Chapter 2
--C'est égal, dit-il, il y a des hommes qui ont une fière chance, et le chevalier est de ces hommes-là. _Mannaggia la Madonna_! ce n'est pas Assunta qui ferait pour moi ce que tu fais pour lui.
Luisa se leva, et, si vite qu'elle rentrât dans sa chambre, si rapidement qu'elle en refermât la porte, Michele put entendre le bruit des sanglots qui, malgré elle, maintenant qu'elle était seule, s'échappaient tumultueusement de sa poitrine.
Nous avons déjà, dans une autre circonstance, et quand c'était Salvato et non Luisa qui quittait Naples, suivi de l'oeil le mouvement lent et inégal de l'aiguille sur la pendule. Ce mouvement, en même temps que nous, deux coeurs le suivaient; mais, appuyés l'un à l'autre, il leur paraissait à coup sur moins douloureux qu'à ce pauvre coeur isolé qui n'avait d'autre soutien que le sentiment du devoir accompli.
Luisa n'avait, comme d'habitude, fait que passer par sa chambre et avait regagné sur la pointe du pied celle de Salvato. En traversant le corridor, elle avait, avec un certain étonnement, recueilli quelques notes de la voix de Giovannina chantant une gaie chanson napolitaine. Aux accents de cette gaieté un peu intempestive, Luisa avait soupiré et s'était contentée de se dire à elle-même:
--Pauvre fille! elle est contente de ne pas quitter Naples, et, si j'étais libre et que je restasse comme elle à Naples, comme elle, moi aussi, je chanterais quelque gaie chanson napolitaine.
Et elle était rentrée dans sa chambre, le coeur encore plus oppressé qu'auparavant de cette gaieté qui faisait contraste avec sa douleur.
Il est inutile de dire quelles pensées occupaient le coeur de Luisa une fois qu'elle était rentrée dans le sanctuaire de son amour. Toute sa vie repassait devant ses yeux, et nous disons toute sa vie, car, dans ses souvenirs, elle n'avait vécu que pendant les six semaines que Salvato avait habité cette chambre.
Alors, depuis le moment où le blessé avait été apporté sur son lit de douleur jusqu'à celui où, appuyé à son bras, le convalescent était sorti de la maison par cette fenêtre donnant sur la petite ruelle; où, avant de quitter cette fenêtre, il avait, dans un premier et dernier baiser, appuyé ses lèvres sur les siennes et versé son âme dans sa poitrine,--alors, non-seulement chaque jour, mais chaque heure du jour passait devant elle, triste ou joyeuse, sombre ou éclairée.
Et, comme toujours, elle suivait, les yeux du corps fermés, mais avec les yeux de l'âme, cette longue et blanche théorie,--lorsqu'elle entendit gratter doucement à sa porte, et que, de sa voix la plus douce, Michele lui souffla par le trou de la serrure:
--C'est moi, petite soeur.
--Entre, Michele, entre, dit-elle; tu sais bien que, toi, tu peux entrer.
Michele entra; il tenait une lettre à la main.
Luisa resta les yeux fixés sur cette lettre, les bras étendus, la respiration suspendue.
Aurait-elle cette suprême consolation dans un pareil moment de recevoir une dernière lettre de Salvato?
--C'est une lettre de Portici, dit Michele. Je l'ai prise des mains du facteur, et je te l'apporte.
--Oh! donne, donne! s'écria Luisa, c'est de lui!
Michele lui remit la lettre et alla fermer la porte. Mais, avant de la fermer:
--Dois-je rester? dois-je sortir? demanda-t-il.
--Reste, reste, cria Luisa. Tu sais bien que je n'ai pas de secrets pour toi.
Michele resta, mais se tint près de la porte.
Luisa décacheta vivement la lettre, et, comme toujours, essaya vainement de la lire. Les larmes et l'émotion étendaient devant ses yeux un brouillard qu'il fallait quelques secondes pour dissiper.
Enfin, elle put lire:
«San-Germano, 19 décembre, au matin.»
--Il est à San-Germano, ou plutôt il y était lorsqu'il m'écrivait cette lettre, dit Luisa à Michele.
--Lis, petite soeur, lui répondit celui-ci: cela te fera du bien.
Elle reprit,--car elle s'était interrompue pour respirer en renversant sa tête en arrière et en appuyant la lettre contre son coeur,--elle reprit:
«San-Germano, 19 décembre, au matin.
»Chère Luisa,
»Laissez-moi partager avec vous une grande joie: je viens de revoir la seule personne que j'aime d'un amour égal à celui que je vous ai voué, quoiqu'il soit bien différent: je viens de revoir mon père!
»Ce qu'il est et où il est, c'est un secret que je dois garder, même vis-à-vis de vous, mais que néanmoins je vous dirais bien certainement si j'étais près de vous. Un secret pour vous! En vérité, j'en ris moi-même. Est-ce qu'on a des secrets pour sa seconde âme?
»Je viens de passer une nuit, depuis neuf heures du soir jusqu'à six heures du matin avec mon père, que, depuis dix ans, je n'avais pas vu. Toute la nuit, il m'a parlé de la mort et de Dieu; toute la nuit, je lui ai parlé de mon amour et de vous.
»C'est à la fois, chose rare, un esprit élevé et un coeur tendre que mon père. Il a beaucoup aimé, beaucoup souffert, et, plaignez-le, il ne croit pas.
»Priez pour le père, cher ange du fils, et Dieu, qui ne doit avoir rien à vous refuser, lui accordera peut-être la foi.
»Une autre femme que vous, Luisa, se serait déjà étonnée de ne pas avoir trouvé vingt fois dans ces lignes le mot: «Je vous aime!» Vous l'avez déjà lu cent fois, vous, n'est-ce pas? Vous parler de mon père, dont je ne puis parler à personne, vous dire ma joie de l'avoir revu, vous le comprenez bien, n'est-ce pas? c'est mettre mon coeur dans vos mains, et c'est vous dire à deux genoux: «Je vous aime, ma Luisa! je vous aime!»
»Me voilà donc à vingt lieues de vous, ma belle fée du Palmier, et, quand vous recevrez cette lettre, j'en serai plus rapproché encore. Les brigands nous harcèlent, nous assassinent, nous mutilent, mais ne nous arrêtent point. C'est que nous ne sommes point une armée, c'est que nous ne sommes point des hommes en marche pour envahir un royaume et conquérir une capitale: nous sommes une idée faisant le tour du monde.
»Bon! voilà que je parle politique!
»Je parie que je devine où vous lisez ma lettre. Vous la lisez dans notre chambre, assise au chevet de mon lit, dans cette chambre où nous nous reverrons et ou j'oublierai, en vous revoyant, les longs jours passés loin de vous...»
Luisa s'interrompit: les larmes lui voilaient les yeux, les sanglots lui coupaient la voix.
Michele courut à elle et se mit à ses genoux.
--Voyons, petite soeur, lui dit-il, du courage! C'est beau, ce que tu fais, et le bon Dieu t'en récompensera. Et qui sait, mon Dieu! vous êtes jeunes tous deux: peut-être, un jour, vous reverrez-vous.
Luisa secoua la tête.
--Non, non, dit-elle avec un mouvement qui fit pleuvoir les larmes de ses yeux fermés; non, nous ne nous reverrons jamais. Et il vaut mieux que je ne le revoie pas; je l'aime trop, Michele, et ce n'est que depuis que j'ai décidé de ne plus le revoir que je sais combien je l'aime.
--Enfin, tu sais, dit Michele, il y a dans ta douleur quelque chose de bon à ce que tu ne le revoies pas; il y avait, au bout de votre amour, une triste prédiction de Nanno.
--Oh! s'écria Luisa, que m'importeraient toutes les prédictions du monde si je pouvais l'aimer sans crime!
--Voyons, lis, lis; cela vaudra mieux, dit Michele.
--Non, dit Luisa mettant la lettre à moitié lue dans sa poitrine, non, s'il me parlait trop du bonheur qu'il aura de me revoir, peut-être ne partirais-je pas!
En ce moment, on entendit la voix de San-Felice qui appelait Luisa.
La jeune femme s'élança dans le corridor, dont Michele ferma la porte derrière elle et derrière lui.
La porte de la salle à manger donnant sur le salon était ouverte; dans le salon, était le docteur Cirillo.
Une vive rougeur monta aux joues de Luisa. Le docteur Cirillo, lui aussi, était dans son secret. D'ailleurs, elle n'ignorait point que c'était par les mains du comité libéral, dont Cirillo faisait partie, que lui parvenaient les lettres de Salvato.
--Chère amie, dit le chevalier à Luisa, voici notre bon docteur, que nous n'avions pas vu depuis longtemps, qui vient prendre des nouvelles de ta santé; j'espère qu'il en sera content.
Le docteur salua la jeune femme et s'aperçut, au premier coup d'oeil, du trouble moral qui l'agitait.
--Elle va mieux, dit-il, mais elle n'est point encore guérie, et je suis enchanté d'être venu aujourd'hui.
Le docteur appuya sur le mot _aujourd'hui_; Luisa baissa les yeux.
--Allons, dit San-Felice, il faut encore que je vous laisse seul avec elle. En vérité, vous autres médecins, vous avez des priviléges que les maris eux-mêmes n'ont pas. Heureusement pour vous, j'ai quelque chose à faire; sans quoi, bien certainement j'écouterais à la porte.
--Et vous auriez tort, mon cher chevalier, dit Cirillo; car nous avons à nous dire des choses de la plus haute importance politique; n'est-ce pas, ma chère enfant?
Luisa essaya de sourire; mais ses lèvres ne se crispèrent que pour laisser passer un soupir.
--Allons, allons, laissez-nous, chevalier, dit Cirillo; c'est plus grave que je ne croyais.
Et, en riant, il poussa San-Felice vers la porte, qu'il ferma derrière lui.
Puis, revenant à Luisa et lui prenant les deux mains.
--A nous deux, ma chère fille, lui dit-il. Vous avez pleuré?
--Oh! oui, et beaucoup! murmura-t-elle.
--Depuis que vous avez reçu une lettre de lui, ou auparavant?
--Auparavant et depuis.
--Lui est-il arrivé quelque accident?
--Aucun, Dieu merci!
--Tant mieux, car c'est une noble et vigoureuse nature; un de ces hommes comme nous n'en aurons jamais assez dans notre pauvre royaume de Naples. Vous avez donc un autre sujet de chagrin?
Luisa ne répondit point, mais ses yeux se mouillèrent.
--Vous n'avez point à vous plaindre de San-Felice, je présume? demanda Cirillo.
--Oh! s'écria Luisa en joignant les mains, c'est l'ange de la paternelle bonté.
--Je comprends, il part et vous restez.
--Il part, et je le suis.
Cirillo regarda la jeune femme d'un oeil étonné qui, peu à peu, se mouilla de larmes.
--Et vous, lui dit-il, quel ange êtes-vous? Je n'en connais pas au ciel un seul dont vous ne soyez digne de porter le nom, et qui soit digne de porter le vôtre.
--Vous voyez bien que je ne suis pas un ange, puisque je pleure; les anges ne pleurent pas pour faire leur devoir.
--Faites-le, et pleurez en le faisant, vous n'en aurez que plus de mérite; faites-le, et, moi, je ferai le mien en lui disant combien vous l'aimez, combien vous avez souffert. Allez! et, de temps en temps, dans vos prières, dites un mot de moi: ce sont les voix comme la vôtre qui ont l'oreille du Seigneur.
Cirillo voulut lui baiser les mains; mais Luisa lui jeta ses bras au cou.
--Oh! embrassez-moi comme un père embrasse sa fille, lui dit-elle.
Et, comme l'illustre docteur l'embrassait avec un respect mêlé d'admiration:
--Oh! vous le lui direz! vous le lui direz! n'est-ce pas? murmura-t-elle tout bas à son oreille.
Cirillo lui serra la main en signe de promesse.
San-Felice entra et trouva Luisa dans les bras de son ami.
--Eh bien, lui dit-il en riant, c'est donc en les embrassant que vous donnez des consultations à vos malades, docteur?
--Non; mais c'est en les embrassant que je prends congé de ceux que j'aime, de ceux que j'estime, de ceux que je vénère. Ah! chevalier, chevalier, vous êtes un homme heureux!
--Il est si digne de l'être, dit Luisa tendant la main à son mari.
--Ce n'est pas toujours une raison, dit Cirillo. Et maintenant, au revoir, chevalier, car j'espère que nous nous reverrons. Allez! et servez votre prince. Moi, je reste et vais tâcher de servir mon pays.
Puis, réunissant la main du mari et celle de la femme dans la sienne:
--Je voudrais être saint Janvier, leur dit-il, non pas pour faire un miracle deux fois par an, ce qui est bien joli cependant dans notre époque où les miracles sont rares, mais pour vous bénir comme vous méritez de l'être. Adieu!
Et il s'élança hors de la maison.
San-Felice le suivit jusqu'au perron, lui fit encore un signe d'adieu de la main; puis, revenant à sa femme:
--A dix heures, lui dit-il, la voiture du prince vient nous prendre ici.
--A dix heures, je serai prête, répondit Luisa.
Elle l'était, en effet. Après avoir dit adieu à la chambre bien-aimée, après avoir pris congé de tous les objets qu'elle renfermait, après avoir coupé une boucle de ses beaux cheveux blonds, après avoir noué avec eux, aux pieds du crucifix, un billet sur lequel elle avait écrit ces quatre mots: «Mon frère, je t'aime!» elle prit le bras de son mari, et, éplorée comme la Madeleine, mais pure comme la Vierge, elle monta avec lui dans la voiture du prince.
Michele monta sur le siége.
Nina, les lèvres frémissantes de joie, baisa la main de sa maîtresse.
Puis la portière se referma et la voiture partit.
Nous avons dit le temps qu'il faisait. Le vent, la grêle et la pluie battaient les vitres de la voiture, et le golfe que, malgré l'obscurité, l'on apercevait dans toute son étendue, n'était qu'une nappe d'écume boursouflée par les vagues. San-Felice jeta un regard d'effroi sur cette mer furieuse, que Luisa, battue d'une tempête bien autrement violente, ne voyait même pas. L'idée du danger auquel il allait exposer la seule créature qu'il aimât au monde, l'épouvanta. Il tourna les yeux vers Luisa. Elle était pâle et immobile dans l'angle de la voiture. Ses yeux étaient fermés, et, ne croyant pas être vue dans l'obscurité, elle laissait couler des larmes sur ses joues. Alors, pour la première fois, l'idée vint au chevalier que sa femme lui faisait quelque grand sacrifice qu'il ignorait. Il prit sa main et la porta à ses lèvres. Luisa rouvrit les yeux, et, souriant à son mari à travers les larmes:
--Que vous êtes bon, mon ami, lui dit-elle, et que je vous aime!
Le chevalier passa un bras autour de son cou, appuya la tête de Luisa contre sa poitrine, et, relevant le capuchon de la mante de satin qui les couvrait, il baisa ses cheveux d'une lèvre frémissante et plus que paternelle cette fois.
Luisa ne put retenir un gémissement.
Le chevalier fit semblant de ne pas l'entendre.
On arriva à la descente de la Vittoria.
Une barque, montée de six rameurs, attendait, se maintenant à grand'peine contre les vagues qui la poussaient vers la plage.
A peine les rameurs eurent-ils vu la voiture s'arrêter, que, comprenant que ceux qu'ils attendaient étaient dedans, ils crièrent:
--Faites vite! la mer est mauvaise; à peine sommes-nous maîtres de la barque.
Et, en effet, San-Felice n'eut qu'à jeter un coup d'oeil sur l'embarcation pour voir qu'elle et ceux qui la montaient étaient en danger de perdition.
Le chevalier dit un mot tout bas au cocher, un mot tout bas à Michele, prit Luisa par le bras et descendit avec elle jusqu'à la plage.
Avant qu'ils fussent arrivés au bord de la mer, une vague, en se brisant sur le sable, les avait couverts d'écume.
Luisa jeta un cri.
Le chevalier la prit entre ses bras et la pressa contre son coeur.
Puis, appelant Michele d'un signe:
--Attends, dit-il à Luisa; je descends dans la barque, et, une fois descendu, Michele et moi, nous t'aiderons à descendre à ton tour.
Luisa en était à ce point de la douleur qui précède le complet anéantissement des forces et qui laisse à peine à la volonté la faculté de s'exprimer. Elle passa donc, presque sans s'en apercevoir, des bras du chevalier dans ceux de son frère de lait.
Le chevalier s'approcha résolument de la barque, et, au moment où, à l'aide d'une gaffe, deux hommes la maintenaient, sinon immobile, du moins proche du rivage, il sauta dans l'embarcation en criant:
--Au large!
--Et la petite dame? demanda le patron.
--Elle reste, dit San-Felice.
--Le fait est, répliqua le patron, que ce n'est pas là un temps à embarquer des femmes. Nagez, mes garçons! nagez d'ensemble, et vivement!
En une seconde, la barque fut à dix brasses du rivage.
Tout cela s'était passé si rapidement, que Luisa n'avait pas eu le temps de deviner la résolution de son mari, et, par conséquent, de la combattre.
En voyant la barque s'éloigner, elle jeta un cri:
--Et moi! et moi! dit-elle en essayant de s'arracher des bras de Michele pour suivre son mari, et moi! vous m'abandonnez donc?
--Que dirait ton père, à qui j'ai promis de veiller sur toi, en me voyant t'exposer à un pareil danger? répondit San-Felice en haussant la voix.
--Mais je ne puis rester à Naples! cria Luisa en se tordant les bras; je veux partir, je veux vous suivre! A moi, Luciano! si je reste, je suis perdue!
Le chevalier était déjà loin; une rafale de vent apporta ces mots:
--Michele, je te la confie!
--Non, non, cria Luisa désespérée; à personne qu'à toi, Luciano! Tu ne sais donc pas! je l'aime!
Et, en jetant au chevalier ces derniers mots, dans lesquels Luisa avait mis tout ce qui lui restait de force, son âme sembla l'abandonner.
Elle s'évanouit.
--Luisa! Luisa! fit Michele en essayant vainement de rappeler sa soeur de lait à la vie.
--_Anankè_! murmura une voix derrière Michele.
Le lazzarone se retourna.
Une femme était debout derrière eux, et, à la lueur d'un éclair, il reconnut l'Albanaise Nanno, qui, voyant le chevalier parti pour la Sicile et Luisa rester à Naples, prononçait en grec le mot mystérieux et terrible que nous avons donné pour titre à ce chapitre: FATALITÉ.
Au même moment, la barque qui emportait le chevalier disparaissait derrière la sombre et massive construction du château de l'Oeuf.
LXXVIII
JUSTICE DE DIEU.
Le 22 décembre au matin, c'est-à-dire le lendemain du jour et de la nuit où s'étaient accomplis les événements que nous venons de raconter, des groupes nombreux stationnaient dès le point du jour devant des affiches aux armes royales apposées pendant la nuit sur les murailles de Naples.
Ces affiches renfermaient un édit déclarant que le prince de Pignatelli était nommé vicaire du royaume, et Mack lieutenant général.
Le roi promettait de revenir de la Sicile avec de puissants secours.
La vérité terrible était donc enfin révélée aux Napolitains. Toujours lâche, le roi abandonnait son peuple, comme il avait abandonné son armée. Seulement, cette fois, en fuyant, il dépouillait la capitale de tous les chefs-d'oeuvre recueillis depuis un siècle, et de tout l'argent qu'il avait trouvé dans les caisses.
Alors, ce peuple désespéré courut au port. Les vaisseaux de la flotte anglaise, retenus par le vent contraire, ne pouvaient sortir de la rade. A la bannière flottant à son mât, on reconnaissait celui qui portait le roi: c'était, comme nous l'avons dit, le _Van-Guard_.
En effet, vers les quatre heures du matin, ainsi que l'avait prévu le comte de Thurn, le vent étant un peu tombé, la mer avait calmi; et, après avoir passé la nuit dans la maison de l'inspecteur du port, sans pouvoir se réchauffer, les fugitifs s'étaient remis en mer et à grand'peine avaient abordé le vaisseau de l'amiral.
Les jeunes princesses avaient eu faim et avaient soupé avec des anchois salés, du pain dur et de l'eau. La princesse Antonia, la plus jeune des filles de la reine, raconte ce fait et décrit ses angoisses et celles de ses augustes parents pendant cette terrible nuit.
Quoique la mer fût encore horriblement houleuse et le port mal garanti, l'archevêque de Naples, les barons, les magistrats et les élus du peuple montèrent dans des barques, et, à force d'argent, ayant décidé les plus braves patrons à les conduire, allèrent supplier le roi de revenir à Naples, promettant de sacrifier à la défense de la ville jusqu'à la dernière goutte de leur sang.
Mais le roi ne consentit à recevoir que le seul archevêque, monseigneur Capece Zurlo, lequel, malgré ses prières, ne put en tirer que ces paroles:
--Je me fie à la mer, parce que la terre m'a trahi.
Au milieu de ces barques, il y en avait une qui conduisait un homme seul. Cet homme, vêtu de noir, tenait son front abaissé dans ses mains, et, de temps en temps, relevait sa tête pâle pour regarder d'un oeil hagard si l'on approchait du vaisseau qui servait d'asile au roi.
Le vaisseau, comme nous l'avons dit, était entouré de barques; mais, devant cette barque isolée et cet homme seul, les barques s'écartèrent.
Il était facile de voir que c'était par répugnance et non par respect.
La barque et l'homme arrivèrent au pied de l'échelle; mais là se tenait un soldat de marine anglais, dont la consigne était de ne laisser monter personne à bord.
L'homme insista pour qu'on lui accordât, à lui, la faveur refusée à tous. Son insistance amena un officier de marine.
--Monsieur, cria celui à qui l'on refusait l'entrée du vaisseau, ayez la bonté de dire à ma reine que c'est le marquis Vanni qui sollicite l'honneur d'être reçu par elle pendant quelques instants.
Un murmure s'éleva de toutes les barques.
Si le roi et la reine, qui refusaient de recevoir les magistrats, les barons et les élus du peuple, recevaient Vanni, c'était une insulte faite à tous.
L'officier avait transmis la demande à Nelson. Nelson, qui connaissait le procureur fiscal, de nom, du moins, et qui savait les odieux services rendus à la royauté par ce magistrat, l'avait transmise à la reine.
L'officier reparut au haut de l'échelle, et, en anglais:
--La reine est malade, dit-il, et ne peut recevoir personne.
Vanni, ne comprenant pas l'anglais ou feignant de ne pas le comprendre, continuait à se cramponner à l'échelle, d'où le factionnaire le repoussait sans cesse.
Un autre officier vint, qui lui notifia le refus en mauvais italien.
--Alors, demandez au roi, cria Vanni. Il est impossible que le roi, que j'ai si fidèlement servi, repousse la requête que j'ai à lui présenter.
Les deux officiers se consultaient sur ce qu'il y avait à faire, lorsque, en ce moment même, le roi parut sur le pont, reconduisant l'archevêque.
--Sire! sire! cria Vanni en apercevant le roi, c'est moi! c'est votre fidèle serviteur!
Le roi, sans répondre à Vanni, baisa la main de l'archevêque.
L'archevêque descendit l'escalier, et, arrivé à Vanni, s'effaça le plus qu'il put pour ne point le toucher, même de ses vêtements.
Ce mouvement de répulsion, fort peu chrétien, du reste, fut remarqué des barques, où il souleva un murmure d'approbation.
Le roi saisit cette démonstration au passage et résolut d'en tirer profit.
C'était une lâcheté de plus; mais Ferdinand, à cet endroit, avait cessé de calculer.
--Sire, répéta Vanni, la tête découverte et les bras étendus vers le roi, c'est moi!
--Qui, vous? demanda le roi avec ce nasillement qui, dans ses goguenarderies, lui donnait tant de ressemblance avec Polichinelle.
--Moi, le marquis Vanni.
--Je ne vous connais pas, dit le roi.
--Sire, s'écria Vanni, vous ne reconnaissez pas votre procureur fiscal, le rapporteur de la junte d'État?
--Ah! oui, dit le roi, c'est vous qui disiez que la tranquillité ne serait rétablie dans le royaume que lorsqu'on aurait arrêté tous les nobles, tous les barons, tous les magistrats, tous les jacobins, enfin; c'est vous qui demandiez la tête de trente-deux personnes et qui vouliez donner la torture à Medici, à Canzano, à Teodoro Montecelli.
La sueur coulait du front de Vanni.
--Sire! murmura-t-il.
--Oui, répondit le roi, je vous connais, mais de nom seulement; je n'ai jamais eu affaire à vous, ou plutôt vous n'avez jamais eu affaire à moi. Vous ai-je jamais personnellement donné un seul ordre?
--Non, sire, c'est vrai, dit Vanni en secouant la tête. Tout ce que j'ai fait, je l'ai fait par le commandement de la reine.
--Eh bien, alors, dit le roi, si vous avez quelque chose à demander, demandez-le à la reine et non à moi.
--Sire, je me suis, en effet, adressé à la reine.
--Bon! dit le roi, qui voyait combien son refus était approuvé par tous les assistants et qui, reconquérant un peu de sa popularité par l'acte d'ingratitude qu'il faisait, au lieu d'abréger la conversation, cherchait à la prolonger; eh bien?
--La reine a refusé de me recevoir, sire.
--C'est désagréable pour vous, mon pauvre marquis; mais, comme je n'approuvais pas la reine quand elle vous recevait, je ne puis la désapprouver quand elle ne vous reçoit pas.