de se révolter contre mon amour lui-même. Je ne fuirais pas un danger que je connaîtrais, à plus forte raison un danger inconnu.

--Ah! voilà justement ce que je craignais. Le démon de l'orgueil est là qui te dit: «Résiste!» Cependant, si j'avais la prescience d'un tremblement de terre qui dût t'engloutir, d'un orage dont la foudre pût te frapper, est-ce que, quand je te dirais: «Dérobe-toi au tremblement de terre, évite la foudre,» je te conseillerais quelque chose contre ton devoir ou contre ton honneur?

--Oui, si, placé par mon général à un poste quelconque, j'abandonnais ce poste, dans la crainte d'un danger imaginaire ou réel.

--Eh bien, Salvato, si ma prière prenait une autre forme, si je te disais: «J'ai à faire à Rome un voyage indispensable; j'ai peur de traverser seule ces implacables bandes de brigands; demande à ton général la permission d'accompagner une soeur, une amie,» ne la demanderais-tu pas?

--Attends que ce que j'ai à faire ici soit achevé, et, samedi matin, je te le promets, je demande un congé de huit jours au général.

--Samedi matin! C'est trop tard! c'est trop tard!... Ah! mon Dieu, inspirez-moi! Que faire, que dire pour le décider?

--Une chose bien simple, ma Luisa: transmets-moi tes craintes, apprends-moi ce qui te fait désirer mon absence, et fais-moi juge de la question; tu seras sûre alors de ne pas m'entraîner dans quelque fausse voie où s'égarerait mon honneur.

--Et voilà justement ce qui fait ma situation fausse, voilà pourquoi tu hésites, voilà pourquoi tu doutes. C'est que, moi aussi, j'ai, quoique femme, mon honneur d'honnête homme, si je puis dire cela; c'est que j'ai reçu une confidence, c'est que j'ai promis, c'est que j'ai juré, c'est que j'ai fait un serment à moi-même de ne pas dire le nom de celui qui me l'a faite; car sa confiance en moi a été telle, que, tout en mettant sa vie entre mes mains, il ne m'a demandé aucune garantie.

--Et comment ne m'as-tu rien dit de cela hier au soir?

--Hier au soir, je n'en savais rien.

--Alors, dit Salvato en regardant fixement Luisa, c'est le jeune homme qui t'attendait chez toi et qui n'est sorti de chez toi qu'à trois heures du matin, qui est venu te faire cette confidence que tu ne peux révéler.

Luisa pâlit.

--Qui t'a dit cela, Salvato? demanda-t-elle.

--C'est donc vrai?

--Oui, c'est vrai. Mais est-il possible, mon bien-aimé Salvato, qu'après l'avoir quittée, tu aies eu l'idée d'épier ta Luisa?

--Moi, t'épier, faire le rôle de jaloux autour d'un ange? Dieu me garde, je ne dirai pas d'une pareille folie, mais d'une pareille lâcheté! Ma Luisa peut recevoir qui elle voudra, à quelque heure que ce soit, sans que jamais, de ma part du moins, un soupçon ternisse le pur miroir de sa chasteté. Non, je n'ai point cherché à voir; non, je n'ai point vu. J'ai reçu cette lettre un quart d'heure avant ton arrivée, par un des messagers que j'avais laissés pour m'apporter ma correspondance; je la lisais quand tu es entrée, et je me demandais quelle âme abjecte pouvait vouloir semer entre toi et moi la plante amère du doute.

--Une lettre? demanda Luisa; tu as reçu une lettre?

--La voici; tiens, lis.

Et Salvato, en effet, présenta à Luisa une lettre visiblement écrite par un de ces hommes qui prêtent leur plume à l'amour comme à la haine et que vont chercher, pour leurs sombres projets, les dénonciateurs anonymes.

Luisa lut la lettre; elle était conçue en ces termes:

«M. Salvato Palmieri est prévenu que madame Luisa San-Felice a trouvé chez elle, en rentrant de chez la duchesse Fusco, un homme jeune, beau et riche, avec lequel elle est restée enfermée jusqu'à trois heures du matin.

»Cette lettre est d'un ami, désespéré de voir M. Salvato Palmieri si mal placer son coeur.»

Luisa vit, comme à la lueur d'un éclair, Giovannina écrivant dans sa chambre et se levant pour lui cacher ce qu'elle écrivait. Mais l'idée que cette jeune fille qui lui devait tant pouvait la trahir s'écarta rapidement, et d'elle-même, de son esprit.

--Il n'y a pas dans cette lettre un mot qui ne soit vrai, mon ami; par bonheur, soit que celui ou celle qui l'a écrite ne sache pas le nom de l'homme que j'ai reçu, soit qu'elle n'ait pas voulu le dire, Dieu a permis que ce nom ne s'y trouvât point.

--Et pourquoi, chère Luisa, est-ce une permission de Dieu?

--Parce que, s'il s'y trouvait, j'étais aux yeux de ce malheureux qui a risqué sa tête pour moi, une femme sans foi, sans honneur, une dénonciatrice enfin.

--Tu dis vrai, Luisa, répliqua Salvato devenu plus sombre; car, s'il y était, je me trouvais d'après ce que je devine maintenant, obligé de tout dire au général.

--Et que devines-tu?

--Que cet homme, pour un motif quelconque que je ne cherche point à approfondir, est venu te révéler quelque conspiration qui menace ma vie, celle de mes compagnons, la sûreté du nouveau gouvernement, et que voilà pourquoi, dans ton irréflexion dévouée, tu voulais m'éloigner, me faire passer la frontière, me mettre hors de l'atteinte des conspirateurs; voilà pourquoi tu ne voulais pas me révéler le danger que je devais fuir, parce qu'un tel danger, je ne le fuirais pas.

--Eh bien, tu as deviné juste, mon bien-aimé, et je vais tout te dire, excepté le nom de celui qui m'a avertie; et alors, toi, l'homme d'honneur, l'esprit juste, le coeur loyal, tu me conseilleras.

--Dis, ma bien-aimée Luisa, dis; je t'écoute. Oh! si tu savais combien je t'aime! Parle, parle! Contre moi contre ma poitrine, sur mon coeur!

La jeune femme resta un instant la tête renversée, les yeux fermés, la bouche entr'ouverte, aux bras du jeune homme; puis, comme s'arrachant à un rêve délicieux:

--Oh! mon ami, dit-elle pourquoi ne nous est-il point donné de vivre ainsi, loin des troubles politiques, loin des révolutions, loin des conspirateurs! Quelles délices ce serait, une pareille vie! Dieu ne le veut pas; soumettons-nous à Dieu!

Luisa poussa un soupir et passa sa main sur ses yeux; puis:

--C'est ce que tu as dit, mon ami, continua-t-elle. Oh! pourquoi cet homme m'a-t-il fait cette confidence? Ne valait-il pas mieux que nous mourussions ensemble?

--Explique-toi, ma bien-aimée.

--Une conspiration contre-révolutionnaire doit éclater dans la nuit de jeudi à vendredi: tous les Français, tous les patriotes dont les maisons seront marquées dans la soirée, doivent être massacrés pendant la nuit, à l'exception de ceux qui pourront présenter cette carte et faire ce signe de reconnaissance.

Et Luisa montra à Salvato la carte fleurdelisée et fit le signe indiqué par André Backer.

--Une carte avec une fleur de lis, répéta Salvato, se mordre la première phalange du pouce. (Tels étaient, on s'en souvient, les signes de salut.) Les malheureux! qu'on veut arracher à l'esclavage et qui veulent être esclaves à tout prix!

--Eh bien, maintenant que je t'ai tout raconté, dit Luisa se laissant glisser aux genoux du jeune homme, que faut-il faire? Réfléchis et conseille-moi.

--Il est inutile de réfléchir, ma Luisa bien-aimée. Il faut répondre à la loyauté par la loyauté. Cet homme a voulu te sauver.

--Et toi aussi; car il sait tout, ta blessure, les soins que j'ai pris de toi, ton séjour de six semaines chez la duchesse; il sait notre mutuel amour, et il m'a dit: «Sauvez-le avec vous.»

--Raison de plus, comme je te le disais, pour répondre à la loyauté par la loyauté. Cet homme a voulu nous sauver: sauvons-le.

--Comment cela?

--En lui disant: «Votre complot est découvert; le général Championnet est prévenu; où vous croyez trouver un massacre facile, vous trouverez une résistance désespérée; vous allez inutilement faire couler le sang dans les rues de Naples. Renoncez à votre complot, et gagnez l'étranger; le conseil que vous m'avez donné, suivez-le.

--C'est l'honneur lui-même qui parle par ta voix, mon Salvato; ce que tu me dis de faire, je le ferai. Mais écoute donc...

--Quoi?

--Il m'a semblé entendre du bruit dans cette chambre, on a fermé une porte. Nous écoutait-on? sommes-nous épiés?

Salvato s'élança: la chambre était vide.

--Nul n'était dans cette chambre que Michele, dit-il; vois-tu un malheur à ce que Michele nous ait entendus?

--Non, car il ignore le nom de la personne qui est venue chez moi. Sans cela, mon cher Salvato, ajouta Luisa en riant, tu en as fait un tel patriote, qu'il serait capable d'aller tout courant le dénoncer.

--Eh bien, dit Salvato, tout est convenu ainsi, et ta conscience est en repos, n'est-ce pas?

--Tu m'assures que nous avons agi selon toutes les lois de la loyauté?

--Je te le jure.

--Tu es bon juge en matière d'honneur, Salvato, et je te crois. A mon retour à Naples, je préviendrai le chef des conjurés. Son nom n'est point sorti de ma bouche, même vis-à-vis de toi. Il ne peut donc être compromis en rien; ou, s'il l'est, ce sera en dehors de ma volonté. Ne pensons plus qu'à nous, au bonheur d'être ensemble. Tout à l'heure, je maudissais les troubles politiques, les révolutions, les conspirateurs... j'étais folle. Sans les troubles politiques, tu n'eusses point été envoyé à Naples par ton général; sans les révolutions, je ne t'eusse pas connu; sans les conspirateurs, je ne serais pas à cette heure près de toi. Bénies soient les choses que Dieu fait: elles sont bien faites.

Et la jeune femme, toute joyeuse, toute consolée, toute souriante, se jeta dans les bras de son amant.

CXII

MICHELE LE SAGE

Qui donc a dit--auteur sacré ou profane, je ne sais plus qui et n'ai point le temps de chercher,--qui donc a dit: «L'amour est puissant comme la mort?»

Ceci, qui a l'air d'une pensée, n'est qu'un fait, et un fait inexact.

César dit, dans Shakspeare, ou plutôt Shakspeare fait dire à César: «Le danger et moi sommes deux lions nés le même jour, et je suis l'aîné.»

L'amour et la mort aussi sont nés le même jour, le jour de la création; seulement, l'amour est l'aîné.

On a aimé avant que de mourir.

Lorsque Ève, à la vue d'Abel tué par Caïn, tordit ses bras maternels et s'écria: «Malheur! malheur! malheur! la mort est entrée dans le monde!» la mort n'y était entrée qu'après l'amour, puisque ce fils que la mort venait d'enlever au monde était le fils de son amour.

Il est donc imparfait de dire: «L'amour est puissant comme la mort;» il faut dire: «L'amour est plus puissant que la mort,» puisque tous les jours l'amour combat et terrasse la mort.

Cinq minutes après que Luisa eut dit: «Bénies soient les choses que Dieu fait: elles sont bien faites!» Luisa avait tout oublié, jusqu'à la cause qui l'avait amenée près de Salvato; elle savait seulement qu'elle était près de Salvato, et que Salvato était près d'elle.

Il fut convenu entre les jeunes gens qu'ils ne se quitteraient que le soir; que, le soir même, Luisa verrait le chef de la conspiration, et que, le lendemain, quand il aurait eu le temps de donner contre-ordre et de se mettre en sûreté, lui et ses complices, Salvato dirait tout au général, qui s'entendrait avec le pouvoir civil pour prendre les mesures nécessaires à l'avortement du complot, en supposant que, malgré l'avis de la San-Felice, les insurgés s'obstinassent dans leur entreprise.

Puis, ce point arrêté, les deux beaux jeunes gens furent tout à leur amour.

Être tout à l'amour, quand on est bien réellement amoureux, c'est emprunter les ailes des colombes ou des anges, s'envoler bien loin de la terre, se reposer sur quelque nuage de pourpre, sur quelque rayon de soleil, se regarder, se sourire, parler bas, voir l'Éden sous ses pieds, le paradis sur sa tête, et, dans l'intervalle de ces deux mots magiques, mille fois répétés: «Je t'aime!» entendre les choeurs célestes.

La journée passa comme un rêve. Fatigués du bruit de la rue, à l'étroit entre les quatre murs d'une chambre, aspirant à l'air, à la liberté, à la solitude, ils se jetèrent dans la campagne, qui, dans les provinces napolitaines, commence à revivre à la fin de janvier. Mais, là, aux environs de la ville, on rencontrait un importun à chaque pas. L'un des deux dit en souriant: «Un désert!» L'autre répondit: «Poestum!»

Une calèche passait: Salvato appela le cocher, les deux amants y montèrent; le but du voyage fut indiqué, les chevaux partirent comme le vent.

Ni l'un ni l'autre ne connaissaient Poestum. Salvato avait quitté l'Italie méridionale avant, pour ainsi dire, que ses yeux fussent ouverts, et, quoique le chevalier eût vint fois parlé de Poestum à Luisa, il n'avait jamais voulu l'y conduire, de peur de la mal'aria.

Eux n'y avaient pas même songé. L'un d'eux, au lieu de Poestum, eût nommé les marais Pontins, que l'autre eût répété: «Les marais Pontins.» Est-ce que la fièvre pourrait, dans un pareil moment, avoir prise sur eux! Le bonheur n'est-il point le plus efficace des antidotes?

Luisa n'avait rien à apprendre sur les localités que l'on traverse en contournant ce golfe magnifique qui, avant que Salerne existât, s'appelait le golfe de Poestum. Et cependant, comme une curieuse et ignorante élève en archéologie, elle laissait parler Salvato parce qu'elle aimait à l'entendre. Elle savait d'avance tout ce qu'il allait dire, et cependant il semblait qu'elle entendit pour la première fois tout ce qu'il disait.

Mais ce qu'aucun écrit n'avait pu faire comprendre ni à l'un ni à l'autre, c'est la majesté du paysage, c'est la grandeur des lignes qui se déroulèrent à leurs yeux quand, à l'un des détours de la route, ils aperçurent tout à coup les trois temples se détachant, avec leur chaude couleur feuille morte, sur l'azur foncé de la mer. C'était bien là ce qui devait rester de la rigide architecture de ces tribus helléniques, nées au pied de l'Ossa et de l'Olympe, qui, au retour d'une expédition infructueuse dans le Péloponèse, où les avait conduites Hyllus, fils d'Hercule, trouvèrent leurs pays envahi par les Perrhèbes; et qui, ayant abandonné les riches plaines du Pénée aux Lapythes et aux Ioniens, s'établirent dans la Dryopide, laquelle, dès lors, prit le nom de Doride, et, cent ans après la guerre de Troie, enlevèrent aux Pelasges, qu'ils poursuivirent jusqu'en Attique, Messène et Tyrenthe, célèbres encore aujourd'hui par leurs ruines titaniques; L'Argolide, où ils trouvèrent le tombeau d'Agamemnon; la Laconie, dont ils réduisirent les habitants à l'état d'ilotes, et où ils firent de Sparte la vivante représentation de leur grave et sombre génie, dont Lycurgue fut l'interprète. Pendant six siècles, la civilisation fut arrêtée par ces conquérants, hostiles ou indifférents à l'industrie, aux lettres et aux arts, et qui, lorsque, dans leurs guerres de Messénie, ils eurent besoin d'un poëte, empruntèrent Tyrtée aux Athéniens.

Comment purent-ils vivre dans ces molles plaines de Poestum, ces rudes fils de l'Olympe et de l'Ossa, au milieu de la civilisation de la Grande Grèce, où les brises du sud leur apportaient les parfums de Sybaris, et le vent du nord, les émanations de Baïa? Aussi, au milieu de leurs champs de rosiers, qui fleurissaient deux fois l'an, élevèrent-ils, comme une protestation contre ce doux climat, contre cette civilisation élégante, tout imprégnée du souffle ionien, ces trois terribles temples de granit, qui, sous Auguste, déjà en ruine, sont aujourd'hui encore ce qu'ils étaient du temps d'Auguste, et voulurent-ils laisser à l'avenir ce lourd spécimen de leur art, puissant comme tout ce qui est primitif.