Chapter 10
--Non, madame, il n'y a pas crime aux yeux de l'humanité; seulement, il y a crime aux yeux des partis. Mais peut-être les royalistes vous eussent-ils pardonné, madame, si, depuis, vous n'aviez point, en assistant à toutes les soirées de la duchesse Fusco, donné une gravité plus grande à cette dénonciation. Les soirées de la duchesse Fusco, madame, ne sont pas seulement des soirées: ce sont des clubs où les projets se discutent, où les lois s'élaborent, où les hymnes patriotiques se composent, se mettent en musique, se chantent; eh bien, madame, vous êtes de toutes ces soirées, et, quoiqu'on sache très-bien que vous y assistez par un autre motif qu'un motif politique...
--Prenez garde, monsieur, vous allez me manquer de respect!
--Dieu m'en garde madame! répondit le jeune homme, et la preuve, c'est que c'est un genou en terre que j'achèverai ce que j'ai à vous dire.
Et Backer mit un genou en terre.
--Madame, dit-il, sachant que votre vie était compromise, puisque votre maison était au nombre des maisons désignées au couteau des lazzaroni, je suis venu vous apporter un talisman, un signe destiné à vous sauvegarder... Ce talisman, madame, le voici.
Il déposa sur la table une carte sur laquelle était gravée une fleur de lis.
--Ce signe, ne l'oubliez pas, c'est de porter le pouce de votre main droite à votre bouche et d'en mordre la première phalange.
--Il n'était pas besoin de mettre un genou en terre pour me dire cela, monsieur, dit Luisa avec une expression de bienveillance qui, malgré elle, illuminait son visage.
--Non, madame, mais pour ce qui me reste à vous dire.
--Dites.
--Il ne m'appartient pas, madame, de pénétrer dans vos secrets; ce n'est donc point une question que je vous fais, c'est un avis que je vous donne, et vous allez voir si cet avis est non-seulement désintéressé, mais généreux. A tort ou à raison, on dit que ce jeune aide de camp du général français que vous avez sauvé, on dit que vous l'aimez.
Luisa fit un mouvement.
--Ce n'est pas moi qui dis cela, ce n'est pas moi qui le crois; je ne veux rien dire, je ne veux rien croire; je veux que vous soyez heureuse, voilà tout; je veux que ce coeur si noble, si chaste, si pur, ne se brise pas sous les atteintes de la douleur; je veux que ces beaux yeux, amours des anges, ne soient pas noyés dans les larmes. Je vous dis donc seulement, madame: Si vous aimez un homme, quel qu'il soit, d'un amour de soeur ou d'amante, et, si cet homme, comme Français, comme patriote, court un risque quelconque à passer ici la nuit de vendredi à samedi, sous un prétexte quelconque, éloignez cet homme, afin que, par son absence, il échappe aux massacres, et que je puisse me dire, moi,--ce sera ma récompense:--«A celle qui m'a fait tant souffrir, j'ai épargné une douleur.» Je me relève, madame, car j'ai dit.
Luisa, devant cette abnégation, si grande et si simple, sentit les larmes monter à ses yeux et lui mouiller les paupières. Elle tendit à André sa main, sur laquelle il se précipita.
--Merci, monsieur, dit-elle. Je ne puis deviner d'où vient la trahison, mais à vous je dirai: Le dénonciateur était bien instruit. Je n'ai jamais confié mon secret à personne, mais à vous je dirai: Eh bien, oui! j'aime, mais d'un amour maternel, quoique immense, un homme à qui j'ai sauvé la vie. Quand j'ai senti cet amour me prendre le coeur avec la violence d'une irrésistible passion, j'ai voulu partir, quitter Naples, suivre mon mari en Sicile, non point pour échapper à un sort fatal, à un sort mortel, qui m'est prédit, mais pour conserver au chevalier la foi que je lui ai promise, pour garder intact mon honneur de femme. Dieu ne l'a pas voulu: la tempête nous a séparés, la vague qui l'emportait m'a repoussée sur le rivage. Vous me direz que, la tempête calmée, j'eusse dû monter sur le premier bâtiment venu et rejoindre mon mari en Sicile. S'il l'eût ordonné, ou s'il eût simplement paru le désirer, je l'eusse fait; n'y étant point sollicitée, je n'en ai pas eu la force: je suis restée. Vous parliez de la fatalité qui vous pousse à me révéler votre secret; si vous avez la vôtre, moi aussi, j'ai la mienne. Suivons chacun la pente où le destin nous entraîne. Quelque part où le mien me conduise, là où je serai il y aura pour vous un coeur reconnaissant. Adieu, monsieur Backer. Fût-ce au milieu des plus affreuses tortures, votre nom ne sortira point de ma bouche, je vous le promets!
--Et le vôtre, répondit Backer en s'inclinant, fût-ce sur l'échafaud où je serais monté par vous, ne sortira jamais de mon coeur.
Et, saluant Luisa, il sortit laissant sur la table la carte fleurdelisée qui devait lui servir de signe de reconnaissance.
CXI
LE SECRET DE LUISA
Restée seule, Luisa retomba sur sa chaise et demeura immobile, perdue dans un abîme de réflexions.
Et d'abord quel pouvait être cet ennemi caché et anonyme si bien au courant de tout ce qui se passait dans la maison, et qui, dans une dénonciation adressée au comité royaliste, avait mentionné les moindres détails de la vie privée de Luisa?
Quatre personnes seulement connaissaient les détails mentionnés dans la dénonciation. Le docteur Cirillo, Michel le Fou, la sorcière Nanno et Giovannina. Le docteur Cirillo! le soupçon ne pouvait pas même s'arrêter sur lui; Michel le Fou eût donné sa vie pour sa soeur de lait.
Restaient la sorcière Nanno et Giovannina.
La sorcière Nanno pouvait dénoncer Salvato et Luisa à une époque où cette dénonciation eût été payée ce qu'elle valait: elle ne l'avait point fait. On ne pouvait donc attribuer à la cupidité la dénonciation qu'avait reçue Backer, elle ne pouvait être que l'effet de la haine.
Giovannina! les soupçons s'arrêtèrent et, quoique bien vaguement, se fixèrent sur elle.
Quelle cause Giovannina pouvait-elle avoir de haïr sa maîtresse?
Évidemment, aucune ne se présentait à l'esprit de Luisa; cependant, déjà depuis longtemps la jeune femme remarquait dans l'humeur de sa camériste des altérations qui, tant qu'elle n'avait point eu à s'en rendre compte, lui avaient paru de simples bizarreries de caractère, mais qui maintenant lui revenaient en mémoire et lui inspiraient des doutes sans lui donner une explication. Elle avait surpris chez sa femme de chambre des coups d'oeil furtifs, des sourires mauvais, des paroles amères, et cela surtout depuis la nuit où, devant s'embarquer, au lieu de s'embarquer elle était revenue à la maison, et avait, d'une façon inattendue, reparu aux yeux de la jeune fille. Ces signes de mécontentement étaient devenus plus fréquents encore depuis l'arrivée des Français à Naples, et surtout depuis qu'elle et Salvato s'étaient revus.
Dans son dédain trop grand de l'humble position de Giovannina, il ne lui vint pas même à l'idée qu'elle pût aimer Salvato et être jalouse, et que les mêmes passions qui s'agitaient dans le coeur de la grande dame pussent s'agiter dans le coeur de la paysanne.
Seulement, ces soupçons de haine de la part de Giovannina persistèrent sans que la cause de cette haine lui fût connue.
Elle prit la carte fleurdelisée, la mit dans sa poitrine, et, s'éclairant elle-même, elle sortit du cabinet du chevalier, en referma la porte et passa dans sa chambre à coucher.
Dans sa chambre à coucher, elle trouva Giovannina, qui lui préparait sa toilette de nuit.
Prévenue qu'elle était contre la jeune fille, elle surprit le coup d'oeil dont celle-ci l'accueillit à son entrée dans sa chambre. Ce coup d'oeil malfaisant fut suivi d'un sourire gracieux; mais le sourire ne fut point tellement rapide, que la première impression ne demeurât dans son esprit.
Ne pouvant se douter de ce qui s'était passé, et n'ayant aucune idée des soupçons qui germaient dans le coeur de sa maîtresse, Nina voulut entamer une conversation avec elle. Cette conversation, quelques détours qu'elle eût pris, si Luisa lui eût permis de continuer, eût certainement abouti à la visite qu'elle venait de recevoir; mais Luisa y coupa court en lui disant sèchement qu'elle n'avait pas besoin de ses services.
Nina tressaillit,--elle n'était point habituée à être congédiée si durement,--et, avec son mauvais sourire, elle regagna sa chambre.
La visite du jeune banquier lui donnait fort à penser. Après lui avoir défendu sa porte, non-seulement Luisa avait consenti à le recevoir à deux heures du matin, mais encore elle l'avait reçu loin de tous les regards, les portes fermées, et dans l'appartement du chevalier.
Luisa, il est vrai, avait accueilli le jeune homme avec une physionomie sévère; mais, à son départ, elle était rentrée dans sa chambre le visage préoccupé seulement, attendri même. On voyait que ses yeux avaient, sinon pleuré, du moins senti l'humidité des larmes.
Qui avait pu ramener cette fière Luisa à des sentiments plus doux?
L'amour du beau jeune homme avait-il trouvé grâce dans son coeur, et y avait-il place dans ce coeur pour un amour nouveau à côté de l'amour ancien?
C'était impossible à croire; cependant, ce qui venait de se passer était bien extraordinaire.
Luisa, nous l'avons dit, avait remarqué le mauvais regard de Giovannina; mais elle avait à réfléchir sur quelque chose de plus grave que le nom du dénonciateur à trouver. Elle avait à réfléchir sur l'emploi qu'elle ferait de ce secret sans compromettre celui qui le lui avait confié, et comment elle sauverait Salvato sans perdre Backer.
Il fallait, avant tout, qu'elle vît le jeune officier; mais elle ne le voyait jamais que le soir chez la duchesse. Là, leur rencontre était toute naturelle, le salon de la duchesse étant, comme l'avait dit Backer, un véritable club.
Or, c'était bien du temps perdu que d'attendre un soir sur trois jours: c'était un jour de perdu. Il fallait donc l'envoyer chercher, et à Michele seul on pouvait confier un message de cette espèce.
Elle étendit le bras pour sonner Giovannina; mais, depuis dix minutes à peu près qu'elle l'avait renvoyée, Giovannina était peut-être couchée. Luisa pensa qu'il était plus simple d'aller à la chambre de la jeune fille et de lui porter l'ordre que de la forcer à le venir chercher.
La chambre de Giovannina n'était séparée de celle de sa maîtresse que par le corridor qui conduisait chez la duchesse Fusco.
Cette chambre était fermée par une porte vitrée seulement. La lumière y brillait encore, et, soit que le pas de Luisa fût si léger que Giovannina ne pût l'entendre, soit que l'occupation à laquelle elle se livrait l'absorbât trop profondément pour qu'elle songeât à autre chose, Luisa, en arrivant à la porte, put voir, à travers le rideau de fine mousseline qui en couvrait le vitrage, sa femme de chambre assise à une table et écrivant.
Comme peu importait à Luisa de savoir à qui Giovannina écrivait, elle ouvrit tout simplement et tout naturellement la porte. Mais sans doute il importait à Giovannina que sa maîtresse ne sût point qu'elle écrivait; car elle poussa un faible cri de surprise et se leva pour se placer entre Luisa et sa lettre.
Quoique étonnée que Nina écrivît à trois heures du matin, au lieu de se coucher et de dormir, Luisa ne lui fit aucune question, et se contenta de lui dire:
--Je voudrais voir Michel ce matin d'aussi bonne heure que possible: faites-le-lui savoir.
Puis, refermant la porte et rentrant chez elle, Luisa laissa sa femme de chambre libre de continuer sa lettre.
Comme on le comprend bien, Luisa dormit peu. Vers sept heures du matin, elle entendit du bruit dans la maison: c'était Giovannina qui se levait et sortait pour accomplir l'ordre de sa maîtresse.
Giovannina fut absente pendant près d'une heure et demie. Il est vrai qu'elle rentra avec Michele. Pour que la commission de sa maîtresse fût bien faite, elle avait voulu sans doute la faire elle-même.
Au premier coup d'oeil que le lazzarone jeta sur Luisa, il comprit qu'il venait de se passer quelque chose de grave.
Luisa était tout à la fois pâle et fiévreuse; ses yeux étaient entourés de ce cercle bleuâtre qui dénonce l'insomnie.
--Qu'as-tu donc, petite soeur? demanda Michele avec inquiétude.
--Rien, répondit Luisa en essayant de sourire; seulement, le plus promptement possible j'ai besoin de voir Salvato.
--Ce ne sera pas difficile, petite soeur, et un saut est vite fait d'ici au palais d'Angri.
Et, en effet, Salvato logeait, avec le général Championnet, rue Toledo, à ce même palais d'Angri où, soixante ans plus tard, logea Garibaldi.
--Alors, dit Luisa, va, et reviens vite!
Michele ne fit qu'un saut, comme il avait dit; mais, avant qu'il fut revenu, un soldat de planton apportait une lettre de Salvato.
Elle était conçue en ces termes:
«Ma bien-aimée Luisa, ce matin, à cinq heures, j'ai reçu l'ordre du général de partir pour Salerne et d'y organiser une colonne que l'on envoie en Basilicate, où, à ce qu'il paraît, nous avons quelques troubles. J'estime que cette organisation, en y mettant toute l'activité possible, me prendra deux jours. Je pense donc être de retour vendredi soir.
»Si j'espérais, à mon retour, trouver la fenêtre de la ruelle ouverte, et si je pouvais passer une heure avec vous dans _la chambre heureuse_, je bénirais presque mon exil de deux jours qui me vaudrait une pareille faveur.
»J'ai laissé au palais d'Angri des hommes chargés de m'apporter mes lettres. J'en attends plusieurs, mais je n'en espère qu'une.
»Oh! l'adorable soirée que j'ai passée hier! oh! l'ennuyeuse soirée que je vais passer aujourd'hui!
»Au revoir, ma belle madone au Palmier! J'attends et j'espère.
«Votre SALVATO.»
Luisa fit un geste de désespoir.
Si Salvato n'était de retour que vendredi soir, comment aurait-elle le temps de le soustraire au massacre de la nuit?
Elle aurait le temps de mourir avec lui à peine!
Le planton attendait une réponse.
Qu'allait répondre Luisa? Elle n'en savait rien. Sans doute, la conspiration était organisée à Salerne comme à Naples. Le révélateur n'avait-il pas dit qu'elle devait éclater _à Naples et dans ses environs_?
Elle crut un instant qu'elle allait devenir folle.
Giovannina, implacable comme la haine, lui répétait que le messager attendait une réponse.
Elle prit une plume et écrivit:
«Je reçois votre lettre, mon frère bien-aimé. En toute autre circonstance, je me serais contentée de vous répondre: «Vous aurez votre fenêtre ouverte, et je vous attendrai dans la chambre heureuse.» Mais il faut que je vous voie avant deux jours. Je vous enverrai aujourd'hui Michele à Salerne; il vous portera une lettre de moi, que je vous écrirai aussitôt que j'aurai remis un peu d'ordre dans mes idées.
«Si vous quittez votre hôtel, ou le palais de l'intendance, ou le logement que vous aurez choisi enfin et où Michele ira vous chercher, dites où vous serez, afin que, partout où vous serez, il vous trouve.
Votre soeur, LUISA.»
Elle ferma, cacheta cette lettre et la remit, au planton.
Celui-ci se croisa dans le jardin avec Michele.
Michele venait annoncer à Luisa ce que Luisa savait déjà, c'est-à-dire l'absence de Salvato et l'ordre qu'il avait donné de lui envoyer ses lettres à Salerne.
Luisa le pria de rester à la maison. Elle aurait sans doute, dans la journée, quelques commissions importantes à lui donner; peut-être l'enverrait-elle à Salerne.
Puis, plus agitée que jamais, elle rentra dans sa chambre et s'y enferma.
Michele, qui avait l'habitude de voir sa soeur de lait si calme, se retourna vers la jeune femme de chambre.
--Qu'a donc ce matin Luisa? lui demanda-t-il. Est-ce que, depuis que je suis devenu raisonnable, elle deviendrait folle, par hasard?
--Je ne sais, répondit Giovannina; mais elle est ainsi depuis la visite que lui a faite, cette nuit, M. André Backer.
Michele vit le mauvais sourire qui passait sur les lèvres de Giovannina. Ce n'était point la première fois qu'il le remarquait; mais, cette fois, ce sourire avait une telle expression de haine, que peut-être allait-il en demander l'explication, lorsque Luisa sortit de sa chambre enveloppée d'une mante de voyage. Son visage, plus ferme, sinon plus calme, donnait à sa physionomie l'expression d'une résolution prise et à laquelle il eût été inutile de s'opposer.
--Michele, dit-elle, tu peux disposer de toute ta journée, n'est-ce pas?
--De toute ma journée, de toute nuit, de toute ma semaine.
--Alors, viens avec moi.
Puis, se retournant vers Giovannina:
--Si je ne reviens pas ce soir, ne soyez pas inquiète, dit-elle; cependant, attendez-moi toute la nuit.
Et, faisant signe à Michele de la suivre, elle sortit la première.
--Madame, pour la première fois de sa vie, ne m'a pas tutoyée, dit Giovannina à Michele; tâchez donc de savoir d'elle pourquoi.
--Bon! répondit le lazzarone, elle t'aura vue sourire.
Et il descendit rapidement le perron pour rejoindre Luisa, qui l'attendait impatiente à la porte du jardin.
A Naples, les moyens de locomotion sont faciles, justement parce qu'il n'y a aucun service officiel arrêté.
S'il s'agit, par exemple, d'aller à Salerne et que le vent soit favorable, on traverse le golfe en barque, on prend une voiture à Castellamare, et l'on est à Salerne en trois heures et demie ou quatre heures.
Si le vent est contraire, on prend une voiture à Naples, à la première place, au premier angle de rue, au premier carrefour; on contourne le golfe par Resina, Portici, Torre-del-Greco; on s'enfonce dans la montagne par la Cava, et l'on arrive à Salerne à peu près dans le même espace de temps.
A peine sur le quai, Michele s'informa du but du voyage, et, ayant appris que le but du voyage était Salerne, demanda à sa soeur de lait quel était le mode de locomotion qu'elle préférait.
--Le plus rapide, répondit Luisa.
Michele interrogea des yeux l'horizon; l'horizon était pur et promettait une journée magnifique. A Naples, le printemps commence en janvier, et, avec le printemps, les beaux jours. Une jolie brise soufflait du large et ridait doucement la surface du golfe, sur lequel on voyait glisser en tout sens une foule de balancelles, de tartanes, de felouques, dont on reconnaissait la destination à leur grandeur, et la nationalité à leur coupe ou à leur voilure. Michele proposa à Luisa la voie de mer, qui fut acceptée sans discussion.
Michele descendit sur la plage de Mergellina et fit prix: moyennant deux piastres, il avait la barque pour vingt-quatre heures.
S'il eût fallu ramer, la barque eût coûté le double; mais on pouvait aller à la voile, et l'absence de fatigue fut estimée deux piastres.
Luisa, enveloppée dans une mante de voyage qui lui cachait entièrement le visage, descendit dans la barque et s'assit sur le manteau de Michele plié en quatre.
La petite voile triangulaire fut orientée, et la barque partit, gracieuse et blanche comme une mouette qui ouvre ses ailes.
On rasa la pointe du château de l'Oeuf, sur lequel flottait le drapeau tricolore français, uni au drapeau tricolore napolitain, et l'on coupa diagonalement le golfe, le sillage du bateau formant la corde de l'arc.
Les deux mariniers avaient reconnu Michele. Malgré son brillant uniforme, ou peut-être même à cause de cela, la conversation s'engagea sur les affaires du temps.
Michele était un des auditeurs les plus assidus de Michelangelo Ceccone, ce bon prêtre patriote qui, mandé par Cirillo, avait assisté à ses derniers moments le sbire blessé par Salvato. Il avait traduit l'Évangile en patois napolitain, et expliquait aux lazzaroni ce livre, source de toute morale, qui leur était parfaitement inconnu.
L'esprit souple et facile du jeune lazzarone s'était rapidement imprégné de l'esprit démocratique dont le souffle divin anime ce grand livre; et, prosélyte de la Révolution, il ne manquait jamais une occasion de lui faire des prosélytes.
Aussi, dès que l'on fut en marche et qu'après avoir d'un regard insouciant interrogé l'horizon, les deux mariniers eurent abandonné leur barque à la brise du nord-ouest, Michele leur adressa-t-il la parole.
--Eh bien, leur demanda-t-il en se frottant les mains, vous êtes contents, mes bons amis, j'espère?
--Contents de quoi? demanda le plus vieux des deux mariniers, qui ne paraissait point apprécier son bonheur à la mesure de celui de Michele.
--Sans doute, vous pourrez pêcher partout dans le golfe maintenant, du Pausilippe au cap Campanella, sans que le tyran vous en empêche.
--Quel tyran? demanda toujours le plus vieux.
--Comment, quel tyran? Mais Ferdinand, je suppose.
--On n'est point un tyran, parce que l'on pêche chez soi, répliqua le plus jeune, qui paraissait partager entièrement les opinions de son aîné, et qu'on empêche les autres d'y pêcher.
--Comment! tu prétends que la mer est au roi?
--Certainement que je le prétends.
--Eh bien, moi, je soutiens que la mer est à toi, à moi, à tout le monde.
--Tu as là une drôle d'idée.
--Sans doute. Et la preuve...
--Voyons la preuve.
--Écoute bien ceci.
--Nous écoutons.
--La terre est aux riches.
--Tu en conviens.
--Oui; et la preuve qu'elle est à eux et qu'ils y ont des droits, c'est qu'elle est divisée entre eux par des murs, des fossés, des bornes, des limites quelconques, tandis que fais-moi un peu le plaisir de me montrer les limites, les bornes, les haies, les fossés et les murs de la mer!
Un des deux mariniers voulut faire une observation.
--Attends, dit Michele, je n'ai pas fini. La terre, pour qu'elle produise, il faut la labourer, l'ensemencer; la mer se laboure toute seule et s'ensemence d'elle-même. Nous avons beau y puiser des moissons de soles, de rougets, de mulets, de lamproies, de murènes, de raies, de homards, de turbots, de langoustes, plus nous en prenons, plus il y en a; les moissons succèdent aux moissons, sans qu'on ait besoin d'engraisser ou de fumer la mer. C'est ce qui me fait dire: la terre est aux riches, mais la mer est aux pauvres et à Dieu. Or, il faut être un tyran, et un tyran abominable, pour ôter aux pauvres ce que Dieu leur a donné, quand l'Évangile dit: «Qui donne aux pauvres prête à Dieu.»
--Hum! hum! fit le plus éloquent des deux mariniers, embarrassé un instant.
--Voyons, réponds à cela, dit Michele se croyant déjà vainqueur.
--Eh bien, oui, je réponds.
--Que réponds-tu?
--Je réponds que le roi a un casino à Mergellina...
--Oui, celui où il vendait son poisson.
--Un palais à Naples, un château à Portici, une villa à la Favorite, tout cela au bord du golfe.
--Eh bien, que prouve cela?
--Cela prouve que le golfe est à lui, sinon la mer. Est-ce que nous avons des châteaux sur le bord du golfe, nous?
--Oui, répéta le second marinier, encouragé par la polémique du premier, est-ce que nous avons des châteaux sur le bord du golfe? Et toi, tout le premier, avec tes beaux habits, en as-tu? Réponds.
--Alors, dit Michele, pourquoi ne bâtit-il pas un grand mur de la pointe du Pausilippe au cap Campanella, avec des portes pour laisser passer les barques et les vaisseaux?
--Il est assez riche pour cela, s'il le voulait faire.
--Oui; mais il n'est point assez puissant; et rien qu'à la première tempête, Dieu, en soufflant sur ces murs, les ferait tomber comme ceux de Jéricho.
--Mais, alors, pourquoi, puisque toute sorte de prospérités devaient nous arriver, du moment que les Français seraient maîtres de Naples, pourquoi le pain et le macaroni sont-ils toujours au même prix que du temps du tyran?
--C'est vrai: mais la municipalité a rendu un décret qui fixe, à partir du 15 février prochain, le prix du pain et du macaroni au-dessous de l'ancien cours.
--Pourquoi au 15 février et pas tout de suite?
--Parce que le tyran a fait vendre à ses amis les Anglais tous les navires chargés de grain qui viennent des Pouilles et de Barbarie; il faut bien donner le temps à d'autres d'arriver. Que devons-nous faire en les attendant? Le haïr, le combattre, mourir plutôt que de rentrer sous sa domination. Les Français n'ont-ils pas fait ce qu'ils ont pu faire? N'ont-ils pas aboli le privilège de la pêche? Tout le monde ne peut-il pas pêcher aujourd'hui dans les réserves du roi?
--Ça, c'est vrai.
--Et n'y trouvez-vous pas des poissons en abondance?
--Le fait est que c'est à croire qu'il avait choisi pour lui le plus beau et le meilleur.
--N'ont-ils pas aboli l'impôt du sel?