Chapter 4
Cette trêve fut un objet d'étonnement pour tout le monde, même pour les Français, qui ignoraient quels motifs l'avaient fait conclure. Elle prit le nom de Sparanisi, du nom du village où elle fut conclue, et signée le 10 du mois de décembre.
Nous qui connaissons les motifs qui la firent conclure et qui furent révélés depuis, disons-les.
LXXX
LES TROIS PARTIS DE NAPLES AU COMMENCEMENT DE L'ANNÉE 1789.
Notre livre--on a dû depuis longtemps s'en apercevoir--est un récit historique dans lequel se trouve, comme par accident, mêlé l'élément dramatique; mais cet élément romanesque, au lieu de diriger les événements et de les faire plier sous lui, se soumet entièrement à l'exigence des faits et ne transparaît en quelque sorte que pour relier les faits entre eux.
Ces faits sont si curieux, les personnages qui les accomplissent si étranges, que, pour la première fois depuis que nous tenons une plume, nous nous sommes plaint de la richesse de l'histoire, qui l'emportait sur notre imagination. Nous ne craignons donc pas, lorsque la nécessité l'exige, d'abandonner pour quelques instants, nous ne disons pas le récit fictif,--tout est vrai dans ce livre,--mais le récit pittoresque, et de souder Tacite à Walter Scott. Notre seul regret, et l'on en comprendra l'étendue, est de ne pas posséder à la fois la plume de l'historien romain et celle du romancier écossais; car, avec les éléments qui nous étaient donnés, nous eussions écrit un chef d'oeuvre.
Nous avons à faire connaître à la France une révolution qui lui est encore à peu près inconnue, parce qu'elle s'est accomplie dans un temps où sa propre révolution absorbait son attention tout entière, et ensuite parce qu'une partie des événements que nous racontons, par les soins du gouvernement qui les opprimait, était inconnue aux Napolitains eux-mêmes.
Ceci posé, nous reprenons notre narration et nous allons consacrer quelques lignes à l'explication de cette trêve de Sparanisi, qui, le 10 décembre, jour où elle fut connue, faisait l'étonnement de Naples.
Nous avons dit comment la ville avait nommé des représentants, comment elle avait été elle-même trouver le vicaire général, comment elle lui avait envoyé des députés.
Le résultat de ces allées et venues avait été d'établir que le prince Pignatelli représentait le pouvoir absolu du roi, pouvoir vieilli, mais encore dans toute sa puissance, et _la ville_, le pouvoir populaire, naissant, mais ayant déjà la conscience de droits qui ne devaient être reconnus que soixante ans plus tard. Ces deux pouvoirs, naturellement antipathiques et agressifs, avaient compris qu'ils ne pouvaient marcher ensemble. Cependant, le pouvoir populaire avait remporté une victoire sur le pouvoir royal: c'était la création de la garde nationale.
Mais, à côté de ces deux partis, représentant, l'un l'absolutisme royal, l'autre la souveraineté populaire, il en existait un troisième qui était, si nous pouvons nous exprimer ainsi, le parti de l'intelligence.
C'était le parti français, dont nous avons, dans un des premiers chapitres de ce livre, présenté les principaux chefs à nos lecteurs.
Celui-là, connaissant l'ignorance des basses classes à Naples, la corruption de la noblesse, le peu de fraternité de la bourgeoisie, à peine née et n'ayant jamais été appelée au maniement des affaires,--celui-là croyait les Napolitains incapables de rien faire par eux-mêmes et voulait à toute force l'invasion française, sans laquelle, à son avis, on se consumerait en dissensions civiles et en querelles intestines.
Il fallait donc, pour fonder un gouvernement durable à Naples,--et ce gouvernement, selon les hommes de ce parti, devait être une république,--il fallait donc, pour fonder une république, la main ferme et surtout loyale de Championnet.
Ce parti-là seul savait fermement et clairement ce qu'il voulait.
Quant au parti royaliste et au parti national, que les utopistes nourrissaient l'espoir de réunir en un seul, tout était trouble chez eux, et le roi ne savait pas plus les concessions qu'il devait faire que le peuple les droits qu'il devait exiger.
Le programme des républicains était simple et clair: Le gouvernement du peuple par le peuple, c'est-à-dire par ses élus.
Une des choses bizarres de notre pauvre monde, c'est que ce soient toujours les choses les plus claires qui ont le plus de difficulté à s'établir.
Laissés libres d'agir par le départ du roi, les chefs du parti républicain s'étaient réunis, non plus au palais de la reine Jeanne,--un si grand mystère devenait inutile, quoique l'on dût garder encore certaines précautions,--mais à Portici, chez Schipani.
Là, il avait été décidé que l'on ferait tout au monde pour faciliter l'entrée des Français à Naples, et pour fonder, à l'abri de la république française, la république parthénopéenne.
Mais, de même que la ville avait appelé à son aide des députés, de même les chefs républicains avaient ouvert les portes de leurs conciliabules à un certain nombre d'hommes de leur parti, et, comme tout se décidait à la pluralité des voix, les quatre chefs, débordés,--l'emprisonnement de Nicolino au fort Saint-Elme et l'absence d'Hector Caraffa réduisaient le nombre des chefs républicains à quatre,--les quatre chefs, débordés, n'avaient plus été assez puissants pour conduire les délibérations et diriger les décisions.
Il fut donc, dans le club républicain de Portici, décidé à l'unanimité moins quatre voix, qui étaient celles de Cirillo, de Manthonnet, de Schipani et de Velasco, que l'on ouvrirait des négociations avec Rocca-Romana, qui venait de se distinguer contre les Français dans le combat de Caïazzo, et Maliterno, qui venait de donner de nouvelles preuves de cet ardent courage qu'il avait, en 1796, montré dans le Tyrol.
Et, en effet, des propositions leur furent faites, par lesquelles on offrait à chacun d'eux une haute position dans le nouveau gouvernement qui allait se créer à Naples, s'ils voulaient se réunir au parti républicain. Le parlementaire chargé de cette négociation fit chaudement valoir près des deux colonels les malheurs qui pouvaient rejaillir sur Naples de la retraite des Français, et, soit ambition, soit patriotisme, les deux nobles consentirent à pactiser avec les républicains.
Mack et Pignatelli étaient donc les seuls hommes qui s'opposassent à la régénération de Naples, puisque, sans aucun doute, Mack et Pignatelli, c'est-à-dire le pouvoir civil et le pouvoir militaire disparus, le parti national, séparé de lui par des nuances seulement, se réunirait au parti républicain.
Nous empruntons les détails suivants, que nos lecteurs ne trouveront ni dans Cuoco, écrivain consciencieux, mais homme de parti pris sans s'en douter lui-même, ni dans Colletta, écrivain partial et passionné, qui écrivait loin de Naples et sans autres renseignements que ses souvenirs de haine ou de sympathie,--nous empruntons, disons-nous, les détails suivants aux _Mémoires pour servir à la dernière révolution de Naples_, ouvrage très-rare et très-curieux, publié en France en 1803.
L'auteur, Bartolomeo N***, est Napolitain, et, avec la naïveté de l'homme qui n'a qu'une notion confuse du bien et du mal, il raconte les faits en l'honneur de ses compatriotes comme ceux qui sont à leur déshonneur. C'est une espèce de Suétone qui écrit _ad narrandum, non ad probandum_.
«Une entrevue eut lieu alors, dit-il, entre le prince de Maliterno et un des chefs du parti jacobin de Naples, que je ne nomme pas, de peur de le compromettre[1]. Dans cette entrevue, il fut convenu que, dans le courant de la nuit du 10 décembre, on assassinerait Mack au milieu de Capoue, que Maliterno prendrait immédiatement le commandement de l'armée, et enverrait devant les murs du palais royal de Naples un de ses officiers, qui chercherait un conjuré facile à reconnaître à son signalement d'abord, et ensuite à un mot d'ordre convenu. Ce conjuré, certain de la mort de Mack, pénétrerait sous prétexte de visite amicale jusqu'au prince Pignatelli, _et l'assassinerait, comme on aurait assassiné Mack_. Aussitôt, on s'emparerait du Château-Neuf, sur le commandant duquel on pouvait compter; puis on prendrait toutes les mesures nécessaires à un changement de gouvernement, et l'on ferait, avec les Français, devenus des frères, la paix la plus avantageuse qui serait possible.»
[Note 1: Nous avons donc pu dire hardiment que ce chef du parti jacobin n'était ni Cirillo, ni Schipani, ni Manthonnet, ni Velasco, ni Ettore Caraffa, puisqu'en 1803, époque à laquelle Bartolomeo N... écrivait son livre, les quatre premiers étaient pendus et le dernier décapité.]
L'envoyé de Capoue se trouva à l'heure dite devant le palais royal et y trouva les conjurés; seulement, au lieu d'avoir à leur annoncer la mort de Mack, il avait à leur annoncer l'arrestation de Maliterno.
Mack, ayant eu quelque révélation du complot, avait, dès la veille, fait arrêter Maliterno; mais les patriotes de Capoue, en communication avec ceux de Naples, avaient soulevé le peuple en faveur de Maliterno. Maliterno, en conséquence, avait été relâché, mais envoyé, par le général Mack, à Sainte-Marie.
La conspiration était éventée, et il devenait inutile, Mack vivant, de se débarrasser de Pignatelli.
Mais Pignatelli, averti par Mack, sans aucun doute, du complot dont tous deux avaient failli être victimes, avait pris peur et avait envoyé le prince de Migliano et le duc de Geno pour conclure un armistice avec les Français.
Et voilà pourquoi Championnet, au moment où il s'y attendait le moins et devait le moins s'y attendre, avait vu s'ouvrir les portes de Capoue et venir à lui les deux envoyés du vicaire général.
Maintenant, une courte explication à l'endroit des mots que nous avons soulignés tout à l'heure et qui ont rapport à l'assassinat de Mack et à celui de Pignatelli.
Ce serait un grand tort aux moralistes français, et ce serait surtout le tort d'hommes qui ne connaîtraient pas l'Italie méridionale, d'examiner l'assassinat à Naples et dans les provinces napolitaines au point de vue où nous l'examinons en France. Naples, et même la haute Italie, ont des noms différents pour désigner l'assassinat, selon qu'il s'exécute sur un individu ou sur un despote.
En Italie, il y a l'homicide et le tyrannicide.
L'homicide est l'assassinat d'individu à individu. Le tyrannicide est l'assassinat du citoyen au tyran ou à l'agent du despotisme.
Nous avons vu, au reste, des peuples du Nord--et nous citerons les Allemands--partager cette grave erreur morale.
Les Allemands ont presque élevé des autels à Karl Sand, qui a assassiné Rotzebüe, et à Staps, qui a tenté d'assassiner Napoléon.
Le meurtrier inconnu de Rossi et Agésilas Milano, qui a tenté de tuer d'un coup de baïonnette le roi Ferdinand II au milieu d'une revue, sont considérés à Rome et à Naples, non point comme des assassins, mais comme des tyrannicides.
Cela ne justifie pas, mais explique les attentats des Italiens.
Sous quelque despotisme qu'ait été courbée l'Italie, l'éducation des Italiens a toujours été classique et, par conséquent, républicaine.
Or, l'éducation classique glorifie l'assassinat politique, que nos lois flétrissent, que notre conscience réprouve.
Et cela est si vrai, que non-seulement la popularité de Louis-Philippe s'est soutenue, grâce aux nombreux attentats dont il a failli être victime pendant dix-huit ans de règne, mais encore qu'elle s'en était accrue.
Faites dire en France une messe en l'honneur de Fieschi, d'Alibaud, de Lecomte, à peine si une vieille mère, une soeur pieuse, un fils innocent du crime paternel, oseront y assister.
A chaque anniversaire de la mort de Milano, une messe se dit à Naples pour le salut de son âme; à chaque anniversaire, l'église déborde dans la rue.
Et, en effet, l'histoire glorieuse de l'Italie est comprise entre la tentative de meurtre de Mucius Scoevola sur le roi des Étrusques et l'assassinat de César par Brutus et Cassius.
Et que fait le Sénat, de l'aveu duquel Mucius Scoevola allait tenter le meurtre de Porsenna, lorsque le meurtrier, gracié par l'ennemi de Rome, rentre à Rome avec son bras brûlé?
Au nom de la République, il vote une récompense à l'assassin, et, au nom de la République, qu'il a sauvée, lui donne un champ.
Que fait Cicéron, qui passe à Rome pour l'honnête homme par excellence, lorsque Brutus et Cassius assassinent César?
Il ajoute un chapitre à son livre _De officiis_ pour prouver que, lorsqu'un membre de la société est nuisible à la société, chaque citoyen, se faisant chirurgien politique, a le droit de retrancher ce membre du corps social.
Et il résulte de ce que nous venons de dire que, si nous croyions orgueilleusement que notre livre a une importance qu'il n'a pas, nous inviterions les philosophes et même les juges à peser ces considérations, que ne songent à faire valoir ni les avocats ni les prévenus eux-mêmes, chaque fois qu'un Italien, et surtout un Italien des provinces méridionales, se trouvera mêlé à quelque tentative d'assassinat politique.
La France seule est assez avancée en civilisation pour placer sur le même rang Louvel et Lacenaire, et, si elle fait une exception en faveur de Charlotte Corday, c'est à cause de l'horreur physique et morale qu'inspirait le batracien Marat.
LXXXI
OU CE QUI DEVAIT ARRIVER ARRIVE.
L'armistice fut, comme nous l'avons dit, signé le 10 décembre, et la ville de Capoue fut, ainsi que la chose avait été convenue, remise aux Français le 11.
Le 13, le prince Pignatelli fit venir au palais les représentants de la ville.
Cet appel avait pour but de les inviter à trouver le moyen de répartir, entre les grands propriétaires et les principaux négociants de Naples, la moitié de la contribution de deux millions et demi de ducats qui devait être payée le surlendemain. Mais les députés, qui pour la première fois étaient bien accueillis, refusèrent positivement de se charger de cette impopulaire mission, disant que cela ne les regardait aucunement, et que c'était à celui qui avait pris l'engagement de le tenir.
Le 14,--les événements vont devenir quotidiens et de plus en plus graves, de sorte que nous n'aurons qu'à les noter jusqu'au 20,--le 14, les 8,000 hommes du général Naselli, rembarqués aux bouches du Volturne, entrèrent dans le golfe de Naples avec leurs armes et leurs munitions.
On pouvait prendre ces 8,000 hommes, les placer sur la route de Capoue à Naples, les faire soutenir par 30,000 lazzaroni, et rendre ainsi la ville imprenable.
Mais le prince Pignatelli, manquant de toute popularité, ne se regardait point, à juste titre, comme assez fort pour prendre une pareille résolution, que rendait cependant urgente la prochaine rupture de l'armistice. Nous disons prochaine, car, si les cinq millions, dont le premier sou n'était point trouvé, n'étaient pas prêts le lendemain, l'armistice était rompu de droit.
D'un autre côté, les patriotes désiraient la rupture de cet armistice, qui empêchait les Français, leurs frères d'opinion, de marcher sur Naples.
Le prince Pignatelli ne prit aucune mesure à l'endroit des 8,000 hommes qui entraient dans le port; ce que voyant les lazzaroni, ils montèrent sur toutes les barques qui bordaient le rivage, depuis le pont de la Madeleine jusqu'à Mergellina, voguèrent vers les felouques et s'emparèrent des canons, des fusils et des munitions des soldats, qui se laissèrent désarmer sans opposer aucune résistance.
Inutile de dire que nos amis Michele, Pagliuccella et fra Pacifico se trouvaient naturellement à la tête de cette expédition, grâce à laquelle leurs hommes se trouvèrent admirablement armés.
Quand ils se virent si bien armés, les huit mille lazzaroni ce mirent à crier: «Vive le roi! vive la religion!» et: «Mort aux Français!»
Quant aux soldats, ils furent mis à terre et eurent permission de se retirer où ils voulaient.
Au lieu de se retirer, ils se réunirent aux groupes et crièrent plus haut que les autres: «Vive le roi! vive la religion!» et: «Mort aux Français!»
En apprenant ce qui se passait et en entendant ces cris, le commandant du Château-Neuf, Massa, comprit qu'il ne tarderait probablement pas à être attaqué, et il envoya un de ses officiers, le capitaine Simonei, pour demander, en cas d'attaque, quelles étaient les instructions du vicaire général.
--Défendez le château, répondit le vicaire général; mais gardez-vous bien de faire aucun mal au peuple.
Simonei rapporta au commandant cette réponse, qui, au commandant comme à lui, parut singulièrement manquer de clarté.
Et, en effet, il était difficile, on en conviendra, de défendre le château contre le peuple, sans faire de mal au peuple.
Le commandant renvoya le capitaine Simonei pour demander une réponse plus positive.
--Faites feu à poudre, lui fut-il répondu: cela suffira pour disperser la multitude.
Simonei se retira en levant les épaules; mais, sur la place du palais, il fut rejoint par le duc de Geno, l'un des négociateurs de l'armistice de Sparanisi, qui lui ordonna, de la part du prince Pignatelli, de ne pas faire feu du tout.
De retour au Château-Neuf, Simonei raconta ses deux entrevues avec le vicaire général; mais, au moment même où il entamait son récit, une foule immense se précipita vers le château, brisa la première porte, et s'empara du pont en criant: «La bannière royale! la bannière royale!»
En effet, depuis le départ du roi, la bannière royale avait disparu de dessus le château, comme, en l'absence du chef de l'État, le drapeau disparaît du dôme des Tuileries.
La bannière royale fut déployée selon le désir du peuple.
Alors, la foule, et particulièrement les soldats qui venaient de se laisser désarmer, demandèrent des armes et des munitions.
Le commandant répondit que, ayant les armes et les munitions en compte et sous sa responsabilité, il ne pouvait délivrer ni un seul fusil ni une seule cartouche, sans l'ordre du vicaire général.
Que l'on vînt avec un ordre du vicaire général, et il était prêt à tout donner, même le château.
Mais, tandis que l'inspecteur de la cantine Minichini, parlementait avec le peuple, le régiment samnite, qui avait la garde des portes, les ouvrit au peuple.
La foule se précipita dans le château et en chassa le commandant et les officiers.
Le même jour et à la même heure, comme si c'était un mot d'ordre,--et probablement, en effet, en était-ce un,--les lazzaroni s'emparèrent des trois autres châteaux, Saint-Elme, de l'Oeuf et del Carmine.
Était-ce mouvement instantané du peuple? était-ce impulsion du vicaire général, qui voyait dans la dictature populaire un double moyen de neutraliser les projets des patriotes et d'exécuter les instructions incendiaires de la reine?
La chose demeura un mystère; mais, quoique les causes restassent cachées, les faits furent visibles.
Le lendemain 15 janvier, vers deux heures de l'après-midi, cinq calèches chargées d'officiers français, parmi lesquels se trouvait l'ordonnateur général Archambal, signataire du traité de Sparanisi, entrèrent à Naples par la porte de Capoue et descendirent à l'_Albergo reale_.
Ils venaient pour recevoir les cinq millions qui devaient être payés à titre d'indemnité au général Championnet, et, comme il y a du caractère français partout où il y a des Français, pour aller au théâtre de Saint-Charles.
Immédiatement, le bruit se répandit qu'ils venaient prendre possession de la ville, que le roi était trahi et qu'il fallait venger le roi.
Qui avait intérêt à propager ce bruit? Celui qui, ayant cinq millions à payer, n'avait pas ces cinq millions pour faire honneur à sa parole, et qui, ne pouvant payer en argent, voulait trouver une défaite, si mauvaise et si coupable qu'elle fût.
Vers sept heures du soir, quinze ou vingt mille soldats ou lazzaroni armés se portèrent à l'Albergo reale en criant: «Vive le roi! vive la religion! mort aux Français!»
A la tête de ces hommes étaient ceux que l'on avait vus à la tête de l'émeute où avaient péri les frères della Torre, et de celle où le malheureux Ferrari avait été mis en morceaux, c'est-à-dire les Pasquale, les Rinaldi, les Beccaïo. Quant à Michele, nous dirons plus tard où il était.
Par bonheur, Archambal était au palais, près de Pignatelli, qui essayait de le payer en belles paroles, ne pouvant le payer en argent.
Les autres officiers étaient au spectacle.
Tout ce peuple fanatisé se précipita vers Saint-Charles. Les sentinelles de la porte voulurent faire résistance et furent tuées. On vit tout à coup un flot de lazzaroni, hurlant et menaçant, se répandre dans le parterre.
Les cris de «Mort aux Français!» retentissaient dans la rue, dans les corridors, dans la salle.
Que pouvaient douze ou quinze officiers armés de leurs sabres seulement, contre des milliers d'assassins?
Des patriotes les enveloppèrent, leur firent un rempart de leurs corps, les poussèrent dans le corridor, ignoré du peuple et réservé au roi seul, qui conduisait de la salle au palais. Là, ils trouvèrent Archambal près du prince, et, sans avoir reçu un sou des cinq millions, mais après avoir couru le risque de la vie, ils reprirent le chemin de Capoue, protégés par un fort piquet de cavalerie.
A la vue de cette populace qui envahissait la salle, les acteurs avaient baissé la toile et interrompu le spectacle.
Quant aux spectateurs, fort indifférents à ce qui pouvait arriver aux Français, ils ne songèrent qu'à se mettre en sûreté.
Ceux qui connaissent l'agilité des mains napolitaines peuvent se faire une idée du pillage qui eut lieu pendant cette invasion. Plusieurs personnes furent, en fuyant, étouffées aux portes de sortie, d'autres foulées aux pieds dans les escaliers.
Le pillage se continua dans la rue. Il fallait bien que ceux qui n'avaient pas pu entrer eussent leur part de l'aubaine.
Sous prétexte de s'assurer si elles ne cachaient pas des Français, toutes les voitures furent ouvertes et ceux qui étaient dedans dévalisés.
Les membres de la municipalité, les patriotes, les hommes les plus distingués de Naples essayèrent vainement de mettre de l'ordre parmi cette multitude, qui, courant par les rues, volait, dépouillait, assassinait; ce que voyant, d'un commun accord, ils se rendirent chez l'archevêque de Naples, monseigneur Capece Zurlo, homme fort estimé de tous, d'une grande douceur d'esprit, d'une grande régularité de moeurs, et le supplièrent de recourir au secours et, s'il le fallait, aux pompes de la religion, pour faire rentrer dans l'ordre toute cette abominable populace, qui roulait désordonnée et dévastatrice dans les rues de Naples comme un torrent de lave.
L'archevêque monta en carrosse découvert, mit des torches aux mains de ses domestiques, laboura, pour ainsi dire, cette multitude en tout sens, sans pouvoir faire entendre une seule parole, sa voix étant incessamment couverte par les cris de «Vive le roi! vive la religion! vive saint Janvier! mort aux jacobins!»
Et, en effet, le peuple, maître des trois châteaux, était maître de la ville entière, et il commença d'inaugurer sa dictature en organisant le meurtre et le pillage, sous les yeux mêmes de l'archevêque. Depuis Masaniello, c'est-à-dire depuis cent cinquante-deux ans, la cavale que le peuple de Naples a pour armes n'avait point été lâchée à sa fantaisie sans mors et sans selle. Elle s'en donnait à plaisir et rattrapait le temps perdu. Jusque-là, les assassinats avaient été, pour ainsi dire, accidentels; à partir de ce moment, ils furent régularisés.